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passer leurs heures de loisir à courir derrière un tambour ou à marcher un sabre à la main. Il leur était arrivé souvent de se lever dès Taube et de se glisser sans ^uliers le long du lit de leur gouverneur pour aller s'ébattre sur le champ de manœuvres. Les années qui avaient été^ comme on dit, décisives au point, de vue de l'éducation des deux princes coïncidaient avec Tépoque où la moitié du monde était armée pour défendre ou combattre VImperator corse. Il n'était donc pas surprenant que ces deux jeunes fils de l'empereur Paul fussent abandonnés sans restriction à leurs penchants militaires et devinssent de véritables lieutenants de la gardC; ne connaissant nullement les arts de la paix et ne s'inquiétant pas davantage de la mission la plus élevée du soldat, mission que leur diœdka (précepteur militaire) pouvait d'autant moins leur faire connaître qu'il ne l'avait jamais connue lui-même. Nicolas choisit l'infanterie; Michel, qui avait quelque talent en mathématiques, fit de l'artillerie son arme spéciale. Les deux princes étaient déjà connus dans leur jeunesse pour le zèle fanatique avec lequel ils s'occupaient des manœuvres et des revues, bien qu'on leur eût cent fois donné à entendre que ces amusements ne pouvaient nullement être considérés comme une préparation au métier de lu guerre ^ Tous deux se marièrent de bonne heure; ils étaient loin de penser l'un et l'autre que ce n'était pas leur frère atné Constantin, mais le plus âgé d'entre eux deux, qui était destiné à succéder à Alexandre. Michel
1. Ce n'est pas à Nicolas, mais an g^and-duc Constantin, que l'on doit ce mot classique : « Je déteste la guerre; elle gâte les armées. »
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avait partagé vaillamment avec son frère tous les soucis et tous les dangers de la sanglante période de transition qui s*était écoulée entre le 19 novembre / i*' décembre (mort d'Alexandre) et le 14/26 décembre, avènement de Nicolas) de Tannée 1825; il avait attendu durant des jours entiers à Neunal, bureau de poste d'Estbonie, la nouvelle qui devait lui apprendre si Constantin, qui résidait alors à Varsovie, avait accepté ou refusé la couronne, afin de pouvoir transmettre lui-même la décision à Nicolas. C'était grâce à son intervention que rartillerie de la garde n*avait pas pris part à la révolution du 14 décembre, mais avait au contraire tourné ses canons contre les insurgés. Le jeune grand-duc s'était avancé deux fois à cheval du côté des troupes révoltées, qui étaient échelonnées sur la place du Sénat, pour leur conseiller de rentrer dans l'obéissance. En reconnaissance de ce service, on lui avait confié la présidence de la commission secrète qui sévit contre les insurgés vaincus.
Les événements qui accompagnèrent Tavénement de Nicolas au trône avaient en même temps consolidé et relâché les liens qui unissaient les deux frères ; les gardiens des intérêts conservateurs veillaient avec un soin tellement jaloux sur l'autocratie dé Nicolas que son frère bien-aimé était lui-même exclu de toute participation aux afiairesde l'État et condamné à jouer le rôle de premier serviteur de l'empire, en passant tout son temps à tourmenter des soldats et â assister à des fêtes monotones. Le plaisir que le jeune grand-duc prit à voir briller ses décorations et ses épaulettes (au jubilé
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de son entrée au service, Michel reçut les épaulettes avec brillants) et à s^entendre donner le titre de grandmattre de Tartillerie, fut bientAt passé. Le grand-duc avait Tesprit trop vif pour ne pas reconnaître que son existence était la plus vide et la plus inutile de toutes les existences; mais il était trop attaché aux formes traditionnelles et trop habitué à son état de dépendance pour rendre moins superficielle Texistence qui lui était faite pour se dédommager dans le domaine intellectuel. Son frôre le chargea, il est vrai, de la présidence de toutes les commissions et de tous les comités possibles ; il fût, de plus, nommé chaque année premier arbitre des combats simulés qu*on livrait à Krasnoïé-Zélo; mais aucune de ces fonctions n'était sérieuse, il ne s'agissait dans chacune que d'une apparence d'activité. Quant aux manœuvres, aux commandements et aux cours arbitrales, personne ne savait mieux que le grandduc que l'empereur ne renonçait jamais à juger luimême tous les détails de ces simulacres de combat et à décider à sa guise qui était le vainqueur. Peut-être Michel Pawlowitch se lassa- t-il aussi peu à peu, sans le savoir, de la façon dont gouvernait son frère, comme s*en lassèrent la plupart de ceux qui étaient le plus rapprochés de sa personne* Mécontent, blasé, torturant lui-même et les autres avec le r^^/emen^ ce guide de son existence, il était déjà devenu tel, dans ses jeunes années, qu'on aimait mieux s'éloigner de lui que de l'approcher, bien qu'il eût parfois d'heureuses inspirations, et qu*il fût, au fond, doué d'un bon cœur. Il avait l'esprit mordant et se livrait à de continuelles railleries
