IWAN TOUBGUÉNIEFF, LE POÈTE
Iwan TourguéniefT, fils du colonel Serge Iwanowitch TourguéniefT, frère des deux premiers représentants
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illustres de ce nom, est né au mois d'octobre 1818 dans une propriété située dans le gouvernement d'Orel. M. Iwan Sergéïéwitch, uni à ses frères- par les liens d'une tendre amitié, n'a joué aucun rôle public; tout ce que je puis dire de lui, c'est qu'il fut dans sa jeunesse officier de la garde, qu'il quitta l'armée avec le grade de colonel et se chargea ensuite de l'administration d'une propriété, pour se consacrer à l'éducation de ses enfants. Étant données les relations intimes qu'il entretenait avec ses frères, il est évident qu'il professait leurs opinions libérales et philanthropiques ; dans les lettres d'Alexandre TourguéniefT, le nom de Serge n'est cité qu'une fois; mais il y est dit que sa mort, survenue en 1827, a été causée par la profonde douleur qu'il a éprouvée en apprenant la condamnation par contumace et le bannissement de Nicolas Iwanowitch.
Le sort de cet oncle devait, dans ces conditions, exercer une certaine influence sur le développement intellectuel du neveu. Lorsque les relations de famille deviennent étroites en Russie, elles prennent le caractère d'un culte religieux, grâce aux coutumes patriarcales qui étaient générales il y a une cinquantaine d'années et qui sont heureusement encore fréquentes aujourd'hui. Cet isolement idyllique de la vie rurale des Russes, qui est la plupart du temps dénuée d'animation et apathique, offre cependant aux natures heureusement douées bien des occasions de se développer favorablement au point de vue intellectuel et moral. Les trésors de véritable éducation que les parents ont rapportés des centres de civilisation où ils ont séjourné, forment
dans les campagnes la seule pâture intellectuelle des enfants. Les choses extérieures n'offrant pas de nouvelles excitations, et Texistence se mouvant dans un cercle très-étroit, on peut profiter d*une façon illimitée de ce que Ton possède et les impressions que Ton a reçues produisent des effets plus vifs et plus durables que ceux auxquels on est soumis au milieu du morcellement des grandes villes ou sous l'influence du hasard qui est habituelle aux petites villes. Jusqu'à Tàge de douze ans, Iwan Tourguénieff ne reçut pas d'autres impressions que celles de la nature et des traditions delà maison paternelle. On comprendra donc facilement que le culte des idées philanthropiques et libérales, auquel M. Serge Iwanowitch avait été initié dans sa jeunesse et par lequel il se sentait lié à ses frères, ait été inspiré de bonne heure à l'adolescent qui grandissait dans le cercle deMschensk, au milieu des richps champs de blé du gouvernement d'Orel, et que le jeune Tourguénieff ait entrevu dès lors le contraste qui existait entre l'opulence de cette contrée et l'esclavage de ses fils.
Le voyage que la famille Tourguénieff fit à l'étranger en !822, n'a peut-être fait aucune impression sur cet enfant qui avait à peine conscience de lui-même ; mais les événements qui se produisirent les années suivantes devaient impressionner d'autant plus vivement toute la . famille* En 1825, elle reçut la nouvelle du terrible jugement prononcé contre une foule d'hommes jusque-là très-considérés et connus pour leur libéralisme et leur philanthropie; peu de temps après, elle apprit la condamnation par contumace et le bannissement du vénéré
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oncle Nicolas-. Le père d'Iwan Sergéïéwitch, qui avait le plus grand attachement pour son frère, mourut deux ans plus tard. Telles sont les impressions qui exer-
cèrent la plus vive influence sur l'esprit du jeune Tourguénieff.
