CHAPITRE V
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Il y a environ 30 à 35 ans, que, dans un des bals traditionnels que la noblesse de Moscou offrait, dans les salons de la Dwaraenskoje Sobvenic, à Tempereur Nicolas, à Toccasion d'une visite faite par le souverain à la « première capitale de l'empire, » la haute taille et les traits distingués d'un des danseurs présents à ce bal fixèrent l'attention du czar. Le jeune homme dont la tournure élégante et les manières pleines d'assurance frappèrent ainsi « Thomme le plus élégant de la Russie » était un fonctionnaire entré depuis peu au service et appartenant à la famille ancienne, considérée, mais retivement peu fortunée, des Walouieff, qui, plusieurs décades auparavant, avait produit l'un des écrivains éminents de l'école dite slavophile. Nicolas fit venir le jeune homme à Saint-Pétersbourg, lui donna un emploi au ministère de l'intérieur et, en le nommant chambellan, lui ouvrit l'accès de la cour. En peu de temps, M. Walouiefi* comptait parmi les premiers dans le monde des beaux de la résidence ; il était devenu Tun de ces hommes qui ne devaient manquer à aucune fête,
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dans aucun salon, et qui donnaient souverainement le ton au grand monde. Avec la meilleure volonté possible, les oracles du bon goût sur les bords de la Néwa, qui sont sévères d'ordinaire à Tendroit de la société moscovite et de ses ridicules « provinciaux, » ne trouvèrent absolument rien à critiquer dans la personne de ce jeune bomme. On ne pouvait contester, en effet, qu'il possédât toutes les qualités d'un « parfait gentilbomme. » Il ne devint pas seulement au reste l'homme à la mode, il sut aussi conserver la vogue qu'il avait conquise. Les personnes qui se rappellent encore la première moitié de la période de 4840 à i850, et qui ont fréquenté à cette époque les hautes régions de la société de Saint-Pétersbourg, peuvent se souvenir de la fête qui fut donnée place Michailow, dans la maison de Michel Wielchowski, fête qui fut rehaussée par des tableaux vivants. Dans un de ces tableaux, le jeune chambellan d'alors représenta l'cinge qui, tenant un glaive flamboyant, était debout derrière la chaise de la jeune fille qui jouait aux échecs avec le diable. Quinze jours après tout Pétersbourg parlait encore de l'effet produit par ce tableau, qui porta Walouieff au pinacle de la mode. Cependant, le jeune fonctionnaire était un homme trop avisé et trop sérieux pour se contenter de ces succès éphémères. Au contraire de la plupart des petitsmaîtres de cette époque, il passait pour un des employés les plus capables et les plus assidus des bureaux de son ministère. Il passait pour être mieux qu'un ambitieux vulgaire cherchant uniquement à se faire remarquer, il passait pour un employé qui avait des idées a
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lui, sans toutefois, donner dans le fanatisme. Le comte Stroganoff et Perowski, qui se suivirent de près, au ministère de l'intérieur* et qui, d'ailleurs, avaient peu de côtés communs, s'accordaient pleinement à reconnaître les aptitudes politiques de ce futur homme d'État. Le premier séjour de Walouieff sur le terrain glissant de Saint-Péterbsourg ne fut pas de longue durée. Le mariage qu'il avait contracté Avec la capricieuse fille du vieux prince et poète Wacsiniski fut si malheureux que, vers la fin de la période de 1840 à 4850, le gentlemen aux élégantes manières se fît envoyer en province. En janvier 1848, le régime bigot que le général Eugène Golowin' faisait peser sur les provinces livoniennes était tombé dans une déconsidération si complète que le général fut rappelé avec tous ses fidèles subordonnés, les Samarin, les Ghanykoff et consorts, et remplacé par le prince A. A. Souwaroff, personnage humain et distingué, qui avait été ' commandant du régiment d'infanterie de la garde de Pawlow. SouwarofiF avait la mission de panser les blessures faites à la loyauté allemande par son rigoureux et maladroit prédécesseur, et de faire l'apaisement dans les esprits. Elevé à Gœttingue, le petit-fils du célèbre feld-maréchal avait reçu une éducation à moitié allemande. 11 avait, en outre, dès Tannée 1825, un certain renom de libéralisme. Il
1. Strogonoff avait donné sa démission, parce que la politique suivie dans les provinces baltiques était contraire à ses principes. Quant à Perowski, il se fit Tinstrument dévoué de cette politique.
