CHAPITRE VI
LA LITTÉRATURE ET LES HOMMES DE LETTRES SOUS l'empereur NICOLAS
Dans rhistoire de la littérature nationale russe, la période de trente ans qui constitue le règne de l'empereur Nicolas joue un rôle très-considérable. On compte de 1825 à 1855 toute une légion d'écrivains importants et influents. Pouschkîne, Shukoffski, Dabi, Wjacsemski, sont arrivés sous ce règne au plein épanouissement de leur talent; Lermontoff, Granowski, Belinski et Gogol, se sont fait connaître durant la même période; enfin, c'est encore sous le règne de Nicolas que Herzen, Iwan Tourguénieff, Aksakoff, Gontscbaroff et la plupart des jeunes adeptes des tendances « réalistes et radicales qui dominent aujourd'bui » ont reçu les impressions durables de leur vie. Le règne de l'empereur Nicolas a vu tomber et disparaître l'école des romantiques russes. En revancbe, il a mûri les tendances nationales et politico-radicales qui ont porté la parole dans la Russie moderne et qui ont relégué dans le monde des légendes le bon vieux temps où la littérature était l'occupation
d'un cercle restreint de personnages de marque. L'histoire officielle n'a pas manqué, — cela va sans dire, — de faire du père du souverain actuel de toutes les Russies un protecteur de la science et des arts et de prendre prétexte des décorations, des titres et des dotations par lui conférés aux écrivains qu'il protégeait pour faire observer combien « le langage russe » avait été cher au czar et avec quelle grandeur d'âme il s'était comporté malgré sa défiance à l'égard du libéralisme et de Vécrivasserie, chaque fois qu'il s'était agi de récompenser et d'encourager des talents « réels. » Shukowski n'est-il pas. devenu conseiller intime? Pouschkine n'a-t-il pas été fait chambellan impérial et historiographe de Pierre I"? Et son ami Pletsseff n'a-t-il pas été nommé recteur de l'université de Saint-Pétersbourg ? N'est-ce pas l'auguste défunt qui a signé la nomination de Granowski au poste de professeur à Moscou? N'est-ce. pas lui qui a autorisé la représentation de la comédie de Griboïedoff, — qui a nommé ministre de l'instruction publique Uwaroff, l'ami des lettres? N'est-ce pas lui qui, en toute occasion, favorisa l'historien UtsjaclofT, — qui accorda une pension à Gogol et qui laissa vivre Y Abeille du Nord de Gretsch et de Butgorin, malgré la razzia opérée en 1849 contre les journaux « inutiles ? » Tout cela est parfaitement vrai, sans doute : mais, pour apprécier exactement le sort qui fut fait à la littérature russe et à* ses représentants dans la période de 1825 à 1855, il convient de recourir à des témoignages autres que ceux de l'historiographie officielle. Celui qui voudra se renseigner un peu plus complète-
ment à ce sujet et à qui ne suffisent point les fruits qu*ont produits les pépinières plantées sous le règne de Tempereur Nicolas, fera bien de jeter un coup d'oeil sur l'histoire des lois et des ordonnances qui ont été rendues pendant cette période en matière de presse. Il fera bien aussi de s'informer de la destinée des contemporains littéraires de Nicolas, que leur talent et leur situation sociale ont mis en rapport avec lui.
Il ne saurait rentrer dans mon cadre de donner ici la liste complète des ordonnances en matière de censure et de presse qui sont parties du « foyer des intérêts conservateurs. » Je me bornerai à en produire ici quelques échantillons. En 1826, peu de temps après l'avénement de l'empereur au trône, il fut rigoureusement interdit à tous les journaux publiés sur le territoire de l'empire, à l'exception de l'unique Journal de Saint- Pétersbourg^ qui paraît sous les auspices et la direction du ministère des affaires étrangères, de se livrer à l'appréciation des mesures prises par le gouvernement. L'exception qui fut faite quelques années après en faveur de V Abeille du Nord était un don gracieux dont MM. Butgorin et Gretsch s'étaient effectivement rendus dignes par leur loyale et patriotique attitude. Deux ans plus tard, un ukase impérial institua à côté de la censure générale, trois juridictions de censure spéciale. Tout ce qui avait trait à l'Église et à la religion devait, avant d'être soumis au censeur régulier, être examiné par les évêques et par les consistoires; de même, les pièces de théâtre autorisées par le censeur, devaient, avant d'arriver à être représentées, obtenir le visa de la
3* section*; enfin, les travaux scientifiques étaient soumis à Texamen de comités spéciaux de savants.
Un peu plus tard, les 'ministres des finances et de la guerre et le directeur des haras jugèrent eux-mêmes à propos de contrôler personnellement les publications relatives à leurs départements respectifs, et il allait de soi que les rescrils impériaux tenaient compte des conclusions formulées par ces hauts dignitaires. En outre, en vertu du principe même de « Tégalité devant la loi, » les publications qui avaient lieu par les soins et sous les auspices de chaque ministère étaient soumises à la censure comme les autres écrits. Ce fut une importante innovation de cette époque que celle en vertu de laquelle les comptes rendus de musique et de théâtre furent autorisés sur toute Tétendue du territoire'. Mais, afin que, même sur ce terrain, il ne se produisit rien d'excessif, on recommanda aux rédacteurs de comptesrendus de Saint-Pétersbourg de ne pas oublier que les artistes des théâtres de la cour et des orchestres impériaux étaient des personnages qui avaient l'honneur de
1. Pendant plusieurs années, le Guillaume Tell de Rossini ne fut admis que sous le titre de Charles le Téméraire, et avec certaines modifications introduites dans le libretto ; — les HxiguenoU de Meyerbeer sont devenus Raoul et Valentine, et Taction s'ea trouve reportée à Tépoquc des puritains anglais du dix-septième siècie ; le héros de Lortzing, Czar et Charpentier, est encore aujourd'hui rempereur Maximilien cTAuftHche. Il va sans dire que les Brigands^ le Fiesque et le Tell de Schiller, VÉmilia Galotti do Lessing et VEgmont de Gœthe étaient interdits.
