CHAPITRE III
Mu Bclb yqHJiHCb no HevRory, Kor^a HB67A& H KaKi BBÔyAb,
IlymcnBi».
Nous apprimei un peu de tout.
N'importe comment, n'importe où.
PoucHKim.
Jamais un souverain russe ne fut accueilli à son avènement avec des marques plus visibles de joie et d'espérance gu^ Alexandre P', le successeur de Tinfortuné Paul. « Après avoir dormi quatre ans dans la tombe, a dit dans ses mémoires un écrivain qui avait vu les remarquables événements de i80i, Catherine était ressus* citée dans la personne d'un superbe jeune homme ; c'était son bien-aimé petit-fils qui déclarait dans son manifeste qu'il ferait renaître pour nous le temps de cette impératrice... Tout le monde se sentait plus libre et respirait plus aisément; tous les visages étaient devenus plus joyeux. Le mois d'avril qui suivit la mort de l'empereur Paul fut plus animé que tous ceux dont on pouvait se souvenir; les fonctionnaires et les officiers, exilés dans leurs terres ou déportés en Sibérie, ren-
traient en foule à Saint-Pétersbourg pour briguer la faveur du jeune empereur; toutes les routes étaient couvertes de voyageurs à la mine joyeuse ; la Russie s'était tellement transformée en quelques jours qu'on ne la reconnaissait plus. »
Pendant les quinze premières années de son règne, le nouveau souverain sembla surtout s'efforcer de réaliser les brillantes espérances que ses sujets avaient conçues. Élevé à Técole de Laharpe et sous l'influence de sa grand'mère, l'amie des philosophes Voltaire et Diderot, le fils aîné de l'empereur Paul était de tout point le contraire de son malheureux père, dont il n'avait jamais été aimé; il professait avec enthousiasme les idées humanitaires du dix-huitième siècle et était un vrai libéral dans le goût de l'époque. Pensant que sa principale mission devait consister à faire progresser l'éducation et l'instruction, il favorisa et appuya toua les efforts qui poaviient ranimer la vie intellectuelle ea Russie, et produire une réaction contre la stagnation déjà visible dans les dernières années du règne de Catherine. Grâce à la protection de Karamsine, la lîtté rature natkmale, qui n'était jusqu'alors qu'un objet d'amusement pour la coor et pour quelques cercles émdits prit un élan tout à fait inattendu ; dans toutes les parties de l'empire, on vit se fonder des universitéSi des collèges, des établissem^ts techniques; dans les grandes villes, on créa des écQles pour les enfants du peuple et de la petite bourgeoisie* La frane-maçonnerie, implantée dès 1790 à Moscou par Schwartz et Nowikoff, osa sortir des cachettes où les interdictions sévères de
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Fcmpereur Paul, Tavait forcée de se réfugier et trouva auprès d^Âlexandre et de ses amis intimes la protection et Tappui dont elle arait besoin. Llnstruction et te progrès prirent partout une nouvelle vie, et le philanthropique monarque, loin de montrer de la méfiance, laissa une entière liberté à toutes les tendances qui n'étaient pas directement hostiles à TÉtat ; les préjugés et les scrupules nationaux et ecclésiastiques semblèrent avoir quitté le soi de la Russie pendant cette heureuse pé* riode, qui fut comme le printemps du règne d'Alexandre. Lorsque Tempereur transforma en 1802 les collèges gouvernementaux en ministères placés immédiatement sous sa surveillance, il créa aussi un ministère de Tins* traction publique, qui devait non-seulement organiser renseignement, mais aussi appuyer et protéger tous les efforts ayant pour but de propager les connaissances supérieures et la véritable philanthropie. L'empereur avait raison de dire qu'en créant ce ministère, il avait comblé une regrettable lacune de l'organisation admi* nistrative et satisfait à un besoin qui existait depuis longtemps. Au dix-huitième siècle, l'instruction publique était dénuée en Russie de toute direction unitaire. Les écoles primaires fondées par un ukase de Pierre-le- Grand, étaient placées, dans les endroits où elles avaient été réellement créées, sous la surveillance des autorités municipales (lois du ^ février 1714 et du 16 janvier 1721) ; les instituteurs étaient subordonnés à jL'administration de l'amirauté (ukase du 16 avril 17â0) ; l'organisation des écoles créées pour les enfants des nobles, était confiée au premier héraut d'armes ; on n'avait pas
du tout songé à fonder des écoles pour les enfants des paysans. La direction supérieure de tout le haut enseignement devait, d'après les Intentions de Pierrele-Grand, rentrer dans les attributions de Tacadémie des sciences, dont les membres devaient se charger de composer des livres d'école et se consacrer à renseignement. Dès qu'elle se sentit un peu maîtresse d'ellemême, l'académie s'exempta naturellement de cette tâche pour accomplir sa véritable mission, qui consistait à faire progresser la science. Pendant la période qui suivit la mort du grand réformateur, période caractérisée par un désordre général et par une absence complète de principes, on ne fit naturellement rien pour l'enseignement. Ce n'est que sous Catherine II que Ton fit, des eff'orts pour reprendre aussi à ce point de vue les traditions de Pierre-le- Grand. L'impératrice fonda un grand nombre d'établissements d'instruction militaire supérieure, qui étaient destinés à préparer les fils des nobles au service militaire, encore obligatoire à cette époque; mais elle s'en était tenue là. L'enseignement ne fut organisé comme une branche indépendante de l'administration ni sous Catherine ni sous Paul, bien que ce souverain ait tenté plusieurs fois de rendre inutiles les voyages à l'étranger en organisant d'une meilleure façon les écoles du pays. — Alexandre avait l'intention de faire du ministère de Finstruction publique l'égide suprême de l'enseignement scolaire proprement dit et le centre de tous les efibrts faits en Russie dans l'intérêt de l'instruction. Le comte Alexis Kyrillowitch Rasoumowsky, fils du fameux feld-maréchal,
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fut chargé de la dii'eçtion de ce ministère, et en même temps du protectorat des nombreuses loges maçonniques qui s'étendaient de Saint-Pétersbourg et de Moscou sur tout le vaste empire, <7'avai7/anf non-seulement dans les capitales, en Pologne, en Livonie et en Courlande, mais aussi en Sibérie et sur les bords de la mer d'Okhotsk, et se créant avec une rapidité extraordinaire des amis dans toutes les classes de la société, à l'exception du clergé orthodoxe. Malgré la confusion qui y régna toujours, ces loges exercèrent une très-grande influence sur l'éducation intellectuelle des hautes classes de la société ; car elles devinrent bientôt le centre d'une agitation qui était extrêmement active sur le tèt'i*afln politique et religieux, et dont les fauteurs croyaient agir confornjément aux intentions de l'empereur, en préparant la Russie à recevoir des institutions constitutionnelles et à jouir d'une tolérance qui était assez nettement opposée aux traditions de l'Église orthodoxe et à l'exclusivisme de l'esprit national. Sous l'influence des Lanskoï, des Wielopolski et des Batenkoff, on travailla systématiquement à faire une brèche au formalisme inanimé et au dognatisme glacial de l'orthodoxie, et à y introduire une nouvelle vie. Pendant de longues années, ces tendances furent formellement approuvées par le gouvernements Les maîtres libéraux des religions de l'occident, tels que Gessner, Fessier, etc., étaient sûrs d'être accueillis avec empressement par ceux qui s'occupaient de l'éducation du peuple russe, et personne ne trouvait étrange que l'empereur montrât une prédilection particulière pour les usages et les opinions des II. <0
protestants, qu'il distinguât, toutes les fois qu'il en avait Toccasion, les ecclésiastiques éyangéliques, et favorisât d'une façon systématique les alliances entre les familles des nobles russes et celles des nobles allemands et luthériens. Dès son apparition à Moscou, la franc-maçonnerie russe avait offert un caractère très-différent de celui de la franc-maçonnerie de l'Europe occidentale; elle avait flbes tendances plutôt mystiques que rationalistes et favorables à la propagation des lumières, et la principale tâche qu'elle s'imposait consistait à rendre le sentiment veligieux plus profond. L'empereur Alexandre montrait dSepuis la catastrophe de 1812 et depuis les grands événements de la guerre d'Allemagne et de France un penchant prononcé pour les i^éculations, nous pourrions dire pour les enfantillages mystiques, qui était entretenu dans son esprit par l'amiral Tchitchakoff, personnage jouissant alors d'une haute considération. Ce penchant fui le soumit plus tarda l'influence de madame de Krûdner,.de Baaderet d'autres saints d'une étrange sorte, n'était pas du tout un ph^omène spontané, mais le résultat d& l'éducation reçue par une grande partie de la haute société russe. Les hommes libéraux qui étaient du nombre des amis intimes d'Alexandre, cemème Tchitchakoff' dont nous venons de citer le nom, et le prince Galytzin {h ^rom^ Galytzin), étaient précisément les partisans résolus de madame Krûdner, dont ils soutenaient
1. Tchitchakoff fut banni et dépouillé de ses biens en 1834 par If empereur Nicolas, parce qu'il n*ayait pas voulu renoncer au séjour de l'Angleterre, bien que l'empereur eût, dans un moment de caprice, ordonné à tous les Russes qui étaient à l'étranger de rentrer dans leur pays»
les idées. Jugés au point de vue orthodoxe russe, ces personnages auquel l'Europe occidentale reprochait d'être pîétistes, étaient encore les représentants des principes lihéraux. Us entretenaient des relations trèsintimes avec les lihéraux politiques tels que Tourguénieff et Lahsine; déplus, leurs prédilections pour le suhjectivisme vivant de la piété des Européens occidentaux, l'enthousiasme que leur inspirait tout idéal humanitaire, et l'intérêt qu'ils étaient obligés de montrer, en raison de la situation qu'ils occupaient comme hauts fonctionnaires, pourries religions étrangères non reconnues, mais seulement tolérées en Russie, tout cela faisait d'eux les adversaires naturels du froid formalisme et de la bigoterie servile de l'Église orthodoxe et du parti réactionnaire et pseudo- nationale (ou vieux russe, comme on disait alors) allié à cette Église.
