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section judiciaire du conseil de l'empire, on jugeait les nombreuses affaires dans lesquelles les propriétaires fonciers rendaient compte des violences qu'ils avaient exercées contre leurs serfs, et Tourguénieff s'attira en peu de temps une foule de querelles par la façon intrépide dont il prenait parti pour les opprimés. Il fut bien*tôt complément brouillé avec son ancien protecteur, Tamirai MordwinofT : « Vous semblez croire , avait dit un jour ce personnage au défenseur des paysans dans une réunion solennelle , que tous les serfs sont des saints et que tous les seigneurs sont des monstres. » Convaincu qu'il n y avait pour le moment rien a faire pour l'idée à laquelle il avait consacré sa vie, et tour* mente en même temps par le mauvais état de sa santé, Tourguénieff résolut de renoncer à la position qu'il occupait. Suivant le conseil du secrétaire d*État Speranski, il sollicita, dans une lettre adressée directement au tzar, le poste alors vacant de consul général à Londres, qui pouvait lui fournir l'occasion de fortifier sa santé et d'étuidier les institutions anglaise^, et en particulier celle du jury. Cette demande fut rejetée, mais d'une façon si gracieuse que Tourguénieff recommença à croire qu'il finirait par se trouver en état de servir utilement son pays. Alexandre fit savoir par le comte Araktchéïef à l'homme qu'il avait traité avec rudesse peu de temps auparavant « qu'il ne pouvait se passer de ses services dans le sein du conseil de l'Empire et qu'il était prêt à augmenter le traitement insuffisant du conseiller d'État Tourguénieff. » Ce dernier repoussa l'offre en question avec la fierté
d'un véritable aristocrate et à la grande satisfaction de l'empereur; U écrivit à AraktchétefT « qu'il avait demandé un emploi, et non pas de l'argent, mais qu'il continuerait naturellement de rendre les services que le souverain attendait de lui. » Ge témoignage de bienveillance du tzar fut bientôt suivi d'un autre, sur la signification duquel il est, il est vrai, permis de discuter. Dans le courant de Tété de 1824, Tourguénieff dut aller à l'étranger pour rétablir sa santé. Le congé qu'il demanda lui fut accordé ; mais on l'invita en même temps à se rendre auprès du comte Araktcbéîeff. Ge fonctionnaire lui dit que l'empereur lui conseillait amicalement de faire attention â lut à l'étranger, « Vous vous trouverez, ajouta le ministre de la guerre, au milieu de gens qui ne rêvent que de révolution et qui chercheront à vous entraîner avec eux. Ne vous fiez pas à ces gens-là et soyez prudent. »
Tourguénieff ne put, comme il le raconte lui-même, écouter sans sourire le conseil qui lui était donné au nom de l'empereur. U avait appartenu pendant un certain temps à une des sociétés secrètes les plus nombreuses qu'il y eût alors en Russie et avait précisément déclaré de la façon la plus claire à cette société qu'il détestait tout ce qui sentait les conspirations et les bouleversements violents. Un certain nombre déjeunes gens de la haute société s'étaient réunis en 1817 pour former une Association de Salut, dont les^quatre classes devaient surveiller secrètement les établissements publics de bienfaisance, travailler à l'éducation morale de la jeunesse, observer la marche de la justice et favoriser
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raugmentation de la richesse nationale. Cette société poursuivait donc un but qui n'avait absolument rien de dangereux pour rÉtat, et ses statuts condamnaient tous les moyens qui n'étaient pas justifiés en eux-mêmes. Espérant pouvoir agir dans le sens de Tabolition du servage, Tourguénieff était entré dans cette « Société secrète » sur l'invitation du prince Trôubetzkoï et de son ami, le généralMichel Orloff. Une minorité avancée de cette association, à la tête de laquelle étaient placés le colonel Paul Pestel, très-connu depuis, Nowikoff, etc. , ne voulait pas s'en tenir au programme primitif et se mit à discuter, dans les réunions de la société, des projets constitutionnels et plus tard des projets républicains. Tourguénieff et ses amis déclarèrent aussitôt qu'ils ne voulaient pas s'engager dans de semblables entreprises, et profitant de ce qu'un ukase tout récent interdisait les sociétés secrètes, ils prononcèrent dès l'automne de 1820, la dissolution de l'Association de Salut. La décision y relative fut prise formellement dans une réunion des fondés de pouvoirs de la société, qui eut lieu à la fin de février 4821 ; elle futportée^ au nom de ces fondés de pouvoirs , à la connaissance de tous les membres de l'association par Nicolas Tourguénieff lui" même.