La voie suivie plus tard par le poëte prouve de la manière la plus claire que cette influence a été durable. Dans un pays où une soumission absolue aux v<^lontés du monarque est de règle, où Tindépendance civile et le libéralisme patriotique sont des mirages brillant dans un lointain auquel on ne peut atteindre, les premiers exemples donnés par des hommes qui étaient véritablement martyrs de leurs convictions devaient nécessairement produire un effet dont les habitants de pays libres ne peuvent guère se faire une idée. Dans le cercle restreint de ceux qui étaient restés, après la catastrophe de i8â5, fidèles aux traditions des meilleures années du règne d'Alexandre I*', les victimes de l'insurrection de décembre étaient vénérés comme des saints, les relations d'amitié ou de parenté avec les bannis de 1825 étaient de véritables titres de noblesse, dont les possesseurs avaient pour devise suprême : Noblesse oblige. Les idées qui remuaient l'Europe occidentale étaient inscrites dans la Russie de Nicolas I'' sur les listes de proscription, et leur influence était d'autant plus grande sur ceux qui en avaient connaissance. Gomme la plupart des jeunes gens éclairés de son temps, le fils du colonel Tourguénieff se sentait séparé par un profond abîme de l'état de choses au milieu duquel il vivait et que le
nouveau gouvernement s'efforçait de perpétuer. Le ne-
veu d'un banni de décembre qui ne voulait pas déshonorer ^a personne et son nom ne pouvait être qu'un homme d'opposition, un représentant des idées pour lesquelles une génération entière était allée à la mort ou en exil. Élevé d'abord, suivant la coutume, par des précepteurs français et allemands S Iwan Sergéïéwdtch alla, après 1830, à l'Université de Moscou, qu'on avait quelque raison de considérer comme le plus indépendant et le plus libéral de tous Tes établissements d'instruction supérieure de ce temps-là, mais qui était pour cela surveillée avec soin par le gouvernement*. Après être resté un an à Moscou, il se rendit, conformément au désir de ses parents, à l'Université de Saint-Pétersbourg, où il continua pendant trois ans les études qu'il avait commencées. Il se rendit ensuite pour plusieurs années à l'étranger, afin de compléter son éducation, et passa la plus grande partie de ce temps à Berlin.
1. Bien que la littérature russe jouât déjà un rôle important entre 1820 et 1830, elle eut peu d'influence sur réducation du jeune Tourguénieff^ Il fut initié dans la littérature de son pays par un serf qui était enthousiasmé par les œuvres des mauvais poètes du dix-huitième siècle et avait coutume de les déclamer. Tourguénieflf a tracé un portrait tout à fait vivant de ce singulier déclamateur, dans son dernier récit, intitulé : Ponnine etBaboarine,
2. Tourguéniefif ne paraît pas avoir eu de relations intimes avec Herzen, Ogareff, Âksakoff et les autres étudiants qui se trouvaient à Moscou à cette époque et qui sont devenus célèbres plus tard. Du moins, son nom ne figure pas dans les mémoires de Herzen, Belinski, etc., relatifs à ce temps là. Il avait déjà quitté l'université de Moscou lorsque ces jeunes gens commencèrent à jouer un rôle sous l'influence des systèmes de Schelling et de Hegel, et jetèrent les bases des partis connus plus tard sous les noms de parti allemand et de parti français.
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La faculté de philosophie de l'université Frédério Guillaume était devenue la Mecque des jeunes Russes studieux, depuis que Slankewitch avait apporté à Moscou la doctrine philosophique de Hegel et réuni autour de lui un auditoire plein de recueUlement. Les cours de Hegel et de ses élèves étaient suivis après i 830 par une foule d'étudiants russes devenus célèbres dans la suite. Deux d'entre eux se sont surtout illustrés comme représentants des deux tendances qui prédominèrent dans la nouvelle Russie. L'un, Michel Katkoff, rédacteur de la Gazette de Moscou depuis 4863, fut pendant dix ans l'âme du parti national et était alors un ardent admirateur de Werder; l'autre, Michel Bakounine, fut d'abord lieutenant dans l'artillerie de la garde, puis collabora aux Annales de Halle, dirigea le parti révolutionnaire à Prague et à Dresde, fut déporté en Sibérie, contribua à la publication du journal de Herzen le Kolokol (la Cloche) et est aujourd'hui le plus mal famé des démagogues et des communistes de l'Europe. Pendant leurs années d'étude, ces deux hommes s'étaient aussi peu occupés de politique pratique que notre poète ; ce dernier vivait exclusivement dans le monde des idées qui lui avait été ouvert par ses nouveaux maîtres et travaillait en secret à ses premiers essais poétiques. Les problèmes de la philosophie et de l'esthétique formaient alors, en Russie comme en Allemagne, la principale substance de la vie intellectuelle; la génération qui avait grandi sous ces influences ne reconnut que plus tard, dans l'un et l'autre pays, que les conséquences de leurs opinions philosophiques exigeaient n. 4
nne transformation radicale de la réalité, qu'on avait jusque-là perdue de vue. 11 est possible que TourguéniefT ait reconnu plus tôt le contraste ineffaçable qui existait entre le monde de ses pensées et Texistence à laquelle il avait eu l'intention de se préparer. Lorsqu'il revint d'Allemagne à Saint-Pétersbourg pour entrer au service de l'État, comme les nobles russes y étaient encore obligés, et remplir des fonctions au ministère de l'intérieur, dirigé par Bloudoff, la répression de toutes les libertés sur le terrain intellectuel et économique était tellement florissante, qu'un homme comme Tourguénieff ne pouvait songer à déployer une activité fructueuse et satisfaisante à un point de vue quelconque.