sur tout ce qui trouvait à sa portée; il était pédant en ce qui concernait le service et traitait en même temps avec la plus amère ironie tout ce qui se rattachait à Texistence que Ton mène à Saint-Pétersbourg. Les hommes et les femmes avaient également à soufirir du cynisme et du manque d*égards dufrèrederempereur, qui donnait libre cours au mécontentement que lui inspirait le vide de sa propre existence en exerçant sa raillerie contre tout ce qui Tentourait et en attaquant pnncipalement tout ce qui laissait deviner une manière de voir idéale, ou le goût des arts et des sciences ; les pékins, qu'il enviait à cause de la faculté qu'ils avaient de comprendre la vie d'une façon non superficielle, ne trouvaient pas plus grâce à ses yeux que les généraux de cour tout chamarrés d'or dont il méprisdt l'incapacité.
« Que vous semble de ces centaines d'étoiles qui ne sont pas à leur place, demanda-t-il un jour à l'astronome Struwe, qui se tenait modestement au milieu d'un groupe d'aides de camp généraux couverts de décorations? »
Être mariée à un homme de cet acabit eût été certainement une rude épreuve pour toute femme ayant une organisation d'élite. Combien cette épreuve devait être lourde pour la jeune princesse qui quitta au mois de février 1824 le séjour idyllique de Stuttgard pour aller s'ensevelir dans les brouillards glacés des marais finnois où Pierre-le-Grand avait établi sa résidence et celle de ses successeurs! Cette princesse de Souabe, douée d'un tempérament impressionnable et habituée
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de bonne heure , dans le modeste château de plaisance de son père, à chercher le pharme de la vie dans les agréments d*un entourage harmonique et dans la société d'hommes à Tesprit juvénile et à Tentretien fécond, était forcée de se transformer en une dame de cour, obligée de mesurer chacun de ses pas, chacun de ses mouvements, de peser chacune de ses paroles, et de représenter, tout en n'ayant au fond rien à représenter, vu que ni elle ni son mari n'avaient aucune influence sur les affaires publiques, ni même sur la façon dont on vivait^ à la cour. Parmi les soixante millions de Russes pour lesquels Nicolas I*' s'était chargé d'être homme, lé grand-duc Michel ne comptait pas plus que n'importe quel autre sujet. Jusque dans leurs relations privées et personnelles, les habitants du palais Michel étaient tenus de se conformer aux règles établies par l'autocrate, et d'éviter tout ce qui pouvait être qualifié de sans-gêne, d'abandon ou de familiarité à l'égard du commun des mortels. La jeune grande-duchesse était forcée de renoncer au culte de tout ce qui l'intéressait, pour ne pas être la victime des railleries de son mari et delà sévérité de son beau-frère, qui n'était rien moinsqu'aimable. Ce n'était guère qu'à la dérobée qu'il lui était donné de s'occuper de musique ou de lire des livres sérieux ; elle ne voyait des artistes quen carême^ et ne s'entretenait avec des savants que dans la mesure fixée par Sa Majesté. « Elle est distinguée, mais elle a F air de s'ennuyer » , a dit le perspicace Gustine, qui n'avait vu qu'une fois la jeune femme, que l'on chargeait de temps en temps « de faire les honneurs de la littéra^
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ture à la cour de l'empereur Nicolas » et à laquelle on ne pouvait, par conséquent, pas en vouloir de paraître « moins naturelle et plus contrainte que les autres femmes de la famille impériale, » La grande-duchesse était obligée de se partager entre des fêtes somptueuses S des audiences accordées à des personnages officiels et des promenades ayant habituellement pour but une revue au rsarytsine-Long (Ghamp-de-Mars), ou, en été, des manœuvres à Krasnoïé-Zélo. Le grand-duc était, du matin au soir, très-occupé à ne rien faire. La grandeduchesse pouvait à son choix s*ennuyer toute seule ou en compagnie de sa belle-sœur; former autour d*elle un cercle de personnes agréables et animer cette société à son gré eût été un véritable crime de lèse-majesté. Les trois filles qui naquirent de ce mariage, et dont deux moururent en bas-àge, ne purent elles-mêmes remplir la solitude dans laquelle vivaient les deux époux. S'ils
1. Custine, qui se trompe dans certains cas , mais qui a donné, en général, un aperçu très-exact de la vie rosse, fait les remarques suivantes, qui sont on ne peut pas plus justes : « Il faut être Russe et même empereur, pour résistera la fatigue de Saint- Pétersbourg; le soir, des fôtes telles qu'on n*en voit qu'en Russie; le matin, les félicitations de la cour, les cérémonies, les réceptions ou bien des parades sur mer et sur terre... Â Pétersbourg, on s'ennuie de tout^ même des plaisirs. Au surplus, le plaisir n'est pas le but de Texistence... Femmes, enfants, serviteurs, parents, favoris, en Russie, tout doit suivre le tourbillon impérial, en souriant jusqu'à la mort; plus une personne est placée près de ce soleil des esprits, plus elle est esclave. Ces remarques concordent presque mot pour mot avec celles de Frédéric de Gagem, qui dit, dans ses souvenirs d'un voyage en Russie, que l'on change à la cour de Russie Vordi*e du jour dix fois en une journée, afin que personne n'ait une minute pour se recueillir, réfléchir et disposer librement de sa personne.
