CHAPITRE XII
L£ PBIKCE DB BI8MABCK A SAINT-PJÊTERSBOURG
Les liens d'étroite amitié qui existent entre les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg ont été noués il y a environ soixante-dix ans par Frédéric-Guillaume III et l'empereur Alexandre P'. Ils sont de date plus ancienne que la guerre de 1813, que l'on considère généralement comme la jcause première de la fraternité d'armes prusso-russe, et, dès la première période de leur existence, ils ont subi deux rudes épreuves, — celle de 1807 et celle de 1812. — Ce pacte d amitié a été conclu en 1805 à l'occasion de la visite qu'Alexandre fit à la capitale prussienne. Il a ét^ négocié par la reine Louise, à laquelle l'empereur Alexandre, fin connaisseur en beauté et en grâces féminines, vouait une admiration sincère et à qui, dans une heure d'effusion sentimentale, — on raconte que la scène se passa sur le tombeau du Grand Frédéric, — il avait juré une amitié inaltérable. C'est surtout grâce à l'influence de la reine que Frédéric-Guillaume ne considéra pas comme une trahison le traité de Tiisitt, qui portait une cruelle atteinte aux intérêts prussiens, et qu'il ac-
cepta sans hésiter Tinvitation de se rendre à Saint-Pétersbourg que son ancien allié lui avait adressée pour adoucir Tamertume qu'il avait dû ressentir de l'annexion d'une partie du territoire prussien à la Russie. Oif a gardé longtemps en Russie le souvenir de ce voyage, qui fut l'occasion de démonstrations telles qu'il n'avait jamais été rien fait de semblable en l'honneur d'un autre hôte de la cour impériale. En dépit d'un froid hivernal épouvantable, deux détachements du régiment des chevaliers de la Garde durent, en uniforme de gala, escorter la voiture royale depuis la frontière jusqu'à Saint-Pétersbourg. A toutes les haltes que devait faire l'auguste couple, on avait pourvu à tout le luxe imaginable. On put même, sur son désir, servir de la bière blanche de Berlin à la reine, qui s'était échauffée en dansant au bal offert en son honneur par la municipalité de Riga. Mais ce n'était là que l'avant-gbût de choses plus grandes encore. A Saint-Pétersbourg et à Moscou, les fêtes les plus brillantes se succédèrent sans interruption, et l'on organisa des manœuvres qui surpassèrent en magnificence tout ce que le descendant belliqueux du Grand Frédéric avait cru possible. C'est alors que revinrent à la mode les collations de régiment dont Pierre III avait eu le premier l'initiative et qui, depuis ce moment, sont devenues, entre les familles souveraines de Russie et de Prusse, une. tradition de courtoisie. Mais ce qui produisit l'impression la plus profonde, ce fut le fait de voir, dans une circonstance ultérieure, l'empereur donner formellement en cadeau à son hôte un détachement de chanteurs militaires qui,
à Moscou, avaient tout particulièrement provoqué Tadmiration du roi. Ces hommes furent effectivement arrachés à leur patrie et Ton fixa leur résidence dans les environs de Potsdam, où le dernier d'entre eux, qui s'était complètement germanisé et qui portait le nom dlwan, est mort il y a une dizaine d*années^. Ce lien étroit, que resserra encore le mariage du grand-duc Nicolas avec la princesse Charlotte, a eu pour effet de donner aux diplomates prussiens résidant à Saint-Pétersbourg une situation à part dans le personnel des ambassades allemandes.*
Les représentants de la monarchie de Frédéric-le- Grand ne pouvaient rivaliser au point de vue de Téclat et de rimportance de leur situation, avec les ambassadeurs d'Angleterre, de France et d'Autriche : mais, en revanche, ils éclipsaient leurs collègues des petits États allemands. L'ambassadeur de Prusse était, en veitu d'une sorte de tradition, dédommagé de l'infériorité de sa situation inférieure par l'intimité de ses relations avec les membres de la famille impériale : à ce point de vue, il avait une situation plus favorisée que celle de n'importe quel autre ambassadeur étranger résidant à Saint-Pétersbourg. Il faut avoir vu de ses propres yeux la condition lamentable dans laquelle se trouvait autrefois la diplomatie des petits États allemands pour se faire une idée complète du dédain avec lequel la
1. La presse nationnale de Moscou a versée en son temps, une larme de deuil sur la tombe de ce dernier Iwan, — non sans accompagnement d'épigrammes à l'adresse du « despote » allemand qui avait accepté le don généreux du czar.
Russie a pendant longtemps considéré les Allemands et le teutonisme et pour apprécier à sa valeur exacte le service que la Prusse, en 1866, a rendu au nom aUemand en mettant un terme à cet état de choses. Dans la période de 1850 à 1860, j'ai été témoin d'une scène qui m'a toujours semblé, à ce point de vue, fort caractéristique. C'était pendant le défilé des voitures devant le Grand-Théâtre. Après la clôture de la représentation, un agent de police appela, selon l'usage, les noms des personnages dont les carrosses devaient avancer pour prendre leurs maîtres, puis s'éloigner en traversant la masse compacte qui se pressait autour des issues de l'édifice. Toutlemoiide s'écarta poliment sur le passage des équipages des ambassadeurs de Danemark et de Hollande , et sir Hamilton Seymour, lorsqu'il monta en voiture, fut l'objet d'une curiosité respectueuse. Mais des rires et des quolibets de haut goût se firent entendre de tout côtés lorsque l'agent de service appela l'équipage du « Poslamrih Gessenjomburski » (ambassadeur de Hesse-Hombourg) et que l'on vit un vieillard gauche et lourdaud se guinder péniblement dans son modeste cabriolet, n Voilà bien le vrai diplomate allemand! » — s'écria, en s'adressant à ses camarades, un jeune étudiant qui se trouvait derrière moi, et il va sans' dire que cette pointe d'esprit fut accueUlie par dés
1. Cet « ambassadeur » était un ex-agent financier bien connu à la Bourse de Saint-Pétersbourg, qoA, par ses complaisances à Tégard du dernier landgrave, avait acquis le titre de baron et le caractère diplomatique avec lequel il s'imposa longtemps à notre haute société.
