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qui dort debout, resta longtemps sans pouvoir prononcer une parole et laissa faire de lui tout ce que l'on voulut. L'apprenti serrurier, qui aurait pu donner des renseignements plus précis, s'était échappé des mains de la police au milieu de la surexcitation et de la confusion générales et avait pris la clef des champs.
Ossip, qui semblait à chaque instant vouloir s'évanouir de nouveau, était enfin revenu suffisamment à lui pour faire connaître son nom et son domicile ; mais il n'avait pas encore recouvré complètement ses sens, lorsqu'il se trouva tout à coup dans une des salles du Palais d'Hiver, en présence de l'Empereur lui-même et d'un groupe étincelant de généraux et de hauts dignitaires. L'Empereur l'embrassa et lui dit : « Je te crée gentilhomme; conduis-toi selon ton nouveau rang. » S'adressant ensuite aux personnes qpii l'entouraient : M Qu'en pensez-vous, Messieurs, ajouta-t-il. »
Un bruyant hourrah succéda aux paroles de l'empereur, et à partir de ce moment, Ossip devint l'idole, non-seulement de la cour et de l'aristocratie, mais de toutes les classes de la société, de tous les journaux, du public des rues et des théâtres, des deux capitales et de toutes les provinces du vaste empire russe. Avant d'essayer de donner une idée des ovations dont il fut l'objet, nous devons raconter une scène qui se produisit le lendemain , de grand matin , dans le cabinet d'un baron ou d'un comte allemand des provinces de la Baltique. Ce personnage était le propriétaire de Mol vitino, village natal d'Ossip, et avait donc été jusqu'alors le seigneur de ce dernier. L'émancipation des paysans avait été, il
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est vrai, proclamée quelques années auparavant, mais les liens qui unissaient le gentilhomme et ses serfs ne pouvaient pas être rompus si vite par une loi. Ossip se rendit donc chez son protecteur et représentant naturel pour lui ouvrir son cœur et lui demander son jappui et ses conseils. Il raconta ce qui lui était arrivé et jura qu'il n'en était nullement cause; il ajouta que c'était la première fois qu'il avait entendu un coup de pistolet et qu'il en avait perdu connaissance; qu'en rouvrant les yeux il avait été embrassé par un général qu'il ne connaissait pas; qu'il lui avait été, pendant une heure, impossible de dire une seule parole; que, du reste, il ne savait rien de rien et priait, dans cette situation inouïe, son bon maître d'avoir pitié de fui et de lui venir en aide.
En même temps, il se mit à sangloter et tomba aux genoux de son maître, qui le releva, lui dit de prendre courage et ajouta : « Reviens à toi, Ossip Iwanowitch, reviens à toi! Dieu t'a choisi pour être son instrument; ne te creuse pas la tête à ce sujet; habitue-toi à cette idée; cherche à reconnaître le bonheur qui t'arrive; lu es le sauveur, tu dois l'être et tu le seras! Te voilà noble comme moi ; marche donc fièrement, la tête haute ! Essuie ces larmes inutiles; viens, que je t'embrasse, Ossip Iwanowith, toi qui a sauvé notre tzar des mains des meurtriers ! » Ossip essuya ses larmes et s'en alla à moitié désolé, à moitié consolé, le visage pâle, l'air malade, et lorsqu'il fut dans la rue, il entendit les hourrahs de ceux qui le reconnaissaient. Le même jour, l'empereur reçut au Palais d'Hiver les maréchaux de la
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noblesse et les présidents des corporations municipales et répondit de la manière suivante à une allocution du comte OrlofF-Damydoff : « Messieurs de la noblesse, j'espère que vous accueillerez avec joie au milieu de vous celui qui m'a sauvé la vie ; ce n'était hier qu'un paysan; mais je Tai anobli. Je crois qu'il a mérité par . sa conduite l'honneur d'être un gentilhomme russe. » L'assemblée répondit à ces paroles par des hourrahs. Le 9 avril, le sénat reçut un ukase de la catégorie des ukases nominaux, qui était ainsi conçu : « Le paysan tel et tel ayant fait, par la grâce de Dieu, telle et telle chose pour nous, nous lui conférons, à lui et à ses héritiers, la noblesse et le nom de Komissaroff-Kostromskoï. » Dès le 6, les maréchaux et les députés de la noblesse de Saint-Pétersbourg s'étaient réunis et avaient décidé de faire don d'une image sainte à Ossip Iwanowitch, d'organiser à cet effet des collectes dans tous les districts du gouvernement de Saint-Pétersbourg, et de prier le sauveur de l'empereur de permettre que son nom fût inscrit au registre de la noblesse de ce gouvernement. Cette décision fut transmise parle comte Orloff- DamidofT à Ossip Iwanowitch, qui l'accepta en exprimant sa reconnaissance. On avait donné pour mentor et tuteur au nouveau gentilhomme le général Todleben, qui s'était chargé de diriger ses premiers pas et de lui procurer des plaisirs et tout ce dont il pouvait avoir besoin. Sa femme et lui prirent possession d'un appartement qui fut mis à leur disposition dans une grande maison d'une des rues les plus élégantes de la capitale; ils assistèrent aux bals de la cour, à des revues, à des