2. Le résultat *fut que le reportage dégénéra en un véritable abus et que la critiqué théâtrale devint l'occupation presque unique de nos littérateurs. C'est surtout dans les colonnes de V Abeille du Nord que s'étalait la critique scandaleuse.
compter parmi les serviteurs de l'Etat et dans les classes de rang^. En 1829, un censeur de la capitale fut gardé huit jours en prison pour avoir publié, dans un article de statistique, certaines indications sur la diminution des recettes provenant des droits sur les eaux-de-vie. La situation des écrivains et des censeurs devint encore plus diiticile après la révolution de Juillet et Tinsurrection polonaise. Déjà en 1831, furent édictées toute une série de mesures répressives très-énergiques. En 18321a Russkaja Skaska du célèbre poëte et linguiste Dabi (Kosak Luganski), recueil de récits populaires, proverbes, etc., fut interdite ; l'éditeur fut jeté en prison et ne fut relâché qu'après avoir subi une véritable inquisition sur la tendance et la portée de son œuvre inoffensive ^ qui n'intéressait que l'art poétique. La même interdiction frappa un journal paraissant à Moscou sous la direction de Kiréiewski, lequel devint plus tard le chef du parti slavophile. Ce journal, qui portait ce titre Sewropejez (Européen), était, sans la moindre raison, suspect de dangereuses tendances libérales. Deux ans plus tard, le Télégraphe de Polewoï, journal fort répandu, fut atteint par la foudre de la colère impériale. A raison d'un article anodin que l'inoffensif poëte tragique Kukolnik avait publié dans ce journal de critique littéraire, l'éditeur du journal fut conduit, sous escorte de gendarmes, à Saint-Pétersbourg, et mis en état d'arrestation. Il ne fut relâché et autorisé à reprendre ses tra-
1. Les serviteurs de la cour impériale font aussi partie des classes de ranfc. Les 6hambellans de Sa Majesté comptent dans la sixième classe (conseillers collégiaux et lieutenants-colonels).
vaux littéraires qu'après avoir renoncé au rôle d'intrépide réformateur démocratique de la belle littérature russe et après avoir consenti à prendre sous sa direction Tultra-loyale Syn ostetochessway qui s'al^imait dans le culte du système dominant. Un peu plus motivée fut l'interdiction qui fut, en 1836, fulminée contre le Télescope moscovite publié par Nadeshdin. Indigné du mouvement de recul qui s'était produit en Russie dans la vie intellectuelle et dans la civilisation depuis l'avènement de l'empereur Nicolas, le colonel Tschaadaïeff, ancien adjudant d'Alexandre P', dans une courte lettre adressée à l'éditeur du Télescope, avait résumé en termes précis et accablants les neuf cents ans d'existence de la Russie. Il avait déclaré, entre autres choses, « que cette période formait une lacune dans l'histoire de l'esprit humain, qui devait servir de leçon et d'avertissement au reste de l'Europe ; que la Russie était un pays qui n'avait point de passé, dont le présent était stérile et qui, partant, devait renoncer à l'avenir. » Cette sortie, empreinte d'une vivacité sans exemple, fit une grande sensation. La rigueur de la peine édictée fut à l'avenant. Le censeur qui avait accordé Vimprimatui' à l'article en question du Télescope fut cassé et exclu du service de l'État ; le rédacteur Nadeshdin fut exilé dans la région glaciale de V Usst-Sysslosk (gouvernement de Wologda); quant à l'auteur de la lettre, il fut déclaré fou. Au cours de cette même année, Michel LermontofT, qui est après Pouschkine le plus grand poète lyrique' de l'école dite romantique, fut exilé dans le Caucase et, par le fait même, arraché pour tout le reste de sa vie au monde
civOisé, et cela, pour avoir osé, dans une poésie débordante d'ardeur passionnée, et au nom de la Russie, fait à l'empereur un devoir de châtier sévèrement le frivole Don Juan français qui avait tué Pouschkine en duel. Cinq ans plus tard, le chantre dn Démon, des Dons du Terek et du TVbrice, réduit au désespoir par la triste destinée, devint victime d'une mort prématurée: il fut tué en duel à Tàge de 27 ans.
Le silence de mort qui, depuis le commencement de la période de 1840 à 1850, régnait dans les régions du Parnasse russe était si complet qu'il ne restait presque plus rien à interdire. La censure peut consacrer tous ses loisirs à surveiller plus strictement la science et les établissements d'instruction (écoles) académiques. En 1841, l'académicien Kœppem reçut une verte remontrance pour avoir, dans un article concernant l'administration des postes, osé alléguer que les moyens de communication en Russie laissaient encore beaucoup à désirer. En 1843, l'historien Granowski, lequel était le pluséminent et le plus habile professeur de l'université de Moscou, s'entendit signifier d'avoir éveiller sur son langage, s'il ne voulait pas que son cours fût fermé pour toujours. Granowski avait été élevé à l'école de la science allemande : il s'était épris de la doctrine protestante ; on lui imposa l'obligation de ne juger qu'au point de vue de l'Eglise catholique la réforme luthérienne du seizième siècle et de la présenter comme un acte révolutionnaire de rupture avec le principe traditionnel d'autorité. L'autorisation demandée alors par Granowski de publier une revue scientifique mensuelle, sous ce titre : Seshem-
LA LITTÉRATURE ET LES HOlfUES. DE LETTRES, ETO. 299
jaessetschnoje Obosj^enie, lui fut catégoriquement *refusée, sous prét^te que cette publication était superflue: U faut que le vent qui, en 1843, soufflait dans les hautes régions de la « société » ait été d'une rigueur tout exceptionnelle, si Ton songe qu'à la même époque le pauvre Kukolnik, dont la loyauté s'était pourtant assez manifestée dans les drames où il glorifiait les grands-ducs moscovites du moyen âge, fut averti à deux reprises à l'occasion de son drame Iivanoffle Sergent^,
En i844, la ligne de chemin de fer de Moscou à Saint- Pétersbourg avait été livrée à la- circulation. Au bout de quelques mois à peine, la direction de ce chemin de fer , d'État, qui était, notoirement, fort mal administré, éprouva le besoin de s'assurer une fois pour toutes contre les jugements défavorables de la presse. En conséquence, elle soumit au ministre de l'instruction publique, en sa qualité de chef suprême de la censure, une proposition tendant à ce que toutes appréciations et toutes observations ayant trait à l'administration des chemins de fer construits sur l'ordre de Sa Majesté et administrés au nom de Sa Majesté ne fussent autorisées par le censeur régulier qu'après avoir subi l'examen préalable de la direction. Ce qui avait été accordé aux départements des finances, de la guerre et des haras dut l'être également à la direction du chemin de fer impérial, et celle-ci sut si consciencieusement faire usage du privilège qui venait de lui être conféré que le gou-
1. On avait reproché au poëte d'avoir dans la pièce donné à un gentilhomme le rôle du vaurien et à un serf le rôle de l'honnête homme.