rires homériques. Les ministres prussiens étaient, par rintimité de leurs relations avec la famille impériale, * assurés contre le danger d'être confondus avec des diplomates de cette trempe. Les plénipotentiaires militaires de Berlin comptaient et comptent encore actuellement dans la « suite» de Leurs Majestés; les ministres prussiens sont admis traditionnellement dans le cercle étroit que la cour rassemble autour d'elle.Ge n'est pas, il est vrai, à cause de la puissance et du prestige de leurs souverains, mais surtout à cause de leur parenté avec la famille du Gzar, que les diplomates prussiens ont été traités autrement que leurs collègues allemands de même rang. On les considérait en quelque sorte comme un élément annexe des hautes régions russes gouvernementales, et, les circonstances étant ce qu'elles étaient, cette considération avait toujours une certaine valeur. Il est vrai qu*à certaines époques, à celle, par exemple, ou l'empereur défunt s'indignait de la conduite tenue par Frédéric Guillaume IV en 1848, ou bien encore durant la période humiliante que la Prusse a traversée, alors que la réaction était toute puissante en Russie, les rapports existant entre les deux familles souveraines avaient leur côté pénible. La situation des hommes qui avaient naguère la mission de représenter le cabinet de Berlin a été surtout épineuse pendant le» années de la Révolution. Tout le monde, par exemple, savait, au cours du printemps de 1848, de quels termes extrêmement passionnés l'empereur s'était servi pour parler du déménagement que son beau-frère affolé par la peur avait opéré à travers les rues du Berlin révolu-
tionnaire. Nous n'avons plus besoin de Légeard^ je ferai venir mon beau-frère ! » — avait dit alors en pleine table Torgueilleux souverain de toutes les Russies au prince Wolkowski, ministre de ia maison de Tempereur. Il fallut se résigner à. subir ces brusqueries ainsi que les sorties véhémentes que Tempereur se permit plus tard, en 1850, en revenant de la célèbre entrevue de Varsovie, et qui brisèrent le fier et patriotique cœur du comte de Brandebourg. Les années qui ont suivi ce prélude à Thumiliation d'Olmûtz ont mis à une épreuve plus rude encore la patience des résidents prussiens de Saint-Péteisbonrg. Les allures brusques et hautaines de Tempereur, qui était alors parvenu au faite de sa puissance et de son influence et qui revendiquait trèssérieusement le rôle de.« Père de tous les Prussiens, » qui lui avait été attribué par M. de Gerlach, furent, depuis la campagne de Hongrie, imitées et variées avec un goût plus ou moins douteux par les courtisans et par les généraux de la cour. Nicolas honorait de sa faveur particulière le général Von Rauch, plénipotentiaire militaire prussien, et il le nommait son ami à Toccasion, mais c'était là une compensation insuffisante au fait de voir les représentants de la grande puissance de TAllemagne du Nord traités plutôt comme les serviteurs familiers de ia maison impériale que conmie les représentants d'un état de rang égal* Il est
1. L'écuyer Légeard, qui possédait la faveur de l'empereur avait, dans la période de 1840 à 1850, obtenu la concession du Cirque, qui devint plus tard le Tbéàlre-Allemaad. « Les chevaux s'en vont, les Allemands y entreront ! » — dit-on alors dans la « bonne société. »
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vrai que les deux ambassadeurs prussiens de la période de 1850 à 1860, c'est-à-dire le général Théodore de Rochoff (1845-54) et le baron de Werther, son successeur, n'étaient pas hommes à détendre devant le czar hautain et ses serviteurs la dignité de Tétat qu'ils représentaient et de leur situation. Le vieux Rochoff avait, à la longue, fini par s'accommoder si complètement de l'infériorité de son rôle qu'il ne croyait pas un autre rôle possible. Quant à de Werther, qui peufrétre avait un peu plus de tenue, il était absolument nul au point de vue de l'intelligence. Les humiliations même que les péripéties de la guerre d'Orient infligèrent à l'orgueil du czar ne modifièrent pas essentiellement la situation de la légation prussienne à Saint-Pétersbourg. Aux yeux de l'Europe occidentale, Frédéric-Guillaume IV passait alors pour le partisan absolu et docile de son beau-frère : mais l'amitié personnelle du roi à l'égard de la Russie était loin de suffire aux prétentions que l'on nourrissait à Saint-Pétersbourg. On considéra comme une révolte l'attitude du fils de Frédéric-Guillaume III, qui, tout en ménageant les susceptibilités de son ami et allié, se permettait pourtant, de temps à autre, de suivre sa propre voie et de donner à entendre à l'empereur, du moins dans les correspondances particulières, qu'il n'approuvait pas absolument sa politique orientale. En donnant audience de congé à l'ambassadeur français Gastelbajac, Nicolas, parlant du roi de Prusse, l'appela son « frère poëte. » Aux yeux de notre cour exigeante, le parti pris déclaré des libéraux de Berlin en faveur des puissances occidentales et l'at-
titude plus que réservée que le prince de Prusse d'alors prit dans la question orientale passèrent pour des actes de félonie, que le roi et M. de Manteuffel n'auraient pas dû tolérer. En conséquence, le rappel de Bunsen de son poste de Londres fut interprété, non pas comme un sacrifice fait à Tamitié russe, mais comme un tribut obligatoire. Il fallut les coups écrasants qui précédèrent la mort de Tempereur Nicolas pour contraindre le plus exigeant dominateur de son temps à adopter à regard de la Prusse un diapason plus doux et à tenir compte de la situation difficile où ses S3rmpathies russes avaient jeté la cour de Berlin. A ce point de vue, la mort de Tempereur fut un événement déoisif. L'empe* reur Alexandre était trop sous Tinfluence des cruelles épreuves que son père s'était attirées, pour être capable de continuer le système de brusquerie que Nicolas avait adopté à l'égard de Tunique allié fidèle de la Russie. Le caractère familier de ses relations avec les plénipotentiaires prussiens n'avait rien de blessant, et il demeura invariablement le même après l'épreuve qui* résulta pour lui des conséquences du fameux vol de dépèches *.
Trois ans après la conclusion du traité qui rendit la
1. Au cours de Tannée 1855, des papiers très-importants et contenant des secrets d'État avaient, été, à maintes reprises, volés sur leur bureau et par leurs propres domestiques, au général Gerlach, chef du parti de la Gazette de la Croix, et au conseiller de cabinet Niebûhr, qui, lun et Tautre étaient les conseillers les plus intimes du roi Frédéric-Guillaume IV. Parmi ces papiers se trouvaient des rapports concernant des aveux confidentiels de Tempereur Âlexan* dre, concernant la situation critique de Sébastopol et, en particulier, de Malakoff. Ces rapports avaient été achetés par M. Rothan,
paix à l'Europe, en avril 1859, M. de Bismarck-Schœnhausen, alors âgé de quarante-six ans, fut nommé ambassadeur de Prusse à Saint-Pétersbourg à la place de M. de Werther. Les circonstances de la nature la plus diverse contribuaient à rendre heureuse et facile Ten* trée de Tancien représentant à la Diète fédérale dans la société de Saint-Pétersbourg. On savait que le nouvel Itmbassadeur était un zélé partisan de Tempereur dé« funt, et qu*à ce titre il avait été l'adversaire des tendances anti-russes du libéralisme berlinois. On savait encore que pendant son séjour à Francfort, il avait été Tantagoniste constant de son collègue autrichien, et que» malgré les sympathies autrichiennes de la plupart
secrétaire de l'ambassade française à Berlin, et envoyés à Paris. C'est alors seulement et grâce à ces renseignements, que Napoléon apprit combien était désespérée la situation de Malakoff et qu'il y avait lieu d'en espérer la prise. Il paraît que c'est sur la foi de ces documents, parmi lesquels figurait notamment une lettre du comte Munster, ambassadeur de Hanovre, qu'a été ordonnée l'attaque franco-anglaise du 8 septembre. Sur ce vol de dépêches la lumière ne se fit qu'au cours de l'hiver de 1855 à 1856, et ce, à Toocasiondela mort subite d'un agent de police nommé Techen. Il paraît que cet agent et un employé du ministère de finances nonmié Serifert avaient ordonné les vols en question afin de pouvoir rendre compte au baron Manteuffel, alors ministre des affaires étrangères, des menées occultes du parti de la Gazette de la CroiXy qui lui était hostile. Mais les voleurs avaient encore opéré pour leur propre con^te, et, chaque fois, ils offraient leur butin aux personnes, qu'ils supposaient s'y intéresser davantage. L'ambassadeur de Russie avait été lui-même un des acquéreurs et il avait acheté des documents relatifs à l'Angleterre et à la France. A la suite de cette affaire, M. Rothan, qui n'avait agi, d'ailleurs, que sur l'ordre de M. de Moustier, dut abandonner son poste de Rerlin. Cependant, en 1869 et en 1870, jusqu'au moment où la guerre éclata, M. Rothan était revenu en Allemagne avec un mandat diplomatique : il était ministre résident de France près les villes hanséatiques de Brème, Lubeck et Haoabourg.
