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CHAPITRE VII

LBS COMTES ADLEBBXBG

Quiconque a eu le bonheur de faire, au bon vieux temps de l'empereur Nicolas, le voyage de Berlin à Saint-Pétersbourg dans une voiture de poste et de passer les heures d'arrêts dans les scUons des stations postales de l'empire russe, doit se rappeler un portrait qui décorait chacune de ces pièces aux murs verts et qui représentait un homme vêtu d'un uniforme, serré dans son ceinturon et portant des moustaches, dont les grands yeux noirs exprimaient un ennui sans égal. Il arrivait quelquefois que le portrait réglementaire de S. M. l'empereur manquait à un relai de poste, ou que, dans les endroits qui n'étaient pas tout à fait civilisés, Alexandre I^'occupadt encore au-dessus du sopha la place qui revenait depuis longtemps à son frère ; mais on était sûr de trouver l'homme à la longue moustache noire dans tous les établissements dépendant de l'administration des postes. Lorsque le voyageur avait supporté les tortures de ces quatre jours de voiture et atteint sain et sauf de corps et d'esprit l'hôtel des postes

de Saint-Pétersbourg, sur le quai de la Caserne de la Garde, où il lui fallait prouver de nouveau qu'il avait franchi la frontière de la sainte Russie avec un passeport en règle, il pouvait se procurer le plaisir de contempler, pendant rinévitable heure d'attente, Thomme dont il avait vu vingt exemplaires lithographiques peints à rhuile et entourés d'un cadre doré. Lorsque le voyageur se rendait le soir au Grand-Opéra et qu'on y donnait un ballet (non pas un opéra classique), il était sûr d'apercevoir enfin au premier rang des fauteuils le personnage dont il avait vu le portrait à l'huile et les innombrables lithographies. Ce petit homme aux moustaches et aux cheveux noirs comme le jais était vêtu d'un uniforme de général ou d'nn paletot nulitatre à doublure rouge et se tenait droit comme un cierge, tournant lentement les yeux de tous les côtés et le bras appuyé sur une taille dont le plus jeune lieutenant aurait pu envier l'heureuse élégance. Il était impbssible de deviner son âge, car tout était chez lui artificiel ; les mauvaises langues prétendaient que, lorsque le propriétaire de la place n® 1 du Grand-Théâtre se déshabillait le soir, il lie restait plus que son âme. Lorsque vous demandiez le nom de ce singulier personnage, on vous répondait avecétonuement : « Gomment ! {Kakgél) vous ne connaissez pas le comte Wladimir Féodorowitch? Mais c'est Adlerbergî» Le nom de cet homme qui, en sa qualité d'archange de la cour de Russie, a exercé pendant un demi-siècle une certaine influence sur cette cour et sur les théâtres qui en dépendent, est moins connu qu'il ne le mérite dans l'Europe occidentale, et nous croyons qu'U est

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juste de lui consacrer aussi une page de ces esquisses. Le comte Wladimir Féodorowitch Adlerberg, ministre de la maison de l'empereur , directeur général des postes, aide de camp général, général dlnfanterie et chevalier de tous les ordres russes et non russes imaginables, était Tami intime et inséparable du tzar Nicolas, de même que son fils, le comte Alexandre Adlerberg, ministre de la maison de Tempereur et aide de camp général, est Tami intime et inséparable d'Alexandre II. Le comte n^ 1 n'avait pas toujours été comte et grand seigneur. Il avait perdu de bonne heure son père, colonel pauvre et inconnu, et était venu à Saint-Pétersbourg avec sa mère, qui avait été nommée directrice de rinstitution des Demoiselles par l'impératrice Marie Féodorowna, veuve de Paul I*'. Élevé tant bien que mal dans un établissement d'instruction militaire, le fils de la directrice, qui était très-estimée, avait été souvent invité à prendre part aux jeux militaires qui occupaient la jeunesse des grands-ducs Nicolas et Michel, les deux plus jeunes fils de l'Impératrice. Connu de bonne heure de la famille impériale, le jeune officier du régiment lithuanien delà garde eut, dès l'âge de vingtrquatre ans, la chance d'être choisi comme aide de camp de S. A. I. le grand-duc Nicolas et de devenir indispensable à ce prince. Personne, en vérité, ne méritait mieux cette faveur que Wladimir Féodorowitch ; il était l'idéal de l'officier delà garde : ignorant, mais dévoué ; débauché, mais de bonne compagnie; sans valeur, mais d'une tenue irréprochable; toujours bien rasé, vêtu avec soin, exact dans le service, plein de respect pour son maître,