vernement et le public n'apprirent que vingt answ plus tard que FÉtat n'avait rien de mieux à faire que de vendre cette ligne très-productive. La déplorable administration de ce chemin était devenue pour le commerce un fléau si grave que les négociants regrettaient le bon vieux temps des transports par roulage et que le ministre des finances finit par déclarer qu'il n'avait nulle envie de prolonger une situation en vertu de laquelle cette ligne coûtait chaque année à l'État des sommes très-considérables .
Ce n'est, toutefois, que dans l'année de la révolution de f848 que les rigueurs excessives de la censure atteignirent leur point culminant. Bien que, grâce aux complaisances d'Uwaroff et au contrôle minutieux qu'Orlofî exerçait déjà sur le minisCère de l'instruction publique, la censure déployât une rigueur qui n'avait pas eu son égale même à l'époque de Paul I" et dans lès années qui suivirent la malheureuse insurrection de décembre, l'action exercée par cette juridiction sembla si insuffisante au souverain qu'un rescrit impérial du 2 avril 1848 institua un comité spécial chargé de contrôler le travail des censeurs et de censurer en seconde instance les écrits publiés avec l'approbation des censeurs réguliers, des comités de censure, des consistoires, etc. Cette juridiction a vécu près de huit ans: elle ne fut, si je ne m'abuse, supprimée que sous le règne d'Alexandre II, en novembre 1855. C'est grâce à elle surtout qu'à la mort de l'empereur Nicolas, les trois quarts des journaux européens étaient interdits en Russie, — que les journaux et publications indigènes étaient réduits à l'état
de véritables squelettes, — et que les poètes et les écrivains russes de cette époque étaient, ou surveillés comme des criminels, ou livrés au mépris de la nation comme étant les détracteurs du système dominant. Ce n'est pas que ce comité se fût distingué par une activité extraordinaire ou par une initiative trop tracassière. Les membres qui en faisaient partie étaient de grands personnages qui en prenaient à leur aise dans Texercice de leur mandat *. Mais la simple création de cette inspiration avait suffi pour redoubler le zèle des censeurs subalternes et pour les exciter à faire une guerre à mort à tout ce qui semblait avoir le rapport même le plus lointain avec les idées libérales dès « païens » des pays occidentaux. On en vint jusqu'à effacer des remarques sur l'élévation des bancs de fer qui ornent les jardins de Tsarskoe Gelo,par ce motif que les modèles qui avaient servi pour leur fabrication avaient été confectionnés sur des dessins approuvés par le ministère de la maison de l'empereur.
Pour ne point paraître inoccupés, les fonctionnaires chargés de surveiller la vie intellectuelle durent porter leur attention jusque sur les sources même de cette vi€ et s'occuper des mesures préventives à prendre pour
1. Le président de ce comité était le fameux Buturlin, ennemi acharné de la civilisation de l'Europe occidentale, qui aurait été inévitablement promu au ministère de Tinstruction publique si le choléra n'était venu couper court à sa carrière. Un des membres principaux du comité était le N. A. Korff, devenu baron depuis, qui pendant la première moitié de la période de 1860 à 1870, affecta des allures libérales. C'était d'ailleurs un homme instruit, qui rendit d'incontestables services en la qualité de coûseiTateur de la Bibliothèque impériale.
empêcher qu'il ne se formât une pépinière des mécontents et des esprits forts de Tavenir. En premier lieu, on fit un triage de tous les établissements supérieurs d'instruction et d'éducation, afin de rechercher ceux dont on pouvait se passer. Ceux qui parurent « superflus » furent supprimés ou réduits à des proportions plus modestes. En 1849, on rendit une ordonnance interdisant d'admettre plus de trois cents étudiants aux cours des universités. Ce n'est pas tout. Quelque temps après eurent lieu, à de courts intervalles, la suppression de l'institut pédagogique annexé à l'université de Moscou, la suspension des publications de la Société archéologique de Moscou*, l'interdiction de la Bévue d'ethnographie, enfin la promulgation du programme tristement célèbre que le comte Rostowzofif fit élaborer pour les écoles militaires soumises à sa surveillance. L'avertissement contenu dans ce programme d'avoir à « s'abstenir des témoignages d'injustifiable admiration prodigués dans les écoles à l'histoire des anciens romains et des anciens grecs, admiration qui ne peut que contribuer à la propagation des tendances républicaines, » on assurera pour toujours à ce document une place à part dans l'histoire de l'obscurantisme. On peut s'étonner à bon droit que des écrivains indépendants et des écrivains de t/dent aient osé produire durant les cinq dernières années du régime inauguré par l'empereur Nicolas. On peut s'étonner qu*en 1852 il ait pu paraître un livre tel que: le
1. Cette interdiction fut provoquée par la reproduction d'une traduction russe de l'ouvrage deFletcher, inUtuIé DetcripUan de la Russie durant le seizième siècle.
Journal d^un chasseur^ dlwan Tourguénieff, et qu'il ait été donné à la 3* section Toccasion de sévir contre le même auteur, à raison d'un article sur Gogol. On ne s'explique que trop bien que la mort du célèbre critique Belinskî, décédé pendant Tété de 1848, ait été saluée d'un soupir de soulagement par les amis de cet homme. Ils n'ignoraient point que si le Lessing russe avait vécu plus longtemps, il aurait terminé ses jours dans la région située au delà de l'Oural.