Le plus éminent de tous les hommes d'État favorables à ces tendances fut le prince A. M. Galytzin, conseiller intime et directeur général des postes, procureur en chef du synode à partir de 1803, ministre de l'instruction publique et du culte à partir de 18 17, ami intime de madame de Krùdner, et connu aussi en Allemagne comme protecteur du vieux Jungstilling et comme intermédiaire entre Baader et l'empereur. Le prince, dont, malgré le peu de mémoire de la nation russe, on voit encore le portrait dans le cabinet de travail de plusieurs membres de la haute société, était un homme aussi distingué par son éducation que par la noblesse de son caractère et l'amabilité de ses manières (deux qualités qu'il n'a pas conservées, il est vrai, pendant les der-
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nières années de sa vie) ; mais c'était malgré cela un saint d'une singulière espèce. Gomme un grand nombre de membres de la haute société du temps, il avait renoncé du jour au lendemain à la philosophie des librespenseurs du dix-huitième siècle pour se livrer à Texaltation mystique; que, déjà avant 1813, — époque à laquelle elle fut mise à la mode, — il avait cultivée. La sympathie de Galytzin pour le piétisme et le mysticisme allemands provenait d'un véritable besoin de sentiments religieux, et était tout à f^it sincère; le prince fît les sacrifices les plus considérables en faveur des sociétés bibliques et des associations de bienfaisance créées sous sa protection. Ses « pieux » amis Gamaleïa, Pésarovius, de Poil, etc., étaient des hommes d'une parfaite honorabilité, mais d'un esprit borné. Le caractère particulier du christianisme qu'il professait n'en rappelait pas moins les pires excès de l'exaltation des frères moraves. A l'époque où il remplissait les fonctions de ministre, le prince était déjà un homme assez âgé et assez corpulent; mais cela ne l'empêchait pas de montrer, comme son §ouverain, une fâcheuse prédilection pour les jeunes sœurs en Jésus-Christ dont la nature avait'soigné les formes, et les réunions pieuses auxquelles il assistait avaient souvent une affreuse ressemblance avec les parties fines de sa jeunesse. Un des personnages qui prirent part aux étranges aventures par lesquelles le prince compromit plusieurs fois d'une manière sensible la haute situation qu'il avait acquise par ses talents politiques, vivait encore il y a quelques années; un service rendu au prince dans un
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moment critique lui avait procuré une position et des dignités. On montrait encore, il y a peu d'années, aux portes de Saint-Pétersbourg, non loin de l'ancienne route postale de Varna, la petite maison où se faisaient les plus secrètes des dévotions secrètes auxquelles le ministre de Tinstruction publique avait coutume d'assister en qualité de président. Lorsque les prières et les, chants étaient achevés, on y éteignait les lumières, d'après ce qui avait été dit à la police, et l'on exécutait dan» le déshabillé le plus complet des danses qui, en réalité, n'étaient pas faites pour être exécutées en plein jour, et qui ressemblaient fort aux fameux bah adamttes donnés à Vienne par le baron Kutschera. Le comte Araktchéïeff, l'ennemi mortel de Galytzin, avait eu connaissance de ces exercices et avait ordonné à la police, qui était soumise à son influence, de faire tout son possible pour se saisir de ceux qui y prenaient part. Par une froide nuit du mois de mars 1819 ou 1820, on était précisément en train de. se réchauffer les membres en dansant une pieuse ronde, lorsqu'on entendit frapper à la porte de la salle, et quand le valet de chambre de Galytzin, placé dans le vestibule pour faire le guet, annonça que la police faisait mine d'enfoncer la porte de la maison, le prince se crut perdu; mais son jeune secrétaire l'entraîna près d'une fenêtre, par laquelle il sortit en faisant passer avec si peu d'égards le corpulent Galytzin par l'étroite ouverture, que ce dernier s'y déchira les flancs, mais put du moins gagner le large. Le prince et le secrétaire se sauvèrent en ville en traversant, à peine vêtus et nu-pieds, un champ couvert de
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neige, sans tomber dans les mains de la sainte-hermendad d*Âraktcheïeff. Le prince en fut quitte pour un rhume de cerveau, qui le guérit, dit-on, pour quelques années de ses coupables penchants ; quant au jeune secrétaire, il est mort en 1874, à un âge avancé et dans une brillante position.
L'homme qui était exposé, même après sa conversion, à des aventures aussi scabreuses, n'en était pasmoinsun des ministres de Tinstruction publique les plus capables et les plus actifs que la Russie ait jamais eus; il prenait ses fonctions tout à fait au sérieux, et sa mémoire a été bénie pendant de longues années. Labsine et Alexandre Tourguénieff, conseillers et confidents de Galytzîn, dont ils n'ont, du reste, jamais partagé les penchants mystiques étaient très-considérés par les meilleurs d'entre leurs contemporsdns et rendirent en Russie d'importants services à la cause de la science; les universités russes n'ont jamais eu un aussi vigoureux élan ni joui d'une aussi grande liberté que sous l'administration de Galytzin, qui n'était pas un savant, mais un véritable Mécène, et savait apprécier et récompenser l'activité intellectuelle et scientifique.
Cet homme remarquable ne remplit que pendant cinq ans les fonctions de ministre de l'instruction publique. Il fut renversé en 1824 par une intrigue qui eut une importance et un retentissement funestes. Après son retour d'Allemagne, qui eut lien en 4819, l'empereur Alexandre, soumis à l'influence des Metternich, des Stourdza, etc., était rempli de la plus grande méfiance pour tout ce qui sentait le libéralisme, et l'on
comptait, comme nous Tavons dit, parmi les libéraux les piétistes et les rêveurs du genre de Galytzin. L'empereur avait d'abord montré pour les aspirations de son temps un dévouement plein de confiance^ qui avadt fait de lui le souverain le plus populaire et le plus aimable de l'époque de la Restauration; mais ce penchant avait fait place à une h3rpocondrie qui non-seulement le torturait lui-même, mais pesa bientôt comme un cauchemar sur la cour et sur toute la société de Saint-Pétersbourg, faisant surtout souffrir les amis et les confidents des jours heureux de ce monarque vieux avant l'âge et tourmenté par la méfiance qu'il nourrissait envers tout son entourage. Araktchéïeff, le comte Golénitcheff'-Koutouzoff, le trop fameux Magnitzky et plusieurs autres membres du parti réactionnaire militaire et ecclésiastique profitaient de ce moment pour prévenir l'empereur contre leurs adversaires libéraux et finalement contre tous ceux qui ne se conformaient pas sans restriction à leurs idées. En 1822, toutes les loges maçonniques qui existaient en Russie furent fermées par ordre du comte W. P. Kotschoubéï, ministre de l'intérieur'; quelque temps après, ce fut le tour des sociétés bibliques et de tout ce qui s'y rattachait. Le clergé orthodoxe, qui voyait depuis longtemps avec une colère contenue l'infiuenee croissante des sectes
1. Cette mesure contribua beaucoup à pousser <dans les sociétés secrètes, devenues plus tard des clubs de conspirateurs, les jeunes ofûciers nobles qui ne disposaient pas des moyens légaux nécessaires pour satisfaire leur besoin d'éducation et leur goût pour la société. Le colonel Patenkoff, un des chefs de Tinsurrection de décembre, était devenu, par exemple, mattre des loges de Sibérie.
prolestantes, et en particulier celle des frères moraves, s'allia avec les réactionnaires vieux-russes pour renverser Galytzin et ses amis libéraux.
A la tête de la coterie étaient placés Araktcheïeff, le comte GolénitcheflF-Koutousoff (fils du feld-maréchal) et Tamiral Schischkoff, secrétaire de l'Empire; les chefs ecclésiastiques de la conspiration étaient les métropolitains Seraphim et Photi, archimandrite (supérieur) du couvent de Jourieff, un dès confesseurs les plus aimés et les plus influents du grand monde, et en particulier du sexe féminin, La présence du métropolitain de; Saint-Pétersboug et Moscou, Seraphim, alors président du synode, dans les rangs des adversaires du prince, n'avait qu'une importance pour le moins secondaire.