2. Ami de M. de Gerlach, de Berlin, Golowin s'était, en 1825, signalé par son zèle empressé à sévir contre les a hommes de décembre. » Il avait ensuite obtenu un commandement dans le Caucase.
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était donc bien l'homme qu'il fallait pour accomplir une telle mission ^ Le prince offrit à M. Walouïeff qui, par sa mère, était apparenté à la famille du capitaine livonien de Folkersahn, aux Mengden et à d'autres familles nobles des provinces baltiques, un emploi dans la chancellerie. Celui-ci accepta la proposition au risque de se laisser oublier dans la capitale et se transplanta à Riga. Ce qu'il fit là-bas, je ne l'ai jamais su. On savait seulement à Saint-Pétersbourg que Pierre Aiexandrowitch passait, parmi les Allemands de son entourage, pour être plus distingué que son chef lui-même, quïl s'entendait parfaitement à retrouver son chemin dans le dédale compliqué des affaires et qu'il était bien vu dans la société, sans toutefois avoir renié sa nationalité, sa foi religieuse, ni ses fonctions.
Au cours du printemps de J8o5, c'est-à-dire un an après la mort de madame Walouïeff, la société apprit, non sans étonnement, que le beau d'autrefois avait fait un mariage d'inclination et qu'il avait épousé mademoiselle Wakoulski, fille d'un général ou colonel in-
1. A. A. Sou warofif, qui, pendant Tinsurrection de décembre, était dans le régiment des chevalierâ-gardes , avait été dénoncé comme membre de la «< Société du Nord. » L'empereur le fit venir dans son cabinet et lui demanda brusquement s'il avait pris part à la conspiration. Le jeune cornette répondit courageusement qu'il avait été, par ordre de l'empereur Alexandre I", élevé à l'étranger, que là il avait sucé le lait des doctrines libérales , qu'il n'avait jamais renié ces doctrines, mais qu'il n'avait jamais été un conspirateur. L'empereur l'embrassa et le congédia, en l'avertissant d'avoir à se rappeler dans l'avenir ses devoirs de sujet. Gouvi^rneur général des pfoviuces baltiques, de 1848 à 1861, Souwaroff a su, par les services qu'il rendit en cette qualité, conquérir une popularité sans exemple, eu égard aux difficultés de la situation.
connu en retraite^ protestante et sans fortune. Environ un an après, il fallut pourvoir à nouveau le poste de gouverneur de Mitau et Courlande devenu vacant par la mort du vieux baron Brenem. L'empereur Alexandre raya d'un bout à Tautre la liste des candidats qui lui étaient proposés pour ce poste et écrivit en marge cette observation : « J'ai mon candidat à moi! » Ce candidat n'était autre que M. Walouïeff qui, dans l'intervalle, . avait été promu conseiller d'Etat. Cette même année, M. Walouïeff prit possession de son nouveau poste et s acquitta de sa mission à la satisfaction générale.
Il est vrai que les personnes initiées savaient déjà à l'époque de cet avancement étonnant que le fonctionnaire du prince Souwaroff ne s'était pas contenté de sa modeste position officielle et avait acquis une grande notoriété dans la haute société. Pendant la guerre de Crimée, à l'époque où Ton se montrait profondément mécontent du régime auquel on était soumis, c'est-àdire avant l'avènement d'Alexandre II, Walouïeff avait écrit dans sa solitude de Riga un certain nombre de mémoires concernant les défectuosités de l'administration. Dans ces mémoires écrits avec une élégance de forme, une clarté de jugement et une modération qui faisaient deviner le futur homme d'Etat, Walouïeff montrait l'un après l'autre les côtés faibles du régime administratif alors en vigueur et recommandait, en même temps qu'une transformation complète du système bureaucratique différentes mesures, telles que l'abolition du fermage de l'eau-dc-vie et la suppression progressive du servage. Le système de Votkoup, consis-
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tant à amodier le droit de fabriquer et de vendre Teaude-vie dans des gouvernements entiers était combattu d'une manière écrasante par Tauteur anonyme, qui le considérait comme la principale cause de la corruptibililé des fonctionnaires de la police et des tribunaux, et de Tappauvrissement du peuple. Walouïeff démontrait par les preuves les plus complètes que les fermiers de Teau-de-vie étaient maîtres de toute la police et se trouvaient parla en état, non-seulement d'empoisonner les basses classes conformément à leur but, mais de contrecarrer toutes les mesures du gouvernement qui ne leur convenaient pas. Il prouvait que ces fermiers étaient les véritables gouverneurs et goroduiUchi (maîtres de