dînei^s, et fréquentèrent les théâtres. Une vie remplie de joies et d'honneurs commença pour eux; mais Ossip n'avait pas l'air heureux ; la tristesse qu'on remarquait dans ses yeux et dans son attitude se transforma petit à petit en lassitude et en abattement. Il ne pouvait ni apprécier ni goûter son bonheur; car il y avait une trop grande différence entre sa vie précédente et sa vie actuelle. On eût dit qu'il avait été transporté dans un pays étranger, dont il ne comprenait pas la langue et dans lequel il regrettait ses anciennes habitudes. On lui accordait une infinité de choses ; mais on lui en demandait autant, et pour recevoir ce qu'on lui donnait, il lui fallait déjà un effort qui était pour lui une torture. Le 8 avril, Ossip Iwanowith, sa femme et quelques-uns de leurs parents furent conduits au théâtre Marie, où l'on • jouait La Vie pour 7e tzar, et placés dans une loge de deuxième rang. Aussitôt après le lever du rideau, les spectateurs se mirent à appeler avec frénésie Ossip Iwanowitch. Il parut sur la scène et fut accueilli par des hourrahs assourdissants et interminables. Il avait l'air fatigué et abattu, fit plusieurs révérences aux spectateurs, essuya ses larmes et parut ensuite si près de s'évanouir, que l'on fut obligé de l'emmener.
Le public entonna l'hymne national et interrompit le premier acte de la pièce en répétant ce chant.
Une foule énorme de curieu)^ s'étaient rassemblé^ pendant ce temps-là à la porte de la loge d'Ossip et l'appelaient; dès qu'il sortit, tout le monde se précipita vers lui, et il reçut embrassement sur embrassement. Au troisième acte, l'enthousiasme recommença; on eh-
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tonna de nouveau Thymne national, et Ossip fut rappelé sur la scène. Il se fît cette fois prier et dit: « Je me trouve trop mal à Taise, laissez-moi, je ne suis, je ne suis vraiment pas bien ! » Mais il céda cependant et fut de nouveau accueilli par des hourrahs frénétiques. Il resta sur la scène jusqu'à la fin de Thymne national ; mais ses forces semblèrent alors Tabandonner, et il disparut dans la coulisse, soutenu par les acteurs et suivi parles applaudissements de la foule. On lui fît, le 10 avril, une ovation encore plus grande.
Ce jour-là, la noblesse de Saint-Pétersbourg offrit dans la salle de la Réunion des nobles, une des plus grandes et des plus belles du monde, un banquet aux députés de la noblesse de Moscou venus pour féliciter Tempereur. L'élite de la haute société assistait à ce banquet, qui était présidé par le riche et fier comte OrloflT- DamydoflF. Ce personnage avait à sa droite Ossip Iwanowitch, à sa gauche, le prince Gagarine, président de la noblesse de Moscou; ensuite venaient, à droite et à gauche, le comte Michel Nicolaïéwitch MourawiefT, que nous avons déjà mentionné plus haut et le ministre de l'intérieur Walouïeff, qui fut plus tard disgracié, mais dont l'étoile brille de nouveau au ciel politique et semble même s'élever de jour en jour. Le premier toast à S. M. l'Empereur fut suivi de bruyants applaudissements, qui durèrent dix minutes, sans aucune interruption, et ne furent étouffés que par les tambours et les trompettes de l'orchestre. Lorsque l'on eut aussi porté, conformément à l'usage, le toast à l'Impératrice, le comte OrlofT-Damvdofî se levB. et but à la santé
d'Ossip Iwanowitch. Ce dernier, auquel on avait indiqué ce qull avait à faire, se leva à son tour au milieu des applaudissements, prit son verre de Champagne et prononça à demi-voix deux ou trois paroles que personne n'entendit. Tandis que Tenthousiasme augmentait et que chacun s'éloignait de son siège pour trinquer, le pauvre héros du jour s'esquiva, joyeux de pouvoir quitter cette place d'honneur, où il devait se trouver si isolé, La conduite d'un certain M. Salomirski donna encore lieu, pour l'observateur calme, à un épisode assez amusant. Ce convive se leva vers la fin du diner Qt fit solennellement présent à M. KomissarofT-Kostromskoï, de huit cents desstatines (environ autant d*hectares) de sa propriété située dans le gouvernement de Wladimir, ce dont le président du banquet le remercia avec attendrissement au nom d'Ossip Iwanowitch. G était là une générosité à bon marché; en effet, ou bien les huit cents hectares n'existaient pas, ou bien ce n'était qu'un marécage sans valeur, ou celui qui faisait le présent pensait qu'on l'oublierait ; car le Russe ne vit pour personne dans le moment présent et n'a pas pour habitude de se charger l'esprit et le cœur du fardeau du souvenir, de la reconnaissance et du passé en général. Autant que nous sachions, il n'a plus été question de M. Salomirski ni de sa propriété. Il en a sans doute été de même des autres donations qui demandaient une certaine constance dans le paiement. A peine a-t-on entendu parler depuis d'une seule des fondations qui virent le jour dans cette période d'exagération générale. I-.C héros dont ce souvenir devait les perpétuer
