LE COMTE SCHOUWALOFF
famille. Il semblait être désormais à Tabri de toutes les folies de jeunesse, telles que les cartes et les femmes ; il était, en outre, des nôtres, c'est-à-dire qu'il avait été élevé à la Cour et était connu depuis son enfance de tous les membres de la famille impériale, en sa qualité de fils du comte André, grand-maréchal de la Cour.
Le choix de Tempereur tomba sur lui, et Saint-Pétersbourg eut une surprise de plus.
Le nouveau chef de la troisième section donna le jour même de son entrée en fonctions une preuve éclatante de ses capacités. On avait trouvé au domicile de KarakosofT un certain nombre de papiers déchirés en petits morceaux ; personne ne savait qu'en faire, bien qu'ils pussent seuls faire connaître le nom du meurtrier, homme taciturne et endurci, et indiquer quels étaient ses complices.
La solution de cette question était cependant aussi importante au point de vue de l'enquête qu'au point de vue de la tranquillité de l'empire. Le public et une grande partie des journaux qui partageaient l'exaltation générale étaient persuadés que le coupable était polonais ou du moins n'était pas russe. Une nouvelle du Fremdenblatt de Vienne du 5 avril, qui avait probablement été fabriquée à Vienne même, contribua à accréditer cette opinion. Le journal en question se faisait télégraphier de Paris la nouvelle suivante, qu'il télégraphiait à Saint-Pétersbourg : « Hier 4 avril, on a arrêté ici plusieurs membres de l'émigration polonaise, à la demande du baron Budberg (alors ambassadeur de Russie) et à l'occasionde l'attentat de Saint-Pétersbourg^ »
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On démentit officiellement, le lendemain matin cette fausse nouvelle, et la Gazette russe de Saint-Pétersbourg annonça en même temps que le criminel, jusqu^alors inconnu, s'appelait Gellert ou Gallert et était un polo* nais d'origine allemande; mais le journal en question fut obligé dès le lendemain de déclarer en tète de ses colonnes que cette nouvelle était également fausse.
Le gouvernement fit tout son possible pour détourner le public de la voie erronée dans laquelle il s'était engagé. Dès le 5 avril, Tempereur, recevant le sénat venu pour le féliciter, avait dit en terminant son allocution : « Ce qu'il y a de plus triste dans cet événement, c'est que l'auteur de l'attentat est russe. » Le conseiller intime Mitoussofi*, le membre le plus âgé du sénat, lui avait répondu : «Nous espérons, sire, que l'enquête aura finalement un autre résultat et que le nom restera immaculé. » « Dieu le veuille I avait répondu l'empereur, »
Une semaine s'était passée au milieu de ces incertitudes. Enfin, le il avril, le comte Schouwaloff réussit à résoudre l'énigme ; il s'y prit de la manière suivante : Il se fit apporter une plaque de verre et y fit coller les morceaux de papier, qui étaient couverts d'écriture des deux côtés ; on déposa les morceaux de tant de façons, on les lut tant de fois de chaque côté que l'on finit par comprendre le sens de ce qui y était écrit et que l'on découvrit ainsi le secret qu'on n'avait pu pénétrer jusqu'alors. Le 13 (25) avril, on pût annoncer urbi et orbt que le meurtrier s'appelait Karakosoff et qu*il professait la religion grecque, appartenait à la nationalité russe
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et était originaire du gouvernement de SaratofT, où ses frères, gentilshommes aussi peu instruits et aussi pauvres que des paysans, partageaient avec leur mère la jouissance d'une petite propriété.
La situation politique dans laquelle on se trouvait au moment où le comte SchouwalofTprit la direction de la troisième section était on ne peut plus difficile. L'effroi que l'attentat avait causé à tout le monde, les relations du meurtrier avec les étudiants radicaux de Moscou, l'attitude réservée qu'une grande partie de la noblesse observait, non-seulement vis-à-vis de la politique suivie en Pologne et en Ldthuanie, mais aussi vis-à-vis de tout le système gouvernemental de la Russie, rendaient imminent le danger d'une réaction dans le sens des traditions de Nicolas.