police), vu que la plupart des fonctionnaires recevaient d'eux la plus grande partie de leurs revenus, étaient placés ou destitués suivant leur désir, etc., etc.* Le mémoire qui ti*aitait de cette importante question fut
1. Le système de Votkoup fut aboli en 1861 ; il fut remplacé par V accise, impôt qui est prélevé sur la production de reau-de-yie, et qui constitue un des principaux revenus de TÊtat. Les recettes prove* nant de cet impôt ont augmenté beaucoup plus rapidement que celles qui sont produites par les autres contributions. Elles s'élevaient déjà, en 1868, à 138,390,570 roubles, ef a augmenté depuis de près de 60,000,000 de roubles. Ce phénomène provient moins de l'augmentation du taux de Timpôt que de celle de la consommation , qui s*est accrue dans les gouvernements de l'intérieur avec une rapidité vraiment fabuleuse. Il était impossible d'augmenter très-vite le taux de l'impôt, parce qu'il s'était accru trop promptement dans les premières années qui suivirent l'adoption du nouvel impôt, ce qui avait contraint des miliier-s de producteurs à fermer leurs distilleries. La diminution du nombre des producu-urs était, il est vrai, compensée par la plus grande importance et l'organisation plus convenable des établissements qui continuaient d'exister; mais le gouvernement devait cependant considérer que la grande propriété foncière, qui avait déjà beaucoup souffert, était en gêné-
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répandu par milliers d'exemplaires et attira rattention des jeunes membres du gouvernement, qui avaient déjà eu des idées de réforme en 1854 et 1855, sans devin(»r, il est vrai, le moins du monde les conséquences d'une
rai moins capable de payer dos impôts depuis que Ton avait paralysé les capitaux considérables qui avaient été mis dans les distilleries lors de l'abolition du système de Votkoup. On a constaté que la consommation de l'eau-de-vie, dans les provinces occidentales de l'Empire, a non-seulement cessé d'augmenter dans les dix dernières années, mais a même beaucoup diminué en Pologne et dans les provinces baltiques ; Taugmentatton du nombre des ivrognes est en revanche très-grande dans les provinces russes proprement diies, principalement sur les bords du Volga. L'écrivain Koscheleff a tracé dernièrement , dans une brochure publiée à Leipzig, un tableau vraiment affreux des conséquences de l'épidémie de l'eau-devie dans les gouvernements du centre. Les archives de notre police et de nos tribunaux prouvent de la façon la plus éloquente jusqu a quel point sont fondées ces plaintes, qui formaient» eu leur temps, une rubrique permanente dans plusieurs de nos journaux. En France, les juges d'instruction ont coutume de commencer leurs enquêtes en demandant où est lu femme. Chez nous, on demande où est le cabaret (gdé kabak?) Disons, à ce propos, que l'eau-de-vie rapporte à l'État autant que l'armée lui coûte. Tant que l'impôt sur celle denrée sera la principale source de revenu et que l'on basera le budget des dépenses les plus importantes sur ce fait, à savoir que la consommation de l'eau-de-vie augmente d'année en année, il ne pourra être question d'une amélioration de l'état de nos finances, qu'elles présentent ou non des excédants. Jusqu'à présent, il ne nous est pas permis d'espérer une augmentation rapide des impôts directs; ces impôts ne" s'appliquent , en effet, qu'à la propriété foncière rurale et dépendent du développement plus ou moins grand de l'agriculture; or, cette base de notre vie économique est encore dans un état assez déplorable, et il en seraainsi tant que l'on n'aura pas remédié aux conséquences des fautes comnïises lors de l'abolition du servage, et tant que le système delà propriété coiiinnuiale indivis»* sera eu vi^'ueur, et rendra impossible toute cxj)ioitali(m sérieuse du soi dans les guuverneinrnts du « en Ire, di* l'est et du nord. Les petits propriétaires fonciei's et fermiers ne peuvent être sauvés que par l'abolition de ce système, et tant qu'on ne leur viendra pas en aide, les grands propriétaires fonciers seront forcés d'endurer la situation pénible dans laquelle ils se trouvent.
