LES TROIS TOURGUÉNIEFF
Schonkowski, poëte on ne peut plus dévoué au souverain, et avec les partisans des idées constitutionnelles. Si nous ne l'étions pas, nous serions facilement portés à accuser Tourguénîeff d'avoir montré un grand manque de solidité dans ses opinions. Nous renonçons à porter un pareil jugement en songeant que les contradictions de ce genre ont été communes, à quelques exceptions près, à tous les hommes libéraux du temps de la restauration qui avaient un pied dans le dix-huitième siècle et Tautre dans le dix-neuvième ; mais cette considération nous donnera la mesure de Timportance extraordinaire qu'a eue pour son pays et pour son temps le fils cadet d'Iwan Tourguénieff, Nicolas, homme d'un autre caractère.
• Nicolas Tourguénieff était encore un tout jeune homme, lorsqu'il se rendit avec ses frères aînés à Goettingue, où il étudia pendant plusieurs années les sciences politiques avec un zèle extraordinaire. Il étudia surtout la partie la plus difficile et la plus sèche de ce qu'on enseignait alors dans ce domaine, c'est-à-dire les finances, dont il voulait faire le point de départ de sa future carrière d'homme d'État; mais le but auquel aspirait le jeune étudiant (il n'avait que dix-sept ans) était le plus élevé qu'un patriote russe pût désirer d'atteindre, c'était l'abolition du servage, qu'il considérait comme la cause principale de la décadence politique et surtout de la décadence économique de sa patrie. Les conditions dans lesquelles vivait le jeune Tourguénieff* étaient peut-être encore plus favorables aux progrès intellectuels du futur administrateur que
les leçons des maîtres dont il suivait les cours et dont il se souvenait encore avec reconnaissance dans sa vieillesse. « Schlœxer, aussi distingué par son érudition que par son courage, le profond historien Heeren et ringénieux criminaliste Gœde, écrivait Tourguénieff en 1872, ont laissé dans mon âme des souvenirs que les événements les plus pénibles et les plus désagréables de ma vie n'ont pu effacer. » Pendant la plus grande partie du temps que Nicolas Tourguénieff passa à Gœttingue, cette ville fut comprise dans le royaume de Westphalic, qui avait été créé le 18 août 1807 et dans lequel les ministres français de Jérôme, ce roi de carnaval, faisaient Tessai de toutes les institutions administratives libérales que la grande Révolution avait procurées à la France. Bien qu'il éprouvât déjà à cette époque une salutaire méfiance à Tégard du despotisme de Napoléon et ne crût guère à sa vitalité, Nicolas Tourguénieff, qui pouvait, en sa qualité de Russe, être impartial envers les Allemands et les Français, était en état de reconnaître sans aucune prévention les qualités incontestables du système administratif des Français et les excellents fruits des institutions créées par le ministre Siméon, homme d'un véritable mérite. « Je compris bientôt, écrivait-il trente ans plus tard, que la situation de la Westphalie était on ne peut plus intolérable et que les habitants de ce pays avaient raison de mieux aimer voir leur pays tout simplement annexé que de laisser la France l'exploiter comme un état distinct de l'empire napoléonien. Il n'en est pas moins vrai que ladministration française a aboli une foule
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d'abus surannés et monstrueux, et a créé un grand nombre d'institutions très-utiles. J étais étranger au pays, mais je sympathisais avec ses habitants par ma manière de penser et de sentir, et je devais pour cette raison estimer l'homme qu'ils honoraient tous, le ministre Siméon. Du reste les Westphaliens brûlaient avant tout de secouer le joug de Tétranger. » L'étudiant russe savait, grâce à la perspicacité de son esprit, employer aussi utilement ses vacances que ses mois d'étude. Il visita successivement les différentes parties de l'Allemagne, de la Suisse, de la France, pour être partout témoin d'événements importants et susceptibles d'avoir les plus grandes conséquences. Au mois de septembre 1808, le désir de voir en personne le grand général et homme d'État qui avait transformé le monde, avait amené à Erfurt, Nicolas Tourguénieff, âgé à peine de dix-huit ans. Cette ville était alors le théâtre du fameux congrès de princes, pendant lequel un lieutenant de la garde impériale fit au roi de Wurtemberg cette réponse historique : « lin y a qu'un roi/ » Tourguénieff déclara dans une lettre qu'il écrivit â cette époque que la grandeur de Napoléon l'avait beaucoup moins impressionné que l'infériorité d'Alexandre I*'. « Il me semblait voir ma patrie abaissée dans la personne de son souverain. On n'avait pas besoin de savoir ce qui se passait alors dans les cabinets européens, on voyait d'un seul coup d'œil, lequel des deux empereurs était le mattre à Erfurt... et en Europe. »
Après avoir consciencieusement étudié à Gœttingue
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pendant plusieurs années, Nicolas Tourguénieff voyagea pendant plusieurs années aussi, dans tous les grands pays de TEurope civilisée. Il alla d*abord à Paris, où il passa Tété et Tautomne de Tannée 4809 et vit Napoléon, qui était alors à Tapogée de sa gloire et de sa puissance, célébrer le quarantième anniversaire de sa nais* sance, ayant à côté de lui Marie-Louise et autour de lui ses maréchaux tout chamarrés d'or. Le jeune Russe ne put résister au charme que la France d'alors devait nécessairement exercer sur les étrangers; il avoua depuis qu'il avait été enthousiasmé par la politesse, Tamabilité et la franchise des personnes de son entou* rage, et que, malgré les sentiments certainement antifrançais qu'il nourrissait en arrivant en France, il avait mêlé, le 15 août, dans le parc de Versailles, sa voix aux cris retentissants de : Vive l'Empereur/ par les* quels le peuple saluait son glorieux împerator.
