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La Russie et les Russes y Bruxelles

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bien des années plus tard Tàme de Tourguénieff du plus vif mécontentement. Ces hommes tout à fait différents par leur éducation et par le but qu'ils poursuivaient restèrent unis jusque dans leur, vieillesse par Tamitié et par le souvenir des grandes choses qu'ils avaient vues ensemble. Lorsque Tourguénieff publia en 1847 son livre' sur la Russie, il en envoya un exemplaire avec dédicace à son vieux compagnon de guerre, et le vieil auteur des Métamorphoses et voyages avec le baron de l'Empire de Stein parle aussi de la façon la plus cordiale « du petit Moscovite intelligent, honnête et boiteux, qui était de si bonne humeur et qui plaisait tant à Stein. » En 1816, lorsque la mission de Tourguénieff en Allemagne fut terminée et que Thomme d'État russe fut forcé à son grand regret de se préparer à retourner dans son pays, Stein, « aux yeux duquel le devoir passait du reste avant tout, » engagea très-sérieusement son jeune ami à rester en Allemagne. Tourguénieff a bien souvent regretté dans la suite d'avoir préféré les fonctions administratives aux fonctions diplomatiques et de n'avoir pas suivi le conseil de Stein qui lui disait en le quittant : « /testez avec rums; vous y serez mieux que dans votre patrie. »

Au mois de décembre 1816, il rentrait à Saint-Pétersbourg, après une absence de près de quatre ans. La société russe, en tant qu'il s*agit des classes éclairées, avait subi un très-grand changement pendant les années qui avaient suivi l'invasion napoléonienne, et Tourguénieff la trouva toute différente de ce qu'elle était auparavant. « Le choc, ou plutôt l'élan que les grands

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événements de l'époque avaient donné aux esprits , dit TourguénieCF dans ses mémoires, se manifestait sur les terrains les plus différents. Le retour de Tarmée russe, qui avait séjourné à l'étranger, avait été le commencement de ce qu'on appelait en Russie Téclosion des idées libérales. Non-seulement les ofGciers et les soldats de la grande armée, mais aussi la phipart des Russes entrés dans la milice, avaient vu l'étranger; tous ces hommes étaient rentrés dans leurs foyers, aussitôt après avoir franchi la frontière, et y avaient raconté pendant des années ce qu'ils avaient vu et entendu dii*e en Europe; mais les événements parlaient encore plus éloquemment que les hommes et propageaient bien plus vite qu'eux les idées libérales. Cette nouvelle tendance des esprits se manifestait, était surtout visible aux en<iroits où il y avait le plus de troupes, et prin* cipalement à Saint-Pétersbourg, centre de la vie gou« vernementale et lieu de garnison des troupes d'élite. » La crise qui se produisit de 1816 à 1826 dans les États d'Alexandre P', aboutit à l'insurrection mUitaire du 14 décembre 1825, a été décrite trop souvent' et trop complètement pour qu'il soit nécessaire de citer ici d'autres passages du livre de Tourguénieff. Encouragés par la conduite qu'Alexandre avait suivie vis-à-vis du royaume de Pologne, rendu à lui-môme et doté de prérogatives constitutionnelles^, les membres les plus

1; Les Mémoires d'un Décembrisie russe^ dont la seconde édition a paru en 1874 chez S. Hirzel, à Leipzif;, contiennent un des récits les plus éloquents des événements de cette époque.

2. Dans le discours prononcé en français à Varsovie, le 27 mars 1818, à l'occasion de Touverture de la session des États de

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jeunes et les plus éclairés de la société russe, et principalement de Taristocratie et de la garde, espéraient fermement^lepuis 4815, que Tère du despotisme et de Tabsolutisme tombait aussi à sa fin en Russie et allait faire place à une ère libérale et constitutionnelle. Les foyers de propagande des nouvelles idées philanthropiques étaient les loges maçonniques, ù*équentées avec assiduité par les hauts fonctionnaires civils et militaires, et dans Tannée les écoles à laLancastre, que les jeunes officiers favorisaient le plus qu*iis pouvaient. Le militarisme brutal et Tamour effréné du plaisir particuliers àTancien régime, avaient fait place à un penchant pour les aspirations idéales, qui était jusqu'alors inconnu en Russie et qui avait complètement transformé la physionomie de la société. Bien que Nicolas Tourguénieff ne crût guère à la fermeté des résolutions libérales de l'empereur, base des illusions que ses compatriotes nourrissaient au sujet de l'avenir, il était sérieusement résolu à contribuer selon ses moyens à la réalisation des réformes qu'il considérait comme les plus nécessaires. Quelques semaines après son arrivée en Russie, il publia un ouvrage qu'il avait commencé à l'époque où il était étudiant à Gœttingue*et qu'il avait retouché depuis avec soin ; c'était un travail sur la théorie des impôts, qui fit la plus vive sensation par la hardiesse et Ténergie de Tangage de l'auteur et qui