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atteinte portée au principe de Tancien système. Le pressentiment de la grande transformation qui se préparait était déjà éclos dans la conscience publique et le courageux auteur des mémoires avait compris son époque et devancé par ses écrits la pensée de plusieurs milliers de ses contemporains. Dans ces conditions Walouieff ne pouvait naturellement pas rester bien longtemps à son poste de gouverneur de Gourlande; il fut bientôt rappelé à Saint-Pétersbourg, où il remplit d'abord les fonctions de directeur de département au ministère des domaines, qui possédait depuis le temps deKisseleffune organisation supportable, avait toujours considéré comme sa mission d'exercer ime influence favorable sur la situation des populations rurales en traitant bien les paysans de la couronne, et faisait faire de très-grands progrès à Fagriculture depuis Tabolition .du servage.' Il s'agissait là aussi d'un provisoire de courte durée : le vieux conseiller intime Lanskoï (plus connu comme #mari de la veuve de Pouchkine que comme successeur du manchot BibikofT, le seul mîni.^tre congédié aussitôt après Tavénement d'Alexandre) quitta au mois de janvier 1861 son poste de ministre de l'intérieur, et il était tout naturel que Pierre Alexandrowitch Walouiefl" fût chargé de ces difficiles fonctions.
Lorsque cet homme d'État prit la direction du ministère qui lui était confié, la surexcitation maladive du libéralisme russe, enfin sorti de son sommeil, n'avait pas encore atteint son paroxysme; mais les choses étaient déjà dans un état qui paraissait grave même
aux esprits courageux et dans lequel il fallait des capacités extraordinaires pour ne pas lâcher les rênes. L'abolition du servage était proche ; les entraves imposées à la presse étaient brisées, le kolokol de Herzen dominait la jeunesse dont Tesprit n'avait plus de maîtres, et bien des hommes sensés avouaient euxmêmes qulls attendaient le commencement d'une nouvelle ère, avant tout la promulgation d'une constitution libérale comme celle de l'Europe occidentale, ou du moins la convocation d'une douma générale. Dans le camp de ceux qui pensaient ainsi ou d'une façon approchante, on voyait figurer tous les hommes intelligents des classes éclairées; ils étaient immodérés dans leurs désirs, semblaient résolus à toutes les extrémités, mais n'avaient aucune idée de la difQculté de la tÀche imposée au gouvernement; dans l'autre camp, qui avait des attaches plus étroites avec la cour, on remarquait le reste des serviteurs de l'ancien régime, tout à fait discrédité, une poignée de réactionnaires enragés, pour lesquels l'émancipation elle-même avait été une abomination. L'énorme tâche que WalouïefT avait à remplir consistait à prendre position entre ces deux camps, à rester à la tête du mouvement, à réaliser les désirs fondés, en réprimant les courants trop fougueux et en maintenant son autorité. Il s'agissait ici de tenir tête aux assauts de la coterie réactionnaire, là de terrasser les paysans séditieux, un jour d'interdire une réunion de nobles faisant des démonstrations trop hardies, le lendemain de destituer un gouverneur réactionnaire et incapable ou un haut fonctionnaire cou-
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pable (le vol ; d'une main, le ministre devait transformer la situation insoutenable de la Pologne, sans donner le dessus au parti des agitateurs varsoviens ; de Tautre, il lui fallait punir les excès de la presse nationale, sans n^primer entièrement le mouvement progressiste de lopinion publique, dont le gouvernement avait besoin pour contenir la noblesse récalcitrante. Le ministre de rintérieur était à la fois le chef de la police, de l'administration générale, du bureau de la presse et de la censure, de l'administration médicale, le juge suprême de toutes les affaires concernant la noblesse et le principal fonctionnaire chargé de diriger Témancipation des paysans; il était placé au centre de toutes les réformes que le gouvernement se préparait à exécuter et que la nation réclamait avec une fiévreuse impatience. Il était en outre chargé de veillera la sécurité et à la tranquillité de la capital^ qui était devenue depuis longtemps le foyer de toutes les manœuvres démagogiques des nihilistes et de leurs alliés. Les révoltes survenues au mois de septembre 1801 parmi les étudiants avaient mis Saint-Pétersbourg sens dessus dessous et avaient compromis les fonctionnaires de la police de sûreté aussi gravement que Poutiatine, Philippson et les autres misérable^ membres du ministère de l'instruction publique. Aussitôt après le retour de l'empereur, qui était absent pendant les troubles de septembre, Walouïeff proposa au souverain de destituer le gouverneur général de Saint-Pétersbourg et tous les hauts fonctionnaires de la police ; le ministre nomma gouverneur général de Saint-Pétersbourg son vieil ami le prince