Avant que ce jeune homme avide de savoir eût complètement apaisé son goût pour les voyages et exécuté le projet qu'il avait conçu d'étudier les autres pays civilisés de l'Europe aussi sérieusement que l'Allemagne et la France, il fut rappelé dans son pays par les événements qui eurent pour conséquence la guerre de 4812. Tout le continent européen était forcé de join- 'ses armées à celle de Napoléon, qui se ruait sur la Russie, et les sujets de l'empereur Alexandre ne pouvaient par conséquent y mettre les pieds. CSependant Nicolas Tourguénieff n'avait dit adieu à l'Allemagne que pour peu de temps ; il fut attaché, en qualité de fonctionnaire au ministère des affaires étrangères, à
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Tarinée victorieuse qui poursuivait les Français pendant la retraite de Moscou et retourna en Allemagne dès le mois de janvier 4813. Il n'avait que S3 ans; mais il s*était tellement distingué par sa connaissance appro^ fondie des affaires de rAllemagne, par son instruction solide, par la façon dont il possédait les langues étrangères et par Tindépendaiice de ses opinions, qu'on lui confia tout de suite des fonctions importantes. U fût nommé conseiller et membre de la commission oen« traie chargée d'administrer les pays allemands soumis aux alliés et privés de leurs souverains. Dans cette commission, présidée par Stein, la Prusse était réprésentée par les conseillers intimes Friese et Eichhorn, TAutriche, par le conseiller aulique de Spiegel. L'apprentissage politico-administratif que Tourguénieif fit ainsi sous la direction de Stein a exercée une influence décisive sur la marche de ses idées.
Avec l'enthousiasme d'un jeune esprit passionné pour les intérêts les plus élevés de l'humanité et avec ce jugement impartial et exempt de tout préjugé national
qui était particulier aux fils du cosmopolite dix-huitième siècle, le jeune Russe adopta sans restriction les vues du plus grand Allemand de son temps. Il était si ardemment et si complètement dévoué au régénérateur de la Prusse que les pages commémoratives dédiées trente ans plus tard par Tourguénieif à celui qu'il appelait son premier chef semblent encore dictées par un enthousiasme juvénile et font la plus agréable impression au lecteur allemand.
Deux longs chapitres du célèbre ouvrage concernant
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la Russie et les Russes ' sont consacrés exclusivement à Stein, et Tourguénieff se sentait encore tout joyeux à Tàge de quatre-vingt deux ans en se rappelant que « le grand homme lui avait conservé jusqu'à la fin de sa vie son estime et son amitié. » Pendant près de trois ans, Tassesseur de collège Tourguénieff fut le continuel compagnon de route, et par moments rh6te journalier de Stein. Il fit avec lui le chemin de Francfort à Ghàtillon, puis de Ghàtillon à Paris ; il travailla avec lui à faire accorder les intérêts souvent contraires des alliés, et ne cessa d'avoir comme lui pour but le renversement de Tempereur corse. Tourguénieff était un chaleureux partisan de Stein, non-seulement en ce qui concernait les grandes questions de la politique européenne', mais aussi en ce qui se rattachait aux affaires de TAUemagne. Contrairement à la majorité de ses compatriotes, il comprenait parfaitement les efforts faits par ses amis allemands pour rétablir Tunité de Tempire germanique ; des passages entiers de ses ouvrages sont consacrés à défendre les projets de Stein, « cet homme auquel la grandeur et la pureté de son caractère avaient suffi pour accomplir des actes d'une portée incalculable. » Tourguénieff vivait sur le pied de la plus grande intimité non-seulement avec Stein, mais aussi avec les amis de ce personage, surtout avec Arndt, pour lequel il semble avoir eu une prédilection toute particulière : le traitement que subit cet homme distingué à l'époque où l'on sévit contre les démagogues remplissait encore