La triste destinée des poètes et des écrivains qui, de
1835 à 1855. ont été condamnés à vivre en Russie a été un des thèmes favoris de nos détracteurs radicaux. Alexandre Herzen a calculé que, dans cette période de trente années, les trois poètes russes les plus illustres, Griboïedoff, Pouschkinè et Lermontoff, avaient été assassinés ou tués en duel ; que trois autres, Polejaïeff, Besstuslsew et Baractinskî, étaient morts en exil ; que deux autres, Batjuschkoff et Gogol avaient perdu la raison; que deux autres encore, Wenjewitinoff et Kolizoff, étaient morts de misère; qu'enfin Konrad Ryéileff étaient morts de la main du bourreau. Mais c'est assez parler de la triste destinée des hommes qui, un peu par leur propre faute, ont été broyés sous les roues de fer de notre ancien « char de l'État. »
Occupons-nous maintenant des écrivains qui ont su s'accommoder de la situation faîte à la littérature par le régime inauguré en décembre 1825 et s'assurer suffisamment les bonnes grâces de l'empereur pour obtenir de lui Fautorisation de continuer leurs travaux poétiques, en même temps que la dose de faveur
compatible avec ses priQcipes. Nous citerons dans ce nombre Shukowski et Pouschkine, deux célébrités du temps d'Alexandre I", deux représentants typiques de la société que le gouvernement précédent avait trouvée devant lui et qui fut ensuite transformée selon son vœu. Le fait seul que Nicolas, qui ne s'était'jamais trop préoccupé des écrivains arrivés sous son règne à la célébrité, témoignait à ces deux hommes un intérêt réel, nous autorise à revenir avec quelques détails sur leurs antécédents.
Né en février 1783, à Mishensk, dans le gouvernement de Tula, Wassily ShukofTski était déjà, à Tavénement de Tempereur Nicolas, un homme de 42 ans. Les circonstances qui entourèrent sa naissance reporteront le lecteur de l'Europe occidentale au berceau de l'antique civilisation, aux temps d'Abraham, de Sarah et d'Agar, si extraordinaire que ce rapprochement puisse paraître.
Loin des sentiers de la routine qui passait pour de la civilisation dans la Russie du dix-huitième siècle, dans une de ces provinces « de la tertre noif^e, où les fortunes se comptent d'après le nombre des âmes et où les melons d'eau se récoltent par tonnes, » vivait dans la seconde moitié du siècle précédent, un cligne gentilhomme, nommé Afanassy Bunin. Il vivait tout simplement, à la façon de ses ancêtres, c'est-à-dire avec une noble oisiveté, dans sa riche propriété féodale de Mishensk. Sa femme, qui avait le même âge que lui, avait déjà donné onze enfants à son mari, lorsqu'en 177 1 un de ses paysans ramena comme butin une jeune
fille turque, âgée de seize ans à peine, qui avait été faite prisonnière lors de la conquête de Bender. Il la donna à son maître. Le vénérable patriarche, dont la Sarah était assez mûre pour lui faire désirer de la remplacer par une jeune Agar, nomma la jeune païenne première auxiliaire de son intendante et la rendit, en dix ans, mère de quatre enfants, dont le plus jeune était notre Wassily. Madame Bunin ne fut pas précisément charmée de cette liaison de son époux, mais elle se montra d'humeur assez accommodante pour sV résigner et finalement pour en prendre son parti. Elle résidait dans la maison seigneuriale avec ses filles et leurs nombreux enfants, qui venaient souvent la voir. Quant au patriarche, à sa jeune concubine et à leur progéniture, ils prenaient leurs ébats dans un pavillon voisin de la maison principale. Entre les deux maisons régnait une entente amicale : la « païenne » Saleha n'avait pas, il est vrai, le droit de franchir le seuil de la maison seigneuriale, mais ses enfants y trouvaient un second foyer et les grandes filles déjà mariées de Bunin semblaient éprouver, à Tégard de la compagne de vieillesse de leur vénérable père et de leurs frères et sœurs de second lit une sympathie réelle. Le petit Wassily, à qui un vieux gentilhomme du voisinage" avait, par la voie de l'adoption, conféré son rang et son nom, était le favori de toute la maison, et bientôt il fut élevé par la femme légitime de son père avec autant de sollicitude affectueuse que ses frères et ses sœurs légitimes. Lorsque le vieux Bunin mourut, il avait depuis longtemps fait la paix avec sa femme et II. 20
ses filles et il avait obtenu d'elles la promesse que le dernier rejeton de àon caprice amoureux serait traité et élevé comme un membre de la famille et « comme un gentilhomme. ^
Être élevé « en gentilhomme russe » était à cette époque un bonheur assez douteux. Dans nos pays plats, — tel est l'état de choses qui s'est maintenu jusqu'à nos jours, — le prêtre du village est généralement la seule personne qui soit en état d'apprendre à un jeune gentilhomme les rudiments de la lecture et de l'écriture, à supposer qu'il ne consacre pas exclusivement à la boisson tous ses instants de loisir. Dans la ville provinciale où la noble famille avait l'habitude de passer les mois d'hiver, on n'avait d'ordinaire le choix qu'entre des barbiers français égarés en cet endroit et des chevaliers d'aventure allemands n'ayant reçu qu'une demi instruction. Après avoir essayé de plusieurs pédagogues de ce genre, deux des filles de Bunin se décidèrent à se charger elles-mêmes de l'éducation et de l'instruction du petit Wass^ly et à lui faire partager les leçons qu'elles donnaient à leurs filles aînées et à leurs sœurs cadettes. Etant donné cette situation, c'était une heureuse fortune que ces deux dames fussent douées d'une intelligence et d'une instruction au-dessus de la moyenne. Quoi qu'il en soit, l'enfant grandit au milieu d'influences exclusivement féminines, qui imprimèrent à son tempéramment doux et porté à la mélancolie un cachet que Shukowski a conservé durant toute sa vie. Le pseudo-classicisme français et la littérature de la période sentimentale allemande formaient Tatmos-
