‹ La société russeChapitre 25 sur 50 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LA OBANDS-DUOHESSE H^LiNE

Ces jours grisâtres du Nord auxquels on a reproché de peser sur le crâne un fardeau de plomb et de faire paraître le monde désagréable et informe ne sont, dans aucune p€u*tie du monde civilisé, aussi difficiles à supporter que dans la ville créée par Pierre-le-Grand au milieu des marais de Tembouchure de la Néwa. Aucune des capitales de TEurope n*inspire aux indigènes et aux étrangers une sympathie aussi équivoque que la prétendue Palmyre du Nord. Ses habitants se demcmdent de temps immémorial, sans pouvoir résoudre la question si c'est rété; l'automne ou Thiver qui est le plus difficile à endurer dans cette contrée ; mais tous sont d*avis que Saint-Pétersbourg n'est tolércible que du milieu de mai au milieu de juin (vieux style) et ne peut être considéré comme attrayant que pendant le court espace de temps durant lequel on est partout en Italie. Quiconque en a la possibilité part pour la campagne ou va en voyage avant la Saint- Jean et revient sur les bords de la Néwa vers Noël, et si le sortie favorise d'une manière spéciale^ à l'époque de la Masslinitza, c'est-à-dire

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du carnaval. L*été court et brûlant qui règne du milieu de juin au commencement d'août est tout bonnement insupportable à Tin teneur de la ville et ne constitue, dans les îles et dans la banlieue, qu'un bonheur assez équivoque ; car les six ou sept semaines de chaleur tro-. picale sont souvent suivies, dès les premières semaines du mois d'août, de pluies accompagnées d'un vent glacé de nord-est, et ces pluies, qui mettent impitoyablement fin à toute tentative de villégiature, forcent l'habitant de la campagne à renti*er en ville, où, pendant les mois suivants, on n'aperçoit pas une seule figure d'homme, mais une foule de voitures chargées de meubles et couvertes de boue.

La cour et l'aristocratie ont la sagesse de ne quitter qu'au mois d'octobre ou de novembre leurs résidences d'été, situées aussi loin que possible des bords de la Néwa. La saison d'automne dure trois mois; ce n'est en vérité qu'un hiver; car pendant ces trois mois les théâtres et les concerts sont fermés, et les maisons les plus importantes, dont les vitres sont blanchies avec de la craie, ont plus que jamais l'air de tombeaux badigeonnés. Et que dire de l'hiver! S'il est beau^ d'après l'opinion des gens du pays, il est accompagné d'un froid qui bouleverse d'une façon si complète toutes les idées que les Européens se font habituellement de la température, quç l'on croit, à 20'' Réaumur au-dessous de zéro, avoir le dégel, et lorsque l'hiver est mativa», tout est englouti dans la boue et dans le brouillard, et toutes les communications deviennent impossibles pour les gens qui sen-* tent «ncore quelque chose. Il n'est donc pas étonnant

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que la ville de Pierre-le-Grand ait toujours été on ne peut plus impopulaire chez les indigènes et les étrangers capables de poser un jugement et qu'elle ait toujours inspiré une antipathie marquée à tous les hommes d'une nature harmonique et artistique. Mais les mauvaises conditions du climat ne constituent qu'une des causes de cette antipathie: à cette cause s'est jointe pendant cent cinquante ans la plus complète absence de liberté et à quelque point de vue que l'on se place, la pression d'un despotisme politique et social dont les classes soi-disant dominantes souffraient encore plus que les classes dominées. La volonté du Gzar qui a créé cette ville a presque formé à elle seule, jusque dans les derniers temps, tout le fond de son existence et de son développement; Saint-Pétersbourg est^ en vérité, l'incarnation du système basé sur la transmission des droits de soixante millions d'hommes à un seul.