jusque dans les relations les plus intimes, discret, toujours de bonne humeur et toujours complètement ennuyeux, ne prenant intérêt à aucune chose élevée et solidement convaincu qu'une obéissance aveugle était la suprême vertu du patriote et du soldat. Ces qualités étaient beaucoup plus précieuses il y a cinquante ansi parce qu'elles étaient plus rares que dans la suite. Toute la jeunesse noble de la Russie, en particulier celle des régiments de la garde, professait, à la fin du règne d'Alexandre I*', des idées empreintes d'un libéralisme assez avancé. Les vieux et les jeunes officiers de ce temps-là étaient de bons vivants, légers et parfois débauchés; mais ils se distinguaient d'une manière avantageuse de ceux de l'époque de Nicolas, en ce qu'ils avaient conservé une certaine dose d'idéalisme et d'enthousiasme humanitaire ; ils avaient du cœur et montraient du dévouement, lorsqu'il s'agissait du bien-être de l'homme du peuple ; ils s'intéressaient aux progrès intellectuels de leur temps, et se rappelaient dans toutes les circonstances que noblesse oblige. Cette jeunesse dorée faisait preuve d'un esprit d'indépendance aristocratique, d'une dignité et d'un amour-propre qui n'avaient rien de commun avec la servilité dont étaient doués, vers i840, les hommes de bon ton qui se soumettaient sans conditions à tous les caprices de l'empereur et remplissaient même, lorsqu'on le leur demandait, des fonctions de sbire et d'espion. C'était précisément dans les plus hautes classes de la société que les loges maçonniques comptaient leurs membres les plus nombreux et les plus passionnés. « Les officiers

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de la garde qui s'étaient battuB à Austerlitz, à Eylau et à Tilsitt, qui avaient fait les campagnes de 1812 à 4815, qui avaient vu Paris à Moscou et Moscou à Paris, dit Alexandre Herzen dans une Étude sur Tépoque comprise entre 1820 et 1830, étaient rentrés en Russie dans les années 1817 à 1819, après avoir remporté des victoires et conquis les épaulettes de général, » Le contact des peuples étrangers et de leur civilisation avait exercé sur eux une telle influence, qu'il leur fut impossible de s'habituer de nouveau à la vile tranquillité dans laquelle le despotisme ensevelissait Saint-Pétersbourg.

Cette race a gouverné la Russie dans les meilleures années d'Alexandre l" : ces hommes différents à tous les points de vue de la génération qui leur succéda, étaient remplis à la fois de bravoure et de bonté ; ils tenaient beaucoup à la discipline et aux uniformes bien boutonnés ; mais ils étaient surtout dévoués à la religion de l'honneur. Sans connaître le moins du monde les affaires, ils signaient les papiers qu'on leur présentait, naturellement sans les lire; ils dépensaient des sommes énormes et prenaient aussi à l'occasion l'argent dans les caisses de l'état; mais ils étaient incapables de faire le métier d'espion ou de valet de bourreau, et toujours prêts à se jeter au feu pour leurs subordonnés. Le type de cette catégorie d'hommes était le général Miloradowitch, qui administra Saint-Pétersbourg pendant plusieurs années sans connaître une seule loi, et qui mourut le jour de l'avènement de Nicolas au trône. Brave, brillant, sans souci et infiniment débauché, délivré dix fois de ses créanciers par Alexandre I*', et