Vivant en apparence sur le meilleur pied avec le ministre, le rusé supérieur du couvent de Jourieff savait se procurer des audiences secrètes chez l'empereur, qui était facile à persuader, et lui faisait croire que le trône et l'autel étaient mis dans le plus grand danger en Russie par les manœuvres du prince hérétique et de ses amis Tourguénieff, Rounitch, Popoff, Labsine etc., qui étaient des esprits fourvoyés. Photi a noté, souvent textuellement, ces entretiens dans le journal qu'il a laissé ; il assure qu'il réussit comme l'avait fait en son temps madame de Krûdner, à émouvoir l'empereur au point de le faire tomber à genoux et de lui arracher des larmes. Araktcheïeff, qui avait à peine quitté l'empereur depuis 1822, fit de son côté toutce qu'il put, et la bombe fut bientôt prête à éclater. L'étincelle qui devait l'enfiammer fut lancée par Photi lui-même ; ayant ren-
contré dans la chapelle privée delà comtesse OrlofiF, sa pénitente, le prince Galytzin, qui ne s'attendait à rien, il lui enjoignit d'une voix impérieuse et en le menaçant de l'anathème de renoncer à une conduite désagréable à son Dieu. Galytzin s'adressa à l'empereur pour obtenir satisfaction ; mais il reçut une réponse si blessante qu'il fut bien forcé de se dire que les jours de son ministère du culte* et de l'instruction publique étaient comptés. Les relations intimes qu'il avait eues autrefois avec le souverain empêchèrent toutefois qu'il ne fût démis de toutes ses fonctions gouvernementales ; on lui laissa la direction générale des postes ; mais le portefeuille qu'il avait possédé pendant cinq ans fut donné à son vieil adversaire l'amiral SchischkoflF' ; les fonctions
1. Galytzin est le seul ministre des cultes qu*ait eu la Russie. Il était en même temps procureur en chef du synode et s'attira parla d'une façon toute particulière rinimitic du elergé.
2. Comme le prouvent les lettres publiées il y a environ dix ans de Photi à la comtesse Orlofi (Anna Alexéïewna, fille du vainqueur de Tchesmé), la colère du parti bigot provenait surtout de la fa- TBur accordée par Galytzin à Alexandre Tourguénieff, dont on connaissait le libéralisme viril. « Ce fils du diable T. nous déteste, nous autres ecclésiastiques, dit Photi dans une de ses lettres, parce que selon lui nous ne sommes pas de Fénelons... Ce T... nous déteste, nous qui sommes par la ç^^rkce de Pieu les successeurs des apôtres et les vrais serviteurs du Seigneur, 1" parce qu'il est Tennemi déclaré de tout ce qui est divin et de tous les prêtres, un disciple des faux prophètes et des infidèles; 2« parce qull est un enragé franc-maçon, et 3** parce que son Fénelon, Tami de madame de La Motte-Guyon, était aussi un franc-maçon. Il nous déteste, nous autres prêtres, pai*ce que nous ne sommes pas des hérétiques, des francs-maçons, etc.. Ce Tourguénieff est comme Séjan, ministre de l'empereur Tibère, dont le corps décapité fut traîné dans les égouts de Rome ; mais il n'est pas même un Séjan ; il n'est qu'un moucheron maudit de Dieu, qui a beaucoup nui à la parole divine, et personne pour cette raison, n'a le droit de l'écraser. »
de ministre du culte furent supprimées, et celles de procureur en chef du synode, qui y étaient jointes, furent séparées du ministère* et confiées à un prince Mechtcherski.
Le successeur de Galytzin, Alexandre Semenowitcli SchisckofF, secrétaire de Tempire depuis la chute de Speransky, amiral, président de Tacadémie pour la langue russe, etc., avait soixante-huit ans lorsqu'il prit possession de son nouveau poste et était déjà une célébrité oubliée. Cet adversaire passionné et borné des tendances libérales de son prédécesseur avait acquis sa réputation littéraire dans les luttes qu'il avait soutenues au commencement du siècle contre Karamsine et son école. Il s'était fait le champion .du slavisme et de l'éducation purement nationale et était opposé aux tendances européennes de la jeune école, en particulier aux efforts faits par Karamsine pour dégager la langue russe des traditions slaves et créer une langue littéraire imitée du français. Schischkoff , le premier écrivain qui ait critiqué d'une manière indépendante les réformes de Pierre-le-Grand et leur funeste influence sur l'esprit national, fut l'ancêtre et le précurseur des membres de Técole slavophile et devint rapidement populaire par ses luttes courageuses contre la gallomanie qui régnait dans la littérature et dans la haute société de son pays. Doué au suprême degré du sentiment de la Isuigue,
1 . Le premier ministre de Tinstruction publique qui ait joint de nouveau à ses fonctions celles de procureur eu chef du synode est le comte Tolstoï qui a encore aujourd'hui le portefeuille en question.
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il avait rendu d'éminents services à l'idiome russe; sa position de secrétaire de Tempire lui fournit l'occasion de se distinguer par des documents officiels, lois, etc. , d'une perfection de style incomparable, et d'exercer par là une grande influence. L'exclusivisme des tendances strictement nationales qu'il suivait sur le terrain politique comme sur le terrain littéraire s'était accru avec le temps et était accompagné d'un ardent fanatisme religieux. Schischkoff croyait devoir se défendre contre l'influence envahissante de l'Europe occidentale par tous les moyens possibles, surtout en prenant des mesures de police pour fermer la Rusèie à l'étranger et en poursuivant d'une manière impitoyable toutes les tendance» libérales à l'intérieur de l'empire. Il agissait à cet égard de concert avec son protecteur Araktchéïeff et les amis ecclésiastiques de ce dernier, les Séraphim et les Photî. A l'époque de ses luttes littéraires contre Karamsine, cet homme passionné et despotique ne s'était fait aucun scrupule d'invoquer dans certains cas l'intervention de la police et de faire parvenir à l'empereur, par l'entremise d'Araktchéïefi', des dénonciations contre son célèbre adversaire et contre ses amis les francs-maçons. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait inauguré dès son entrée au ministère, un véritable système d'abêtissement et organisé une razzia contre tous les partisans de Galytzin et en outre contre les membres de VArsamasSy association de poëtes qu'il détestait. Gomme il était persuadé que la principale tâche du ministre de l'instruction publique consistait à protéger la nation contre la fausse civilisation de l'Europe et sur-
tout à conserver intactes Fignorance et la crédulité naïve du bas peuple, les premières mesures qu'il prit eurent pour but de rendre la censure plus rigoureuse et de surveiller plus sévèrement les universités et les autres établissements d'instruction supérieure. Le personnage qui exerçait le plus d'influence sur les décisions de Schischkoff était Magnitzky, conseiller intime et curateur de la circonscription scolaire de Vilna, plus tard de celle de Kasan, homme jouissant encore aujourd'hui d'une triste célébrité à cause de sa haine pour rinstruction et de sa bigoterie stupide. Sous l'influence de cet obscurantiste brutal et à la grande satisfaction d'Araktchéïeff' et de ses adeptes, les cours de droit naturel furent complètement interdits dans les universités, les professeurs d'histoire et de philosophie qui montraient des idées furent destitués par douzaines, les savants et les prédicateurs influents de l'étranger (par exemple Gessner, l'adversaire de l'absolutisme papal) furent transportés au delà de la frontière, les livres défendus furent enlevésdes bibliothèques publiques et privées, etc, etc. A Kasan Magnitzky fit confisquer les préparations anatomiques et les fit enterrer par les prêtres afiii que les hommes auxquels les corps avaient appartenu pussent ressusciter sans difficultés au jour du jugement dernier.