Dès qu'il le put, il donna sa démission, pour essayer de la vie rurale et du rôle de propriétaire-fermier; mais il ne put non plus trouver là ce qu'il désirait. Dans son magnifique récit intitulé fe Nid nobiliaire^ Tourguénieff a dépeint de la manière la plus saisissante la profonde mélancolie qu'éprouve le Russe, môme le plus patriote, lorsqu'il revient des pays civilisés de l'occident, dont les influences l'ont rendu étranger à la vie de sa patrie, et qu'il essaye d'oublier au foyer solitaire de ses ancêtres les richesses multiples de la civilisation de son temps.
« Me voici donc arrivé à l'endroit le plus profond du fleuve, fait-il dire à Lawretzky, le héros du récit en question ; ici, la vie est toujours calme ; elle n'a aucune hâte, aucun mouvement. Celui qui est entré dans ce cercle magique est forcé de se soumettre aveuglément à ses lois. Et quelle force, quelle richesse de tous les
côtés! quelle sânté dans cette inaction et ce silence !..• Mais le ciel qui est au-dessus fait tranquillement scintiller ses étoiles. Elles semblent savoir pourquoi et dans quel' but elles brillent. Et dans le même moment, la vie s'agite, bout et marche d'un pas rapide et continuel en mille endroits delà terre; ici seulement, elle s'écoule en silence comme l'eau qui s'arrête dans un marais. » Malgré l'amour profond et passionné qui l'attachait à son pays natal, le jeune poète était bien forcé de se dire qu'un homme doué d'une organisation aussi déUcate que la sienne n'était ni destiné ni apte à donner une impulsion nouvelle à la vie stagnante de cette contrée, à exercer une influence pratique sur l'existence de ses paysans et à calmer, comme lé héros du Nid nobiliaire , l'agitation de son cœur en poussant du matin au soir une charrue. Il retourna à Saint-Pétersbourg pour chercher, dans la société des jeunes écrivains qui se réunissaient alors autour du critique Belinski et du journal le Sowréménik (le Contemporain), une compensation aux nombreux stimulants qu'il avait trouvés dans l'ouest de TEurope à l'époque de ses études et de ses voyages. Tourguénieff montra d'abord à Belinski les essais littéraires qu'il avait faits pendant les dernières années, et cet homme de lettres comprit tout de suite le talent original de son nouvel ami, dont les premières productions {Parascha, la Conversation) avaient passé à peu près inaperçues. Tourguénieff avait d'autant plus besoin des encouragements du principal critique russe de son temps que sa vaste éducation et son esprit critique l'empêchaient de créer librement. Il sentait vive-
ment que la force de son talent consistait plutôt dans l'art de caractériser que dans Fart de composer, et que la première de ces facultés l'emportait chez lui sur la seconde. Il doutait en outre qu'un pessimiste comme lui fût apte à créer des œuvres poétiques et se demandait si l'opinion de Belinski, auquel il entendait dire continuellement que l'heure de l'art russe sonnerait seulement lorsque celle de Témancipalion politique serait venue, n'impliquait pas la condamnation de ses travaux. Aussi n'est-ce que pour se conformer aux vives instances de Belinski que TourguéniefT se décida à faire paraître quelques-unes des esquisses réunies plus tard dans le Journal d'un Chasseur. Le critique du Soivréménik avait eu raison de prédire que ces récits seraient non-seulement accueillis avec enthousiasme, mais que, de plus, l'on en comprendrait tout de suite ia véritable tendance. La partie du public qui était capable de porter un jugement sentit instinctivement ce que signifiait le sombre arrière-plan de ces incomparables descriptions de la nature et à qui s'adressait au fond la plainte sortie de la poitrine du poëte. L'effet produit par les productions de Tourguénieff* fut d'autant plus puissant qu'il avait parlé, non pas comme homme de parti, mais comme artiste, et qu'il avait protesté, non pas au nom d'une doctrine déterminée, mais comme prêtre du beau, qui' est toujours véritablement humain, contre l'horrible abandon dans lequel se trouvait plongé un excellent peuple et contre la barbarie désolante et la servilité de ceux qui étaient appelés à le diriger.