Gomme Tourguéniefl" croyait que tout était bien fini, comme la conduite qu'il avait tenue était assez connue dans la haute société et qu'il n'avait jamais eu que des relations superficielles avec Pestel, Juschnewsky et les autres enragés de l'association, il n'avait pas appris que ses anciens compagnons avaient fondé une ir. 3
nouvelle société dont le but immédiat était un bouleversement violent.
Cet homme infatigable et chargé de travail et de soucis avait complètement oubUé pendant les quatre années qui suivirent la dissolution de l'association que cette société avait autrefois existé, et lorsqu'il se rendit à Garlsbad, dans le courant de 1 été de 1834, pour y prendre les eaux et faire ensuite un long voyage en Italie, il était loin de penser que cet épisode de sa vie, {dont l'empereur avait eu connaissance) ^ exercerait la moindre influence sur son avenir. Le gouvememeot d'alors ne songeait pas non plus à se méfier de ce fonctionnaire, estimé de tous pour son activité et son énergie et occupant le rang de conseiller d'État , qui avait seulement fait ce qu'un grand nombre de ses collègues avaient fait avant lui. En effet, lorsque TourguéniefT, revenant dltalie, arriva à Garlsbad pendant Tété de 1825, il y trouva une lettre des plus flatteuses, dans laquelle le nouveau ministre des finances Gancrine l'invitait à accepter une direction dans son département. Le ministre ajoutait que l'empereur était d'avis que Tourguénieff pourrait occuper ce nouveau poste tout en remplissant ses fonctions au sein du conseil de l'empire, où il était devenu indispensable. Cette position ne devait être qu'un acheminement vers une plus hante dignité ; car, avait dit l'empereilr : « Speranski (alors premier secrétaire d'État) commence à se g&ter, et il n'y a que Tourguénieff qui soit capable de le remplacer. » Un heureux destin voulut que Tourguénieff n'acceptât pas l'offre de Gancrine, malgré tous les témoignages de
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faveur du tzar. Sachant que le nouveau ministre, estimé par lui comme homme d'honneur, était un enragé protectionniste, il pensa que ses opinions libre-échangistes ne lui permettraient pas de travailler avec lui d'une manière fructueuse; il refusa donc le poste qui lui était offert et, comme son congé n'était pas expiré, il resta à l'étranger.
Six mois plus tard, Alexandre I" n'était plus qu'un cadavre, et l'homme auquel il avait témoigné bien des fois sa haute confiance n'était plus qu'un proscrit, qui n'avait échappé à la corde, ou, dans le meilleur des cas, à la déportation en Sibérie que parce qu'il se trouvait par hasard hors des frontières de l'empire dont la main impitoyable de Nicolas avait pris la direction. Après avoir achevé sa seconde cure à Carlsbad, TourguéniefT était allé dans le duché de Nassau pour rendre visite à son ancien protecteur Stein*, puis à Paris, où il reçut la nouvelle de la mort de l'empereur Alexandre et de l'insurrection de décembre. Il ne lui vint pas à l'idée qu'on pourrait l'accuser de haute trahison pour avoir fait partie de l'Association de Salut, dissoute depuis plusieurs années ; il ne le soupçonna même pas lorsqu'il apprit qu'il était poursuivi pour ce prétendu délit. Lorsqu'il reçut en i 826 la nouvelle relative à cette affaire, il envoya de' Londres un mémoire explicatif à Saint-
1.' Cet homme que j'avais toujours lant aimé, respecté, admiré, je le trouvais visiblement affaibli. Il parla peu des affaires du continent de TEurope; mais il parut fortement préoccupé du sort de l'Angleterre ; il entrevoyait des dangers imminents pour Taristocratie, et surtout pour TÉglise établie. (La Russie et les Russes^ tome 1, 134).