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malgré cela toujours enfoncé dans les dettes jusqu'au cou, galant et chevaleresque, bavard et cependant on

ne peut plus aimable, il était Tidole des soldats Le

gouvernement prosaïque et froid de Nicolas avait besoin d'hommes autres que ceux-là. Ils étaient trop francs et trop bruyants ; ils ne répondaient pas toujours quand on les interrogeait; ils donnaient leur avis sans qu'on le leur eût demandé; ils avaient des opinions à eux, et, quand il le fallait, ils se faisaient tuer pour leurs idées aussi bien que pour Tempêreur et pour la patrie. Le monarque qui succéda à Alexandre ne savait pas se servir des hommes de cette espèce. On dit que le comte Benckendorff, son familier, pâlissait toutes les fois qu'il était appelé auprès de lui, et cela arrivait bien dix fois par jour. Telles étaient les gens selon le cœur de Nicolas, qui voulait avoir autour de lui des agents et non des aides, des exécuteurs et non des conseillers, des caporaux et des estafettes et non des guerriers et des généraux, et qui laissa croupir dans l'oisiveté l'intelligent lermoloff, le général le plus capable de son temps. Chez les contemporains de Nicolas, le talent était remplacé par la ponctualité, le zèle par l'ambition, la productivité par l'absence de tout scrupule dans le choix des moyens. Aux yeux du prince qui montra comme souverain une antipathie si prononcée pour les hommes de talent et pour les esprits indépendants, les gens de l'acabit d'Adlerberg devaient certainement mériter qu'on fit attention à eux, à moins qu'ils ne fussent des individus appartenant à la classe vulgaire et exclus de la haute société.

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La dignité d'aide de camp du grand-duc n'était pas très-importante, il est vrai. Jusqu'en 1825, le jeune colonel de la garde (qui connaissait le métier des armes aussi bien que le grand*duc, dont il ne s'éloigna jamais) était à peu près inconnu ; il n'était autre chose qu'un de ces nombreux officiers de la garde qu'on voit à chaque fête de 1& cour, à chaque revue et à chaque bal fashionable, sans jamais demander leur nom, et dont tout le monde sait d'avance qu'ils mourront généraux à la suite de l'empereur. — L'avènement subit de son maître au trône de toutes les Russies procura à l'aide de camp du grand-duc une élévation inattendue et inespérée. Adlerberg n'avait jamais été iiifecté du poison des idées libérales et humanitaires, et n'avait pas pris la moindre part à l'insurrection du mois de décembre 1825; il n'avait été lié avec aucun des jeunes hommes qui considéraient comme i|n honneur d'être impliqué dans cette conspiration. Dans la fatale journée du 14 (25) décembre, il occupait, comme toujours, en silence sa place dans la suite de son seigneur et maître, et écoutait aussi en silence les fameuses paroles de Toll : « // faut mitrailler cette canaille, » Cette conduite était toute naturelle chez W. F. Adlerberg et porta bientôt les superbes fruits qu'elle méritait. On fit à Adlerberg l'honneur de le nommer secrétaire de la commission qui était chargée de l'enquête contre les conspirateurs du ii décembre et dont tous les membres, excepté lui, étaient des généraux haut placés. Cette commission avait pour président Tatichtcheff ^, alors

1. Tatichtcbeff était un des hommes les plus IgnoranU et les plus

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ministre de la guerre, et pour membres le grand-duc Michel et les généraux Diebitsch-Sabalkanski, Kutusoff, Benckendorff, Tchemytcheft (plus tard prince et ministre de la guerre), Lewaschoff, et un seul civil, le prince Galitzin^.

Nommé major-général à la suite lors du couronnement de son impérial ami, Wladimir Féodorowitch continua pendant une longue vie de remplir avec zèle les fonctions avantageuses d'ombre et d'écho de Sa Majesté et de se chauffer aux rayons de la faveur impériale, en s'en montrant digne dans toutes les circonstimces et en étant toujours du même avis et de la même humeur que Sa Majesté. On donna successivement à ce général comme il les faut toutes les places élevées qui se trouvaient vacantes et qui ne demandaient pas de qualités spéciales.