Souwaroff, qui fut remplacé à Riga par W. K. Lieven, actuellement grand-veneur, et c'est surtout à ce choix heureux et très-populaire que Saint-Pétersbourg dut d'être tranquillisé sans qull fût nécessaire d'avoir recours à Tétat de siège ou aux mesures répressives extraordinaires recommandées depuis longtemps à la cour par la coterie des généraux réactionnaires. Ce fut aussi en grande partie l'influence de WalouiefT qui fît destituer Mourawieff au mois.de décembre 1861 et mit le ministère des domaines 4ans d'autres mains, qui, il est >Tai, ne valaient guère mieux. La première année de l'administration de Walouïefl' (celle où eurent lieu les émeutes des paysans du sud de la Russie, les révoltes des étudiants de Moscou et de Saint-Pétersbourg) n'était pas encore écoulée entièrement que l'organe qu'avait récemment jcréé ce ministre, la Poste septentrionale ^ annonçait une réforme prochaine et^radicale du fermage de l'eau-de-vie, de la situation de la noblesse vis-à-vis de l'État, de l'administration provinciale, de l'administration municipale, de la situation des Juifs et de la justice. Les événements émouvants de l'année 1862 se succédèrent avec une rapidité effrayante ; en février, les difl'érentes assemblées de la noblesse se réunirent, la plupart pour exprimer les désirs les plus immodérés; au mois de mai, éclatèrent les mystérieux incendies de Saint-Pétersbourg que l'on considéra comme les avant-coureurs d'une révolution socialiste ; au mois de juin, presque tous les journaux démocratiques avancés furent suspendus ; le 7 septembre, la Russie célébra le millième anniversaire de
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son existence, qui fui salué comme une fête de tous les Slaves et qui fit concevoir des espérances exagérées ; le 29 septembre, on publia enfin les deux projets de loi qui annonçaient la réorganisation radicale de la justice et les points capitaux du règlement concernant l'administration rurale indépendante des gouvernements de la grande Russie. Ce règlement était le fruit des travaux auxquels WalouïefT s'était livré pendant plusieurs années. L'autre projet avait été préparé avec sa collaboration et soutenu par lui dans le sein du Conseil de Tempire. Malgré eela, les deux premières années de l'administration de WalouïefT furent relativement le temps le plus calme et le moins ingrat que passa aux affaires cet homme d'État, dont l'auguste tète commençait déjà à blanchir dix-huit mois après la fatale journée du 4 «'janvier 1864.
Au commencement de l'année 1863, les plus dangereux écueils que le gouvernement eût rencontrés pendant l'année précédente, semblaient être tournés. La période de transition de deux années pendant laquelle les propriétaires fonciers et les anciens serfs avaient vidé leurs diff'érends, était écoulée ; l'emportement de la presse était apaisé ; les désirs des classes éclairées et libérales étaient, sinon assouvis, du moins calmés pour le moment par les «deux projets de loi du 29 septembre 1862; la plupart des grandes réformes administratives qui avaient été décidées étaient commencées; l'opposition faite par la noblesse aux lois agraires était réprimée, lorsque le soulèvement de la Pologne et de la Lithuanie survint au mois de février 1863 et dé-
truisit TœmTe que les partisans de la réconciliation des Russes et des Polonais avaient enfin accomplie après plusieurs années d'un travail pénible. Le rétablissement de Tindépendance administrative du royaume de Pologne provenait surtout de Tinitiative du marquis Wielopolski, le premier magnat patriote qui eût envoyé son fils dans la garde russe et osé prononcer le mot de réconciliation. La haine de rAutriche et la crainte de la germanisation qui s'avançait de Touest vers son pays, avaient amené à Saint-Pétersbourg, peu après Tavénement d'Alexandre, l'ancien ambassadeur du gouvernement révolutionnaire de 1830. L'arrivée de ce vieux Polonais, redouté à cause de ses sarcasmes et détesté à cause de sa fierté, avaient fait la plus grande sensation dans la capitale. La façon dont Wielopolski s'était introduit* à la cour, était à elle seule suffisamment significative et étrange. Le marquis polonais, qui n'avait pas de fonctions, se présenta au Palais-d 'Hiver un jour de réception, et le maréchal de la cour qui était de service déclara qu'il ne savait où placer cet hôte singulier : « Je trouverai ma place », répondit Wielopolski assez' haut pour être entendu de toute la société. Traversant ensuite la salle d'un pas lent et bruyant, il alla se placer parmi les ambassadeurs des puissances étrangères. L'empereur l'accueillit gracieusement, mais demanda que les propositions concernant la réorganisation de la Pologne lui fussent transmises par la voie habituelle. Wielopolski promit de les communiquer aux ministres, mais ajouta ironiquement qu'il craignait que ses projets ne restassent enfouis dans les archives de ces messieurs,
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qui étaient, comme tout le monde le savait, les cafacombes des bonnes idées. On discuta pendant plusieurs années le projet d'organisation qu'il avait élaboré. Pendant ce temps-là, un grand nombre de gouverneurs incapables * administrèrent successivement Varsovie , et la surexcitation de la populace, travaillée par des agents d'émigration insensés, augmenta de jour en jour. Lorsque le marquis eut enfin réussi à s'imposer au printemps de 1861 et fut envoyé à Varsovie en qualité d'adjoint du grand-duc Constantin, nommé gouverneur, il semblait être déjà trop tard.