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avaient eu des fils, leur père les aurait initiés aux mystères du grand et du petit règlement et aurait ainsi supporté pkis facilement Tuniformité de son existence.
Cette union, que le tact et llntelligence de la grandeduchesse avaient toujours rendue supportable durait depuis vingt-cinq ans, lorsque Michel Pawlowitch mourut peu après la compagne de Hongrie, à peine âgé de cinquante et un ans. L*emperéur fut profondément affecté par la mort de son frère; c*est dit-on, par suite du chagrin que lui causa cet événement que Tempereur revint de Varsovie avec des cheveux blancs, à l'automne de 1849, et perdit ce qui lui restait encore de sa bonne humeur. Des personnages faisant partie de Tentourage du souverain ont assuré que c'était depuis ce moment que Nicolas avait cessé de faire ces plaisanteries stéréotypées auxquelles il se livrait de temps en temps et pris Thabitude de se parler à lui-même en faisant ses promenades solitaires. La grande-duchesse, alors âgée de quarante-cinq ans, s'habitua très-facilement, mais d'une manière tout à fait digne, à sa nouvelle situation. La première émotion une fois passée, elle sembla vivre exclusivement pour sa fille Catherine et pour les enfants que cette princesse avait donnés à son mari, le duc Georges de Mecklembourg-Strélitz, prince jouissant d'une éducation solide, mais attaché aux idées étroites et exclusives de la Gazette de la Croix. Elle put désormais passer ses instants sous le même toit que sa fille, l'hiver, dans le grand palais do la place Michaïlow l'été, à Kameni-Ostrow, contente d'être moins res-
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treinte dans le choix de son entourage et de ses occupations que du vivant de son gênant époux. Une nouvelle vie ne commença pour la princesse, déjà devenue matrone mais encore belle, qu'après la mort de son beau-frère, Tempereur Nicolas, c'est-à-dire au commencement de cette nouvelle ère russe qui pouvait réellement être considérée par les contemporains de ce monarque comme une période de liberté absolue. Les fastidieux généraux et les ennuyeux conseillers intimes qui avaient rempli jusqu'alors son antichambre et dont les dames qui ont survécu au règne de Nicolas se souviennent encore avec effroi, furent remplacés par les orateurs et les écrivains des différents partis qui semblaient s'organiser depuis 1855 dans la capitale delà Russie, en d'autres termes, par des hommes qui avaient des idées, poursuivaient unbut, avaient foi en eux-mêmes et dans leur cause et donnaient du mouvement à la vie stagnante des bords de la Néwa, sans se préocuper de la nature de ce mouvement. Sous le doux sceptre de son respectueux neveu, la grande-duchesse, qui savedt, du reste, qu'elle était l'aînée de la famille, put faire de cette liberté un usage qui changea fort peu le cours des choses en Russie, mais qui lui donna à elle et à d'autres, un certain sentiment d'importance et exerça sur toute la haute société russe une influence féconde et vivifiante. On avait, du reste, toujours dit que les fêtes du palais Michel possédaient un charme particulier et se distinguaient d'une manière avantageuse de toutes celles qui étaient organisées à Saint-Pétersbourg. La grande-duchesse, femme aimable et bien