Sous l'influence des dispositions qui prédominaient à la Cour et dans les sphères élevées de la société, le sanguinaire Mourawleff, qui était vieux, radotait continuellement et était devenu complètement incapable de faire quoi que ce fût, avait été chargé de diriger la commission qui devait faire l'enquête contre Karakosoff et ses complices. C'était une tâche excessivement difficile que de vivre avec ce monstre, devenu l'homme de la situation, que de contenir la haine qu'il nourrissait pour la civilisation et la liberté, et que de la paralyser au moment décisif, mais le comte SchouwalofP s'acquitta de cette tâche d'une manière admirable.
Pierre IV (tel était le nom donné par ses adversaires à celui qui était devenu si rapidement Thomme de confiance de l'empereur) eut plus d'une fois l'occasion de
montrer son habileté dans des circonstances encore plus difficiles ; pendant les huit années qu'il remplit les fonctions importantes de chef de la troisième section, qui impliquaient une responsabilité plus grande que celle de tous les autres fonctionnaires de TÉtat, il sut naviguer sans danger au milieu des écueils les plus différents. Aux difficultés créées par la situation intérieure et par la lutte passionnée des partis vinrent s'ajouter, dès la deuzième année de Tadministration de SchouwalofT, les complications de la grande politique, qui divisèrent la Cour et la famille impériale en deux camps ennemis, comprenant, Tun, les partisans, l'autre, les adversaires de la Prusse et de son programme allemand. Schouwaloff avait un nombre infini d'ennemis et d'envieux. Pendant plusieurs années, le chef de la troisième section fut détesté d'une façon toute spéciale par la coterie des Miiioutinê, qui était soutenue par les jeunes fonctionnaires démocratiques et par une grande partie de la presse (Dimitri Miiioutinê était ministre de la guerre ; son frère Nicolas était secrétaire d'État pour la Pologne et chef du parti national). Le comte SchouwalofT eut aussi à soutenir plusieurs luttes contre le grandduc héritier, dont il avait surpris la correspondance avec AksakofT et les autres slavophiles. Le parti de la noblesse libérale ne pouvait pardonner à son ancien membre d'avoir fait dissoudre en 1867 les États provinciaux de Saint-Pétersbourg, qui faisaient de l'opposition, et d'avoir forcé le chef de cette assemblée, qui était le cousin de Schouwaloff", à faire un voyage d'agrément. L'impératrice considérait le comte comme un
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mauvais chrétien, parce qu'il avait souvent tenu tète avec succès à son fanatique- confesseur IgnatiefiT et les membres de la coterie panslaviste et francophile haïssaient dans Schouwaloff le réaliste ami de la paix, qui ne comprenait rien aux tentatives faites par les Tchèques ou par les Galliciens et les Ruthènes pour pousser des cris de douleur, qui avait dans toutes les circonstances Tintérèt de TÉtat en vue et connaissait trop bien les côtés faibles de Tordre des choses existant alors pour lui faire courir sans une nécessité absolue et sans préparation, les risques d'une entreprise aventureuse en Orient. Plus d'une fois, ces courants hostiles semblèrent avoir miné la position de l'influent homme d'État.
Lors de la grande famine qui survint pendant l'hiver de 4867 à 1868, les chefs du parti national avaient réussi, avec l'aide du grand-duc héritier, à renverser le ministre de l'intérieur Walouïeff, qui était lié d'amitié avec Schouwalofl*, et ce dernier fut alors si fortement menacé lui-même qu'il s'adressa directement à l'empereur pour lui demander de lui accorder toute sa confiance ou d'accepter immédiatement sa démission. Le souverain se prononça d'une manière favorable à la troisième section, et Schouwaloff devint plus puissant qu'il ne l'avait jamais été. Non-seulement il exerça l'influence la plus durable sur la marche des affaires intérieures et sur la politique suivie à l'égard de la Pologne, de la Finlande et des provinces Bal tiques, tout en étant chargé d'arranger les affaires délicates de la famille impériale^ ; mais on remarqua, en outre, que,