Le régime établi par ce dernier ministre du l'instruction publique d'Alexandre l^' fut tellement draconien qu'il parut suffisant à Nicolas, quelque rigoureux que fût le despotisme demandé par ce souverain à son entourage après la crise révolutionnaire de 1825. Schischoff
n'était pas fâché des idées libérales adoptées par Taristocratie russe, car leur caractère dangereux avait été prouvé par les évéuements du mois de décembre 1825, et avait fait considérer toute instruction supérieure comme nuisible. Il se montra tout disposé à surveiller encore plus rigoureusement les livres et les journaux, à réglementer encore plus sévèrement la liberté de renseignement et à maltraiter d'une manière encore plus impitoyable les universités et leurs membres. C'est par suite des mesures prises par lui que les curateurs des universités cessèrent d'être les protecteurs des établissements d'instruction soumis à leur direction et en devinrent les tyrans et que ces fonctionnaires furent désormais choisis de préférence parmi les vieux généraux. L'administration de Schischkoff a duré un temps très-court relativement aux effets destructeurs qu'elle a eus. Dès 1828, ce ministre, âgé aujourd'hui de 72 ans, cédait son portefeuille au prince Charles Andréïéwitch Lieven, curateur de la circonscription scolaire de Dorpat, pour consacrer entièrement le reste de ses jours à* des travaux lexicographiques. Pendant les dernières années de l'administration de Schischkoff, la partie la plus importante des affaires était dirigée par le secrétaire d'État Bloudoff , l'ami d'enfance de Tourguénieff et de Pouchkine, dont on avait fait le collègue du ministre et qui avait quitté l'association à'Arsamass, composée des partisans de Karamsine, pour entrer dans la chancellerie de l'homme qui était considéré comme le plus ancien et le plus dangereux ennemi du célèbre historiographe de l'empire. Aucune des nombreuses positions
occupées par BloudofT pendant sa carrière longue eU variée n'a fait autant de tort à sa réputation que les fonc^ tions remplies par lui, de concert avec Schischkoff, fonctions qu'il accepta sans y être autorisé par le moindre prétexte. Les libéraux russes ont gardé bonne mémoire de tout le mal qui a été fait par les successeurs de Galytzin. Les anecdotes concernant Tidiotisme, les scrupules exagérés et le caractère corrompu des pédagogues du temps de Schischkoff, de Bloudoff et de Magnitzky figuraient encore il y a quelques années parmi les moyens dont on se servait habituellement pour ranimer les conversations languissantes dans les sociétés de Saint-Pétersbourg. Lorsque Schischkoff eut quitté le ministère, la direction des affaires éclésiastiques relatives aux cultes dissidents (dont le nouveau ministre ne pouvait guère se charger, vu qu'il était protestant) fut confiée d'abord à Bloudoff et subordonnée plus tard au ministère de l'intérieur; Lieven n'administra que l'enseignement proprement dit, pour lequel s'ouvrirent des jours meilleurs. En sa qualité de fils de la gouvernante de Sa Majesté, le prince était un des intimes de la cour; il avait commencé sa carrière dans l'armée, il était devenu en 1817 curateur de la circonscription scolaire de Dorpat, et avait déjà 61 ans lorsqu'il fut nommé ministre de l'instruction publique. Il passait pour piétiste et opposé à toutes les idées libérales; mais il était protestant, éclairé et doué d'un caractère doux, auquel répugnaient la dureté et l'injustice. De plus, le nouveau souverain ne voulait nullement entendre parler de l'immixtion du clergé orthodoxe dans les affaires
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gouvernementales. Arakichéieff, le mauvais génie d'Alexandre P', était renversé depuis longtemps et était mort dans Tisolement, et ce qui s'était passé dans les dernières années de Tadministration de Schischkoff faisait penser même dans les cercles strictement conservateurs, que cet état de choses ne pouvait pas durer plas longtemps. Les quatre années que dura Fadministration de Lieven furent certainement la période du règne de Nicolas la plus favorable à renseignement. Les conditions étaient teUes, il est vrai, qu'on ne pouvait songer à créer de nouvelles institutions pour faire progresser Tinstruction. On eut du moins l'avantage de voir cesser pendant un certain temps cette foule de nouvelles lois et de nouveaux règlements qui se remplaçaient continueUement les uns les autres; on abandonna en outre à elles-mêmes les anciennes institutions, et Ton serra moins fort que précédemment le frein de l'administration : mais le nouveau régime établi par lieven finit malheureusement dès Tannée 1832^. Un ancien libéral, devenu réactionnaire, le conseiller intime SS. Ouwaroff, président de l'académie des sciences, fut chargé alors de reprendre l'œuvre de Schischkoff et de la continuer d'après une méthode meilleure. Ouwaroff, qui était né en 1785, avait fait ses études à Gœttingue. Son Projet d'Académie asiatique Tavait fait connaître de l'empereur Alexandre, qui Favait nommé curateur de la circonscription scolaire
1. Le prince Lieven a survécu de 13 ans à son administration ; ear il n'est mort qu'en 1845.
de Saint-Pétersbourg (1818), puis président de F Académie (1823). Il possédait une véritable instruction, connaissait l'antiquité, en dilettante, il est vrai, et protégeait avec ardeur les études orientales ; il s'honorait de Tamitié de Goethe et portait toujours sur lui, comme un diplôme scientifique, la lettre dans laquelle le grand homme louait Texcellent style que le haut personnage russe avait en allemand. Il était trop instruit, trop intelligent, et avait trop appris à connaître les principes de Tadministration du moment, pendant les quatre années qu'il avait fréquenté Schischkoff et BloudofiP, pour pouvoir sérieusement se faire des illusions sur Tétat des choses et pour ne pas voir que le système auquel la Russie était soumise depuis 1825 excluait le vrai culte de la science ; mais cet homme plein d'ambition et dénué d'opinions n'en consentit pas moins à transformer la haine de son maître pour l'instruction en un système qui maintenait le dehors de la science et avait cependant pour but de soumettre l'esprit à un régime qui le tuait. Sous son administration, les établissements d'instruction de la Russie devinrent très-florissants en apparence : jamais les professeurs et les savants ne furent mieux payés ; jamais on ne fonda tant de musées^ d'observatoires, de bibliothèques et de sociétés savantes; jamais on ne dépensa d'aussi gravides sommes dans un but scientifique ou artistique, et cependant jamais les largesses de ce genre n'ont produit des fruits aussi nuls et aussi misérables que pendant la période comprise entre 1832 et 1848. Ouwaroff,qui avait, comme l'empereur, la rage de réglementer et qui se considérait
en outre comme le pédagogue le plus éclairé et le plus circonspect de son temps, se mêla si impitoyablement de tout ce qui concernait l'enseignement, prescrivit avec tant de pédanterie à chaque arbre qu'il voyait croître la mesure de sa tige et la couleur de ses fleurs que le mouveirient scientifique fut dépouillé de toute liberté et que les professeurs et les élèves n'éprouvèrent plus le moindre plaisir à enseigner et à s'instruire. Nonseulement il s'en fallut peu qu'on ne mît les sciences naturelles et philologiques sans dangei\ dans l'impossibilité de participer aux progrès de l'époque ; mais de plus toutes les branches de connaissances qui se rattachaient plus ou moins à l'administration gouvernementale furent surveillées avec autant de méfiance et régle^ mentées aussi brutalement qu'au temps des Schischkoff et des Magnitzky.
Les hommes de science n'étaient guère plus avancés, lorsque le ministre leur assurait que sa prudence ne s'appliquait qu'aux intérêts du département très-suspect de l'enseignement, auquel son seigneur et maître voulait épargner tout dommage et tout désagrément. Ouwaroff, qui se rappelait de temps en temps les nombreuses brochures libérales de sa jeunesse, essayait en vain de démontrer à la jeune génération que sa propre personne prouvait d'une manière irréfutable que l'on pouvait être à la fois un instrument dévoué de l'absolutisme et un véritable apôtre de la science ; vainement il profitait de toutes ses entrevues avec les savants pour faire des hypothèses ingénieuses sur la littérature slave du quatrième siècle de l'ère chrétienne; en vain s'efforçait-il ir. 11
162 LA SOCIÉTÉ RDSSK.
de raviver Téclat pâli de sa gloire littéraire en publiant à toute oecasion des ouvrages dans les genres les plus différents. Il fut traité par tous les partisans des idées libérales comme Tennemi et le destructeur de Téducation du peuple et considéré avec mépris malgré ses citations classiques et ses expressions prétentieuses. Les curateurs et les inspecteurs scolaires nommés par lui étaient aussi stupides et aussi despotiques que ceux qui avaient été choisis par ses prédécesseurs. La crainte servile que le ministre de Tinstruction publique avait de perdre les bonnes grâces de la police secrète le rendait encore plus méprisable que M. Schischkoff, qui avait au moins le courage de ses opinions et de sa haine pour rinstruction. Des hommes comme le prince Serge Galitzin , le curateur de Moscou^ Bibikoff, le brutal pacha de l'Université de KiefT, G. G. GraflPtstroeni, le Papetchitet (inspecteur) de Dorpat, étaient chargés de gouverner au nom d'Ouwaroff, et l'administration de la censure était livrée sans condition austupide Krassowski, que le ministre avait coutume d'appeler son chien de garde. Cet état de choses prouvait trop bien les tendances qui régnaient au ministère pour que le vigoureux élan qu'il prit par moments et l'appui qu'il prêta aux entreprises scientifiques de l'étranger pussent empêcher même momentanément le public éclairé de voir où on en était. La Russie devait cependant apprendre que la réaction n'avait pas atteint son apogée sous ce ministre et que 1,'opinion publique avait eu tort de considérer le dévouement et l'obéissance d'Ouwaroff envers l'empereur comme absolus. L'ami de Goethe et de
Pouschkine^ eut la satisfaction de tomber victime de la liberté de la science.