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de ses amis , il avait quitté la capitale fédérale avec le renom d*étre Fennemi juréde la maison de Hapsbourg. C'était la meilleure recommandation que M. de Bismarck pût apporter avec lui, attendu que la haine à l'égard de ringrat protégé de 1849 était alors le mot d'ordre de notre société , comme de notre diplomatie et de son nouveau leader le prince Gortscbakoff. Pas n'était besoin du souvenir des bonnes relations qui avaient existé entre le plénipotentiaire russe et le plénipotentiedre prussien à la Diète fédérale ; le nouvel arrivé ne pouvait être mieux recommandé que par ses antécédents. Mais quelques mois à peine après son entrée en fonctions, l'ambassadeur prussien avait déjà dépassé considérablement ce qu'on avait attendu de lui. Non-seulement Gortscbakoff et Westmannse montrèrent fort édifiés des sentiments que H de Bismarck apportait à Berlin et qu'il manifestait en toute occasion. Dans toute la société on était unanime à déclarer que ce diplomate se distinguait à un éminent degré de ses prédécesseurs, roides, hautains, boutonnés et prétentieux, et qu'il était véritablement un « homme du monde. » Les manières alertes, franches, révélant un homme sûr de lui même, du nouvel arrivé répondaient en tous points au type que notre aristocratie conçoit généralement de l'homme de bonne compagnie. Au lieu de la réserve compassée qui avait été jusqu'alors le propre des hommes d'État allemands, M. de Bismarck montrait une liberté et une franchise d'allure qui rendaient plus faciles avec lui les relations officielles comme les relations privées, en ce sens qu'elles supprimaient le cérémonial inutile. L'esprit
vif et prompt de ce diplomate, qui se trouvait à Taise sur tous les terrains, imposait aux hommes d'affaires; sa bonne humeur qui ne se démentait jamais, la verve étincelante de son esprit, sa distinction réservée et son excellent français, imposaient aux lions et aux lionnes des salons. Enfin, il se trouvait donc un Allemand avec lequel les rapports étaient aussi faciles et aussi commodes qu'avec les autres gens ; qui se laissait aller sans effort, parce qu'il était sûr de ne pas commettre un faux pas; qui n'arrêtait pas, mais qui dominait le ton du grand monde; qui possédait assez la conscience de lui-même pour n'importuner ni lui-même ni les autres par des prétentions superflues. L'aristocratie russe, dont on connaît les exigences et qui d'ailleurs était habituée à considérer avec une sorte de dédain tout ce qui portait un nom allemand et à vivre dans le sentiment de sa supériorité, n'hésita pas à reconnaître qu'elle avait affaire à un de ses pairs, à un homme de sa trempe.
M. de Bismarck sut maintenir dans toute leur intégrité les relations intimes avec la famille impériale dont ses prédécesseurs avaient été honorés, mais il va sans dire que le caractère de ces relations ne nuisait en rien à l'exercice de son mandat et qu'il se concUiait parfaitement avec son rôle d'ambassadeur. Il était tout à la fois l'ami familier de l'empereur et le représentant d'un Etat puissant et indépendant dont la dignité ne devait, en aucun cas, être sacrifiée à personne. La haute prestance de l'ambassadeur de Prusse qui, presque chaque jour, se montrait à cheval, devint bientôt connue de toute la ville et sympathique à tous. Aucun diplomate
étranger n'était reçu avec autant d'empressement par Tempereur que M. de Bismarck; aucun autre n'était aussi souvent invité aux chasses du jeudi de Sa Majestés Ajoutons que M. de Bismarck n'était pas seulement un chasseur pour la forme : c'était un vrai chasseur et un ami delanature. L'hôtel de l'ambassade de Prusse, qui était naguère le théâtre de fêtes prétentieuses, assez rares d'ailleurs, où l'on s'ennuyait avec décorum, devint l'un des salons les plus courus et les plus agréables. Tout le monde savait que l'ambassadeur de Prusse n'était pas en situation de rivaliser de luxe et d'éclat extérieur avec ses collègues français, anglais et autrichiens ; mais tout le monde s'accordait à dire que M. et madame de Bismarck s'entendaient avec un art merveilleux à compenser cette inégalité. Au lieu de dissimuler anxieusement la modicité des ressources qui étaient mises à la disposition de la légation prussienne, madame de Bismarck disait sans détour qu'elle n'avait ni les moyens ni le goût de payer quarante roubles un plat d'asperges, de dépenser en frais de toilette le traitement de son mari et de remplacer toutes les semaines par de nouveaux diamants ses fameux pendants d'oreille qu'elle avait acquis en troquant une tabatière de Darmstadt. Cette attitude imposait beaucoup plus que les allures ambitieuses du baron Talleyrand, qui résidait à Saint- Pétersbourg quelques années après et qui était devenu millionnaire, grâce à son beau-père, le marchand d'eaude-vie Bernadaki; elle imposait plus que le faste tapageur de la femme de M. de Talleyrand. Les petits dîners et les soirées que l'on donnait chez M. de Bismarck
furent bientôt plus recherchés que les fêtes ennuyeuses par lesquelles d'autres diplomates se ruinaient, et les critiques les plus difficiles se voyaient contraints de reconnaître que pas un hôtel d'ambassade ne savait traiter les hôtes avec autant de parfaite bonne grâce que les amphitryons de Thôtel Steinbock. On avait été habitué à voir les diplomates allemands renier les usages et la langue de leur pays pour adopter le genre français, ou bien encore faire assez maladroitement étalage de leur nationalité germaine; mais M. de Bismarck savait, de la façon la plus naturelle et la plus distinguée, unir en soi le Prussien et TAllemand qui est fier de sa patrie, et rhomme de distinction qui n'ignore aucune des formes de relations sociales en usage dans le monde de la cour et dans celui de la diplomatie. U savait avec tant de tact accomplir sa mission de représentant d'une grande puissance allemande protestante que non-seulement les sujets prussiens, domiciliés à Saint-Pétersbourg, qui avaient été confiés à sa protection, mais aussi tous les Allemands de la résidence aimaient à se réclamer de lui. Sans jamais tomber en conflit avec les autorités brutales et tracassières de nos gouvernements intérieurs, M. de Bismarck savait si bien s'arranger que ses réclamations étaient aussi respectées et écoutées que celles de l'ambassadeur anglais et d'autres grands diplomates jaloux de protéger les droits de leurs nationaux. Quoi d'étonnant s'il fut bientôt connu de tous les
Allemands disséminés sur le territoire de l'empire?