Lorsqu'il fallut disposer, en t84f , des fonctions de directeur général des postes, elles furent naturellement confiées à Adlerberg, qui administra ce département de

insignifiants de son temps, et ne put rester, pour cette raison , que quelques années au poste de ministre de la guerre. Il s'est rendu célèbre par les paroles suivantes , qu'il adressa à un des officiers condamnés pour crime de haute trahison : « Vous avei cm qu*il était nécessaire d*étudier Bentham, Tracy et Constant. Vous voyez où cela vous a mené. Moi^ je n*ai jamais rien lu que la Bible, et voyez oe que j'ai obtenu. » En parlant ainsi, notre homme montrait la longue rangée de décorations qui décorait sa poitrine.

1. Les conspirateurs de décembre furent jugés par un tribunal spécial qui se composait de membres du conseil de TEmpire^ du sénat et du synode et de quinze généraux. Ce tribunal comptait trente juges et était présidé par le prince Lopoukhine, qui était sourd. Le prince LabanofT-Rostowky remplissait les fonctions de procureur général.

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la façon traditionnelle, c*est-à-dire sans tenir compte des besoins du commerce et en songeant seulement aux intérêts du fisc. Lorsque Ton parle des services rendus par Adlerberg, on a coutume de mentionner Tadoption du port unitaire de 40 kopeks d'argent pour toute rétendue de Tempire. — Adlerberg avait été élevé antérieurement au rang de comte ; car tout favori de l'empereur devait posséder ce titre, complètement inconnu dans la vieille Russie ^ Nicolas suivit à ce point de vue Texemple de son père, le premier souverain russe qui ait conféré lui-même le titre de comtCi que Ton avait alors coutume de demander à Vienne, en vertu d'une vieille tradition. Le père de Nicolas voulut montrer par là qu'il n'était pas inférieur à l'empereur d'Allemagne. Lorsque le feld-maréchal général prince Wolkousky fut, quelque temps après, complètement miné par la maladie que ses débauches lui avaient inoculée, le favori du tzar devint naturellement ministre de la maison impériale et chancelier de tous les ordres russes et polonais.

Nicolas n'a jamais eu lieu de se repentir de ces nominations. Wolkousky était non-seulement un chef sévère

1. Le nombre des haute fonctionnaires élevis au rang de comte sous les deux derniers gouvernements est infini. Sous Nicolas, ce titre était conféré à tous les individus quelque peu remarquables. Nous citerons , par exemple : Benckendorff, Bloudoff, Canerine , Heyden, Ouwaroff , Baranoff , Perowski , Protassoff , Kleinmichel, LewaschofT, Lambsdorff,Toll, les deux Kisseleff, Hûdiger, Laders, Paskewitch, Sacken, Orloff et TchemytchefT (les quatre derniers reçurent plus tard le titre de princes). — Ont été créés comtes sous le gouvernement actuel : Berg, Lûtke, Korff , Kotzebue, Brunnow, M. N. et N. N. Mourawieff, Iwan TolstoT^ etc.

et despotique, mais aussi un serviteur assez gênant. Bien qu'on ait dit qu'il n'avait pas.dédaigné, àToccasion, de rendre sa position fructueuse pour sa propre bourse, ce prince de pierre (c'est ainsi qu'on l'appelait) était animé d'un esprit d'économie tellement prononcé, qu'il

. faisait de l'opposition, non-seulement aux membres jeunes et peu influents de la famUle impériale, mais aussi à l'Empereur lui-même, lorsqu'il voyait que l'on voulait satisfaire un caprice coûteux aux dépens du budget du ministère de la cour. L'empereur Nicolas, qui se considérait comme très-versé dans les affaires financières, diplomatiques et militaires, n'avait, en réalité, aucune idée de la valeur de l'argent ni des lois du mouvement monétaire. L'empereur n'avait, à certains points de vue, besoin de rien pour sa personne; il couchait, en effet, sur un lit de camp, se couvrait la nuit de son manteau et avait une vive prédilection pour les vieux uniformes à moitié usés ; mais il était on ne peut plus prodigue dès qu'il écoutait sa vanité ou la manie qu'U avait de faire des présents. Aucune cour de ce temps-là n'a donné de fêtes comme celles qui ont eu lieu à Saint-Pétersbourg pendant les dix ou quinze premières années de son règne; les noces de ses filles, qui ont toutes hérité de sa prodigalité, ont surtout coûté des sommes folles. Wolkousky faisait tout ce qu'il pouvait pour s'opposer à ce penchant. Il était toujours prêt à répondre quilny avait plus d'argent, et l'énergie avec

. laquelle il combattait les goûts prodigues de la cour lui avait valu l'appui de plusieurs hommes estimables, et en particulier du comte Ganerine, ministre des finances.

