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verain, homme rigide et sensé, son pendant pour les rêveries mystiques, le vieil adorateur de M"® de Krûdener, ne put jamais bannir complètement de son cœur rinfluence que cette prophétesse de la Sainte-Alliance avait exercée sur lui en des jours meilleurs. On le considérait comme un cryptocatholique, et Ton dit que, jusqu'à sa mort , il employa à des enfantillages mystiques les loisirs que lui laissait le service de la cour et de l'État. Il n'en laissait rien voir entièrement., car il remplissait toujours ses fonctions avec une rudesse impitoyable, bien qu'il ne prit aucun plaisir aux actes de barbarie. Cet étrange saint régna pendant dixsept ans dans tous les domaines de la vie russe, secondé par le général Dubbelt, parvenu qui était peutêtre encore plus redouté que son auguste chef, parce qu'il savait joindre à la dureté et au manque d'égards la ruse, l'avidité et l'esprit d'intrigue et ajoutait régulièrement la raillerie au mal qu'il faisait. Un antagonisme continuel se manifesta plus tard entre la police secrète et la police publique; mais, du temps de Benckendorff, le grand-mattre de police de Saint-Pétersbourg, Kakoschkine, vulgairement Cache-coquin^ était complètement soumis aux ordres de Dubbelt. La troisième section ne parvint toutefois à l'apogée de son influence qu'après la mort de Benckendorff (1844), sous la direction du comte Orloff, plus tard prince, qui signa en 4856 le traité de Paris au nom de la Russie. Orloff avait commencé sa carrière en 1825, en' dirigeant, comme commandant de la garde à cheval, la première attaque contre les insurgés de décembre. Dé-
testé à cause de son orgueil sans bornes, redouté a cause de la haine aveugle qu'il témoignait pour tout ce qui sentait l'éducation et les idées modernes, aiftsi connu par son extérieur imposant que par sa force physique (il avait empoigné un jour un paysan révolté au milieu d'un grand nombre de ses camarades et l'avait tué d'un seul coup de poing), Orloff était Thomme dont l'empereur avait besoin pendant la seconde moitié de son règne. Effrayé par la révolution de i8i8 et par la conspiration puérile de Pétroschenski, laquelle se rattachait à cette révolution, atteint de la monomanié du césarisme depuis qu'il avait cueilli les lauriers peu coûteux de l'expédition de Hongrie (1849), Nicolas pensait ne pouvoir se sauver qu'en éteignant toute étincelle de liberté intellectuelle et en faisant régner d'une manière absolue le knout et l'épaulette. Soit qu'il fût question de mesures ayant pour but d'isoler complètement la Russie du reste de l'Europe, soit que l'on songeât à la suppression des universités (qui faillit être décrétée en i849 et ne fut évitée que parce que l'on fit comprendre à l'empereur qu'il suffisait de réduire le nombre des étudiants à 800 par université), soit qu'on eût l'intention de rendre plus rigoureuses les lois sur le servage, d'élever les impôts ou d'augipenter le papier monnaie, Alexis Téodorowitch (Orloff) était toujours consulté le premier et le dernier et tranchait la question conformément aux intérêts de son département et aux conseils de Dubbelt; les autres ministres, à l'exception du prince Tchernitcheff , ministre de la guerre, étaient considérés comme les subalternes de
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ces (Jioscures. L'aristocratie russe avait essayé en vain d'expulser de la bonne société ce Dubbelt, que Ton considérait comme un espion et un parvenu ; Tempe* reur exigea que cet honnête homme et ses fils' fussent reçus dans le salon de tous ceux qui voulaient être eux-mêmes reçus à la cour, et anéantit ainsi le peu d'indépendance sociale qui existait encore à Saint- Pétersbourg.