Peut-être les premiers prophètes de la mission de M. de Bismarck ont-ils été.ies barons de l'Esthonie et de la
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Gourlande qui appartenaient au cercle intime du futur chancelier de Tempire, buvaient et politiquaient avec lui et le recevaient souvent dans leurs propriétés pendant la saison de la chasse. Toutes ces innovations qui contrastaient avec ce qui avait été autrefois le genre circonspect et boutonné des ministres prussiens , s'accomplirent si simplement et si naturellement, que nul ne songea, soit à s'en étonner, soit à y faire la moindre objection. Les Russes de race étaient flattés de voir un baron aussi foncièrement allemand que Tétait et que voulait Têtre M. de Bismarck, prêter au mouvement libéral qui se manifestait alors dans la littérature russe et dans la presse une attention plus grande qu'aucun de ses devanciers et ne pas reculer devant la peine d'apprendre la langue difficile du peuple russe. Il l'apprit même d'une façon assez approfondie pour pouvoir, à tout le moins, se faire comprendre en cas de besoin par les personnes qui ignoraient le français, et même à Toccasion, adresser à l'empereur une phrase en langue russe. Mais l'ambassadeur prussien de la période de 4859 à 4862 n'était pas seulement aimé et recherché dans toutes les couches de la société avec lesquelles il entrait en contact ; aux yeux de nos hommes d'État et des personnes qui le connaissaient plus intimement, il passait pour un cerveau d'une haute portée, merveilleusement organisé, mais un peu excentrique.
On n'était guère habitué à entendre un diplomate, — ' un diplomate berlinois surtout — articuler des opinions autres que celles qui prévalaient à la cour de son souverain, critiquer les actes de son gouvernement et ma-
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nifester la velléité de faire de la politique personnelle. Voilà pourtant ce que faisait cet homme extraordinaire, qui semblait se distinguer, sur tous les points, de ses prédécesseurs, et il le faisait avec une franchise qui excitait Tétonnement de tous les initiés, bien qu'elle demeurât toujours dans les limites que sa situation impose au ministre d'une cour étrangère. Sans s'inquiéter de ce fait que le prince-régent d'alors manifestait à regard de la France et de la politique italienne une antipathie bien prononcée nàèlée de méfiance, et qu'il désapprouvait publiquement et expressément l'attitude révolutionnaire de Gavour, M. de Bismarck n'hésita point à déclarer que, dans sa conviction , l'affranchissement de l'Italie de l'influence autrichienne était une nécessité européenne, laquelle n'était que le premier acte de l'émancipation de l'Allemagne et delà Prusse, encore soumises au patronage de l'Autriche. Même après la mobilisation d'août 1859 , il continua d'entretenir de bons rapports avec ses collègues français, autant du moins que les circonstances le lui permettaient, et il s'efforça de ménager, dans l'avenir, la possibilité d'une alliance franco-russo-prussienne. Lorsqu'après trois ans de séjour à Saint-Pétersbourg, il quitta cette capitale, tout le monde était unanime sur ce point que l'ambassadeur de Prusse était un homme appelé à jouer dans l'histoire de sa patrie un rôle très-considérable et à réaliser, du moins en grande partie, le programme qu'en toute occasion il avait formulé avec une franchise sans exemple. On ne connaissait, il est vrai, qu'un point de ce programme : la théorie de la nécessité d'ar-
racher la Prusse et rAllemagne à l'hégémonie autrichienne. Mais ce point suffisait précisément à assurer à rhomme qui, six mois à peine après son départ de Saint-Pétersbourg, venait d'être placé à la tète du ministère prussien, les sympathies de Tempereur, du chancelier de Tempire et de nombreux autres personnages de haut rang. Le grand et important r61e que Talliance avec la Russie a joué dans l'histoire prussienne des quinze dernières années a été, de la façon la plus heureuse, préparé par l'œuvre que M. de Bismarck a accomplie pendant ses trois ans de séjour à Saint- Pétersbourg.
Sans le savoir peut-être lui-même, il avait, par son action et par son attitude personnelles, familiarisé les * Russes avec cette idée qu'une Prusse même puissante et émancipée des influences antérieures de Saint-Pétersbourg, pouvait être l'amie et l'alliée de sa voisine de l'Est.
Déjà, au cours des difficiles premiers mois du ministère Bismarck, — de septembre 1862 à février i863, — l'ancien ambassadeur de Prusse eut l'occasion d'éprouver la solidité de la position qu'il s'était conquise dans les cercles gouvernementaux de la capitale de la Russie. Fiers de leur jeune liberté et infectés jusqu'à la moelle de l'esprit de fanfaronnade pseudo-libérale qui était alors à la mode, nos journaux démocratiques, dans l'afluire du conflit prussien, se plurent à prendre résolument fait et cause pour le parti progressiste et pour l'opposition parlementaire et à publier sur « l'homme de sang et de fer » des appréciations aussi
rudes et aussi hautaines que celles de leurs illustres conft*ères berlinois. Les lions de notre presse libérale prenaient plaisir à ignorer Tintimité des relations du premier ministre prussien avec la cour impériale et avec le chancelier de Tempire de Russie. Us croyaient ne pouvoir attester avec plus d'éclat leur virile et courageuse franchise et Tintrépidîté de leurs convictions qu'en faisant chorus avec « toute l'Europe civilisée » et en s'associant à ses jugements sur le gentilhommesque leader de la politique prussienne. M. de Bismarck a eu de tous temps la faiblesse de s'exagérer l'importance de la presse périodique, et de considérer comme de sérieux obstacles les appréciations de cette presse qui ne cadraient point avec sa politique. Les journaux de Berlin constataient à l'occasion que dans la Russie (( régénérée » du czar « qui avait affranchi les serfs, » on jugeait aussi défavorablement qu'on le faisait à Berlin même le « funeste » chef du a parti de la réaction. » Ce fait seul suffit à déterminer M. de Bismarck à faire adresser par son ambassadeur des réclamations amicales, non-seulement au chancelier de l'empire, mais aussi au ministre de l'intérieur, chef suprême de l'administration de la presse. Ces réclamations, qui se référaient à la puissance, alors Ulimitée encore, de la censure préventive, tendaient à obtenir qu'il fût mis un frein à l'audace de la presse démagogique. La mesure requise fut adressée à un certain nombre de hauts personnages, sur le concours desquels on croyait^pouvoir compter à Berlin. Mais cette affaire n'était pas aussi simple que l'ancien ambassadeur de Prusse se l'était
imaginé. Depuis les incenclies de mai, qui avaient suivi presque immédiatement le départ de M. de Bismarck pour Paris, mais surtout depuis les ukases de septembre, qui avaient aimoncé la transformation de la justice et l'institution d'un self-^ovemement provincial, la presse de Moscou et de Saint-Pétersbourg se trouvait dans un état de fièvre que Ton aimait beaucoup mieux voir se tourner contre la « réaction » prussienne que du côté de la situation intérieure. D'ailleurs, la censure avait, depuis tant d'années, rendu la bride qu'elle ne pouvait, du jour au lendemain, la serrer comme par le passé, surtout dans une question où il ne s'agissait pas même d'un intérêt russe, mais uniquement de la situation intérieure d'un état étranger. Mais M. de Bismarck était si bien noté chez ses anciens amis que ceux-ci, sans prendre garde aux difficultés de la chose, firent tout ce qui dépendait d'eux pour déférer à ses vœux. Une circulaire du ministre avisa les censeurs d*avoir à veiller à ce que les journaux, en parlant du conflit par* lementaire berlinois, tinssent un langage répondant par sa modification aux relations amicales de la Russie avec la Prusse. En outre, des inûuences privées s'appliquèrent à agir sur le bon vouloir des journalistes qui représentaient plus directement les tendances et les opinions de la « société. » Ces démarches eurent un résultat médiocre, mais elles ne demeurèrent pourtant pas sans effet. Il va sans dire qu'elles indisposèrent plusieurs de nos écrivains « nationaux » à l'égard de notre <c bon ami et voisin. »
Mais de toutes ces bagatelles il ne fut plus question
lorsque, au cours du printeini$s de 1863, éclata Tinsurrection polonaise, qui fournit au nouveau président du Conseil des ministres de Prusse, par la conclusion de la fameuse Convention dite de frontière, Toccasion, nonseulement de traduire en acte la loyauté de ses sentiments à regard de la Russie, mais aussi d^aller au-devant des désirs les plus hardis de notre gouvernement. A dater de ce' moment, M. de Bismarck n^était plus le ministre prussien réactionnaire; il n'était plus rhomme qui s*était insurgé contre Tesprit sacré du libéralisme : il n'était plus que le fidèle voisin et ami, qui, à rheure du danger, s'était montré Thomme de parole en même temps que le sagace représentant de ses propres intérêts et des intérêts russes.