phère de ce cercle, et c'est dans cette même atmosphère que l'enfant demeura encore, lorsque, dans le coars de sa quatorzième année, il fut transplanté à Moscou, dans la « pension noble » annexée à l'université de cette ville. L'enseignement du latin, qui était donné dans ce « savant » établissement, n'était qu'une simple formalité. Ce qui dominait le tout, c'était l'influence de l'éducation française, ainsi que celle qu'exerçait Karamsin, le poète du jour. Le but que cet écrivain poursuivait était l'émancipation de la langue russe et du style russe, qu'il voulait soustraire aux liens forgés par les soi-disant classiques russes, LomonossofT et Dershawin. La langue poétique dut être rapprochée de la langue de la vie réelle, elle dut être simplifiée et épurée. Quant au fond, on composa pour l'usage national, un mélange d'aliments franco-classiques et germano-sentimentaux, abandonnant à chaque poëte le soin de faire son choix entre les diverses influences auxquelles ils voulaient accorder Teur prédilection. Shukowski, qui, de bonne heure déjà, possédait une élégance de formes et de style peu ordinaire, s'associa sans réserve à ce mouvement. Déjà lorsqu'il était encore élève, il travaillait activement pour les journaux et pour les libraires auxquels il sut se recommander avantageusement grâce à ses excellentes traductions des romans de Spiess et des comédies de Kotzebue. Ses premiers essais lyriques s'inspirèrent également de modèles étrangers, et, en particulier, de modèles anglais et allemands. Les élégies de Gray, de Burger et de Holsty furent par lui traduites et imitées
avec bonheur. Dès son entrée dans la vie réelle, le jeune Wassily s'était déjà si entièrement adonné au culte de la littérature que, pour vivre exclusivement du produit de ses études et de ses travaux, il se démit, au bout de quelques mois à peine, d'un emploi public que ses relations de famille lui avaient fait obtenir. Dans le calme et le silence de sa retraite champêtre, Shukowski étudia avec ardeur Diderot, Voltaire et Young, de même que Burger, Herder, Wieland et Schiller. A dix-neuf ans, il traduisit Tell, et, trois ans plus tard Don Quichotte, d'après la version de Florian. C'est ici le lieu de constater que, dans la suite, le jeune poète traduisit presque toutes les œuvres de Schiller et un grand nombre de poésies de Goethe. Ainsi, il contribua puissamment à enrichir la langue et la littérature de son pays. Ses traductions de poésies lyriques étaient le plus souvent des imitations libres, adaptées aux tendances du génie national russe, ce qui fait que la grande masse du public les considéra comme originales. Le poëte lui-même s'appelait un romantique ; mais, à tout prendre, il n'a guère fait que contribuer à fonder dans la littérature russe l'école romantique.
Bien qu'il possédât d'incontestables qualités de style, il ne lui fut pas donné de puiser à pleines mains dans son propre fonds et de se faire l'interprète original du génie populaire de la Russie. Son tempéramment qui, au point de vue de la façon de sentir, se rapprochait de celui de la femme, se contentait de suivre l'impulsion des esprits plus vigoureux et de rendre accessibles a sa nation les trésors de la poésie étrangère, surtout
de la poésie allemande. Shukowski a composé un certain nombre d'épopées, de ballades et de contes de son crû, dont le sujet était emprunté à Thistoire et aux légendes russes, et qui furent très-favorablement accueillies par ses lecteurs. Mais, bien que ces poésies personnelles ne manquassent ni d'invention, ni d'originalité, il était toujours facile de leur trouver un air de parenté avec quelque œuvre originale de la littérature de l'Europe occidentale, œuvre dont il s'était inspiré plus ou moins directement.
L'année 1812 appela notre poëte sous les armes. En qualité d'officier de la landwehr, il prit une part honorable à la campagne qui eut lieu sur le sol de la Russie « contre les Gaulois et leurs alliés. » Il quitta ensuite le service avec le titre de chevalier de l'ordre de Sainte- Anne et le grade de capitaine d'état-major.Sa muse l'avait accompagné au camp. Sa poésie intitulée : Le ckantf^e au camp de V armée russe, le fit connaître plus promptement et plus généralement qu'aucun de ses travaux antérieurs. Un Message à l'empereur Alexandre, composé au lendemain de la prise de Paris, lui valut un riche présent en argent et, pour la première fois, mit le poëte en contact avec les dames de la famille impériale.
Ses poésies, à vrai dire, ne rendaient ni ne cherchaient à rendre l'accent populaire. Ecrites dans la forme traditionnelle de l'ode, elles respiraient un patriotisme dont l'allure était plutôt romaine que russe. Mais ce ton concordait trop bien avec l'esprit dominant de l'époque pour nuire à leur succès. Au reste,
$iO LA SOCIÉTÉ RUSSE.
le poète lui-même s'esl à peine préoccupé du sort de ces produits de sa muse. 11 venait alors de tomber en proie à une mélancolie profonde parce qu'il s'était vu refuser la main de sa nièce Marie Prt)tassoff, qu'il aimait éperdument. Ce refus, qui avait été provoqué paf les préjugés religieux de madame ProtassoJBT contre les mariages consanguins, porta au cœur de Shukowski une blessure qui ne se cicatrisa que vingtcinq ans plus tard. En 1815, Madame Protassoff suivit àDorpat sa fille aînée, qui était devenue la femme de Vojeikoff, professeur de langue russe. Schukowski, qui n'avait pas encore renoncé à voir ses vœux se réaliser, s'associa à ce changement de résidence. - Le poète russe vécut près d'un an dans la petite ville universitaire allemande, pittoresquement située sur les bords de TEmbach. Pour nous, qui vivons au milieu du conflit des rivalités nationales qui s'agite avec une vivacité toute particulière entre les Allemands et les Slaves, nous pensons tomber des nues lorsque nous apprenons que le Russe Shukowski et sa famille s'éprirent bientôt des charmes de la vie allemande et académique que Ton menait dans la petite cité livonienne et qu'ils en savouraient les joies avec enthousiasme. Fondée en 1802 seulement , l'université de Dorpat fleurissait alors dans l'heureux épanouissement de sa jeunesse^ Professeurs, étudiants et habitants menaient, dans une tranquille obscurité, une vie idyllique qu'aucun dissentiment ne troublait, qu'aucune manie de tutelle gouvernementale ne gênait.