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quitta la scène sur laquelle on Tavait fait monter aussi rapidement qu'il y avait paru. Pendant quelques semaines, on le vit assister à tous les bals aristocratiques et à toutes les réceptions de la cour, en compagnie de son cornac, le général Todleben; pendant quelques semaines, on fît des réflexions patriotiques sur la facilité avec laquelle les paysans russes s'accoutument à toutes les situation^, et Ton déclara que la nature leur donnait à un haut degré le sentiment des convenances, et ce pauvre homme, qui était en réalité tout à fait sot et borné, disparut tout à coup, sans que personne songeât à demander ce qu'il était devenu. On avait fini par connaître dans les sphères intéressées le véritable état des choses, et comme on ne pouvait corriger Terreur qu'on avait commise sans s'exposer à blesser les convenances, et que, d'uh autre côté, Ossip Iwanowitch n'en était pas responsable, on se contenta de l'éloigner de la résidence et de l'isoler dans le gouvernement de Nowgorod. On lui avait appris à force de peine à lire et à écrire ; on le nomma sous-lieutenant dans un régiment de hussards, dont il fait, dit-on, encore partie. On prit aussi soin de ses parents, et en particulier de son père, ancien forçat, que l'on fit revenir de Sibérie'.
Avant que la comédie dont Komissaroff était le prin-
1. Tous les journaux parièrent du rappel de Komissaroff père. L'auteur de ce livre n'a jamais entendu dire ce qu'il est devenu ; mais l'article du journal berlinois,' cité plus haut, contient les i*enseignements suivants : « Le retour du vieux scélérat en Europe fut un véritable triomphe. Les gouverneurs et les autres fonctionnaires des villes où il passait rendirent à cet élu de l'empereur les hom-
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cipai acteur fût à moitié jouée et que le voile qui recouvrait la personne du meurtrier fût soulevé, Tinnocent prince Wassily Dolgoroukoff s'était déclaré coupable (c'est l'expression technique que Ton emploie chez nou? en parlant des fonctionnaires qui n'ont pas fait leur devoir) et avait échangé les fonctions importantes de chef de la troisième section contre le poste insignifiant de grand «hamhellan de l'empereur, créé exprès pour lui. Le gouvernement général de Saint-Pétersbourg avait été en même temps supprimé, et le prince Souwaroff, le dernier gouverneur-général avait été nommé
mages les plus flatteurs. On lui donna des fêtes ; on fit pour lui couler le Champagne, et il put se livrer à de petits vols, mettre, par exemple, les cuillers dans sa poche, sans que pei^onne osât faire la moindre remarque. Arrivé à Saint-Pétersbourg, il sinstalla chez son tils et s'arrogea immédiatemeht un pouvoir paternel trèsétendu, qu'il exerçait à coups de bâton pour mieux le faire sentir. Cette manière d'agir donna lieu à des conflits entre le pouvoir moral du tuteur et le droit naturel du père; ce dernier évacua la place et établit, pour toute la journée, son quartier général dans une auberge mal famée, où une foule de vauriens avaient coutume de se réunir. Il joua là le rôle important de favori du tzar, reçut -des requêtes, donna des conseils, fit des promesses, et se vit bientôt entouré d'un cercle toujours croissant de partisans. Lorsque la cour impériale alla s'établir à Péterhof au commencement de l'été , le père du sauveur s'y rendit aussi, et chercha à rompre le cordon de sentinelles qui gardait le château d'Alexandria. Ayant autour de lui sa troupe de protégés, faisant parade de son nom et de sa qualité de père du sauveur du tzar, il livra avec Taudace la plus impertinente de petits combats aux gendarmes de garde. On n'osait pas porter la main sur ce grand homme; mais le gouverneur d'Alexandria, M. Niléïeff, se décida enfin à faire un rapport à l'empereur^ qui lui donna heureusement Tordre de faire arrêter ce perturbateur aviné. On ne voulut pas renvoyer l'ancien triomphateur dans Tintérieur de la Russie, et il fut interné à Narva, petite ville située sur la frontière des provinces allemandes. Il y vécut depuis aux frais de l'empereur. »
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inspecteur-général de l'infanterie, c'est-à-dire titulaire d'une sinécure bien rétribuée, mais absolument insignifiante.