Deux attentats, l'un contre la vie du grand-duc, l'autre contre celle de Wielopolski, prouvèrent que le parti démagogique dominait l'opinion publique et que les blancs avaient été mis en déroute par les rouges.
Pour se débarrasser de la populace révolutionnaire des grandes villes et avoir les mains libres Wielopolski eut recours à un moyen désespéré; il fit arrêter pendant la nuit, au mois de février 1863, les perturbateurs les plus connus et les incorpora de force à l'armée. •Ce fut là le signal de l'insurrection, et l'on vit en même temps se déchaîner à Saint-Pétersbourg la haine des adversaires du projet de Wielopolski et du grandduc Constantin. Une période pénible s'ouvrit aussi pour Walouïeff, qui favorisait les projets de réconciliation. La Russie fut menacée à la fois de l'intervention des puissances occidentales et de l'Autriche et du réveil
1. Wielopolski avait dit publiquement du comte Lambert, un de ces gouverneurs, qu'il eût été une excellente femme pour un lieutenant de la garde.
(l'un fanatisme national, qui faisait sérieusement craindre que le développement des institutions Intérieures de l'État n'entrât dans une voie nouvelle et dangereuse. On vit alors commencer Tère des Milioutine, des Mourawieff et des Katkoiï, le règne du principe au nom duquel on voulait russifier, par des meïiures démocratiques et favorables aux paysans, les provinces occidentales, autrefois polonaises, de Fempire, extirper complètement la religion catholique et la civilisation polonaise et occidentale, et faire de ces réformes le point de départ d'une réorganisation de tout l'empire dans le sens national et démocratique.
Le personnage qui empêchait le plus directement la réalisation de ces projets et que les hommes nouveaux considéraient comme le plus dangereux de leurs adversaires, était le ministre dç l'intérieur. Ayant conquis entièrement la confiance de l'empereur par l'énergie avec laquelle il s'opposa à toutes les concessions que Ton voulait faire aux puissances occidentales, il entreprit, de concert avec ses collègues Golownine et Reutorn, une lutte qui fut toujours soutenue avec le plus vif acharnement et impliquait pour Walouïeff des difficultés d'autant plus grandes que son département était lo plus étendu et le plus important, au point de vue politique, de tous les départements intéressés dans la question. En outre, il n'avait pas encore l'avantage d'entretenir avec le grand-duc Constantin les relations personnelles qui faisaient la principale force de ses collègues des finances et de l'instruction publique, et il était bien plus fait pour agir tranquillement et pour
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conclure des compromis habiles que pour prendre résolument un parti et agir sans ménagement.