Parrot, le recteur d'alors, qui était un intime ami d'Alexandre, tenait le sceptre en patriarche affectueux. Il laissait à la jeunesse sa pleine liberté et ne croyait pas déroger à sa dignité en descendant au milieu de ses joyeux élèves et en entonnant avec eux le Laudeamus igitur, La plupart des professeurs étaient allemands de naissance. C'étaient des personnages déjà d'un certain âge et d'humeur accomodante, qui ne prenaient pas la science trop au pied de la lettre et qui, à l'occasion, ne se privaient pas de lui donner un croc-en-jambe. Quant à la jeunesse, elle avait une exubérance de sève et s'entendait merveilleusement à jouir de la vie sans se blaser jamais. Par suite de l'heureuse inconscience de cette époque , les rares Russes qui étudiaient à l'université de Dorpat s'étaient germanisés au contact de cette université allemande. Notre poète de trente-deux ans se joignit à eux : bientôt il ne manqua pas une seule de leurs réunions ; avec les professeurs , il discutait philosophie et littérature allemande; il faisait traduire ses poésies en allemand par M. de Borg, syndic de l'université; enfin, dans les familles nobiliaires* qui passaient l'hiver à Dorpat, il était un hôte bienvenu avec lequel on aimait à danser, à faire de la musique et à jouer la comédie. Toutefois, cet épisode de sa vie fut de courte durée. Au bout d'un an à peine, Shukowski se vit obligé d'abandonner son paradis terrestre d'Embach. Sa nièce, qu'il adorait, avait fini par se fatiguer d'une attente vaine, elle avait donné sa main à un professeur allemand, et Shukowski se rendit à Saint-Pétersbourg, où ses amis,
qui voulaient lui trouver un emploi à la cour, l'attendaient depuis longtemps. Dans une juste appréciation des choses et de son propre tempérament, le poète avait longtemps résisté aux « grands projets » de ses amis Bloudoff et Uwaroff : maintenant, il se décida à suivre sa destinée.
Le groupe d'amis qui avait déterminé Shukowski à abandonnjer Dorpat pour venir se fixer à Saint-Pétersbourg et qui lui procura ensuite un emploi à la cour, se composait d'éléments qui, en 1816, pouvaient sembler homogènes, mais qui, aujourd'hui, paraissent singulièrement hétérogènes. Là se trouvaient réunis pêlemêle les poètes libéraux Pousehkine et Batuschkoff, le généreux Nicolas Tourguenieff, Bloudoff et Uwaroff, le sentimental prince Wjaesemski et Ph. Wigel, auteur de la Russie envahie par les Allemands, Ils constituaient ensemble la société des poètes VArsamass^ qui formait alors le noyau de la nouvelle école, hostile au classicisme français, et qui, en la personne de Shukowski, honorait en même temps l'un de ses fondateurs et l'un de ses secrétaires. Les discussions qui s'agitaient alors dans le monde littéraire russe ont, depuis longtemps, . perdu toute importance. Dans les débats engagés entre les « Jeunes et les Anciens, » il ne s'agissait pas des diverses façons d'envisager les choses du monde et de la vie réelle : c'étaient des controverses sur des questions d'esthétique qui manquaient d'une formule claire et de toute solution pratique. Au point de vue du monde extérieur, la ligue poétique V « Arsamass » n'a pas eu d'importance durable; et les « effets » que les
historiens de la littérature russe lui attribuent rentrent dans le domaine des fables conventionnelles dont chaque génération nouvelle hérite de celle qui Ta précédée. Les écrivains qui en faisaient partie étaient des jeunes gens heureux d'être au monde, qui, pour leurs réunions, avaient rédigé des statuts d'une fantaisie humoristique. On avait baptisé la ligue du nom d'une petite ville peu importante de la province, laquelle était renommée pour ses oies grasses; — on se parait des noms des héros des ballades de Shukowski ; — on fustigeait dans des discours humoristiques ses adversaires, et parfois aussi, à l'occasion, ses propres frères et amis. Des associations de ce genre se rencontrent partout où des jeunes gens épris d'un but commun entrent en relations familières, mais elles n'acquièrent une existence durable que dans les époques qui se prêtent à un développement pacifique, et entre individus qui se sont rendu un compte exact du but final de leurs eff'orts et de leurs actes. Or, dans le cas qui nous occupe, ces deux conditions étaient absentes. Dans la vie russe de <;ette époque, il s'agissait de rivalités antagonistes bien autrement graves que celles qui existaient entre les pseudo-classiques et les romantiques , et, pour tout dire, les membres de VArsamass n'étaient point aussi unis sur ce terrain que dans leur foi à l'importance de Pouschkine et de Shukowski au point de vue du développement de la littérature nationale de leur patrie. On vit la preuve de ce fait le jour où l'un des membres de cette Table ronde proposa d'étendre à la politique les travaux de la société, de fonder un journal à cette fin, et d'ac-
314 LA SOCIÉTÉ RUSSB.
cepier Toffre du comte Gapo-Dlsiria, lequel s'était déclaré prêt à écrire des articles politiques, et à procurer des nouvelles et des aperçus puisés dans les régions de la haute diplomatie. Après de longues délibérations contradi<!toires, Uwaroff, qui devint plus tard ministre de rinstruction publique^ fut chargé de rédiger les statuts de Tœuvre. Mais il ne put venir à bout de sa tâche, et, peu de temps après, la société fut dissoute et ses éléments dispersés. Pouschkine fut exilé à Kischeneff, puis à Odessa; BatuschkofT fut banni et perdit plus tard la raison ; Bloudoff devint conseiller délégation à Tarnbassade russe à Londres; enfin, Shukowski entra, en 1817, au service du grand-duc Nicolas et de sa femme Alexandra, qu'il dut initier aux secrets de la littérature et de la langue russes.