Où trouver un successeur à Dolgoroukoff? Oix choisir un homme capable de faire accorder les traditions de la troisième section avec les besoins et les conditions de l'époque moderne? Le gouvernement se trouvait dans un sérieux embarras ; il était tellement pressé par les circonstances qu'il n'avait pas le temps de choisir avec soin. Hcdheureusement, la race des aides de camp généraux, parmi lesquels on recrutait les ministres, avait horriblement baissé pendant les dernières années. D'un autre côté. Sa Majesté daignait montrer une préférence marquée pour les bonnes gens et les mauvais musiciens et s'était entouré de jeunes hommes qui avaient les manières douces et irréprochables, s'exprimaient comme des livres, étaient très-forts sur le progrès et sur la nationalité^ parlaient avec une prédilection toute particulière des devoirs élevés de la noblesse russe envers l'empereur et la patrie, mais étaient absolument incapables de faire quoi que ce fût ; la race des vieux sabreurs résolus paraissait éteinte en grande partie" ; de plus, l'empereur ne souffrait autour de Inique des gen-
1. Par un sort étrange , les amis les plus intimes de Nicolas ont tous eu pour fils (à l'exception des comtes Aderberg) des hommes libéraux, amis des lumières et doués d*un esprit indépendant. Le flis unique d'OrloiT, le prince Nicolas, actuellement ambassadeur à Paris (auparavant à Bruxelles et à Vienne) , passe pour le modèle des gentilshommes russes, libéraux, instruits et intelligents; il n'a pas craint de protester d'une manière énergique ^ en 1863 et en 1864, contre la haine barbare que Mourawieff et Milioutine témoignaient aux Polonais. La Jeune prince Wassiltchikoff , âls du
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tiemen et ne voyait' qu'avec le plus grand déplaisir les hommes de la trempe du bon Mourawief. Il lui était donc bien difficile de trouver l'homme qu'il cherchait.
Un heureux hasard voulut que le plus jeune des aides de camp généraux, M. le comte Pierre Schouwaloff, gouverneur général de la Livonie et de la Courlande, se trouvât précisément à Saint-Pétersbourg le jour de l'attentat. Il venait remercier l'empereur de la nouvelle dignité, qui lui était accordée et recevoir personnellement les aiguillettes d'or. Ce personnage, qui n'était âgé que de trente-huit ans, avait montré un véritable talent dans l'administration des provinces baltiques, qui sont très-difflciles à diriger ; il avait rempli autrefois des fonctions dans la police. Il était en outre très-beau de sa personne et d'une distinction irréprochable ; mais ce n'étaient pas là toutes ses qualités : Pierre Andréïéwitch avait passé de tout temps pour un parfait gentilhomme, un homme d'honneur, jouissant d'une éducation distinguée.
Depuis son mariage avec la veuve du comte OrlofT- Damydoff, femme aimable et possédant un esprit des plus cultivés, il était devenu un homme rangé {poredotchni Schélovick)^ le modèle des maris et des pères de
prince Hilarion W*, Tancien président du conseil de TEmpire, homme honnête, mais borné comme un simple troupier, est aussi considéré comme un militaire capable, libéral et indépendant dans ses opinions. Telle était aussi, du temps de Nicolas, la réputation du prince Gregory Wolkonski (fils du ministre de la maison de Tempereur) , qui causait par là le chagrin de son père , véritable couitisan, et qui renonça de bonne heure aux fonctions de curateur de l'université de Saint-Pétersbourg pour aller vivre à l'étranger.