Les nationaux moscovites du parti slavophile, qui devinrent dans la suite les plus actifs et les plus enthousiastes champions de l'idée de la russification du a terri' toire » de la Yistule, furent les seuls qui ne firent pas immédiatement chorus avec tout le monde. Oui, à cette époque où Iwan Aksakolf exprimait sans détour son regret de ne pouvoir dire son dernier mot dans la question polonaise, il se trouva dans le parti national des politiques qui, cherchant la petite bête, crurent découvrir dans la conclusion de la Convention de frontière un piège que le rusé ministre prussien avait dû tendre à la cause russe et à la cause slave. D'après une version qui avait pris naissance à Moscou, M. de Bismarck aurait dit à un de ses confidents : « Si le plan de Wielopolski, tendant à reconcilier ensemble la Russie et la Pologne, est couronné de succès, nos voi-
sins Slaves deviendront trop puissants et nous courrons risque de nous voir contraints à leur céder finalement toute la rive droite de la Vistule. C'est pourquoi nous devons faire cause commune en Russie avec le parti hostile à la Pologne et amener Ja Russie à se brouiller pour toujours avec la Pologne »
Si savante que parût cette hypothèse, elle était condamnée à demeurer sans effet. Lorsque la Gazette de Moscou eut poussé son formidable cri de guerre contre la Pologne, lorsqu'elle eut proclamé que Tattitude loyale de la Prusse était un acte de sagesse véritablement politique, les Machiavels slavophUes se turent et Ton ne parla plus de la question polonaise, celle au point de vue des rapports de la Russie avec la Prusse.
Il arriva bien encore de temps à autre au Golos ou à la Gazette russe de Saint-Pétersbourg, d'émettre sur la politique intérieure de M. de Bismarck des jugements peu favorables : Il était, d'ailleurs, inévitable que la politique Heswigo-holsteinoise de la Prusse fût jugée, par la plupart de nos journaux, au point de vue de l'intérêt danois. Mais, en somme, le jugement favorable qui avait été porté sur le promoteur de la Convention de 1868, jugement sur lequel tout le monde avait été d'accord au moment du danger, demeura maintenu dans toute son intégrité, alors que le danger fut disparu. On était chez nous assez bien dressé, politiquement parlant, pour se dire que des services aussi sérieux que ceux que M. de Bismarck avait rendus à la cause russe ne devaient pas demeurer sans récompense, et qu'au
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bout du compte, la question danoise n'avait pour la Russie qu*une importance secondaire.
Cependant un revirement complet se produisit après les événements de 1866. Le Golos, qui déjà, en i 865 , avait pris énergiquement fait et cause pour le Danemark, déclara le premier que la bataille de Sadowa inaugurait dans rhistoire européenne une nouvelle phase, que c'était un événement fort grave et que Tunion de TAllemagne,qu^il n'était plus possible d'curèter, créait un danger à la Russie. Tous les grands journaux des deux capitales, à Texception de la Gazette russe de Saint- Pétersbourg , le prononcèrent dans le même sens, et les attaques les plus violentes contre le ministre prussien que Ton prisait si haut naguère, trouvèrent les lecteurs les plus- empressés . "
L'antipathie bien connue de la reine Olga de Wurtemberg à regard de tout ce qui portait le nom prussien^ et le parti-pris momentané du grand-duc C!onstantin en faveur de son beau-frère, le roi détrôné George de Hanovre, contribuèrent encore à accroître
1. Quelques semaines avant que la guerre austro-allemande éolatàt, Tempereuret Timpératrice célébrèrent leurs noces d'argent, qui furent Toccasion de fêtes pompeuses. A ces fêtes assistaient les deux sœurs de Tempereur qui demeurent à Tétranger ; savoir : la grande-duchesse Marie, qui réside à Quarto, près de Florence, et la reine Olga, venues toutes deux pour la circonstance à Saint- Pétersbourg. Comme alors déjà la guerre semblait être devenue inévitable, la reine mit en œuvre toute son influence pour gagner l'empereur et le chancelier de Tempire à la cause de TAutriche et des Etats moyens. Elle échoua à Tendroit décisif, mais 1 intrigante princesse sut néanmoins convertir à son sentiment un très-grand nombre de dignitaires influents et attiser la mé&ance que Tambition prussienne inspirait déjà.