J'ai déjà eu l'occasion de constater que le poëte que les Russes appellent leur premier romantique connais^ sait trop son tempérament faible et indécis pour accepter d'emblée l'emploi qui lui avait été destiné à la cour. Shukowski lui-même pouvait douter que le grand-duc, au service duquel il entrait, eût jamais prêté l'oreille aux accents de la poésie. Le poëte avait la dangereuse propension à voir les choses du monde réel à travers les caprices de sa fantaisie. Le caractère des deux princesses avec lesquelles il se trouva en contact ne fît. qu'encourager cette tendance. L'impératrice Elisabeth, épouse d'Alexandre, était une nature douce que son union avec un mari tendrement aimé, mais aussi infidèle qu'il était aimable, avait, non pas aigrie, mais plongée dans une béatitude larmoyante qui, tout
en dérivant d'une véritable bonté de cœur, n'en exerçait pas moins sur son entourage une influence démoralisatrice. Alexandre était alors sous le joug de la belle et trop légère femme de Narisichkine, son maréchal de la cour. Tandis que tour à tour il adorait madame de Krûdner ou s'abandonnait aux charmes de madame Narischkine, sa femme passait son temps à pleurer, et cherchait à se consoler en lisant VUranie de Tiedze et les Élégies de Shukowski. Sa belle-sœur, Charlotte \
(en russe Alexandra Feodorowna) , fille de Frédéric- Guillaume III et épouse du grand-duc Nicolas, était une bonne nature, mais d'un tempérament froid, qui, depuis sa venue en Russie, tendait à vivre d'une vie purement intérieure. A Berlin, cette princesse s'était appelée simplement « Lolotte ; » les courtisans russes lui donnèrent le nom harmonieux de « Blanche-Rose. » •
Les génies familiers de la maison paternelle de cette princesse avaient été La Fontaine et Lamothe-Fouqué, auxquels vint s'adjoindre plus tard madame de Paalzow^ la roçaancière. Dans ces conditions, on conçoit sans peine que la princesse Charlotte affectât, à l'occasion, l'allure d'une « belle âme, » notamment dans ses rapports avec son professeur et lecteur.
Pour un poëte qui avait fait ses devises favorites de phrases telles que celles-ci : « Tout, dans la vie, conduit au beau, » — « La vi<^ et la poésie sont identiques, » il n'était pas difiQcile de voir dans des femmes de cette trempe des êtres supérieurs. Déjà, dès sa première présentation à la cour, il avait assuré à ses amis qu'il avait « vécu des heures inoubliables » et qu'il
avait noué relation avec « la plus haute aristocratie intellectuelle. » Introduit par les soins du vieux poëte Heladinski, Shukowski avait lu ses ballades à Fimpératrice, a la grande-duchesse et*à Télite des dames de la Cour, qui ne lui avaient pas épargné les éloges. Cette première impression marqua toute sa carrière à la cour. Le poëte s'inquiétait aussi peu de ce que les princesses faisaient durant le reste de la journée et de ce qui constituait le fond même de leur vie que de ce qui se passait dans les régions de TEtat et de la « Société. » S'il se trouvait d'aventure dans quelque soirée inoccupée, une petite heure consacrée à la lecture de ses poésies, était pour lui un véritable régal moral, et il se berçait dans Tiliusion d'être Thomme qui dominait et dirigeait toutes ces existences impériales et grandducales.
Il est vrai qu'à cette époque, il ne pouvait être question de conflits. Le grand-duc Nicolas ne prenait pas la moindre part aux affaires du gouvernement. A ses yeux comme aux yeux de la grande masse des^ profanes, son frère aîné était l'héritier présomptif, et, par conséquent, il ne lui restait guère, à lui, que la ressource de jouer au soldat. D'ailleurs la famille du grand-duc' était alors un intérieur modèle, et l'on s'explique aisément que Shukowski se soit, en peu de temps, si complètement acclimaté dans son nouveau milieu que toute critique lui devint impossible. Lorsqu'en avril 1818 naquit le fils aîné du jeune couple princier, fils qui devait être l'héritier présomptif du trône, et plus tard l'empereur actuel de Russie, Shu-
khowski célébra cet événement dans une ode débordante de sentiments humanitaires et de culte dvnastique, qui fit fondre en larmes la cour tout entière. L'heureux poëte fut dès lors tout naturellement désigné pour être le futur précepteur de Tenfant près du berceau duquel il avait fait les plus beaux rêves de sa vie. Jusqu'au moment où son futur élève atteignit Tàge où Shukowski devait appliquer sa savante méthode, les devoirs de son emploi se bornèrent à des leçons dans lesquelles il lisait à la grande-duchesse ses poésies et ses traductions nouvelles. Les anniversaires de la famille impériale étaient régulièrement célébrés par lui dans des poésies sentimentales , qui, imprimées pour un cercle restreint, faisaient surgir toute une légion d' « anges, d'anges tutélaires, d'étoiles», etc. En outre, et à l'occasion, il se livrait à des travaux d'un caractère plus sérieux, dont lïdée lui était inspirée par son auguste élève. C'est à son intention qu'il traduisit en excellents vers russes la poésie indienne Nal et Damajcmtî, le Paradis et la Péri, de Thomas Moore, VOndinCy de Fouqué, et un grand nombre des « poésies alémaniques w'd'Hebel. En 4821 , une circonstance rompit agréablement pour lui la monotonie de la vie qu'il menait à Saint-Pétersbourg. La santé de la grandeduchesse nécessita un voyage en Allemagne, qui permit au lecteur grand-ducal de réaliser un désir qu'il caressait depuis longtemps et de faire connaissance avec la civilisation occidentale. Le prince qui était alors l'héritier présomptif de la couronne de Prusse et qui devint plus tard Frédéric-Guillaume IV, trouva
dans la personne du lecteur « romantique » de sa sœur un homme tout à fait selon son cœur, qu'il combla de distinctions, et qu'il mit bientôt en rapport avec Tieck, ^ Schinkel, etc. On se rendit ensuite à Dresde, puis à Weimar , puis dans la Suisse, et partout Tillustre poëte russe vit s'ouvrir devant lui les salons des hommes distingués dont il désirait faire la connaissance. Shukowski, qui avait toujours eu un faible pour les idées planant entre ciel et terre dont la saine philosophie ne soupçonne même pas l'existence, se lia immédiatement d'amitié avec Justin Kerner.