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Lorsque Tesquisse intitulée : le Chœur de Kalinttcher parut en \ 847 dans les colonnes du Sowréménick et fut lue par tous les Russes éclairés, l'auteur était déjà retourné à l'étranger. C'est dans le Paris de la monarchie de Juillet, qui était à la veille de sa troisième révolution, que Tourguénieff acheva de composer le Journal et le Nid nobiliaire. Ces ouvrages, qui ne parurent en volumes que plusieurs années après, furent d'abord publiés dans le Sowréménick. Le gouvernement se chargea lui-même de prouver l'effet qu'ils avaient produit. Peu de temps après son retour en Russie, Tourguénieff fut banni pour plusieurs années dans ses terres par un ukase de l'empereur, à cause d'un article de journal relatif aux Ames mortes de Gogol. L'empereur avait mieux compris le sens du Journal que ses fonctionnaires, qui, malgré tout leur zèle, étaient encore des novices dans l'art de lire entre les lignes. Le poëte expiait la faute que la censure soupçonneuse de la période la plus mauvaise du temps de Nicolas avait commise en ne sévissant pas contre le Journal et en s'en tenant à la lettre de ses instructions. Les allusions politiques dans le sens ordinaire du mot étaient, il est vrai, aussi difficiles à indiquer dans ces récits que les attaques directes contre l'institution du servage ; mais elles étaient bien inutiles ; car la peinture de ce qui existait réellement en Russie contenait la plus sévère accusation que Ton pût porter contre le gouvernement de ce pays. Le pinceau du peintre quisavaitreproduire d'une manière si saisissante la physionomie pleine de souffrance des serfs russes était un conspirateur plus dangereux qu'un
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pamphlétaire politique, et celui qui avait pour mission de veiller à ce que le peuple russe fût content, crut simplement remplir son devoir en forçant pour un certain temps au repos Técrivain qui n'avait pas senti le charme de la tranquillité de cimetière dont jouissait son pays.
fiien que la protection du grand-duc héritier eût fait raccourcir la durée de Tinternement de Tourguénieffet que la censure impériale eût, pendant les derniers mois du règne précédent qui se terminait par une guerre, autre chose à faire que d'analyser chimiquement les pots de couleur des paysagistes russes, le poëte ne recouvra entièrement la liberté que lorsque la mort de Nicolas et la cessation de la guerre de Grimée ouvrirent une nouvelle ère pour la Russie. Le mouvement considérable qui entraînait en Russie tous les esprits depuis le commencement des travaux relatifs à Témancipation des serfs Tentraîna aussi et élargit les limites de sa tâche. Contrairement à la plupart de ses compatriotes, Tourguénieffsut, pendant la période de luttes et d'aspirations qui suivit la destruction de l'ancien joug, conserver le calme, la réflexion et la modération qui ont été de tout temps le signe du vrai talent artistique. Fidèle aux traditions de sa famille, qui avait toujours considéré l'union de la civilisation russe avec celle de l'Europe occidentale comme la principale condition d'un développement raisonnable et avantageux des institutions de la Russie, il protesta formellement et énergiquement contre Toutracuidance et la vanité aveugle du parti national de Moscou, d'après lequel le moment de l'émancipation du
peuple russe devait être aussi celui de l'extirpation de toute éducation occidentale et de la création d'un nouveau niQnde slave. lia combattu aussi courageusement et aussi résolument, au nom de la vraie philanthropie et de la véritable éducation, contre le radicalisme russe, contre la jeune génération nihiliste, que l'on vit s'agiter pendant les années qui suivirent l'émancipation, et qui menaçait de détruire toute l'organisation traditionnelle du gouvernement et de la société pour créer sur ses ruines un nouvel État de révolutionnaires et de Vandales, Les plus remarquables d'entre les nouvelles œuvres de Tourguénieff sont dirigées contre les deux maladies qui s'emparaient en Russie de la société éclairée et à demiéclairée après l'abolition de l'ancien régime et faillirent plus d'une fois anéantir le fruit des progrès déjà accomplis. Au plus fort de la fièvre folle dont la jeunesse russe avait été atteinte après 1860, à l'époque où l'on professait pour les nouvelles