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l'animosité dont M. de Bismarck était Tobjet et à surexciter l'opinion publique contre Tétat voisin qui avait pris un essor si subit. L'armée russe, notamment, ne dissimula pas la jalousie que lui inspiraient les victoires prussiennes. Autant on avait applaudi à la leçon que les armes françaises avaient, en 1859, infligée aux odieuses tuniques blanches, autant la marche victo-* rieuse qui, en six semaines, conduisit Tarmée prus« sienne jusqu'aux portes de Vienne, fut pour tous les coeurs nationaux un objet de scandale et de dépit. Les rapports favorables, dont les officiers de la suite du plénipotentiaire militaire russe qui étaient au quartier général prussien accompagnaient la chronique officielle de la guerre de Bohème, ne firent que contribuer a accroître le dépit que les jeunes officiers avaient conçu des succès sans exemple de la Prusse. Le principal point d'attaque des ennemis et des envieux que la politique de M. de Bismarck rencontrait à Saint-Pétersbourg et à Moscou, fut la coïncidence de l'agrandissement de la Prusse avec le mécontentement des Allemands des provinces baltiques, mécontentement qui allait progressant depuis 1866. Bien que les sentiments qui dominaient alors dans cette région ne fussent que la cons^ quence de la politique que les Milioutine et les Selénny avaient inaugurée, et bien que tout homme compétent dût se dire que jamais, soit à Berlin, soit à Ri^a, soit à Mittauj on n'avait songé un seul instant à la possibilité d'un déplacement de la frontière russo-prussienne, certains meneurs du journalisme poussèrent la malveillance jusqu'à imaginer les légendes les plus absurdes et
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à signaler des plans occultes, qui étaient, disait-on, forgés à Berlin, plans qui menaçaient la sûreté de Tempire. Alors on se souvint tout à coup que le comte Keyserling, administrateur du district de Dorpat et ancien landrath (sous-préfet) d'Esthonie, était un ami de jeunesse du chancelier de la Confédération de TAllemagne du Nord ; que Ton avait souvent vu chez M. de Bismarck le baron UenkûU et plusieurs autres barons livoniens; qu'enfin le bruit avait couru en 1865 que Tancien ambassadeur de Prusse à Saint-Pétersbourg avait, à l'occasion d'un bal donnera la cour de Berlin, conseillé au grand-duc Constantin de mettre un terme aux conflits confessionnels dans les provinces baltiques, en abrogeant les dispositions relatives aux mariages mixtes. Des circonstances, dont la frivolité était justement méconnue depuis plusieurs années, furent tout à coup grossies et transformées en autant de symptômes d'une catastrophe imminente. Bref, si le plan tendant à semer la méfiance entre Saint-Pétersbourg et Berlin demeura sans succès, ce résultat ne fut dû qu'à l'impuissance de tçUes insinuations sur l'esprit de Tempereur en même temps qu'à la patience et à la circonspection sans exemples que M. de Bismarck opposa aux attaques de notre presse. Plusieui*s journaux tels que le Golos, par exemple, — qui, depuis, s'est radicalement guéri de sa haine anti-prussienne, — cherchèrent véritablement, en 1868 et en 1869, à provoquer les attaques de la presse de Berlin contre la Russie, en affectant de parler avec dédain de l'état voisin, que l'on redoutait pourtant au fond^ et en avertissant le
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ministre qui diiîgeait la politique prussienne d'avoir à ne pas rompre les liens de vassalité qui, depuis le règne de l'empereur Nicolas, unissaient la Prusse à la Russie. Des tentations assez malheureuses furent faites, à plusieurs reprises, par les diplomates prussiens résidant à Saint-Pétersbourg, en vue d'amener à des idées plus conciliaptesM.Katkoff et les autres publicistes hostiles. M. de Schweinitz, notamment, qui était alors plénipotentiaire militaire, offrit à la Gazette de Moscou y contre la promesse d'une attitude plus aimable, des correspondances berlinoises puisées aux meilleures sources.Mais ces démarches ne faisaient que jeter l'huile sur le feu, en ce sens qu'immédiatement on s'empressait de les dénoncer publiquement dans les termes les plus perfides. En résumé, les difficultés dans lesquelles on cherchait à attirer le cabinet prussien étaient d'une nature si grave que, pour faire face au danger, il fallait un homme connaissant exactement comme M. de Bismarck le terrain de Saint-Pétersbourg.
On sait qu'au moment où éclata la dernière guerre, la plupart de nos grands journaux prirent parti pour la France ; on sait que, même après la catastrophe de Sedan, les porte-paroles du parti national demeurèrent fidèles à la direction qu'ils avaient adoptée; on sait que certaines personnes firent tous leurs efforts pour appuyer la démarche de M. Thiers ; on sait qu'en dépit de l'appui que la Prusse et la presse allemande prêtèrent à l'acte du prince Gortchakoff dénonçant le traité de Paris, on s'appliqua, pendant plusieurs semaines» à persuader à la grande masse du public que l'Autriche
et rAngleterre étaient par-dessous main, soutenues par l'Allemagne dans leur énergique protestation contre Tacte que la Russie venait d'accomplir. Tout cela est connu non moins que la chaleureuse sympathie que, dès les premières opérations de guerre, Tempereur Alexandre voua à son oncle, et les vœux qu'il forma pour le succès de ses armes. Depuis le jour où Alexandre II eut prononcé son fameux « djada maiadèz » (mon oncle le vaillant gaillard) Tunique point de vue auquel on le plaça dans nos hautes régions militaires, pour juger les transformations énormes qui déplaçaient l'équilibre européen fut l'ancienne fraternité d'armes prusso-russe. U était de bon ton, dans ce monde assez restreint, il est vrai, de parler de ces événements comme si l'armée prussienne de 1870 n'était en réalité que l'avant-garde russe rêvée par Frédéric-Guillaume IV et à laquelle il fit allusion, en 1853, dans une phrase devenue célèbre. On ne trouvait jamais assez rapides ni assez détaillés les renseignements parvenus du théâtre de la guerre, renseignements que le quartiergénéral prussien et le prince de Reuss savaient d'ailleurs fournir beaucoup plus régulièrement que le comte Galenitecheff-Kutusoff et le colonel de Doppelmair, qui venait d'être nommé aide-de-camp.