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bien qu'il fût du reste fort peu aimé '. Le successeur de Wolkousky songeait aussi peu à créer des difficultés et à causer des désagréments de ce genre qu'à faire de l'opposition à d'autres points de vue. Tandis qu'il arrivait quelquefois aux autres ministres d'être forcés de contredire l'Empereur et de proposer des réformes qui pouvaient contrarier l'oindre établi, le directeur général des postes, ministre de la maison impériale, avait toujours la chance de pouvoir constater dans ses rapports, que tout était pour le mieux [wso blago polutchéno) et devait rester dans le même état. Le dévouement de cet incomparable homme d'État était tellement irréprochable qu'il s'accordait avec le chef présomptueux de la troisième section, qui voulait organiser le mouvement des postes conformément au vif besoin de lecture de son bureau, avec le brutal ministre de la guerre, dont les officiers et les estafettes tuaient systématiquement les chevaux de poste, et même avec le plus anguleux de tous ses collègues, le comte Kleinmichel, directeur général des communications et travaux publics, parce que ce dernier fonctionnaire était un des favoris du souverain adoré, Kleinmichel, que le mauvais génie d'Alexandre !•', c'est-à-dire le comte AraktchéïefF, le ministre de la guerre, qui s'est rendu tristement fameux par la fondation des colonies militaires, avait amené à la cour de Saint-Pétersbourg et y avait laissé comme

1. Wolkousky était surtout mal vu àes jeunes cours, et particulièrement de celle du grand-duc héritier (actuellement empereur) et du gendre de Tempereur, le duc de Leuchtenberg, dont il combattait en vain la prodigalité.

vengeur lors de son éloignement, était tellement détesté et méprisé à cause de sa malhonnêteté, de sa brutalité et de sa corruptibilité, qull vivait sur un mauvais pied avec la plupart de ses collègues. Certaines raisons qui se rattachent à la chronique scandaleuse du temps passé forçaient Tempereur à maintenir à son poste et à combler de marques de faveur ce fonctionnaire indigne et infidèle, que tout le monde qualifiait de wsétotehnik (recevetir de corruptions). Personne ne souffrait plus de cet état de choses que le directeur général des postes, dont les chevaux et les voitures étaient condamnés à s'user continuellement sur les routes que le comte Kleinmichel ne faisait pas réparer ; mais jamais

il ne troublait par une seule plainte la tranquillité et le contentement de Tempereur; jamais il n'attaqua la

position de son digne collègue, qui avait eu le mérite incomparable de fortifier pendant vingt ans l'empereur dans son antipathie pour les chemins de fer, institution que le vieux et honnête Ganerine trouvait aussi dangereuse S et de construire des routes qui, établies dans un but stratégique, évitaient soigneusement tout contact avec les villes ayant besoin de moyens de communication (nous ne construisons pas de routes impériales pour les cordonniers et les tailleurs, avait dit plus d'une fois à qui voulait l'entendre le ministre des travaux publics),

1. Les attaques que Ganerine dirige à chaque page de son journal de voyage contre l'institution des chemins de fer, sont une des preuves les pluft curieuses de la sottise à laquelle cet homme, du reste plein de mérite , était parvenu , par amour poar son empereur, vers la tin de sa vie laborieuse.

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et qui n'étaient jamais achevées ou, si elles Tétaient une fois, avalent coûté des millions et ruiné tous les fournisseurs et tous les ouvriers qm avaient pris part à leur construction, le comtd Kleinmichel étant le plus mauvais payeur de son temps.