C'est pendant la période qui va nous occuper ici que le malaise dont les habitants raisonnables de cette ville ont toujours souffert s'est accru dans les proportions les plus considérables. Dans la dernière année de la vie d'Alexandre P', qui redoutait alors une explosion révolutionnaire et se laissait par conséquent dominer par les tendances réactionnaires les plus ténébreuses, la grande-duchesse Hélène avait quitté Stuttgard pour Saint-Pétersbourg, et cette princesse passa la plus grande partie de sa vie sous la domination de l'empereur Nicolas. L'avertissement que le père expérimenté d'Alexandre Herren donnait vingt ans plus tard à son fils, qui se rendait sur les bords de la Néwa, était déjà

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inscrit en 1824 en style lapidaire au-dessus de toutes les maisons de Saint-Pétersbourg, y compris le grand palais ducal: « Méfie- toi de tout le monde, du cocher qui conduit ta voiture, et du laquais qui te sert. Ne te fie à personne, pas même à Tami auquel tu es recommandé; attends-toi à trouver dans chaque société un mouchard et peut-être deux. »

Le prince auquel la fille du duc Paul de Wurtemberg avait donné sa main, le 21 février 1824, après que la Catherine protestante se fut transformée en une Héléna- Pawlowna grecque-prthodoxe, avait été un peu plus favorisé par la nature que ses frères aînés, Constantin et Nicolas; mais les Grâces n'avaient pas non plus visité le berceau du grand-duc Michel, et les influences qui ennoblissent les sentiments et dirigent Tesprit vers un but élevé avaient manqué à son éducation. Bien qu'il fût doué d*une intelligence beaucoup plus vive et plus apte à juger les choses que celle de Nicolas^ le grandduc Michel avait; comme son frère aîné, plus tard empereur, dépensé à jouer au soldat tout le temps qu*il aurait pu employer à s'instruire. Bous Tiofluence de ce même Suisse^ César Laharpe, qui avait dirigé et gâté réducation d'Alexandre P' et qui avait été rappelé en 4801 à la cour de Russie, les plus jeunes fils de Paul I" et de l'impératrice Marie avaient aussi été imbus, pendant leur enfance, des idées humanitaires du dixhuitième siècle, auxquelles leur père livrait chaque jour une lutte à mort dans la pratique. Les influences qui avaient amené, dès l'âge de 17 ans, le faible Alexandre à ne rien haïr autant que la cour et à ne rien craindre

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autant que la mission à laquelle U était destiné, poussèrent ses frères puînés à combattre toutes les tendances civilisatrices et à mépriser leurs représentants. Donner des chiquenaudes à la philosophie de leurs ennuyeux précepteurs et oublier vite ce que ces derniers leur avaient fait apprendre dans le catéchisme de leur sagesse adusum delphinî éisài le plus grand plaisir des deux jeunes garçons que la princesse Lieven s'était chargée d'élever par ordre de leur grand'mère, Timpératrice Catherine. Grâce à Tinfluence conciliante de cette grand'maman^ (tel était le surnom donné à la princesse par la famille impériale), les deux plus jeunes âls du malheureux Paul avaient déjà obtenu dans leur enfance le droit de

l. La générale Charlotte de Lieven, née baronne Fosse , avait été recommandée à Timpératrice Catherine par le comte Brown, gouverneur général de Riga, favori à moitié irresponsable, mais trèsestimé de cette souveraine; elle avait été arrachée à la solitude de sa petite propriété de Courlande et s'était rendue à la cour de rimpératrice dans le courant de Tannée où naquit Tempereur Nicolas. Le fils de Pierre III , qui était détesté de sa mère , n'avait pas même le droit de disposer de ses propres enfants. La gouvernante des petits-fils de l'impératrice Catherine montra le tact le plus fin , car Paul la maintint dans ses fonctions après la mort de sa mère, bien que cette dernière la lui eût imposée. La générale reçut, en 1799, le titre de comtesse pour elle et pour ses descendants ; en 1826, le titre de princesse , et mourut , honorée de tous, en 1828. L'atné de ses fils, le prince Charles Lieven , fut ministre de l'instruction publique de 1828 à 1832; le deuxième, le prince Christophe, devint général et fut plus tard nommé ambassadeur & Londres, où il exerça une grande influence, surtout par sa femme, la princesse Dorothée, née de Benckendorff. Le troisième, Iwan, sorti des guerres d'indépendance, devint lieutenant général, mourut en 1848. Le prince Paul Lieven, qui remplit actuellement les fonctions de graiid- maître des cérémonies à la cour impériale, est le petit-fils de la princesse Charlotte; le prince André, qui est adjoint au ministre des domaines, est son arrière-petit-fils.

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