idées un culte général et sans restriction, un culte aussi idolâtre que l'était autrefois celui de l'absolutisme impérial, l'auteur du Journal' donna un avertissement à ses compatriotes en faisant, dans son roman intitulé i^é?'es et Fils, un tableau des folies démagogiques et nihilistes des Russes tout à fait modernes, dans lequel il montrait au parti dominant le côté hippocratique de sa physionomie grimaçante. Cinq ans plus tard, c'est-à-dire pendant l'été de 1867, lorsque la répression de l'insurrection de Pologne et le terrorisme di^^ patriotes moscovites eurent rendu plus grands que jamais la vanité et l'exclusivisme des nationaux, Tourguénieff publia le récit intitulé Fumée, la plus san-
glanle satire du fanatisme national qui ait jamais été écrite en russe, et cet ouvrage fit perdre à Tauteur sa popularité pour une longue série d'années. Dans sa fameuse comédie, Goré ot ouma (Malheureux par esprit), où il démontrait que les gens honnêtes et éclairés étaient destinés en Russie à passer pour fous, Griboïédoff n'avait pas osé dire à ses contemporains ce que Tourguénieff faisait entendre aux maîtres de l'opinion publique de 1863 à i869, c'est-à-dire à l'époque où ils étaient à l'apogée de leur influence : « Tout ce qui est russe est fumée, fumée et brouillard, rien de plus. Tout change continuellement ; de nouveaux nuages se forment à chaque instant ; des visions passagères succèdent les unes aux autres ; mais, en réalité, chaque chose reste comme elle était. Lorsque le vent change, tout prend une direction différente, opposée, et l'on voit recommencer le même mouvement de visions sans consistance et sans fond. »
Je n'ai pas l'intention d'apprécier ici l'importance artistique et esthétique d'Iwan Tourguénieff. Un nombre assez considérable d'éminents critiques allemands se sont acquittés de cette tâche avec succès. Une foule de traductions ont prouvé d'une -manière irréfutable que le maître de la nouvelle est un auteur chéri du public dans les trois principaux pays civilisés de l'Europe occidentale. Je n'ai pas eu d'autre but que de montrer le rapport qui existe entre la façon dont Tourguénieff envisage la vie russe dans ses écrits et les opinions des hommes du temps passé qui ont été considérés parleurs contemporains et leurs ancêtres comme les représentants des
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meilleurs d'entre leurs compatriotes et qui ont inauguré, semé en Russie les premiers germes de la vraie éducation et de la véritable philanthropie. Les représentants des tendances qui étaient incarnées il y a un demi-siècle dans Alexandre et Nicolas TourguéniefTet qui le sont aujourd'hui dans leur neveu ont été condamnés à n'appartenir qu'à moitié à leur patrie bien-aimée, et ce fait est plus significatif que ne seraient toutes les réflexions que nous pourrions faire sur le sujet dont nous nous occupons. Les TourguéniefT sont le type de cette partie de la noblesse russe qui, jouissant d'une parfaite éducation intellectuelle et morale, a laissé trop loin derrière elle la masse de la nation pour pouvoir s'amalgamer complètement avec. elle, et qui est forcée de payer pour le moins par un demi-exil l'avantage qu'elle a d'être l'avant-garde intellectuelle de la Russie. L'immense rétrogradation que la nation russe subit de 1825 à 1855 creusa, entre ceux qui avaient été* à la tête du mouvement intellectuel sous Alexandre I" et la masse arriérée des gens soi-disant éclairés, un abime qui n'est pas encore entièrenxent comblé, malgré tous les progrès accomplis pendant les vingt dernières années. Le sombre voile qui recouvre les tableaux tracés par la muse de TourguéniefT et qui les empêche, dit-on, de procurer un plaisir complet aux lecteurs allemands, n'a pas été tissé par la main du poëte, mais par l'histoire de la Russie des cent dernières années. Je ne sais si la critique, en se plaçant au point de vue de l'esthétique, a le droit de reprocher au poëte TourguéniefT d'avoir donné à ses créations un coloris lugubre et d'avoir peint ses meil-
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leurs tableaux avec les couleurs les plus sombres. Dans tous les cas, le patriote a eu le mérite de ne pas faire parade dans ses œuvres de la tranquîlité sereine et de la conûance dans l'avenir qui ont manqué jusqu'à pré- .sent à la nation russe dans la réalité.