Le monde devint vieux, puis redevint jeune; en d'autres termes, Nicolas mourut du chagrin que lui avait causé Técroulementde son système, et Alexandre II inaugura une nouvelle ère en montant sur le trône; mais Wladimir Péodorowitch resta ce qu'il était, rhomme jeune et toujours de bonne humeur, à la barbe e( aux« cheveux noirs, à la taille aussi fine que celle d'un lieutenant, qui présentait le matin son doklad (rapport direct à l'empereur), inspectait ensuite le palais habité par la famille impériale^ prenait l'aprèsmidi le café chez Minna Wânowna, ornait le soir le théâtre de sa présence et se rendait après cela dans les appartements où l'empereur prenait le thé et faisait sa partie de iarolasch (whist). Le digne patriote jouissait aussi sûrement de la faveur du flls libéral de Nicolas, qu'il avait joui de celle de ce souverain conservateur; clans son testament, Nicolas a reconmiandé le comte Adlerberg à son fils, en le désignant comme son ami le plus fidèle et le plus intime, et le successeur de Nicolas s'est toujours conduit en fils bon et pieux, à ce point de vue comme à tous les autres. Le vieil habitué du Palais-d'Hiver n'était, du reste, gênant en aucune façon. Le ministre de la maison de l'empereur ne s'était jamais occupé de politique plus qu'il n'était nécessaire, et lorsque le vétéran de l'ancien systèrtre

était forcé d'approuver d'un mouvement de sa tète toujours jeune Tabolltion du servage et une grande partie des autres réformes, pour seconder ses vieux collègues, Panine et DolgoroukolT, qui s'étaient ralliés au nouveau système, il accomplissait cet acte de fidélité avec la modestie nécessaire et sans troubler la tranquillité du palais.

Il est vrai que, bientôt après le changement de souverain, Tadministration des postes dut passer en d'autres mains, mais ce ne fut que sur le désir exprès du vieux seigneur désintéressé, qui ne se reconnaissait pas bien dans cette administration de chemins ^e fer <c à la nouvelle mode » et, en outre, éprouvait le besoin de pouvoir exclusivement partager son temps entre son jeune souverain et sa jeune maîtresse. Cette maîtresse, la Minna Iwanowna,nomil)ée plus haut, était une grasse et blonde servante de ferme lettonne de la petite ville llvonienne de Werro, venue en qualité de domestique à»Saint-Pétersbourg, pour y faire fortune. Jusqu'à la vieillesse, Adlerberg était resté fidèle à ce vrai principe de l'ancien régime, qui exige qu'un homme de qualité, pour être bien vu, ait sa maîtresse en titre. La blonde lettonne fut son dernier amour. Il la maria à un « conseiller d'État, » — qui, aussitôt après la cérémonie, fut pourvu d'un poste administratif en Sibérie, — et de cette façon en fit à peu près une dame. Tous les soirs, cette dame se montrait au peuple du haut du deuxième balcon du théâtre allemand, lorsqu'un jour un désagréable incident vint troubler le bonheur idyllique du couple amoureux. Le règlement administratif exige que

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tout fonctionnaire fasse ses <( dévotions » à Pâques, c'est-à-dire communié, et, par ce motif, Adlerberg, qui appartenait à la confession d'Angleterre, paraissait chaque année à TÉglise luthérienne de Sainte -Anne, à la grande édification du public.

Le malheur voulut que vers la fin du dixième lustre, cette église reçut comme prédicateur un zélé Courlandais, qui eut la hardiesse inouïe de refuser le sacrement à TExcellence, sous prétexte qu'elle péchait au vu et au su de tous. Celui qui écrit ces lignes, étant alors parti en voyage, ne se souvient plus de ce que devint cette affaife qui fut connue de toute la ville et dont, à Tépoque, on parla beaucoup; il sait seulement que depuis cet incident, il ne fut plus question en public de Minna Iwanowna.