Le moindre détail ayant trait à un ordre de bataille était discuté avec un zèle passionné et l'on pointait au fur et à mesure les portions des corps de troupes et des régiments prussiens aussi exactement ijue s'il s'agissait do les employer plus tard au service des intérêts de la sainte Russie. L'empereur, d'ordinaire indifférent et
peu communicatif, se réjouissait comme un lieutenant de fraîche promotion chaque fois qu'un de « ses » régiments avait cueilli de nouveaux lauriers, chaque fois qu'un ofQcier de sa connaissance avait obtenu quelque distinction. Dans les soirées de Sa Majesté, il n'était littéralement question que des phases nouvelles qui apparaissaient dans cette histoire, la plus remarquable de toutes les histoires de guerre, et il n'était pas rare d'entendre l'empereur saluer de son fameux mot « chudnioc djelo, » (une chose remarquable) des nouvelles qu'il n'aurait pas honorées d'une seule syllabe si elles avaient eu trait à des intérêts russes. C'était un spectacle étrange que celui de ce souverain applaudissant avec un enthousiasme juvénile au succès des armes prussiennes, et cela au milieu d'une population qui accueillait avec une tristese mal dissimulée toutes les nouvelles défavorables à la France et qui se donnait tout le mal possible pour manifester, soit en paroles, soit par la voie de la presse, ses sentiments qui di£Péraient si profondément de ceux de Tempereur. Un monarque absolu, comme l'était Alexandre II, né souverain et ne se laisscmt jamais un seul instant détourner de sa voie, pouvait seul se soucier aussi peu de l'opinion bonne ou mauvaise des porte-paroles de son peuple, — le peuple proprement dit n'était d'ailleurs qu'un observateur passif, — et, d'un froncement de sourcils, imposer silence aux sympathies que beaucoup de ses serviteurs et son fils lui-même nourrissaient à l'endroit du drapeau tricolore français. 11 est vrai que la grandeduchesse Hélène, qui était la dame la plus âgée de la
famille impériale, et les personnages les plus influents de la cour et des ministères, savoir le comte A. W. Adlerberg, les deux comtes Schouwaloff (le grandmaître de la cour et le comte Peter, chef de la troisième section), le prince [Gortchakoff, Walouïefl*, le baron W. K. Liéven, grand veneur, M. de Reutern, le comte Hayden, etc., partageaient les sentiments de leur empereur, sans égaler toutefois Tenthousiasme de Sa Majesté pour la cause de nos alliés. »
En présence d'un parti-pris si accentué en faveur du vainqueur de Sedan, il était tout naturel, tant au point de vue de Tempereur qu'à celui de la cour, que la visite de l'empereur Guillaume, depuis longtemps promise et finalement fixée au mois d'avril de l'année dernière, dût être considérée et traitée comme un acte politique de la plus haute importance. Déjà en décembre 4872, lorsque le prince Frédéric-Charles et le comte de Moltke étaient venus à Saint-Pétersbourg pour assister à la fête de saint George, le czar avait témoigné aux représentants de l'armée prussienne des égards qui imposaient à la cour et à tout ce qui occupait une place dans la « Société » une attitude absolument aimable^. A l'approche du jour qui devait amener à Saint-Péters-
1. La visite qae le prince FrédérioCharles, pendant son séjour à Moscou, fit au lycée de S. A. I. le feu grand-duc héritier Nicolaï Alexandrowitch, établissement particulièrement cher aux deux dioscures du journalisme, Katkofifet Leontieff, a exercé sur les dis. positions de la Gazette de Moscou à Tégard de la Prusse une in fluence décisive. On sait que Katkofif dit au prince (pi'il avait toujours été un admirateur de la civilisation allemande et qu'il n*avait jamais été en principe l'adversaire de la Prusse, mais qu'il avait conçu des doutes sur la question de savoir si la Prusse devenue
bourg le « djada-maladez » et ses compagnons de gloire, rhôte auguste du Palais-d'Hiver avait secoué son apathie mélancolique et semblait tout transformé. Depuis nombre d'années, Adlerberg et les autres généraux de la suite de Tempereur ne Tavaient jamais vu aussi surexcité, aussi préoccupé des moindres détaUs du cérémonial de réception, aussi exclusivement dominé par une seule pensée, que durant les jours qui devaient décider si les médecins de Berlin autoriseraient ou n'autoriseraient pas Tempereur-roi à faire la visite si impatiemment attendue. Deux fois par jour, l'empereur consultait le baromètre pour savoir si la température empêcherait ou favoriserait ce voyage. Selon que le baromètre montait ou descendait, le front d'Alexandre II s'assombrissait ou se rassérénait, l'empereur était silencieux et morne ou bien disposé et d'humeur communicative. Jusqu'au dernier moment, on vit le souverain préoccupé de la question de savoir si la visite dont il se faisait une fête depuis si longtemps serait empêchée par la rigueur de la température ou si la brillante réception qu'il avait préparée pécherait par quelque détail.
L'empereur, qui, d'ordinaire, ne sort de son indifférence à l'égard des fêtes, que lorsqu'il est dérogé au cérémonial traditionnel, avait réglé personnellement avec le général TrepolT, chef suprême de la police de
rAlIemagne demeurerait Tamie de la Russie. JLorsque le célèbre publiciste eut été réeUement convaincu par la visite du prince de I*inanité de ses appréhensions, soit que sa vanité ait été séduite, la Gazette de Moscou a, depuis décembre 1872, modifié notablement son jugement sur la Prusse.
sa résidence, tous les détails de la réception à faire à ses hôtes. Un ordre exprès de lui avait prescrit d'orner de drapeaux prussiens et allemands, associés aux drapeaux russes, les balcons et les fenêtres de toutes les maisons situées sur le trajet de la gare de Varsovie au Palais-d'Hiver. En vertu d'un autre ordre impérial, la police avait mis à la disposition des propriétaires des maisons plusieurs centaines de bustes de l'empereur d'Allemagne ^ Toutes les serres de la résidence, tous les jardins impériaux avaient été mis en réquisition pour fournir aux fenêtres et aux devantures la verdure que notre ingrate région du Nord ne commence à produire que dans les premiers jours de la saison d'été. Rien ne devait être négligé, aucune dépense ne devait être épargnée, pour donner à l'entrée de l'empereur d'Allemagne dans la capitale de son neveu et ami un éclat sans précédent. L'empereur Alexandre comptait littéralement les heures qui le séparaient de l'arrivée de ses hôtes et, pendant plusieurs jours, il tint son entourage en haleine par des questions et des ordres qui contrastaient étrangement avec sa nonchalence habituelle, qui était un peu la conséquence de son état de santé. On sait que ce prince, qui ne fait jamais de longs séjours à Saint-Pétersbourg, a toujours eu le goût du mouvement et des voyages. On ne s'étonna donc pas que, dès la veille du jour où ses hôtes berlinois
1. Ces bustes étaient tous un peu trop petits et manquèrent Teffet désiré. Ils avaient été coulés d'après un modèle uniforme^ lequel répondait aux dimensions d'une chambre ordinaire, mais n'était pas en rapport avec celles de la rue.
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devaient arriver, il se rendît à Gatschina, pour leur souhaiter là une première bienvenue.
Ce n'est point ici le lieu de décrire les fêtes données à Toccasion de la venue de l'empereur Guillaume à Saint-Pétersbourg , .non plus que les innombrables marques d'égards que le czar Alexandre II prodigua à ses hôtes. Les journaux russes et les journaux aUemands ont publié à ce sujet des relations assez étendues. Il fut donné à l'empereur de voir son programme réalisé jusque dans ses moindres parties. La docilité forcée de son entourage s'était pliée à sa volonté formellement exprimée. Quant à la grande masse du public, elle s'était prêtée à la circonstance avec l'empressement aimable qui est le propre du caractère russe. Ajoutons que la température avait, par une grâce exceptionnelle, favorisé la fête. Ce qu'on n'a pas su généralement, mais ce que l'on comprendra sans peine après ce que nous venons de dire, c'est que, depuis la première jusqu'à la dernière heure, l'empereur se préoccupa lui-même de tout ce qui intéressait le bien-être de ses hôtes et qu'il
se fit tenir constamment au courant de la question de savoir si les dispositions qu'il avait ordonnées étaient ponctuellement exécutées, si les troupes qu'il s'agissait de passer en revue étaient dûment exercées et dressées, etc. Ce n'était point le désir d'imposer par son armée au vainqueur de la France, mais celui de flatter les goûts militaires de son oncle et de lui être agréable en organisant de grandes et brillantes parades,, qui détermina l'amphitryon impérial à étaler sous les yeux de ses hôtes tout ce qui pouvait exciter leur curiosité.