Impressionné par les événements de février et mars 1848, Fempereur avait pris la résolution d'attaquer la maladie révolutionnaire dans sa racine et d'anéantir à cet effet toutes les universités de ses Etats, On eut beaucoup de peine à décider Nicolas à renoncer à cette mesure monstrueuse et à rejeter le projet soigneusement élaboré de Boutourline, d'après lequel les différentes facultés devaient être transformées en écoles spéciales, séparées les unes des autres et transférées dans divers chefs-lieux de gouvernement ; mais l'empereur persista à penser qu'il était absolument nécessaire d'opérer une transformation radicale des institutions universitaires et de restreindre la liberté dangereuse dont elles jouissaient. L'empereur voulait au moins réduire le nombre des étudiants de cha^e université à 300, supprimer les , chaires de droit politique européen, confier l'enseigne* ment philosophique aux prêtres de l'Kglise grecque, soumettre à un examen et à une autorisation préalables . les notes d'après lesquelles on enseignait l'histoire et les autres sciences dangereuses et abolir le droit que le conseil des professeurs avait d'élire le recteur. Ouwaroff trouva qu'il était au-dessous de lui de contribuer à des restrictions aussi insensées : il avait trop bonne opinion de sa réputation de savant et de la position qu'il occupait vis-à-vis de l'Europe éclairée pour pouvoir les
l. Le célèbre poète avait dédié ses TIocjaHie ri> JlyRyjuy {Lettres à Lucullus)y au savant, qui était « très-libéral » sous Alexandre !•'•
iQi LA SOCIÉTÉ RUSSE.
sacrifier et assumer la honte de mesures qui faisaient la plus pénible impressioji même dans Tobéissante Russie de 1 848. Ou waroff se retira d'une manière aussi théâtrale que le permettaient les circonstances ^ et eut pour successeur le prijice Schischmatoff Schévinski, vieillard aussi distingué par sa bigoterie que par son manque d'esprit, qui n'eut jamais le moindre contact avec la science et qui pensait qu'il fallait exécuter aveuglément la volonté du tzar, soit qu'il s'agît d'un changement de coupe des uniformes ou des intérêts les plus élevés de la nation. L'administration de cette obscurantiste dura cinq ans et consista daiis une série non interrompue de mesures destinées à détruire en Russie les derniers vestiges de la science et de la liberté intellectuelle et à transformer les établissements d'inst^uction de l'empire en prisons pour la jeunesse*. N'ayant aucun programme à lui, ignorant absolument la valeur d'une éducation élevée, de plus, vieux et infirme, le successeur d'Ouwaroff n'était pour ainsi dire que l'exécuteur des ordres que la 3® section jugeait à propos d'efivoyer aux généraux postés au ministère de l'instruction publique pour dompter la jeunesse des écoles. Dès 1850, on avait si complètement balayé tout ce qui pouvait être dangereux qu'il n'y eut finalement plus rien à interdire et à surveiller et que les fonctions principales
1. 11 a conservé jusqu'à sa mort, survenue en 1855, sa position de président de l'Académie des sciences et son siège au conseil de l'empire.
2. Une des premières mesures du prince eut pour but de rayer la langue grecque de la liste des matières qui devaient être enseignées dans les gymnases.
NOS MINISTRES DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. i()S
(lu ministère de Tinstruction publique menacèrent de devenir inutiles. L'administration de la censure, qui dépendait de ce département et qui était surveillée par un bureau supérieur et secret de la censure nommé directement par l'empereur et composé du prince Galltzin, (président de la commission des requêtes), et du baron, actuellement comte M. A. Korff, avait banni de l'empire presque tous les journaux étrangers et tous les livres nouveaux ; les productions remarquables de la littérature russe étaient on ne peut plus rares depuis que Gogol se taisait et que le critique Belinski était mort (1848); la presse du pays se réâmsaii kV Abeille du Nord et à une douzaine de journaux officiels ; les professeurs des universités et des gymnases étaient si timides et si prudents qu'ils n'osaient presque plus ouvrir la bouche. Le ministère n'avait pas autre chose à faire que d'attendre la disparition complète de la génération, qui avait vu des jours meilleurs et s'en souvenait par moments. Le système de répression appliqué depuis trente ans poussait naturellement tous les jeunes hommes amis du progrès vers les idées du radicalisme le plus efiTréné; et des savants aussi conservateurs que l'historien Granowski en étaient arrivés à ne plus attendre le salut de la Russie que d'une rupture avec le passé et du renversement de toutes les institutions existantes; mais l'administration de Schischmatoff ne s'en apercevait naturellement pas plus que les lynx de la police publique et secrète , qui faisaient seulement attention aux manifestations apparentes des opinions mauvaises et déclaraient de bonne foi, lorsqu'ils n'en décou-
i«6 LA SOCIÉTÉ RUSSlS*
vraietit pas, que tout était pour le mieiix dans le meilleur des inondes.
Pendant les dernières années de l'administration de Schischmatoff,la société de Saint-Pétersbourg se demandait surtout quel fonctionnaire ce vieillard solitaire prendrait pour adjoint {towarischUch) et désignerait ainsi eomme s6n successeur. Le prince passait pour complètement inabordable; il ne fréquentait aucune société, ne recevait personne chez lui et employait tous ses loisirs à des exercices pieux. Tout à fait modeste et passablement timide, le ministre cachait même le nom de Téglise où il se rendait chaque jour de très-grand n^tin pour entendre la messe. Des ambitieux essayèrent en vain de l'approcher et de briguer sa faveur. Le vieux misanthrope semblait être sourd pour tout ce qni ne concernait pas directement son service, et son eonfident le censeur Krassowski était aussi inaccessible que lui. La haute société avait accueilli dans son sein un individu nommé Awram Sergéïéwitch Noroff qui avait pris part aux guerres de délivrance et y avait gagné une jambe de bois. C'était un bon diable aux idée» un peu embrouillées, qui passait pour un savant parce qu'il avait été à Jérusalem et avait écrit tout au long le récit de son voyage et de son séjour en terre sainte et aussi parce qu'il avait ajouté à ses armes cette devise latine : Omnia siperdasj animum êervare mémento, Ge singulier personnage, qui se sentait tout à fait destiné à devenir quelque chose, réussit à découvrir le nom de l'église où le ministre de l'instruction publique allait chaque matin faire ses dévotions et basa sur cette
importante découverte un projet qui eut le plus grand succès. Pour ne pas être remarqué, Schischmatoff se rendait régulièrement au lever du jour à une petite chapelle située dans Tile de la Néwa, appelée Kaméni- Ostroff. Cette chapelle était tout à fait déserte en hiver et était fréquentée en été par tous les fidèles qui habitaient lesviUas de Kaméni, Chresstowski, Pschomo- Retschki, etc.
Pendant six mois, la voiture de Noroff suivît le carrosse démodé du ministre, à Theure où ce dernier se rendait à Kam^i pour y entendre la messe du matin. Le soldat de 4843 s'agenouillait ainsi à côté du pieux Schischmatoff pour écouter la messe avec recueillement, et rentrait ensuite dans Tintérieur de la ville, qui commençait à se réveiller. Les mauvaises langues assuraient que Noroff avait fait tout le bruit possible en frappant les dalles de l'Église de sa jambe de bois pour attirer l'attention du ministre. Quqi qu'il en soit, cette manœuvre fit connaître à Schischmatoff son futur adjoint, et l'alliance de ces deux cœurs dissemblables fut conclue àKaméni. Noroff gagna toute la confiance du vieux prince et se recommanda à lui comme coreligionnaire politique et comme savant par son livre sur la terre sainte. Il devint le collègue de Schischmatoff, et lorsque celui-ci mourut (4853), il lui succéda.
La première moitié de l'administration de Noroff, qui dura aussi cinq ans, coïncide avec l'époque agitée de la guerre d'Orient et du changement de souverain survenu en février 1855. Pendant les années qui précédèrent sa mort, Nicolas avait autre chose à faire que de
s^occuper des universitéâ et des gymnases de son empire, qui étaient domptés depuis longtemps; il laissa agir à sa guise le nouveau ministre, qu'on lui avait recommandé comme un homme tout à fait sûr. L'université de Saint-Pétersbourg, qui était exposée plus que toute autre à la surveillance de Tempereur, était dirigée en outre par deux homities considérés avec raison comme les défenseurs éprouvés de Tancien système, le curateur Moussine-Poudhkine, bruyant énergumène, qui était un des derniers chevaliers de la Croix noire de Kulm et jouait pour cette raison le vétéran, et Alexandre Iwanowitch Vitzthum d'Echstaedt, inspecteur en chef des étudiants, vieux serviteur de la routine qui veillait avec une exactitude tout allemande (il était d'origine saxonne) à ce que les disciples, de la science ne sortissent jamais sans être ajustés suivant le règlement, et boutonnés jusqu'au menton, et rendissent les honneurs aux généraux de la façon prescrite « rouktpa chwam » (la main sur la couture du pantalon)» L'empereur attachait en effet une si grande importance à ces choses-là qu'il lui arriva souvent de punir lui-même les omissions commises sur ce point et de les reprocher «ux directeurs des étudiants coupables comme une preuve de mauvaise surveillance. Personne ne s'occupait du recteur Pletneff, Tami intime de Pouschkine et l'exécuteur du testament littéraire de cet écrivain, parce que ses supérieurs et ses subalternes savaient tous que ce vieux poëte au doux caractère n'était là que pour l'ornement et ne comptait pas au point de vue de l'administration. Lorsque l'empereur visita en 1854 et
NOS MINISTRES DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. i69
1855 Tuniversité qu'il n'avait pas vue depuis plusieurs années pour assister aux marches militaires des élèves des deux premières sections*, ordonnées en raison de la situation périlleuse de la patrie, et pour perpétuer le souvenir de sa visite en donnant à rétablissement deux canons de campagne, Moussine-Pouchkine et Alexandre Iwanowitch Vitzthum étaient parvenus à habituer les étudiants à une tenue militaire si correcte que Tempereur rendit ses bonnes grâces à l'université, qu'il avait traitée jusque-là assez mal, et exprima à l'heureux ministre sa satisfaction et sa reconnaissance.