En 1871, le comte Wladimir Féodorovitch, âgé aujourd'hui de quatre-vingt-deux ans, remit entre les mains de son fils, le comte Alexandre, les fonctions de maître du palais et'de la cour, qu'il avait glorieusement remplies pendant vingt-cinq ans; avant de se préparer à achever sa vie dans une digne oisiveté, il avait reçu un rescrit impérial débordant d'expressions de reconnaissance, ainsi que le portrait de son souverain, portrait orné de brillants et « destiné à la boutonnière. » 11 parait néanmoins que tout ne se passa pas pour lui sans désagrément; un jeune maréchal de cour eut en effet « assez peu de tact » pour constater qu'un inventaire de l'ameublement du Palais-d'Hiver faisait à peu près défaut, qu'il n'en avait pas été fait depuis un certain nombre d'années, peut-être même depuis la

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mort du « priaca de pierre » et que le désordre le plus complet — môme d'après « nos » idées — régnait dans Tadministration tout entière. Habituée à ne pas s'occuper de bagatelles, la grâce impériale a naturellement passé sans difficulté par-dessus cette a petite misère. » Le fait que le comte Adlerberg I*r depuis sa retraite ne se montre que dans les circonstances extraordinaires, s'explique facilement par le grand &ge et les infirmités croissantes du digne vieillard.

Le fils, qui a dépassé depuia longtemps la cinquantaine, à pris la place de son père, mais lui ressemble fort peu extérieurement. Le corps ^and , spongieux, est surmonté d'une tète d'aspect un peu mongol, encadrée de cheveux gris, coupés courts, d'une moustache et de favoris. Le comte Alexandre Wladimirovitch joue un rôle qui est en général semblable à celui que jouait son père; il accompagne constamment l'empereur, fait la partie de 8a Majesté, quand elle joue aux cartes, reçoit les confidences du monarque pour toutes ses affaires privées; au demeurant, c'est un homme qui s'occupe le moins possible de politique et ne s'en inquiète que lorsqu'on l'interroge, et n'appartient à aucun des partis qui intriguent à la cour et ^ la ville. Jadis le comte était désavantageusement connu par ses dettes et sa passion pour les cartes. Les premières, qui à un moment s'élevaient à cinq cent mille roubles, l'empereur les a payées avec une patience inépuisable; quant à son amour du jeu, il parait que dans les derniers temps, il s'est un peu calmé, Le comte Adlerberg U passe du reste pour un « bon garçon » {dokry mahf),

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aflable et complaisant, tant que cela ne lui coûte rien et n'exige pas trop d'efforts. Il a toujours su se tirer assez décemment de ses embarras pécuniaires ; ses nombreux créanciers attendent souvent très-longtemps, mais finissent toujours par rentrer dans leur argent, surtout depuis que Tancien gouverneur général, prince SouwarofT, a réussi à obtenir que les tribunaux de Saint-Pétersbourg connaîtraient des plaintes adressées contre les aides de camp impériaux en général^. Le second fils du comte Wladimir, Nicolas, a été précédemment attacha mDitaire à Berlin et, après avoir cédé cette charge au comte Golenitchew-Kutuso, mort depuis, a rempli les difficiles fonctions de gouverneur général de Finlande; il n'a jamais fait parler de lui.

Quand on parle aujourd'hui du comte Adlerberg, il ne s'agit pas du père, mais toujours du fils, le maître actuel du palais et de la cour. Il n'est pas sans importance qu'on puisse dire d'un homme aussi haut placé et aussi iilfluent, qu'il n'a jamais fait tort à un innocent et n'a jamais calomnié personne.

1. Adlerberg II ^t Taide de camp à propos duquel s'est passée l'histoire de la réimpression du numéro du Kalokol de Herzen , qui ne devait pas tomber sous les yeux de l'empereur , parce qu*il avait raconté des histoires désagréables au siget de la situation financière du comte. D'ailleurs, les attaques du Kolokol contre Adlerberg, ont en majeure partie un caractère odieux et exagéré. L'ami intime d'un monarque aura beau faire, il aura toigours des envieux et des ennemis, et ce sont surtout des envieux et des ennemis d'AdIerberg qui ont fourni à Herzen les renseignements.

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