Pétersbourg, fermement convaincu qu'il n'entendrait plus parler de rien. Il connaissait mal le souverain qui était monté sur le trône d'Alexandre, lequel nourrissait des sentiments philanthropiques, bien qu'il fût sournois et facile à persuader. Il ne connaissait pas non plus les hommes auxquels Nicolas avait confié les plus hautes fonctions de l'État. Aux yeux du nouvel empereur, professer des idées libérales était un crime aussi grave
que de prendre part à une conspiration ; les moindres relations avec des conspirateurs constituaient pour lui un péché mortel, et tout prétexte lui suffisait pour faire punir ceux qui avaient eu le courage d'avoir une opinion indépendante. En vertu d'un jugement qui faisait encore monter trente ans plus tard le rouge de la honte à la figure de ceux qui l'avaient signé et grâce à une argumentation qui donnait un véritable soufQet au bon sens, le conseiller d'État actuel Tourguénieff fut condamné à mort par contumace, plus tard aux travaux forcés à perpétuité, également par contumace, comme coupable de crime de haute trahison « de la première catégorie. » La plume habile de Bloudoff, le compagnon de jeunesse d'Alexandre Tourguéniefi', qui avait joué jusque-là un rôle dans les cercles de la noblesse libérale et avait été nommé successivement comte, ministre de l'intérieur, chef de la section législative de la chancellerie impériale, et enfin président du conseil de l'empire et du comité des ministres, avait contribué à rédiger le rapport plein de mensonges et de partialité en vertu duquel la condamnation de Tourguénieff avait été prononcée par le tribunal institué à cet effet. Abstraction
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faite des imitateurs du parti réactionnaire d'Araktchéïefl et des inévitables flatteurs de Topinion du moment, tous les Russes éclairés, y compris les adversaires des idées professées par TourguénielT, furent unanimes à considérer le jugement prononcé contre ce personnage comme Tœuvre du despotisme le plus éhonté. Le condamné lui-même fut comme frappé de la foudre ; lui qui avait vécu sous le règne du philanthropique Alexandre, il ne croyait pas qu'une chose pareille fût possible. Des années s'écoulèrent avant que Tourguénieff renonça complètement à Tespoir d'être acquitté et réhabilité en vertu d'une nouvelle enquête ; ce n'est que lorsqu'on eut répondu par un refus à l'offre qu'il fit de se soumettre à une nouvelle enquête, si l'on suspendait l'effet du jugement du mois de juin 1826, qu'il résolut, avec une profonde douleur il est vrai, de renoncer tout à fait à revoir sa patrie et de s'en créer une autre. Il était sûr d'échapper au sort qu'on lui réservait dans son pays. La courageuse conduite de son frère avait sauvé sa fortune; la protection des lois anglaises mettait sa personne à l'abri de tout danger. Le despotisme aveugle de Saint-Pétersbourg fit naturellement plusieurs tentatives pour l'arracher à son asile ; le chargé d'affaires de Russie à Londres eut l'audace de demander à Ganing l'extradiction de Tourguénieff ; mais on lui répondit fièrement que monsieur le chargé d'affaires semblait ne pas savoir à qui il s'adressait.
Lorsqu'il eut reconnu d'une manière incontestable qu'il était à jamais banni de son pays, Tourguénieff s'établit en Angleterre, et plus tard à Paris, où il finit
par se faire naturaliser. L'Allemagne, de 1830 à 1850, était naturellement fermée à Thomme auquel « le champion des intérêts conservateurs » avait voué sa haine. Si quelque chose pouvait le dédommager de tout le mal qui lui était fait, c'était de voir tous ceux qui le connaissaient lui témoigner la même estime et la même amitié. Il était surtout heureux que son vénéré Stein « ne Teût pas considéré un seul instant comme coupable » et eût au contraire déclaré ouvertement à un dîner auquel assistaient plusieurs Russes haut placés, qu'il éprouvait du mépris pour Nesselrode, parce qu'il n'avait pas protesté contre l'inique jugement dont TourguéniefT avait été victime. Aucun Allemand ne peut lire sans émotion la lettre dans laquelle Alexandre TourguéniefT rend compte à son frère de la conversation en question. On ne saurait, en effet, parler plus chaleureusement que ces Russes de l'homme éminent et inimitable dont nous venons de citer le nom... « Lorsque je quittai le baron de Stein, dit Alexandre dans une lettre écrite d'Ems le 18 juillet 1828 à son frère, j'étais dans un état d'esprit qui me procurait un bien-être dont je n'avais pas joui depuis longtemps. Je remerciai Dieu de tout mon cœur de l'opinion que le baron Stein avait exprimée à ton égard ; car je savais qu'elle avait plus d'importance pour toi que celle de tous tes juges et de tous tes calomniateurs. »
Dans le courant de l'année où il eut la consolation de recevoir cette lettre, Nicolas Tourguénieff s'établit à Paris, où il vécut de longues années ne s'occupant que de l'éducation de ses enfants et de travaux littéraires.