Peu après la mort de son maître adoré, c'est-à-dire pendant Thiver de 1856-57, Orloff se rendit à Paris pour prendre part au congrès, en qualité de représentant du tzar; il fut chargé, à son retour, de diriger le comité qui devait étudier la question de Témancipation des paysans. Avant son départ , il remit le sceptre de la police secrète aux mains du prince Wassily Dolgorouki, qui avait rempli jusqu'alors les fonctions de ministre de la guerre. Ce prince était un homme au caractère débonnaire ; mais il n'était, au point de vue militaire, qu'un fat on ne peut plus insignifiant. Bien que Dubbelt ait été maintenu encore plusieurs années à la troisième section, la toute-puissance et le crédit de ce ministère principal et central diminuèrent rapidement après la guerre de Grimée. Alexandre II avait eu, au temps où il n'était que grand-duc, bien des occasions de trouver désagréables l'omniscience et l'importunité de l'uniforme bleu. Il ne pouvait donc partager la prédilection de son père pour cet uniforme, et, du reste, Tesprit libéral, mis tout à coup à la mode à Saint-Pétersbourg, était peu favorable à cet enfant chéri du despotisme. Il suffit à l'empereur de jeter au
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panier quelques rapports qui lui avaient été remis touchant des paroles impertinentes prononcées à son sujet au Club anglais et au Club des Échecs, rendez-vous de la jeunesse libérale, de donner à un espion vingt-cinq roubles et de le faire ensuite mettre à la porte, pour rompre le charme qui entourait depuis tant d'années la mystérieuse maison de la Liteïnaïa. Appuyés par Topinion publique, encouragés par le discrédit de Tancien système et de ses représentants, les nouveaux ministres libéraux montrèrent un dangereux penchant pour rindépendance , et les fonctionnaires de leurs départements crurent pouvoir suivre leur exemple; Dolgorouki se discrédita par son impuissance à découvrir la façon dont Herzen correspondait avec ses officiers, et la surveillance qui était exercée publiquement par le Kolokoly et à laquelle l'agitateur de Londres soumettait Tadministration russe et tout ce qui s'y rattachait, fut bientôt plus redoutée que celle de la police bleue; car cette dernière avait perdu la tète et ne savait que faire en présence des réformes libérales, qui défiaient toutes les traditions de l'ancienne et fameuse institution dont elle dépendait. Dubbelt, qui avait en vain plaidé contre l'abolition du servage, crut voir arriver la fin du monde, donna sa démission et annonça plus d'une fois à ses vieux amis, en jouant le soir au whist, que le traîneau auquel il avait fait pendant trente ans gravir la montagne, était maintenant précipité dans l'abîme. Sa démission en occasionna beaucoup d'autres, et les traditions de la vieille école de BenckendorfT et d'Orloff, menacèrent de disparaître.
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Dès Tannée i864, la troisième section était tombée du zénith au nadir, et le prince Dolgorouki n'avait conservé que Tombre du prestige de ses prédécesseurs. Mais le dénouement était proche. Une conspiration contre la vie de Tempereur avait été ourdie à Moscou, à rinsu de la police secrète et de la police publique, et l'étudiant Karakosoff, agissant au nom des conspirateurs, tira, le 4-16 avril 1866, un coup de pistolet sur le souverain , qui se promenait au Jardin d'Été. La confusion qui succéda à cet événement est indescriptible; elle donna le coup de grâce à l'administration de Dolgorouki. Les sages de la troisième section avaient non-seulement laissé aller les choses de telle façon qu'un complot, au sujet duquel leur chef avait reçu des indications plusieurs jours auparavant, pût être exécuté; mais ils se montrèrent également incapables d'arracher à Karakosoff, qui fut arrêté aussitôt après l'attentat, des aveux concernant sa propre personne et ses complices. Un malentendu aussi grave, mis pareillement sur le compte de la police secrète, s'était produit au sujet de la personne du prétendu sauveur de l'empereur, le fabricant de casquettes Komissaroff. Ce paysan, qui n'était, âgé que de vingt-trois ans et était arrivé depuis peu du gouvernement de Kostroma, se trouvait par hasard parmi les curieux qui suivaient l'empereur, lorsqu'il se promenait au Jardin d'Été, dans la fatale matinée du 4-46 avril; il était au premier rang des spectateurs, lorsque Karakosoff s'approcha du souverain et déchargea son pistolet ; effrayé par le coup de feu et par son caractère criminel, il tomba
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évanoui, sans que personne songeât à le relever. Au moment de l'attentat*, le général Todleben, le célèbre défenseur de Sébastopold, se promenaitaussidans le jardin; il avait entendu le coup, s'était dirigé du côté d'où il provenait et avait appris ce qui s était passé; mais le meurtrier n'y était plus. A sa place, il aperçut un homme qui gisait sans mouvement, et un jeune ouvrier, qui avait l'air d'un apprenti serrurier et qui se trouvait tout près de l'homme évanoui, déclara qu'il croyait que ce dernier avait écarté le bras du meurtrier et sauvé ainsi la vie du tzar. Le général accueillit ce renseignement avec joie : on releva l'homme évanoui et l'on fit garder provisoirement le serrurier et le sauveur du tzar au poste de police, probablement pour mettre en sûreté cette précieuse* trouvaille. Quelque temps après, le prince SouvaroflT, gouverneur général, arriva aussi à l'endroit où avait eu lieu l'attentat; en apprenant qu'on avait trouvé le sauveur de son empereur, il montra également une joyeuse surprise et envoya son aide de
camp chercher le jeune héros au poste de police. Ossip Koraissaroff arriva en chancelant comme un homme
1. Un journal qui parait à Berlin, mais dont il a été impossible de savoir le nom à Saint-Pétersbourg, a publié dernièrement, touchant cet événement, dont on connaissait déjà auparavant les principaux détails, mais qui n'avait jamais été examiné publiquement, une séné de renseignements on ne peut plus intéressants. Comme ces renseignements semblent émaner d'une personne parfaitement au courant des faits, et que Ton a assuré, d'un autre côté, à l'auteur de cet ouvrage, qu'ils étaient conformes à la vérité, celui qui publie ces lignes a cru pouvoir s'en servir pour son récit, d'autant plus qu'il n'avait à sa disposition , comme il l'a déjà fait remarquer, aucun compte rendu aussi détaillé.