392 L\ SOGlâTâ RU8BB.
A part la mort subite du conseiller aulique Borék, pas une note discordante ne vint troubler Tharmonie de ces jours de fête, pas une démonstration anti-prussienne ne fut signalée sur aucun point; le prince héritier rivalisa d*amabilité, d'empressement et de bonne humeur avec son père. La presse hostile elle-même des deux capitales, à Texception du Russki Mir, se montra convenable et courtoise au delà de toute attente. Voir Tempereur déridé et en belle humeur plusieurs jours de suite, c*était pour la cour un spectacle trop rare pour que, d*un commun accord, tout le monde ne s*efforçàt pas de seconder les intentions du souverain et de le maintenir dans ces bonnes dispositions. Après Tempereur Guillaume, le prince de Bismarck fut naturelle* mentTobjet d'égards particuliers. Déjà l'empereur avait comblé le prince d'amabilités: cette fois, il lui témoigna sa bienveillance toute spéciale en traitant son jeune fils avec distinction. Touché de la bienveillance réelle dont il était l'objet, le chancelier de l'empire allemand déploya toute l'amabilité dont il était capable et aborda toutes les personnes qui se rencontraient sur son chemin avec cette cordialité familière et cette franchise humoristique qui, douze ans auparavant, avaient déjà fait de lui le favori de notre « Société. » D'après ce qu'on rapporte, il ne fut pas question de politique pendant toute la durée de ce séjour. Même dans ses relations avec GortchakofT, le prince de Bismarck parla moins en ministre d'un état étranger qu'en vieil habitué de la Société de Saint-Pétersbourg, en homme qui avait été constamment honoré de la grâce et de la fafveur spéciale du
czar. Grâce à une mémoire qui frappait d'étonnement tout le monde, Tancien ambassadeur prussien sut rappeler mille incidents grands et petits des années vécues en commun. Non-seulement tous les membres du personnel de l'ambassade, mais aussi tous les grands et petits personnages avec lesquels il avait été en rapport de 1859 à 1862, furent reconnus, salués et rappelés aux souvenirs du temps passé par cet homme qui, dansTintervalle, avait transformé le monde. Le chancelier de Tempire trouva un public particulièrement empressé dans le monde des dames qui ne tarissaient pas d'éloges sur Tamabilité du prince, que Ton ne trouvait « nullement changé » à part ses cheveux et sa barbe grisonnants et les rides profondes de son visage et qui paraissait « aussi gai et aussi ouvert » qu'il Tétait douze ans auparavant.
Partout où il se montrait avec sa haute stature et sous son blanc uniforme de cuirassier, sur lequel apparaissait le ruban bleu de Tordre de Saint-André, il était assuré d'un accueil amical. Grâce â l'heureuse inconséquence du caractère russe, nul ne se souvint des attaques hostiles dont il avait été l'objet alors que la « belle France» succombait; nul ne se souvint des paroles de consolation que quelques jours auparavant, il avait adressées au général Lefl6^ en faisant allusion aux in-
1. La nomination du général Leflô au poste d^ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg a été motivée par ce fait qu*en 1848 ce général s'était acquitté avec beaucoup d*habileté de la mission difficile de représenter la République française près la cour de . Tempereur Nicolas. Si exaspéré que fiit Tempereur contre la Révolution et ses promoteurs, il fut cbarmé des allures aimables et en
destructibles sympathies gallophiles de la Russie. La volonté souveraine avait fait de la visite prussienne une une fête , la bonne humeur souveraine avait, sur cette fête, répandu un éclat inaccoutumé : il allait de soi que cette fête devait s'écouler aussi calme et aussi heureuse N que possible.
Faire de la politique alors que Sa Majesté n'en voulait pas, s'occuper de fantaisies nationales alors que le mot d'ordre était de se livrer exclusivement au plaisir, c'eût été faire acte de « mauvais goût, » et de tout temps il a été de règle chez nous d'éviter une telle faute. D'ailleurs, on avait toujours la ressource de se consoler en songeant qu'à tout prendre, le Russe était hospitalier à l'égard de tout le monde, et que <( ça ne tirait pas à conséquence. )> Dans un pays où partout apparaissaient des physionomies aimables, le rôle des hôtes était rendu si facile que les jours s'écoulèrent sans que le moindre incident, le moindre conflit de sentiments et de tendances antagonistes eût troublé l'allégresse générale. On entendit souvent demander, pendant ces jours de fête, si le prince de Bismarck n'avait rien dit de particulier, s'il n'avait pas prononcé quelque parole remarquable et importante. Le seul fait que l'occasion ne s'en présenta point, que le célèbre homme d'État ne se montra que sous les traits de l'homme du monde et que ses conversations furent aussi anodines que celles de son
même temps militaires du général, qui, à la surprise générale, fut très-souvent admis dans le cercle intime de la famille impériale. Le général Leflê sut même plaire aux dames et gagner leurs bonnes grâces par le talent avec lequel il dessinait des plans militaires, des fortifications, des pièces d*artillerie, etc.
entourage, atteste combien le chancelier de Tempire et la «société» elle-même tout entière demeurèrent fidèles au mot d'ordre facile que Ton s'était donné. Cette parole : « Je me considérerais comme un traître si jamais « j'entreprenais contre la Russie et son empereur une (c œuvre hostile, » est la seule allusion à la politique que M. de Bismarck ait livrée en 'pâture aux chroniqueurs de Saint-Pétersbourg.
Au point de vue des rapports entre la Russie et l'Allemagne, le voyage de Saint-Pétersbourg n'a eu , pour ainsi dire, qu'une valeur symptômatique. Grâce à la déférence manifeste d'Alexandre II à l'égard de son oncle impérial et à la prédilection que ce souverain avait toujours eue pour les allures franches et énergiques de M. de Bismark, les deux cours étaient, déjà avant ce voyage, sur le pied le plus ^mical l'une à l'égard de l'autre. Ce' voyage a donc resserré et fortifié les liens déjà existants, mais il n'a pas créé une situation nouvelle. Déjà avant le printemps de 1873 , tous les initiés savaient que, pendant toute la durée du règne actuel, il n'y a pas lieu de prévoir un changement dans la politique extérieure de la Russie ; ils savaient que l'empereur Alexandre ne donnera jamais au prince Gortchakoff qu'un successeur favorablement disposé à l'égard de la Prusse. C'est pourquoi personne n'a songé à faire une tentative d'opposition, qui eût été incommode et dangereuse. Les amis de la cause prussienne ont été, par cette visite, fortifiés dans leurs bonnes intentions; — la grande masse des indifilérents a pris occasion pour s'affubler d'un masque ami ; — les adversaires se taisent.
Tant qu*Âlexan4re II vivra» le prince de Bismarck n'a pas besoin de s*inquiéterde savoir ce que notre société pense à son endroit, il n'a pas besoin de prodiguer les efforts en vue de s'assurer dans cette société des conquêtes morale. Eu égard au rôle considérable que Talliance avec la Russie joue dans la politique de cet homme d'État, c'a été pour lui et pour son pays un succès important que d'avoir eu, durant son séjour de plusieurs années à Saint-Pétersbourg, l'occasion de gagner l'empereur et, grâce à ses qualités personnelles, de faire dans la « société » une propagande qui a eu, au point de vue de la politique, une utilité réelle pour ne pas dire décisive.