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Son ouvrage en trois volumes, la Bussie et les HtiBêe$, qui contient une critique on ne peut plus habile et vraiment écrasante du rapport de Bloudoff, fut le plus remarquable de ses travaux; il a une telle importance au point de vue de Thistoire de la civilisation et du gouvernement de la Russie qu'il intéjcessa aussi les membres des classes éclairées de ce pays qui ne s'étaient pas occupés de Tinsurrection de 182S et de la situation de Tourguénieff relativement à cette insurrection et qui avaient oublié depuis longtemps Tépisode en question lorsque le premier récit véridique en fut publié (1847). L'auteur avait encore un si grand désir de se justifier qu'il envoya son ouvrage à la plupart de ses anciens amis, et en particulier à E. M. Arndt. Les tendances qui régnaient alors en Russie et qui étaient contraires à toutes les réminiscences du temps d'Alexandre, et l'explosion de la révolution de février, qui eut lieu à peu près à la même époque, empêchèrent, il est vrai, l'ouvrage de produire l'effet sur lequel Tauteur avait compté; mais le livre de Tourguénieff, qui avait été composé avec soin et contenait un grand nombre de documents intéressants, fut cependant traduit en aile* mand et était encore considéré à l'époque de la guerre ^e Grimée comme une des meilleures sources de renseignements concernant la Russie et la situation du peuple russe.
L'importante transformation qu'éprouva l'empire des tzars, lorsque l'auteur de la guerre d'Orient fut mort, emportant dans la tombe la plus grande partie de ses œuvres, sembla devoir changer aussi la destinée de
Nicolas Tourguénieff. Le secrétaire d'État d'Alexandre P**, qui était alors âgé de soixante-huit ans, fut compris dans le nombre, relativement petit, des décembristes encore vivants qui purent profiter de Tamnistie décrétée par Alexandre II, au mois d'août 1858; mais on ne s'en tint pas à cette amnistie : comme on ne pouvait songer à réviser le. procès de 1825, on invita tout simplement Tourguénieff à rentrer dans son pays, et lorsqu'il arriva à Saint-Pétersbourg (si je ne me trompe) dans le courant de l'été de 1859, l'empereur le reçut et le traita avec distinction. Le souverain qui a aboli le servage éprouva le besoin de réhabiliter l'homme qui avait le premier osé déclarer que l'émancipation des paysans était 4a condition sine qua non de toute réorganisation réelle en Russie. La conduite du monarque dicta, cette fois comme toujours, une attitude semblable à son entourage. Non-seulement les membres de la jeune cour, mais aussi les juges et calomniateurs encore vivants de Tourguénieff, s'empressèrent de combler d'attentions la victime du despotisme; mais cet homme au cœur honnête et aux opinions solides sut conserver aussi dans cette occasion la dignité dont il avait fait preuve pendant son exil. Un jour que le comte Bloudoff, l'auteur du méprisable rapport de 1825, qui était devenu le plus haut dignitaire de l'État, cherchait, dans une soirée donnée chez l'impératrice, à renouveler connaissance avec Tourguénieff, le noble patriote lui tourna le dos avec un visible mépris en présence de toute la cour. Peu de temps après, Tourguénieff retourna en France. Bien que les changements qu'avait éprouvés son pays
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eussent eu sur son esprit un efifet salutaire et conciliant, il sentait qu'il ne pourrait plus se trouver à son aise dans le pays qui Tavait repoussé trente-cinq ans auparavant. La Russie moderne ne pouvait pas non plus lui fournir la dose de liberté civile qui était devenue pour lui un besoin; ni le radicalisme de 1^ jeune génération, ni le libéralisme officiel, qui était avide des distinctions accordées par Tempereur ne concordaient avec les opinions qui étaient le résultat de son existence. Il était devenu citoyen français et ne cessa jamais de Tétre ; parce qu'il sentait qu'en restant à l'étranger il pourrait prendre une part plus efficace à la réorganisation de son pays, qu'en rentrant pour toujours en Russie. L'expérience a prouvé qu'il avait raison et qu'il n'aurait pu s'accoutumer à la Russie moderne (où il retourna, du reste plusieurs fois entre 1860 et 1870), qu'en renonçant à ses convictions les plus chères. Bien que Tourguénieff eût une foi inébranlable dans le bon génie du peuple russe et dans la grandeur d'âme du tzar libérateur, les événements qui suivirent la dernière insurrection de Pologne, inspirèrent cependant à cet esprit libéral de sérieuses appréhensions, touchant l'avenir de la Russie. Il exprima ces appréhensions d'une manière formelle et non déguisée dans le livre qu'il publia en russe en 1868 et qui était intitulé : « Que faut-il désirer pour la Russie? » Il condamna aussi avec énergie le système de violence employé à l'égard de la Pologne et l'opinion des démocrates nationaux, qui pensaient que le moyen le plus sûr pour arriver à la liberté était le maintien du despotisme impérial et l'anéantissement de l'influence