Awram Sergéïéwitch, qui avait toujours eu pour devise : Vivre et laisser vivre, s'acquitta du reste, de sa tâche d'une manière si supportable qu'il se maintint à son poste pendant les premières années du règne d'Alexandre et que ses subalternes en furent très-contents. Il était ce qu'on appelle un « brouillon, » un homme de bon caractère, mais d'esprit tout à fait confus, qui avait autant de bonnes intentions que d'idées pratiques, mais auquel manquaient toutes les qualités de l'administrateur et tous les éléments d'une instruction véritable. Le plus grand désordre imaginable régnait dans son département. Les affaires les plus im-
1. Les cours des universités étaient déjà divisés à l'époque d'Ouwaroff de façon à empêcher les étudiants de les choisir dans un ordre contraire au règlement. Lorsque Tétudiant avait fini sa première année, il était forcé de subir un examen pour pouvoir assister aux cours de seconde année, et ainsi de suite jusqu'à la fin de ses études, après lesquelles il lui fallait encore passer un examen. Ce système humiliant et pédantesque continua d'être appliqué sous le gouvernement actuel et ne fut aboli que vers 1860.
170 LA SOGltTÉ RUSSE.
portantes y étaient trainées en longueur, pois r^ées avec précipitation, et le ministre croyait montrer qae son principal devoir consistait à adresser dans toutes les occasions convenables et non convenables de longs discours pleins de lieux conmiuns aox professeurs et aux étudiants. Mais on souffrait tout cela volontiers, car ces défauts étaient compensés par des qualités qui répondaient d'une manière très-suffiisante aux modestes besoins de Tépoque. Noroff était, en effet, un « dobri maly» (un bon enfant), un bomme à qui on pouvait parler, qui ne froissait personne, montrait volontiers de la complaisance et comprenait rédlement, bien que d'une manière assez vague, la valeur d'une éducation supérieure.
n l'emportait par là sur la plupart de ses prédécesseurs, et avait au moins le mérite d'ouvrir sa maison aux savants et aux hommes de lettres de réunir régulièrement chez lui les débris de la vieille association poétique des Pouschkine, des Wesemski et des Schoukowski, de protéger les talents naissants, et de faire obtenir des subventions à des hommes comme GogoL Awrâm Sergéïéwitch profita avec empressement de la dose de liberté plus grande qui était accordée depms la mort de Vinoubliable aux tendances favorables à Tinstruciion, pour procurer aux institutions et sociétés savantes des facilités auxquelles <m n'aurait pas osé songer du temps de SchîschkofT ou d'Ouwaroff". Lorsqu'il se produisait des vacances, les fonctions de curateur, réservées jusque-là aux vieux généraux, étaient confiées à des hommes instruits et non militaires, tel que le la-
meux chirurgien Pirogaff, Kowalewski et de Bradke. La censure renonça petit à petit à ses rigueurs insensées; la création de nouveaux journaux cessa d'être une impossibilité; la loi qui réduisait le nombre des étudiants, et plusieurs autres restrictions gênantes» ne furent plus observées et finirent par être complètement abolies. La plupart de ces améliorations étaient dues, il est vrai, aux tendances générales de Tépoque plutôt qu'à Finitiative du ministre ; mais il eut du moins le mérite de ne pas les empêcher. Par malheur pour NorofiP, ces mérites négatifs ne parurent plus suffisants lorsque la guerre de Grimée fut terminée et que Ton eut fait disparaître les conséquences directes de cette catastrophe. La décadence des établissements d'instruction publique exigeait une réorganisation radicale, tout un système de nouvelles lois* Une création positive n'était naturellement pas l'afiaire du bon Awrsun Sergéïéwitch, et dès qu'il fut chargé d'une tâche importante en ce genre, on connut la complète incapacité du voyageur en terre sainte, devenu pédagogue sur ses vieux jours. Au printemps de Tannée 1858, Noroff reçut tout à coup l'ordre de mander à Saint-Pétersbourg le conseiller intime Kawalewski, nommé curateur de la circonscrq)tion scolaire de Kasan sur sa recommandation, et considéré comme un homme des plus capables. Awram Sergéïéwitch ne reçut pas son vieil ami sans éprouver une certaine émotion ; car il supposait que Kawalewski avait eu le malheur de s'attirer le mécontentement de l'empereur. Tous deux se creusèrent en vain la tête pour découvrir le motif de cet appel subit et plein de
mauvais présages. Mais quel ne fut pa$ rétonnement de Noroff lorsque Kawalewski lui apprit lui-même le lendemain, avec un embarras facile à comprendre, que l'empereur désirait le faire ministre de l'instruction publique, et comptait que Noroff offrirait immédiatement sa démission.
Le successeur d'AwramSergéïéwitch était, disait-on, un homme intelligent et instruit, mais novice sur le terrain glissant de la haute société. On vit bientôt qu^il était dénué d'influence et incapable d'en acquérir. Il se mit à l'œuvre avec zèle et habileté, élaborant un projet de réorganisation des universités et des autres établissements d'instruction du -même rang. Pendant que le ministre recueillait lui-même des informations sur les institutions existantes, pour en étudier les bons et les mauvais côtés, de jeuîies fonctionnaires bien intentionnés, plus ou moins capables, et la plupart libéraux ,firent des voyages à l'étranger, afin de connaître les universités de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France, et les résultats qu'elles avaient produits. Bien que ces études ne fussent pas précisément sérieuses, elles confirmèrent cependant l'opinion générale, d'après laquelle une réforme radicale était devenue nécessaire. Le résultat final des* nombreuses délibérations des commissions et des comités composés d'hommes instruits et non instruits de toute espèce, fut que le ministre se prononça en faveur du système allemand, c'est-à-dire de l'indépendance des corps universitaires, du droit que ces corps ont de se compléter eux-mêmes, et d'une liberté d'enseignement assez étendue, etc. Kawalewski
rédigea un projet dana^ ce sens, et le présenta au comité des ministres et au conseil de Tempire, pour qu'il fût examiné législativement ; mais il rencontra en haut lieu une opposition inattendue. Les universités avaient plus d'une fois abusé des adoucissements qu'on avait apportés aux rigueurs de l'ancien régime, et aucune n'en avait abusé d'une manière plus sérieuse et plus dangereuse que celle de Saint-Pétersbourg; dans cette ville, les étudiants de l'université, les élèves de l'école de médecine et dé chirurgie, déjàconnue pourson radicalisme, et avec eux un grand nombre de professeurs, se laissaient aller à toutes sortes d'excentricités, négligeaient le culte de la science pour celui de la haute politique, se plaisaient à jouer le rôle de réformateurs socialistes, tenaient des réunions, rédigeaient des brochures et des proclamations, se livraient en un mot à une licence effrénée, qui était la contre-partie naturelle de l'ancien système consistant dans une réglementation servile et dans un complet anéantissement de l'individu. Le parti de la réaction, qui était encore assez puissant à la cour, démontra à l'empereur que les réformes libérales de Kawalewski encourageaient, de la manière la plus dangereuse, l'indépendance dont faisaient déjà preuve les esprits, et que le ministre ne jouissait pas de l'autorité nécessaire pour dominer la jeune génération, etc., etc. L'empereur conçut des craintes, et nomma un comité spécial chargé d'examiner le projet de Kawalewski, et composé du comte Panin, ministre de la justice, homme aux opinions strictement conservatrices du prince Dolgoroukoff, chef de la 3® section, et du
174 LA SOOIÉTA RUSSB.
comte Stroganoff, curateuï» du grand-duc héritier Nicolas Alexandrowitch. C'était la condamnation du projet, ainsi que de son auteur. Kawalewskî fut forcé de donner sa démission, et de faire place à un nouveau soleil levant, le comte Poutiatine.
De même que Schischkoff, qui était son modèle et avait été un de sesprédécesseurs, Poutiatine était amiral, haïssait mortellement toutes les idées libérales, et était profondément dévoué à l'Église orthodoxe. Revenu depuis peu du Japon, où il avait condaun traité favorable aux intérêts russes, le comte n'avait aucune idée des tendances de la jeunesse de Tempire et des exigences de la situation. Les entrevues que cet homme borné et en même temps très- vaniteux avait eues assez souvent avec les High-Fortes y^^ayaieni fait de lui un anglomane et un admirateur de TÉglise anglicane, dont la réunion avec rÉglise orthodoxe est, comme on sait, un des rêves favoris d'une certaine classe de fidèles russes. Poutiatine portait une barbe coupée à l'anglaise, parlait entre les dents, et se déclarait né pour réaliser en Russie l'union de l'Église nationale et des universités, qpii existait déjà dans la vieille Angleterre. Le règlement élaboré par cet homme d'État d'un genre tout nouveau était non-seulement opposé sur tous les points à celui de Kawalewski, mais enlevait aux étudiants un certain nombre de libertés qui leur avaient été accordées dans les dernières années, et dont une partie leur avait été. octroyée directement par l'empereur ; ce règlement interdisait en particulier les caisses de secours auxquelles les étudiants de Saint-Pétersbourg attachaient une très-
NOS MINISTRBS DX L*USTRUCTION PUBl^tOGI. ÎTS
grande ûnportanGe. La aouvetle loi fut mise en vigueur dans le courant de l'été de 1861 ; pendant Tautomne de la même année, il se produisit dans quatre universités (ia Russie en a sept), de véritables révoltes parmi les d'étudiants. Le plus grand nombre des gens éclairés, et spécialement la Société de Saint-Pétersbourg, prirent résolument leur parti, bien qu'il fût, en vérité, question de choses tout à fait secondaires, et qu'il s'agit en particulier de savoir si les étudiants auraient le droit d'administrer eux-mêmes leur caisse de secours.