Depuis que lé prince GortchakofT avait commencé à incliner vei's le parti opposé et à marcher d'accord avec les héros de la cause nationale, il semblait plus que jamais probable que le représentant des idées humanitaires et européennes succomberait malgré sa supériorité intellectuelle, malgré son talent pratique et son imposante personnalité, laquelle était fort sympathique à lempereur. 11 partageait la destinée commune des
hommes d'Etat condamnés à vivre dans le conflit des partis antagonistes, en ce sens qu'il se voyait dans l'obligation de ne pas aller aussi loin que ses amis l'auraient voulu et, en même temps , de provoquer sans cesse ses adversaires. Plus dangereuse encore que l'hostilité des MourawieiTet des KatkofT était l'impatience des bons amis ({ui compromettaient constamment leur protecteur par leurs démonstrations contre les mesures décidées par le gouvernement et le forçaient ainsi à» user d'une répression qui, de part et d'autre , l'exposait au reproche d'être l'homme des demi-mesures et de l'inconséquence. La partie était, de prime abord , inégale. Les adversaires de Walouïefl* avaient pour eux tout l'élément jeune du monde des fonctionnaires, une grande partie de la noblesse et la f)resse devenue toute puissante, parce qu'on ne pouvait se passer d'elle, — notamment la Gazette de Moscou, — Les amis de WalouïefF, les aristocrates libéraux, les Allemands et les Polonais loyaux, étaient trop discrédités pour oser seulement bouger. Schedo Ferroti, l'unique plume
experte du parti, dut se condamner lui-même à un silence de plusieurs années, après que l'auteur de Touvrage intitulé : Que fera-t-on de la Pologne? eût été accusé de trahison par la Gazette de Moscou et exclu du service de TÉtat. Le chef suprême de la censure et du bureau de la presse dut se résigner à subir delà part de la presse les sorties les plus grossières et les calomnies du caractère le plus provoquant, sans pouvoir faire usage de l'autorité que la loi lui accordait. Dix fois, il fit intimer aux KatkolT, aux Gamarin, aux AksakofT, la défense de continuer leurs attaques contre les provinces livoniennes en même temps que l'avertissement d'avoir à éviter de provoquer les susceptibilités nationales. Nul ne s'avisa de lui obéir. Au cours de l'été de 1866, la Gazette de Moscou poussa l'audace jusqu'à reproduire, trois semaines durant, l'avertissement officiel qui avait été adressé à son éditeur-gérant. Le ministre, dont la patience était à bout, ayant ordonné la suspension de Torgene récalcitrant , KatkofT, par l'entremise de plusieurs personnages influents, s'adressa à l'empereur qui se décida à gracier l'audacieux publiciste, ce qui équivalait à désavouer le ministre qui avait été gravement offensé. Comptant sur des temps meilleurs, il demeura au pouvoir. Ses amis lui en firent un reproche, sous prétexte qu'il n y avait pas lieu d'attendre des jours meilleurs et qu'en conséquence la détermination de consorN'er son poste ne pouvait que compromettre encore davantage le ministre trop condescendant et lui faire perdre le bénéfice de ses services antérieurs. La nomination du comte SchouwalofI, l'ami de Walouïeff,
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au poste de chef de la troisième section , et la maladie de Nicolas Milioutine, n'eurent point pour effet d'améliorer la situation. Le prince-héritier fut attiré dans le lacs de la coterie des fanatiques nationaux et se trouva bientôt à la tète des adversaires de Walouïeff.
Une famine épouvantable .sévit pendant Thiver de 1867 à 1868. On vit alors les hommes mêmes qui, par leurs efforts en faveur de l'autonomie absolue des communes rurales, avaient encouru la plus grosse part de responsabilité relativement é^ l'épuisement des entrepôts, pousser l'impudence jusqu'à porter à la charge du ministre de l'intérieur la détresse des communes rurales et constituer sous le nom et la forme d'un comité de famine un véritable contre-gouvernement. Gravement froissé, personnellement offensé par le prince-héritier et contrecarré dans toutes les mesures de secours qu'il avait voulu appliquer, Walouïeff finit par demander, en février 1868, un congé qu'il obtint. L'empereur, au moment décisif, n'avait pu résister aux instances de son fils, des Milioutine et de leurs amis. Il se décida donc à remercier Walouïeff et à donner son portefeuille au général Timascheff, alors directeur de l'administration des postes et l'un des protégés du parti national.
Ainsi, la lutte que Walouïeff avait soutenue cinq ans durant contre les impatients du parti national, aboutissait à une défaite; mais cette lutte n'avait point été stérile. Au moment où leminir^tresi vivement combattu dut céder, le beau temps de la coterie nationale était passé, l'étoile de Katkoff commençait à pâlir et le parti vainqueur n'était plus en mesure de donner pour sanc-
lion au programme qu'il appliquait Tassentiment unanime deTopinion publique. Le temps perdu à combattre son adversaire avait émoussé les armes de ce parti aveuglé par le fanatisme, et M. Timascheff s'est vu, depuis, contraint à laisser protester la plupart des engagements qu'il avait contractés envers ses amis. Ce personnage peu important n'a pu se maintenir à son poste que grâce à ses talents de société. Il s'entend à entretenir l'empereur et à assaisonner les rapports oraux qu'il lui adresse d'anecdotes et de bruits de ville si piquants, que le vendredi, qui est le jour où l'empereur reçoit le ministre de l'intérieur, passe pour être le jour préféré de Sa Majesté.
Ce fait est d'autant plus significatif que pendant les saisons d'automne et d'hiver, le vendredi arrive au lendemain même des grandes chasses de la cour.