de raristocratie. Il terminait son ouvrage en déclarant que la promulgation d'une constitution était indispensable, si Ton voulait achever les réformes commencées, et que c'était là la seule manière naturelle de terminer Tœuvre bienfaisante du libérateur des paysans. Les hommes qui restent toute leur vie fidèles aux personnes et aux choses qui ont été sacrées pour eux au temps de leur jeunesse, sont rares partout, et principalement •chez les peuples slaves, qui changent plus facilement d'opinion que les peuples romans et germaniques. J'ai surtout compris ce qu'il y a de noble et d'imposant dans cette fidélité d*un homme envers lui-même (fidélité possible, seulement chez ceux dont le caractère est vraiment idéal) lors de l'entrevue très-courte que j'eus avec Nicolas Tourguéniefl* en i870, peu de temps avant la guerre. Des affaires que je m'étais chargé d'arranger pour un de mes amis, qui était aussi celui de Tourguéniefi*, me fournirent l'occasion de pénétrer dans la belle maison, détruite depuis, que l'ancien homme d'Etat russe habitait depuis plusieurs années, dans la rue de Lille. Je vis venir au-devant de moi, appuyé sur le bras de son fils et s'aidant d'un bâton, un homme de taille moyenne, qui paraissait blond, malgré son grand âge et dont la réserve tant soit peu fière fit aussitôt place à une manière toute différente, lorsque j'eus fait savoir qui j'étais et que j'eusse amené la conversation sur le sort des paysans russes. Tout le monde sait que la situation des paysans était loin d'être satisfaisante en Russie dans les années qui suivirent l'abolition du servage; les fautes qu'on avait commises en élaborant la loi sur
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Témancipation étaient même devenues si visibles que tous les hommes compétents en éprouvaient de sérieuses inquiétudes. Le vieux proscrit ne voulait pas Tavouer et défendait avec une vivacité toute juvénile les principes sur lesquels était basée la législation de 4861. Gomme j'attaquais ces principes dans le feu de la conversation et que j^allais jusqu*à soutenir que le droit de posséder une parcelle du sol de la commune, accordé à tous les paysans par Tukase concernant Témancipation, était la cause des embarras économiques dont souffraient les propriétaires fonciers et les paysans de la Russie, le vieux champion de la liberté des paysans russes se laissa aller à un enthousiasme qui rendait impossible toute continuation de notre discussion, mais dont la sainte ardeur fit sur moi une impression qui ne s*est pas encore effacée. — Pendant les dernières années de sa vie, Tourguénieff travailla à une édition des lettres de son frère, dont il a été question plus haut et dont la publication fut retardée jusqu'à l'automne de Tannée 1872, par l'explosion de la guerre firanco-allemande. Il est tout naturel que ce vieillard, qui avait passé la plus grande partie de sa vie en France et était devenu citoyen de ce pays, exprime dans la préface du livre des regrets au sujet de la conduite des Allemands, qui ne se sont pas arrêtés à Sedan, mais ont au contraire semé, en s'emparant de l'Alsace-Lorraine, le germe d'une haine de race, « par laquelle sera pour le moins retardée l'amélioration des institutions civiles des États européens. »
Bien que Tourguénieff adresse ces reproches à la
nation allemande et assure en même temps « que les récents événements ont, à son grand regret, fortement ébranlé ses sentiments à Tégard de cette nation, ces lignes, les dernières que l'homme d'État russe ait destinées au public, prouvent que Ton en revient toujours à ses premières amours. L'auteur énumère les noms des nombreux Allemands auxquels il doit de la reconnaissance et qu'il a appelés ses amis ; il ne peut s'empêcher de faire remarquer que les Russes Bloudoff et Speransky ont voulu faire un traître de l'honmie dont le grand Stein déclarait le nom synonyme des mots honneur et dévouement, et auquel Humboldt écrivait : « Le nom que vous portez est environné dans notre pays de souvenirs de respect et de haute estime. » .
Nicolas Tourguénieff est mort, en 1873, dans sa maison de campagne près de Paris, à l'âge d'environ quatre-vingt-trois ans. Malgré le peu de mémoire des Russes et le profond abîme qui séparait de ses compatriotes actuels celui qui avait vu les guerres de délivrance et la première époque libérale de son pays, la mort de TourguéniefT causa aussi en Russie de profonds regrets, et son souvenir y sera toujours honoré.
