Au printemps de 1873, Tempereur envoya le comte Sçbouwa
186 LA SOCIÉTÉ RUSSB.
depuis ce moment-là, Tempereur le consulta souvent sur les questions relatives à la grande politique européenne et asiatique.
A partir de la fin de Tannée 1872, les événements de TAsie centrale devinrent de plus en plus importants, et les relations de la Russie avec TAf^hanistan commencèrent à inspirer de la méfiance et de Tinquiétude à rAûgleterre. Le prince Gortchakoff et le baron Brunnow, qui étaient auparavant les principaux conseillers de l'empereur dans les questions diplomatiques, étaient vieux et las ; ce n'était qu'avec peine qu'on pouvait faire rester le second de ces personnages à son poste d'ambassadeur à Londres ; l'hypocondrie et les autres infirmités semblaient l'avoir rendu incapable de tout acte énergique. En songeant aux devoirs pressants du moment et aux difficultés de l'avenir, on était forcé de se demander qui prendrait la direction du ministère des affaires étrangères après la retraite de Gortchakoff, qui prêterait son concours à cet homme d'État pendant les années qu'il avait encore à vivre ?
On avait d'abord eu en vue le baron Budberg (l'ancien ambassadeur à Paris) et le général Ignatieff , mais ils ne pouvaient plus ni l'un ni l'autre succéder au chancelier de l'empire, le premier à cause de la désagréable affaire Meyendorff, le second par suite de son attitude prdvoca-
loff à Nice pour rompre les liens secrets , et , à ce que Ton a dit^ sacrés, qui unissent le grand-duc Alexis à Alexandrine Schoukowski,dame de la cour. Cette mission n*eut, du reste, aucun résultat. La jeune dame, qui berçait déjà dans ses bras un gentil petit garçon, opposa au chef de la troisième section une résistance aussi énergique que celle qu'elle opposa plus tard à son oncle, M. de Reutern, ministre des finances.
LE COHTB 8CH0UWÀL0FF. 187
trice vis-à-vis des puissances occidentales et en raison de son zèle panslaviste» L'ancien ministre de Tintérieur Walouïeff, auquel on avait également songé , avait été remis en activité comme ministre des domaines et semblait ne pouvoir être éloigné de ce poste, vu les connaissances qull possédait touchant la situation des paysans et les affaires agricoles. On n'avait donc plus d'autre ressource que d'acclimater aussi sur le terrain diplomatique le principal homme de confiance de l'empereur et de lui confier la mission qui devait être remplie à Londres et ne pouvait plus être ajournée. Lorsque le comte Schouwaloff partit pour Londres au mois de janvier 1873, il était chargé officiellement de tranquilliser l'Angleterre au sujet de la campagne qui allait être entreprise contre Khiva et de proposer au gouvernement britannique de faire des Klanats de Waclan et de Badakschau une zone intermédiaire destinée à séparer la puissance russe de la puissance anglaise ; mais il était, en outre,' chargé d'une manière confidentielle de sonder le terrain pour savoir ce que Ton penserait àlacour de Saint- James du mariage de la fille unique de l'empereur avec le prince Alfred, duc d'Edimbourg et prince héréditaire de Saxe«Gobourg-Gotha. Cette dernière affaire intéressait d'autant plus la cour impériale que la grande-duchesse Marie avait atteint depuis plusieurs années Tàge nubile sans avoir pu trouver un parti convenable. La fille du grand-duc Constantin avait trouvé dès l'âge de 16 ans une couronne royale et, ne fût-ce que pour cette raison, le gendre de l'empereur devait être un futur souverain ; c'était là une condition sine qua non.
On avait présenté à la grande-duchesse les princes de Saxe-Weimar et des Pays-Bas; mais elle ne les avait pas trouvés de son goût. Il était, d*un autre côté, impossible de trouver des fils de roi qui fussent en âge de se marier et qui ne fussent pas catholiques. Le duc d'Edimbourg, en sa double qualité de rejeton d'une maison royale et de futur duc régnant, paraissait donc être le parti le plus convenable, fiien que le nom britannique ne fût pas très-populaire en Russie, Talliance en question semblait cependant des plus utiles, surtout dans un moment où il s'agissait de calmer un antagonisme basé sur de sérieux motifs.
Le comte Pierre Andréïowitch s'acquitta si habilement des deux missions dont il était chargé qu'il rentra à Saint-Pétersbourg en triomphateur après une absence de moins de trois semaines et fut désormais considéré par tout le monde comme le futur successeur de Gortchakoff. On ignorait seulement si le chef de la troisième section avait envie de quitter son éminente position pour une autre et s'il serait disposé à acquérir la future chancellerie par un séjour de quelques années dans un pays étranger. Il ne s'agissait pas d'un avancement, vu qu'il était l'homme le plus puissant de la Russie ; il s'agissait seulement de savoir ce qu'il déciderait luimême et quel serait, parmi les services qu'il pourrait rendre, celui que préférerait l'empereur. Schouwalofi accepta facilement, et pour plusieurs raisons, les fonctions de Brunnow et la candidature au poste de chancelier de l'empire. D'abord, il s'agissait de répondre à un désir de l'empereur et de rendre un important service à
LE COMTE SCHOUWÀLOFF. 189
rÉtat. En outre, le comte Schouwaioff, qui n'avait que quarante-cinq ans et était depuis huit ans surchargé doccupations et privé de toute liberté et de tout plaisir, se sentait las de Ténorme responsabilité qu'il avait supportée pendant les nieilleures années de sa vie pour la sécurité de son souverain et pour la tranquillité de TEtat. D'un autre côté, il est possible que l'antipathie de la comtesse pour la vie de Saint-Pétersbourg et l'amour de cette femme intelligente pour le repos et le bien-être domestique ait influencé la décision de Schouwalofl*. On savait en effet que la comtesse avait vu avec regret son mari quitter son ancienne position, qui était secondaire mais qui laissait plus de liberté et était plus avantageuse au point de vue des enfants, et qu*elle avait toujours fui, autant que son rang le lui permettait, les réunions fatigantes et bruyantes de la capitale. Depuis l'été de Tannée dernière, le comte Schouwaioff est ambassadeur à Londres, et l'ancien gouverneur général de WOna, Potapoff, lui succède comme chef de la troisième section. On ne sait pas encore si son séjour à Londres durera plusieurs années, comme on Ta dit
d'abord ; dans tous les cas, il est étonnnant que le comte se soit installé $am sa femme dans la capitale de
l'Angleterre. Quoi qu'il en soit, il a pour le moment une difficile et importante mission ; il est chargé de maintenir le bon accord entre deux Etats dont les intérêts sont diamétralemeet opposés et qui se traitent l'un l'autre, depuis le congrès de Vienne, avec une méfiance toujours croissante.