Notre poëte fat moins heureux dans une visite qu'il fit à Gœthe, visite dont il s'était réjoui longtemps à l'avance. Habitué du grand monde, la langue française était de toutes les langues étrangères celle qu'il possédait le mieux, et c'est dans cette langue qu'il s'était présenté au « plus grand poëte lyrique de l'Ouest. » Il ne tarda pas à s'apercevoir que la langue française n'était pas très-familière à Gœthe. Homme du monde et homme de bon ton, il crut aller au-devant du désir de son illustre interlocuteur en se mettant à lui parler allemand. Mais Gœthe sembla s'offenser de ce procédé, et à partir de ce moment, il affecta une roideur et une réserve telles que Shukowski se retira quelque peu désappointé.
Trois ans après le retour de Shukowski en Russie, Alexandre P* mourut, et sa mort fut le signal de la grande crise dont il a déjà été question dans ce travail. Le drapeau du progrès civilisateur, qui, un siècle durant, avait couvert le despotisme exercé par les plus émi-
nents héritiers de Pierre le Grand, fut arraché au grand mât du navire de TÉtat russe et disparut pour une période de trente années. Le gouvernement russe cessa de marcher dans la voie du progrès européen, sans réussir à devenir le pouvoir national et conservateur que Nicolas avait rêvé.
« Notre despotisme lui-même , dit fort justement Alexandre Herzen, à ce propos, — vit dans une barraque de planches : il n'a aucune stabilité. Un gouvernement conservateur, tel que celui qui s'est établi en Autriche, n'a jamais été possible en Russie; comme il n'y a rien de stable chez nous, nous n'avons rien à conserver. Toutes les institutions pouvant servir de base à un gouvernement russe, toutes les lois, tous les projets de loi ont un caractère passager ; ils sont sans durée, sans conclusion, sans forme précise... Chacun de nos gouvernements met en question la plus grande partie des droits et des institutions existants : on interdit aujourd'hui ce qu'on ordonnait hier. N'ayant aucune base historique, on aime les innovations jusqu'à la folie. » Ces réflexions caractéristiques ne s'appliquent à aucune période de l'histoire russe moderne aussi bien qu'à la stérile et ingrate période comprise dans le règne de l'empereur Nicolas. Sans pouvoir un seul instant obtenir un point stable, « très-occupé à ne rien faire, » le gouvernement gaspillait toutes les forces de l'État et de ses organes à établir l'uniformité dans un empire dont le caractère bigarré était la négation permanente de cette devise impériale : « Un seul souverain, une seule langue, une seule foi! »
Sous prétexte de faire de la conservation , on procédait tout à fait révolutionnairement. Au lieu de respecter la réalité même des choses, on s'évertuait sans cesse à démolir les pans de l'édifice pour les reconstruire en style de caserne, d'après le nouveau type adopté. La stabilité était le mot d'ordre officiel, et, pourtant, on s'efforçait de miner souterrainement, in majorent gloriam de l'omnipotence czarienne, tout ce qui avait une assise indépendante, et de remplacer par des règlements revêtus de l'approbation souveraine toutes les bases naturelles de la vie.
Tel était le monde au milieu duquel Shukowski vivait depuis le mois de décembre 1825. Le cœur essentiellement noble et généreux de notre poëte dut subir un rude assaut, lorsqu'il vit les amis les plus distingués de sa jeunesse bannis et proscrits, lorsqu'il vit les caractères indépendants s'éloigner du service de l'État et s'ensevelir dans la muette solitude de leurs propriétés terriennes. Mais son choix était déjà fait par avance; — il ne lui resta plus qu'à dégager sa conscience en déclarant que l'ordre de choses existant était seul possible, eu égard aux circonstances dans lesquelles on se trouvait. En même temps, il exalta le despotisme absolu comme étant le meilleur rempart contre les bouleversements et l'incrédulité, et il s'appliqua à édifier en système ce qui n'était en réalité qu'une série de fantaisies n'ayant ensemble qu'un lien fortuit. Dans la conviction qu'à la cour seule se trouvait la vraie liberté, peut-être même la liberté suprême, et que cette liberté impliquait la complète soumission de tous à la volonté
LA LITTÉRATURE ET LES HOMMES 1>& LETTRES, ETC. 32t
souveraine, il imposa silence aux souvenirs libéraux de sa jeunesse. Pouschkine avait salué dans le czar qui poursuivait Fanéantissement de la Pologne le souverain qui mettait fin à Tantique conflit existant entre les frères slaves : Shukowski n'hésita pas davantage à déclarer que, cette fois encore, ce qui avait été fait était le seul parti raisonnable et à nager avec le courant. Quelques années après, Pouschkine mourut, et le sentimental précepteur des enfants impériaux, qui constamment soupirait de nouvelles élégies et de nouvelles ballades, devint officiellement le premier poëte de la Russie. Chaque année, à Tépoque des fêtes de Pâques, la faveur impériale comblait de nouvelles dignités et de nouvelles décorations le chantre du printemps, de Tamour et des aspirations à un monde meilleur; — chaque année, une nouvelle société savante déposait son diplôme aux pieds du vieux poëte aimable, obligeant et humanitaire; avec la même périodicité, on voyait apparaître un recueil de vers irréprochables, de traductions où de dissertations morales (sur la mélancolie dans la poésie et dans la vie, — sur Y éducation, — sur les madones de Raphaël, — sur l'enthousiasme, etc.), lequel était dédié à tel ou tel membre de la famille impériale, et faisait la joie des rares organes de critique littéraire que la censure avait laissé subsister. Depuis que rhymne de Shukowski, intitulé : Que Dieu protège l'empereur ! avait été élevé au rang de chant national russe officiel, chacun savait quel était l'homme qui se trouvait à la tête de la littérature nationale de la grande
monarchie de l'Est.