Quatre ans à peine après sa retraite, Walouïeff rentra aux: affaires autant du moins que cela était possible, eu égard aux circonstances. La retraite du plus capable, du plus instruit et du plus sage ministre que la Russie eût jamais possédé, n'avait pas laissé que de provoquer en haut lieu des regrets sérieux, et l'on sentit qu'on lui devait une satisfaction : cela arriva môme plus tôt que Walouïeff ne s'y était attendu. Après avoir quitté son ministère, Walouïeff était allé faire un séjour assez long à l'étranger, pour y rétablir sa santé altérée par un excès de fatigue. A son retour, il était entré au Consoil de l'empire, dont il était membre de droit, en sa qualité d'ancien ministre. Au cours de l'été de 1872, il fut nommé ministre des domaines , ce qui fut un double
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coup porté aux débris du parti Milioutine, qui possédait en la personne du général Selenny, chef de ce département, un de ses adhérents les plus absolument dévoués et qui, d'ailleurs avait trouvé dans les propriétés de Tempire un champ d'essai fort commode pour faire répreuve de sa politique agraire. Le coadjuteurde Walouïeff est le prince André Lieven, fils du sénateur de Moscou et. ancien gouverneur civil de Moscou. On suppose qu'une fois terminé le règlement de toutes les affaires ressortissantes au ministère des domaines, lequel est destiné à disparaître, ce jeune homme prendra la direction des affaires qui intéressent l'agriculture, et que son chef recevra un autre emploi plus élevé. Depuis longtemps déjà, dans la société de Saint-Pétersbourg, on considère comme un point acquis que M. Walouïeff, à la première occasion qui se rencontrera, entrera dans la carrière diplomatique.
Jouissant d'une éducation distinguée, possédant admirablement le russe, l'allemand, le français et l'anglais, ayant un extérieur imposant, mais pouvant s'animer, en cas de besoin, sachant céder et se laisser persuader, mais voyant clairement son but principal, Walouïeff semblait être encore plus apte à la diplomatie qu'à toute autre fonction gouvernementale et en particulier à l'administration , à laquelle il a fait beaucoup de tort par son penchant à tenir compte de certaines influences désagréables, bien qu'il ait aussi rendu de grands services sur ce terrain. On pensait que Walouïeff succéderait un jour au chancelier de l'empire et serait à cet effet envoyé à l'ambassade de Londres après le
rappel de Brunnow; mais cette supposition ne s'est pas réalisée. Pierre Âlexandrowitch est resté ministre des domaines , et le comte Schouwalofî a été chargé à sa place de la difficile mission qui consiste à faire accorder nos intérêts avec ceux de TAngleterre. Pierre Alexandrowitch n'y a rien perdu ; car l'empereur lui a précisément donné, dans ces derniers temps, plusieurs preuves de sa haute confiance. Ce n'est pas M. TimascheGf, actuellement ministre de l'intérieur, mais son prédécesseur, qui fut chargé de diriger l'enquête sur la situation de l'agriculture depuis l'abolition du servage. Peu de temps après avoir achevé cet important travail , Walouïeff fut nommé président de la commission chargée de régler les contrats des ouvriers et des domestiques et put ainsi exercer l'influence la plus durable sur la situation des classes ouvrières et en particulier des travailleurs des campagnes.
On a en outre confié à Walouïeff, au mois de décembre de l'année dernière, le soin de réviser le règlement de tous les établissements d'instruction supérieure, bien que ces établissements ne soient pas subordonnés au ministère des domaines, mais à ceux de Tinstruction publique, de la guerre et de la justice. La triste expérience que l'on a faite en ce qui concerne nôtre Ecole de médecine et de chirugie, a été la cause de cette mesure, qui a procuré à M. Walouïeff une position tout à fait dominante et a fait de cet homme d'État le suprême arbitre dans les questions les plus importantes de renseignement. Les autres ministres, et ceux-là mêmes qui pourraient se plaindre d'un empiétement sur leurs
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attributions, ont accepté cette élévation de leur collègue. Ce fait prouve que Pierre Alexandrowitch a reconquis toute rinfluence dont il jouissait autrefois, et est destiné à devenir le principal conseiller de Tempereur dans les affaires politiques intérieures. Si Timascheff renonce un jour à ses fonctions, il est possible que le ministre de Tintérieur le plus capable qu'ait eu la Russie moderne retourne à son ancien poste, ce qui causerait certainement la plus grande satisfaction à tous les patriotes intelligents.