Pologne, l'empereur, faisant allusion à la nouvelle constitution, s'était exprimé dans les termes suivants : « Vous m'avez offert le moyen de montrer à ma patrie ce que je prépare pour elle depuis longtemps et ce qu'elle obliendray lorsque les éléments d'une œuvre aussi importante auront atteint le développement nécessaire, ït

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attira immédiatement Tattention du public sur Tourguénieff. L ouvrage était basé sur ce principe, que Fabolition du servage était la condition sine qua non de toute réforme économique digne de ce nom. Ce plaidoyer en faveur de la transformation des bases de la vie politique et sociale de la Russie fut accueilli avec enthousiasme non-seulement par la jeunesse, mais aussi par les membres intelligents de la haute bureaucratie. Abstraction faite de la coterie réactionnaire, qui s'était rangée autour du comte Araktchéïeff, premier homme de confiance de l'empereur, tous ceux qui se piquaient d'être éclairés et influents rivalisaient d'attentions envers le jeune homme d'État, dont l'esprit sensé et profond contrastait de la façon la plus salutaire avec les tendances confuses des libéraux de son temps. Un certain nombre de membres avancés du conseil de l'Empire, en particulier le comte Roumanzofi*, ancien chancelier de l'empire, l'amiral Mordwinoir,le comte Potocki, et le conseiller intime Toutolmine , surent faire en sorte que le fonctionnaire du ministère de l'intérieur, alors âgé de vingt-huit ans seulement, fût attaché à la chancellerie de leur collège, nommé adjoint d'un des secrétaires d'Etat de ce collège, puis secrétaire d'État, et chargé des travaux les plus importants. Tourguénieff devint bientôt l'âme du comité du conseil de l'empire pour les affaires financières, dirigé par l'amiral MordwinofT et plus tard par le comte Golowine. Il y combattit la politique insensée du ministre des finances Gourieff et ne cessa de demander une réforme radicale du système d'impôts. Ses idées

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trouvèrent tant de partisans, que Gouriefif pensa bientôt que le plus sage était d'attirer à lui un homme de cette force. Il envoya auprès de Tourguénieff le comte Nesselrode, son gendre, qui réussit à engager l'adjoint du secrétaire d'État à passer au ministère des finances 6t à accepter la direction de la section du crédit. Gouriefl* se confondit d'abord en amabilités envers le nouveau chef de division; la première entrevue de ces deux hommes commença par une embrassade ; Gourieff ne laissa jamais échapper une seule des occasions où il pouvait exprimer des idées libérales et manœuvra si habilement que Tourguénieff ne pouvait jamais entrer dans le cabinet de son chef sans trouver sur le bureau de ce dernier la Minerve de Benjamin G<mstant. Néanmoins, ces deux hommes, dont Tun ne pensa'it qu'à sa carrière , tandis que l'autre ne songeait qu'à réaliser ses projets patriotiques, ne pouvaient rester ensemble bien longtemps. Tourguénieff reconnutpromptement que l'affreux désordre qui régnait dans l'administration des finances rendait impossible toute mesure efficace et que son ministre craignait trop les hommes pour que l'on pût songer à entrer dans une voie salutaire. On ne pouvait mettre de l'ordre et de la méthode ni dans les emprunts conclus à l'étranger ni dans l'administration des impôts; tous les efforts que l'on faisait pour répartir les contributions d'une manière plus juste étaient infructueux; lorsqu'il s'agissait de grands personnages influents, on ne pouvait percevoir ni les avances faites par la couronne ni les impôts directs qui étaient échus; car les nobles débi-

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leurs se retranchaient derrière la personne de l'Empereur, et Gourieff n'était pas homme à les mettre à la raison. Le consciencieux et rigide chef de division devint bientôt si gênant pour le ministre, que ce dernier le reçut de plus en plus rarement et régla les affaires les plus importantes à son insu. Ayant appris un jour que le ministre avait confié secrètement à un autre fonctionnaire un travail dont il devait être chargé et qui concernait les modifications à apporter an système des impôts du*timbre et de Tenregistrement, Tourguéniefi'prit la ferme résolution de quitter le ministère des finances. Il rentra à la chancellerie de Tempire, mais remarqua bientôt que GouricfT était devenu son ennemi le plus irréconciliable et le plus acharné, et que rinfluence de cet homme était assez grande pour paralyser complètement Tactionde son ancien chef de division au sein du comité du conseil de TEmpire. A la suite d'un échec que le ministre des finances essuya dans le conseil de Tempire, lors delà discussion de son impôt sur le timbre et auquel Tourguéniefl' n'avait pas voulu contribuer, eu égard k ses anciennes relations avec ce fonctionnaire, le jeune homme d'État passa de la section financière à la section judiciaire du conseil de l'empire. Gourieff avait réussi à faire annuler le vote du conseil de l'Empire concernant l'impôt en question, et à faire dire à Tourguénieff, par le premier secrétaire d'État Speranski, que « Sa Majesté était trèsmécontente de lui et lui faisait savoir que sa patience était très-grande, mais pouvait finalement s'épuiser. » Mais les choses ne devaient pas s'arrêter là : dans la

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