Si grand que fût le désordre auquel se livrèrent les étudiants de Saint-Pétersbourg, — que l'on punit du reste, en fermant pour trois mois leur université, — l'incapacité et la perfidie, dont Poutiatine et ses adjoints, le curateur et général Philippson et le recteur Sresnewski, firent preuve pendant cette fameuse crise, compensèrent entièrement les excès de cette jeunesse exaltée et des maîtres à la tète chaude qui les dirigeaient : ell^ occasionnèrent une défaite complète du nouveau ministre. Ce dernier se retira honteusement, poursuivi par le mépris non déguisé de l'opinion publique de la capitale, après avoir tellement compromis ses alliés dans la lutte que ceux-ci durent aussi renoncer aux postes qu'ils occupaient. Les détails de cette indigne . affaire ont été racontés pendant des mois entiers par le Kolokol de Herzen avec une méchanceté incomparable et occupent encore une place assez importante dans les
traditions de la jeunesse universitaire de Saint-Pétersbourg.
Il se produisit encore une fois un revirement complet.
176 LA SOGIÂTÉ RUSSE.
Ayant appris par Texpérience qu*uae réorganisation libérale de renseignement supérieur était un des principaux besoins de Tépoque, et ne pouvait à aucune condition être retardée plus longtemps, l'empereur, tenant compte de la recommandation du grand-duc Constantin, nomijia le secrétaire d'État, Golownine, protégé de ce prince, successeur de Poutiatine. Gomme tous les amis du grand-duc, le nouveau ministre était un ardent partisan des idées et des institutions de l'Europe occidentale ; il se mit si énergiquement à les implanter sur le sol russe qu'il fut bientôt considéré comme le plus avancé de tous les conseillers de l'empereur, et comme le plus libéral des hauts fonctionnaires après M. Milioutine. Golownine eut d'abofd beaucoup à faire pour faire cesser la confusion qui régnait depuis le mois de septembre i861 dans les universités, laquelle avait forcé un grand nombre de jeunes professeurs, en partie très-capables, à donner leur démission, puis dispersé à tous les vents les étudiants de Saint-PétersLourg. Gomme les cours de l'université avaient été interdits par l'empereur, des professeurs et des particuliers avancés faisaient une foule de conférences publiques, où affluaient les gens éclairés, et dans lesquelles régnait un esprit on ne peut plus radical. Les écoles du dimanche, créées de tous les côtés, donnaient aussi . beaucoup de fil à retordre, et M. Golownine fut bientôt forcé de se montrer sévère à l'égard de ceux qu'il avait protégés jusqu^alors, et de faire suivre à plusieurs d'entre les principaux criards la route bien connue des pentes orientales de l'Oural. Rien ne faisait tant obstacle
à ses intentions libérales que Texaltation révolutionnaire dont la jeunesse érudite faisait alors preuve; cette exaltation menaçait de pousser de plus en plus les amis de Tordre dans le camp de la réaction. Bien que les incendies du mois de mai 1862 eussent de nouveau aggravé la situation de Golownine, l'eussent obligé d'interdire les conférences publiques, de fermer toutes les écoles du dimanche, et Teussent forcé d'envoyer en Sibérie Serno-Solowiewitch et Tchernytchewski,deux écrivains influents, et de suspendre plusieurs journaux radicaux, le ministre parvint petit à petit à se rendre maître de la situation et commença Texécution de ses projets de réorganisation. Un heureux hasard avait voulu que Tadministration de la censure, administration difficile et pénible surtout pour un ministre libéral, fût séparée déjà depuis un certain temps du ministère de Tinstruction publique et subordonnée au ministère de Tintérieur ; mais il restait encore d'autres difficultés, qui étaient certainement aussi grandes. Comme la plupart des Russes libéraux et éclairés, Golownine était opposé au système de l'enseignement classique, qui n'a jamais été populaire ni florissant en Russie.
Ce ministre éprouvait, du reste, une profonde antipathie pour les idées exclusivement . nationales ; il était cependant satisfait que les champions de ces idées combattissent la latinité des gymnases (qui, en vérité, n'avait jamais valu grand'chose), et que l'on contestât le droit de bourgeoisie à la langue des Césars et des papes dans un pays qui n'avait jamais connu le droit romain et n'avait jamais été en contact avec la ir. 12
178 iA SOCIÉTÉ RU88B.
civilisation antique. L'étude du latin, très>mal dirigea dans les écoles supérieures (on ne s'était élevé jusqu'au grec que par exception), ne fut pas supprimée, il est vrai, mais mise au second rang et remplacée de plus en plus par celle des sciences naturelles. Ce changement avait malheureusement dettx inconvénients, qui de- raient devenir petit à petit insurmontables pour le ministre. On remarqua bientôt que les élèves de l'un et de l'autre sexe qui avaient passé leur jeunesse a étudier la zoologie y l'anatomie et la physiologie, formaient une génération déréglée et impie, non «- seulement ennemie de toute étude approfondie, mais montrant aussi un matérialisme et un athéisme dont toutes les personnes sérieuses étaient épouvantées. Le centre de ces tendances matérialistes était situé, il est vrai, en dehors du département de Golownine ; il était dans un établissement subordonné au ministère de la guerre, à l'école de médecine et de chirurgie , dont les élèves s'efforçaient de faire de l'athéisme la religion officielle de tous les établissements d'instruction supérieure; ces écoles donnaient le ton à tous les étudiants de Saint-Pétersbourg ^ et jouissaient sur ce point de l'appui d'une partie de leurs professeurs, et surtout de la presse. En fait, il s'agissait d'abord de mesures purement provisoires et le gouvernement n'avait encore pris aucune décision définitive touchant le système d'enseignement qui devait éire adopté; néanmoins le ministre dut assumer toute la responsabilité de l'éclosion du nihilisme^ qui semblait vouloir devenir la religion de la jeune génération et que professaient déjà une foule déjeunes hommes et déjeunes
NOS ministre;s de l'instruction publique. 179
filles, principalement dans les classes moyennes de la société. La seconde conséquence du réalisme qui caractérisait les mesures prises par Golownine fut Tantagonisme qui se produisit entre ce fonctionnaire et deux hommes, que l'on compta bientôt parmi les plus puissants de Tempire russe. KatkofF et Leontieff, les deux rédacteurs de la Gazette de Moscou, étaient non-seulement des philologues érudits, mais aussi des champions enthousiastes et dévoués du classicisme, dont ils avaient vu en Allemagne les effets civilisateurs ; ils le considéraient comme Tunique source de la véritable éducation et le seul moyen d'échapper à l'ornière de l'éducation mauvaise et fausse dont on souffrait depuis longtemps en Russie. La lutte que ces publicistes entreprirent contre le prétendu père du nihilisme , fut pour celui-ci une source d'embarras, dont il lui fut, finalement, impossible de triompher.
Les premiers différends que Golownine eut avec la Gazette de Moscou provenaient, il est vrai, d'autres motifs. En sa qualité de zapadnik (occidental) et d'ami du grand-duc, gouverneur de Pologne, le ministre de rinstruction publique était un ardent adversaire de la politique de russification prèchée par les publicistes moscovites depuis l'insurrection polonaise de 1863, mise en pratique en Lithuanie par Mourawieff et étendue plus tard par Milioutine au royaume de Pologne. Sur ce point aussi, le ministre se trouva dans la pénible nécessité de s'unir à des hommes dont l'alliance le compromettait et l'exposait à être soupçonné d'éprouver une secrète sympathie pour les
180 LA SOCIÉTÉ RUSSB.
nihilistes. Les journaux inspirés par le minisire de rinstruction publique de 1863 à 1865, le Golos et la Gazette de la Bourse, plus hostiles dans la s^ite aux Polonais que la Gazette de Moscou elle-même, étaient on ne peut plus gênés dans leur polémique en faveur de la nationalité polonaise, car le Sowréménik et d'autres organes radicaux soutenaient la même opinion et Ton reprochait à M. Golownine d'avoir Nekranoff, Pypin et DobrolioubofT pour alliés dans les questions relatives à la Pologne et à l'enseignement. Les divergences d'opinion qui existaient entre le ministre et la Gazette de Moscou prirent un caractère de plus en plus menaçant.
D'accord avec le grand-duc et ses amis politiques, le baron Fircks (K. D. Schedo-Ferroti), attaché à la légation de Bruxelles, écrivit, dans l'hiver de 1863 à ^864, sa célèbre brochure : Que fera-t-on de la Pologne? dirigée directement contre Katkoff ; .cette brochure, d'une allure vive et d'un style très-clair , fit un bruit énorme et trois éditions en furent vendues en quelques mois'. Golownine, était à la tète du petit
1. La brochure du même auteur Le nihilisme en Russie^ parue plus tard et publiée pour la première fols dans VÉcho de la presse russe était une apologie indirecte de Tadministration de Golownine et le disculpait du reproche de « nihilisme » que lui adressait le parti national. Bien que ce spirituel pamphlet s'efforçât avec beaucoup d'habileté de démontrer une connexion entre les idées socialistes de la coterie des Milioutine et le radicalisme nihiliste, il passa sans faire sensation. L*auteur est mort en 1872 à Dresde, où \\ vivait comme simple particulier; il projetait de faire paraître un ouvrage d'une certaine étendue et relatif à la réorganisation du système agraire.