IWAN TOURGUÉNIBFF, LE POËTB
Iwan TourguéniefT, fils du colonel Serge Iwanowitch TourguéniefT, frère des deux première représentants
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illustres de ce nom, est né au mois d'octobre 1818 (fans une propriété située dans le gouvernement d'Orel. M. Iwan Sergéïéwitch, uni à ses frères par les liens d une tendre amitié, n'a joué aucun rôle public; tout ce que je puis dire de lui, c'est qu'il fut dans sa jeunesse officier de la garde, qu'il quitta l'armée avec le grade de colonel et se chargea ensuite de l'administration d'une propriété, pour se consacrer à l'éducation de ses enfants. Etant données les relations intimes qu'il entretenait avec ses frères, il est évident qu'il professait leurs opinions libérales et philanthropiques ; dans les lettres d'Alexandre Tourguénieff, le nom de Serge n'est cité qu'une fois ; mais il y est dit que sa mort, survenue en 1827, a été causée par la profonde douleur qu'il a éprouvée en apprenant la condamnation par contumace et le bannissement de Nicolas Iwanowitch.
Le sort de cet oncle devait, dans ces conditions, exercer une certaine influence sur le développement intellectuel du neveu. Lorsque les relations de famille deviennent étroites en Russie, elles prennent le caractère d'un culte religieux, grâce aux coutumes patriarcales qui étaient générales il y a une cinquantaine d'années et qui sont heureusement encore fréquentes aujourd'hui. Cet isolement idyllique de la vie rurale des Russes, qui est la plupart du temps dénuée d'animation et apathique, offre cependant aux natures heureusement douées bien des occasions de se développer favorablement au point de vue intellectuel et moral. Les trésors de véritable éducation que les parents ont rapportés des centres de civilisation où ils ont séjourné, forment
dans les campagnes la seule pâture intellectuelle des enfants. Les choses extérieures n'offrant pas de nouvelles excitations, et Texistence se mouvant dans un cercle très->étroit, on peut profiter d'une façon illimitée de ce que Ton possède et les impressions que Ton a reçues produisent des effets plus vifs et plus durables que ceux auxquels on est soumis au milieu du morcellement des grandes villes ou sous Tinfluenoe du hasard
qui est habituelle aux petites villes. Jusqu'à l'âge de douze ans, Iwan Tourguénieff ne reçut pas d'autres impressions que celles de la nature et des traditions de la maison paternelle. On comprendra donc facilement que le culte des idées philanthropiques et libérales, auquel M. Serge Iwahowitch avait été initié dans sa jeunesse et par lequel il se sentait lié à ses frères, ait été inspiré de bonne heure à l'adolescent qui grandissait dans 1« cercle deMschensk, au milieu des riches champs de blé du gouvernement d'Orel, et que le jeune Tourguénieff ait entrevu dès lors le contraste qui existait entre l'opulence de cette contrée et l'esclavage de ses fils.
Le voyage que la famille Tourguénieff fit à l'étranger en 1822, n'a peut-être fait aucune impression sur cet enfant qui avait à peine conscience de lui-même ; mais les événements cpii se produisirent les années suivantes devaient impressionner d'autant plus vivement toute la famille. En 1825, elle reçut la nouvelle du terrible jugement prononcé contre une foule d'hommes jusque-là très-considérés et connus pour leur libéralisme et leur philanthropie; peu de temps après, elle apprît la condamnation par contumace et le bannissement du vénéré
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oncle Nicolas. Le père dlwan Sergéïéwitch, qui avait le plus grand attachement pour son frère, mourut deux ans plus tard. Telles sont les impressions qui exercèrent la plus vive influence sur l'esprit du jeune Tourguénieff.
