‹ La société russeChapitre 34 sur 50 · LES TROIS T0UR6UÉMIEFF · texte numérisé non relu

LES TROIS T0UR6UÉMIEFF

ardent et éprouvé, nous ne rencontrons jamais chez lui la moindre trace de préjugé en ce qui concerne le genre de vie spécial qui avait exercé son influence sur ses amis d'Allemagne ou de France ; il sent de la façon la plus vive que ce qui intéresse avant tout les hommes éclairés et amis de Thumanité, est commun à tous les peuples, et ce sentiment est tellement prédominant chez lui, qu'il ne lui permet presque pas de remarquer les dissemblances provenant de la différence des nationalités.

Alexandre Tourguénieff a passé les dernières années de sa vie à Moscou, où il s^est consacré exclusivement à ses travaux scientifiques. 11 est mort dans cette ville au mois de décembre 1845, âgé de moins de soixante ans. 11 a été uni jusqu'à la fln de ses jours par les liens d'une tendre amitié à son frère Nicolas, qui était, comme nous l'avons déjà dit, exilé de sa patrie.

NICOLAS TOUROUÉNIBFF, l'BXILÉ DE 1825

Bien que son frère Alexandre, né en 1785, n'eût que cinq ans de plus que lui, Nicolas Tourguénieff appartenait à une autre époque que le créateur de la nouvelle historiographie russe. 11 avait reçu sa principale éducation au commencement du règne d'Alexandre et de l'ère des réformes, et non pas sous le ténébreux régime

que rinfortuné fils de Catherine 11 avait imposé à la n. 2

18 LA SOClâTâ RUSSE.

Russie pour son propre malheur et pour celui du pays. Tandis que son frère aîné avait été élevé dans les traditions du dix-huitième siècle et dirigeait tous ses efforts vers un but philantropique et général, en étudiant, il est vrai, la vie des États, mais en n'en faisant pas le principal objet de ses recherches, Nicolas Tourguénieff s'était attaché dès le principe à devenir un homme d'État pratique et poursuivait depuis sa première jeunesse un but tout à fait déterminé, qu'il apercevait clairement et ne perdait jamais de vue. Alexandre T#urguénieff avait, malgré toutes les capacités dont il fit preuve comme fonctionnaire, quelque chose du dillettante politique, il ressemblait à cet égard à la plupart de ses contemporains russes et étrangers. À la fois savant et administrateur, ami des belles-lettres et ardent investigateur sur le terrain théologique et philosophique, il ne put pas limiter ses travaux d'une façon assez stricte pour atteindre à l'idéal politique auquel il aspirait ; la multiplicité des choses qui l'intéressaient et l'amabilité innée de son caractère lui créèrent des relations et des attaches si nombreuses qu'il se trouva plus d'une fois en contradiction avec lui-même et courut le danger d'appuyer simultanément des tendances opposées les unes aux auti'cs. Nous savons heureusement qu'il ne faisait que partager Thabileté d'une époque pleine de contradictions et d'une grande partie de ses représentants les plus éminents,en étant à la fois l'ami du libre-penseur Pouchkine et celui du ministre Galytzin, prince aux idées piétistes, et en se liant d'une amitié intime, dans la même période de sa vie, avec

Page 1