KOS MINISTRES DE L'INSTRUCTION. PUBLIQUH:. fH)
cercle qui défendait à Saint-Pétersbourg les intérêts du grand-duc gouverneur, il commit l'imprudence d'envoyer officiellement, la brochure de Fircks à toutes les administrations des universités et des gymnases, pour qu'elle prît place dans leurs bibliothèques, et cela quoi que l'auteur se fût gravement compromis aux yeux des nationaux par un précédent écrit en faveur du rétablissement de la Pologne. Katkolf et Léontieff réussirent, enr qualité de professeurs et de membres honoraires del'université de Moscou, à faire renvoyer la brochure au ministre par l'université qui se prononça d'une façoja désapprobative sur ses tendancces antinationales. L'incident fut reproduit tout chaud par la Gazette de Moscou et servit de thème à une série interminable d'articles pleins de dénonciations assez transparentes contre Golowine, le grand-duc et le « nihilisme » de certains « pédagogues haut placés de Saint-Pétersbourg. » Et cela se fit, en dépit de la censure préventive qui n'était pas encore supprimée et bien que Walouïeff, son chef suprême appartînt au même parti que le ministre de l'instruction publique !
La série des humiliations préparées au libéral ministre de l'instruction publique ne fut pas encore close par ces attaques scandaleuses et en opposition flagrante avec l'idée traditionnelle que l'on se fait de l'autorité en Russie. Lorsque le gouvernement se fut prononcé définitivement en faveur du programme de russification des nationaux, eut rappelé le grand-duc Constantin de Varsovie et, par cette mesure, eut mis fin aux discussions publiques sur l'avenir du tsarisme, la question
de l'enseignement revint à Tordre du jour. Après avoir, pendant des semaines^ rempli les colonnes du journal de Katkoff d'articles en faveur du classicisme et contre le système officiel, après avoir presque lassé le grand public, à force de traiter cette question, les publicîstes de Moscou passèrent des paroles aux actes. Léontieff fonda à Moscou un lycée, destiné à subvenir au manque de bonnes écoles savantes, dont le programme reposât sur les bases de la véritable éducation et de la vraie science. A cette occasion, il annonça urbt et orhi que les gymnases de l'État, avec leur défectueux enseignement des langues anciennes et leur goût d'amateur pour les enfantillages de l'histoire naturelle, avaient cessé depuis longtemps de répondre d'une façon satisfaisante au but qu'ils devaient poursuivre, à savoir la préparation aux études académiques^. Le lycée fut soien- " nellement inauguré en présence de nombreux dignitaires, de hauts ecclésiastiques, de représentants de l'université de Moscou, de la municipalité et de la noblesse locale; il fut autorisé à porterie nom de lycée Nicolas, en souvenir du fils aîné de l'empereur, mort au printemps de 1865. L'anniversaire de sa fondation est célébrée tour les ans comme une fête officielle, à laquelle tous les partisans de la Gazette de Moscou se donnent solennellement rendez-vous.
1. Ce lycée est celui que le priûce Frédéric-Charles de Prusse, lors de son dernier séjour à Moscou, a visité sur Tinvitation de Katkoff .et à Tocciasion duquel eut lieu la fameuse eonversatioa du prince avec le célèbre publidste. La haute valeur de cet établissement est reconnue même par des hommes qui, sur d'autres questions, ne partagent pas lés idées de Katkoff et de Léontieff.
Le fait qu^Golownine, après des humiliations si dures ait pu se miaintenir à son poste, pouvait être qualifié de miracle et ne s'expliquait que parles égards de Tem-* percur pour l'ami et le protecteur du ministre, pour le grand-duc Constantin qu'avait déjà gravement blessé la désapprobation dont sa politique polonaise était l'objet. En outre il faut tenir compte des dispositions du grand public et de la presse qui, malgré leur enthousiasme pour le programme antipolonais de Katkoff, prenait parti, dans la question de l'enseignement, sinon pour Golownine, du moins contre la Gazette de Moscou et le classicisme. Les feuilles pétersbourgeoises se firent particulièrement remarquer dans cette polémique; elles ne se lassaient pas de tourner l'enseignement classique en ridicule, comme un produit de la civilisatîon usée de l'Occident et avaient de leur côté la foule des bavards à tète vide du parti libéral. Néanmoins l'impression que la fin approchait pour lui, paralysait tous les actes du ministre depuis l'été de 1865 et Ton comprend facilement comment la première catastrophe, celle d'avril 1866, amena sa chute. Après l'attentat de Karakosoff, on releva de différents côtés l'ancienne accusation que les tendances radicales de Golownine avaient favorisé le nihilisme de la jeunesse russe. La Gazette de Moscou qui déjà en 1864 n'avait pas craint d'insinaer qu'il y avait une « connexion morale » entre, les théories des bourreaux de la Pologne et le système pétersbourgeois d'éducation^ laissa entendre aussi clairement que possible sur qui il fallait faire retomber la responsabilité de la décadence morale de la nouvelle
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génération ; et MourawiefT, le président de la commission chargée de Fenquéte sur Fattentat et pour le moment le maître de la situation, était homme à transformer en actes les paroles de ses amis de Moscou. Quelques jours après que DolgoroukofT et Souwaroff eurent été destitués, Golownirie reçut son congé (naturellement « sur sa demande » } et, comme tous les anciens ministres, entra dans le conseil de Fempire.
11 a été déjà question dans ces études du successeur du ministre de Finstruction publique de la période « libérale » de Fempereur Alexandre IL Le premier procureur du Synode, le comte Dimitri Tolstoï, vu ses sentiments « vraiment nationaux » et orthodoxes, passait pour un homme particulièrement capable d'arracher Fivraie nihiliste semée par son prédécesseur. Réunir les fonctions de procureur du Synode et la direction du ministère des lumières dans une seule main, comme au temps de Galytzin, c'était là un des principes favoris du parti national, qui attendait de cette union personnelle deux avantages : extension de l'influence de Féglise orthodoxe sur Finstruction publique et application des forces et des ressources pécuniaires du clergé à la cause de Féducation populaire, qui jusque-là avait compté de nombreux adversaires parmi la hiérarchie monastique. Le comte Tolstoï, gendre du manchot Bibikoff (le fameux ex-gouvemeur-généi*al de KiefiT), auteur d*une brochure dirigée contre Féglise catholique, favori de la comtesse Bloudoff et du cercle des dames orthodoxes zélées qui entouraient l'impératrice, avait suffisamment prouvé ses « bons sentiments »
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et sa valeur administrative comme premier procureur du Synode; on avait depuis longtemps oublié qull avait servi autrefois au ministère de la marine et avait été « Gonstantinowze ». Il fut proposé à Fempereur et agréé par lui. Son administration ne répondit qu'en partie auic espérances fondées sur lui. Katkoff eut, il est vrai, la satisfaction de voir f«ûre, bien qu'incomplètement du classicisme, prêcbé par lui^ la base de renseignement dans les gymnases et les universités, de voir russifier Vuniversité polonaise de Varsovie, établir la suprématie de la langue russe dans les gymnases du royaume et nettoyer les bureaux du ministère de Tinstruction publique de tous les éléments entachés « d'européanisme, » mais les arbres arrosés d'eau bénite du système Tolsoï ne purent s'élever jusqu'au ciel. Réglementairement l'étude des langues anciennes forme la base de l'enseignement dans les gymnases; en réalité, celuici est dans d'aussi tristes conditions qu'au temps de Golownine et de ses prédécesseurs. Les élèves des gymnases ne sont pas forcés de suivre les cours de grec ; pour le latin, ils parviennent tout au plus à pouvoir traduire les auteurs les plus faciles ; quant à la composition latine, en général il n'en est pas question.
Depuis la guerre franco-allemande l'étoile du parti national a beaucoup pâli et le ministre de l'instruction publique a dû se- résigner à suivre de plus en plus la direction générale prise par la politique intérieure. Le comte n'a pu tenir la promesse qu'il avait faite aux têtes chaude» de Moscou de dissoudre l'université allemande de Dorpat. Au-dessous du Doklad qui proposait
la suppression de cet établissement, Tempereur écrivit au crayon la note brève, mais significative que voici : « Est-ce toi le maître ou est-ce moi? » {Tû Gossudar tllïja), et il ne fut plus question deTafifaire. Le système de la russification lente et systématique des Ukraines (pays de frontières), a été définitivement adopté et le premier procureur du Synode et ministre de Téducati^n populaire a dû s'y résigner tant bien que mal. Le fait déjà signalé que la révision du régiement des établissements d'enseignement secondaire a été confiée à un comité dirigé par M. Walouïeff , prouve clairement que le ministre ne jouit pas d'un très-grand crédit dans les cercles influents. La Gazette de Moscou elle-même a donné à plusieurs reprises à entendre que sa confiance dans Tintelligence et l'énergie du ministre national de l'instruction publique n'est pas très-ferme et qu'il est resté à plusieurs points de vue au-dessous des espérances qu'on avait fondées sur lui. Dans ces dernières années, le comte Tolstoï semble du reste avoir cherché à donner la majeure partie de ses soins sur la direction des affaires du Sjmode, dont il prône tous les ans les prétendues grandes conquêtes dans d'interminables rapports.