La voie suivie plus tard par le poète prouve de la manière la plus claire que cette influence a été durable. Dans un pays où une soumission absolue aux volontés du monarque est de règle, où Tindépendance civile et le libéralisme patriotique sont des mirages brillant dans un lointain auquel on ne peut atteindre, les premiers exemples donnés par des hommes qui étaient véritablement martyrs de leurs convictions devaient nécessairement produire un effet dont les habitants de pays libres ne peuvent guère se faire une idée. Dans le cercle restreint de ceux qui étaient restés, après la catastrophe de 4835, fidèles aux traditions des meilleures années du règne d'Alexandre !♦% les victimes de Tinsurrection de décembre étaient vénérés comme des saints, les relations d'amitié ou de parenté avec les bannis de 1825 étaient de véritables titres de noblesse, dont les possesseurs avaient pour devise suprême : Noblesse oblige. Les idées qui remuaient l'Europe occidentale étaient inscrites dans la Russie de Nicolas !•' sur les listes de proscription, et leur influence était d'autant plus grande sur ceux qui en avaient connaissance. Gomme la plupart des jeunes gens éclairés de son temps, le fils du colonel Tourguénieff se sentait séparé par un profond abtme de l'état de choses au milieu duquel il vivait et que le nouveau gouvernement s'efforçait de perpétuer. Le ne-
veu d'un banni de décembre qui ne voulait pas déshonorer sa personne et son nom ne pouvait être qu*un homme d'opposition, un représentant des idées pour lesquelles une génération entière était allée à la mort ou en exil. Élevé d'abord, suivant la coutume, par des précepteurs français et allemands ^ Iwan Sergéïé^itch alla, après 1830, à l'Université de Moscou, qu'on avait quelque raison de considérer comme le plus indépendant et le plus libéral de tous les établissements d'instruction supérieure de ce temps-là, mais qui était pour cela surveillée avec soin par le gouvernement*. Après être resté un an à Moscou, il se rendit, conformément au désir de ses parents, à l'Université de Saint-Pétersbourg, où il continua pendant trois ans les études qu'il avait commencées. Il se rendit ensuite pour plusieurs années à l'étranger, afin de compléter son éducation, et passa la plus grande partie de ce temps à Berlin.
1. Bien que la littérature russe jouât déjà un rôle important entre 1820 et 1830, elle eut peu d'influence sur l'éducation du jeune Tourguénieff. Il fui initié dans la littérature de son pays par un serf qui était enthousiasmé par les œuvres des mauvais poètes du dix-huitième siècle et avait coutume de les déclamer. Tourguénieff a tracé un portrait tout à fait vivant de ce singulier déclamateur, dans son dernier récit, intitulé : Ponnvie et Baboarine.
2. Tourguénieff ne parait pas avoir eu de relations intimes avec Herzen, Ogareff, Aksakoff et les autres étudiants qui se trouvaient à Moscou à cette époque et qui sont devenus célèbres plus tard. Du moins, son nom ne figure pas dans les mémoires de Herzen, Belinski, etc., relatifs à ce temps là. Il avait déjà quitté l'université de Moscou lorsque ces jeunes gens commencèrent à jouer un rôle sous rinfluence des systèmes de Schclling et de Hegel, et jetèrent les bases des partis connus plus tard sous les noms de parti allemand et de parti français.
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La faculté de philosophie de Tuniversité Frédéric- Guillaume était devenue la Mecque des jeunes Russes studieux, depuis que Stankewitch avait apporté à Moscou la doctrine philosophique de Hegel et réuni autour de lui un auditoire plein de recueillement. Les cours de Hegel et de ses élèves étaient suivis après 4830 par une foule d*étudiants russes devenus célèbres dans la suite. Deux d'entre eux se sont surtout illustrés comme représentants des deux tendances qui prédominèrent dans la nouvelle Russie. L*un, Michel KatkofT, rédacteur de la Gazette de Moscou depuis 4863, fut pendant dix ans Tâme du parti national et était alors un ardent admirateur de Werder; l'autre, Michel Bakounine, fut d'abord lieutenant dans l'artillerie de la garde, puis collabora aux Annales de Halle, dirigea le parti révolutionnaire à Prague et à Dresde, fut déporté en Sibérie, contribua à la publication du journal de Herzen le Kolokol (la Cloche) et est aujourd'hui le plus mal famé des démagogues et des communistes de l'Europe. Pendant leurs années d'étude, ces deux hommes s'étaient aussi peu occupés de politique pratique que notre poëte ; ce dernier vivait exclusivement dans le monde des idées qui lui avait été ouvert par ses nouveaux maîtres et travaillait en secret à ses premiers essais poétiques. Les problèmes de la philosophie et de l'esthétique formaient alors, en Russie comme en Allemagne, la prin- . cipale substance de la vie intellectuelle; la génération qui avait grandi sous ces influences ne reconnut que plus tard, dans l'un et l'autre pays, que les conséquences de leurs opinions philosophiques exigeaient II. 4
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une transformation radicale de la réalité, qa'on avait jusque-là perdue de vue. 11 est possible que Tourgué- BiefT ait reconnu plus tôt le contraste ineffaçable qui existait entre le monde de ses pensées et Texistence à laquelle il avait eu l'intention de se préparer. Lorsque! revint d'Allemagne à Saint-Pétersbourg pour entrer au service de TËtat, comme les nobles russes y étaient encore obligés y et remplir des fonctions au ministère de l'intérieur, dirigé par Bioudolf, la répression de toutes les libertés sur le terrain intellectuel et économique était tellement florissante, qu'un homme comme Tourguénîeff ne pouvait songer à déployer une activité fructueuse et satisfaisante à un point de vue quelconque.
Dès qu'il le put, il donna sa démission, pour essayer de la vie rurale et du rôle de propriétaire-fermier; mais il ne put non plus trouver là ce qu'il désirait. Dans son magnifique récit intitulé le Nid nobiliaire^ Tourguénieff a dépeint de la manière la plus saisissante la profonde mélancolie qu'éprouve le Russe, même le plus patriote, lorsqu'il revient des pays civilisés de l'occident, dont les influences l'ont rendu étranger à la vie de sa patrie, et qu'il essaye d'oublier au foyer solitaire de ses ancêtres les richesses multiples de la civilisation de son temps.
m Me voici donc arrivé à l'endroit le plus profond du fleuve, fait-il dire à Lawretzky, le héros du récit en question ; ici, la vie est toujours calme ; elle n'a aucune hâte, aucun mouvement. Celui qui est entré dans ce cercle magique est forcé de se soumettre aveuglément à ses lois. Et quelle force, quelle richesse de tons les
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côtés! quelle santé dans cette inaction et ce silence!... Mais le ciel qui est au-dessus fait tranquillement scintiller ses étoiles. Elles semblent savoir pourquoi et dans quel but elles brillent. Et dans le même moment, la vie s'agite, bout et marche d'un pas rapide et continuel en mille endroits de la terre ; ici seulement, elle s'écoule en silence comme l'eau qui s'arrête dans un marais. » Malgré l'amour profond et passionné qui l'attachait à son pays natal, le jeune poëte était bien forcé de se dire qu'un homme doué d'une organisation aussi délicate que la sienne n'était ni destiné ni apte à donner une impulsion nouvelle à la vie stagnante de cette contrée, à exercer une influence pratique sur l'existence de ses paysans et à calmer, comme le héros du Nid nobiliaire^ l'agitation de son cœur en poussant du matin au soir une charrue^ Il retourna à Saint-Pétersbourg pour chercher, dans la société des jeunes écrivains qui se réunissaient alors autour du critiqué Bclinski et du journal le Sotvréménik (le Contemporain), une compensation aux nombreux stimulants qu'il avait trouvés dans l'ouest de l'Europe à l'époque de ses études et de ses voyages. Tourguéniefl* montra d'abord à Belinski les essais littéraires qu'il avait faits pendant les dernières années, et cet homme de lettres comprit tout de suite le talent original de son nouvel ami, dont les premières productions {Parascha, la Conversation) avaient passé à peu près inaperçues. Tourguéniefl" avait d'autant plus besoin des encouragements du principal critique russe de son temps que sa vaste éducation et son esprit critique l'empêchaient de créer librement. Il sentait vive-
ment que la force de son talent consistait plutôt dans l*art de caractériser que dans Tart de composer, et que la première de ces facultés l'emportait chez lui sur la «econde. Il doutait en outre qu'un pessimiste comme lui fût apte à créer des œuvres poétiques et se demandait si Topinion de Belinski, auquel il entendait dire continuellement que Theure de Tart russe sonnerait seulement lorsque celle de Témancipalion politique serait venue, n'impliquait pas la condamnation de ses travaux. Aussi n'est-ce que pour se conformer aux vives instances de Belinski que TourguéniefiT se décida à faire paraître quelques-unes des esquisses réunies plus tard dans le Journal d'un Chasseur. Le critique du Sotvrémémk avait eu raison de prédire que ces récite seraient non-seulement accueillis avec enthousiasme, mais que, de plus, l'on en comprendrait tout de ^uite la véritable tendance. La partie du public qui était capable de porter un jugement sentit instinctivement ce que signifiait le sombre arrière-plan de ces incomparables descriptions de la nature et à qui s'adressait au fond la plainte sortie de la poitrine du poëte. L'effet produit par les productions de Tourguénieff fut d'autant plus puissant qu'il avait parlé, non pas comme homme de parti, mais comme artiste, et qu'il avait protesté, non pas au nom d'une doctrine déterminée, mais comme prêtre du beau, qui est toujours véritablement humain, contre l'horrible abandon dans lequel se trouvait plongé un excellent peuple et contre la "barbarie désolante et la ser>nlité de ceux qui étaient appelés à le diriger.