LES TROIS TOURGUÉNIEFF
Lorsque l'esquisse intitulée : le Chœur de Kalintlche^ parut en 1847 dans les colonnes du Sowréménick et fut lue par tous les Russes éclairés, Tauteur était déjà retourné à l'étranger. C'est dans le Paris de la monarchie de Juillet, qui était à la veille de sa troisième révolution, que Tourguénîeff acheva de composer le Journal et le Nid nobiliaire. Ces ouvrages, qui ne parurent en volumes que plusieurs années après, furent d'abord publiés dans le Sowy^éménick. Le gouvernement se chargea lui-même de prouver reflfet qu'ils avaient produit. Peu de temps après son retour en Russie, Tourguénieff fui banni pour plusieurs années dans ses terres par un ukase de l'empereur, à cause d'un article de journal relatif aux Ames mortes de Gogol. L'empereur avait mieux compris le sens du Journal que ses fonctionnaires, qui, malgré tout leur zèle, étaient encore des novices dans l'art de lire entre les lignes. Le poëte expiait la faute que la censure soupçonneuse de la pé* riode la plus mauvaise du temps de Nicolas avait commise en ne sévissant pas contre le Journal et en s'en tenant à la lettre de ses instructions. Les allusions poli* tiques dans le sens ordinaire du mot étaient, il est vrai^ aussi difQciles à indiquer dans ces récits que les attaques directes contre l'institution du servage ; mais elles étaient bien inutiles ; car la peinture de ce qui existait réellement en Russie contenait la plus sévère accusation que Ton pût porter contre le gouvernement de ce pays. Le pinceau du peintre qui savait reproduire d'une manière si saisissante la physionomie pleine de souffrance des serfs russes était un conspirateur plus dangereux qu'un
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pamphlétaire politique, et celui qui avait pour mission de veiller à ce que le peuple russe fût content, crut simplement remplir son devoir en forçant pour un certain temps au repos Técrivain qui n'avait pas senti le charme de la tranquillité de cimetière dont jouissait son pays.
Bien que la protection du grand-duc héritier eût fait raccourcir la durée de Tintemement de Tourguénieff et que la censure impériale eût, pendant les derniers mois du règne précédent qui se terminait par une guerre, autre chose à faire que d'analyser chimiquement les pots de couleur des paysagistes russes, le poëte ne recouvra entièrement la liherté que lorsque la mort de Nicolas et la cessation de la guerre de Grimée ouvrirent une nouvelle ère pour la Russie. Le mouvement considérable qui entraînait en Russie tous les esprits depuis le commencement des travaux relatifs à Témancipation des serfs Tentraîna aussi et élargit les limites de sa tâche. Contrairement à la plupart de ses compatriotes, Tourguénieff sut, pendant la période de luttes et d'aspirations qui suivit la destruction de l'ancien joug, conserver le calme, la réflexion et la modération qui ont été de tout temps le signe du vrai talent artistique. Fidèle aux traditions de sa famille, qui avait toujours considéré l'union de la civilisation russe avec celle de l'Europe occidentale comme la principale condition d'un développement raisonnable et avantageux des institutions de la Russie, il protesta formellement et énergiquement contre l'outrecuidance et la vanité aveugle du parti national de Moscou, d'après lequel le moment de l'émancipation du
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peuple russe devait être aussi celui de rextirpaiion de toute éducation occidentale et de la création d'un nou* veau monde slave. Il a combattu aussi courageusement et aussi résolument, au nom de ]a vraie philanthropie et de la véritable éducation, contre le radicalisme russe, contre la jeune génération ruhiliUe, que Ton vit s'^agiter pendant les années qui suivirent Témancipalioa, et qui menaçait de détruire toute l'organisation traditionnelle <lu gouvernement et de la société pour créer sur se» ruines un nouvel État de révolutionnaires et de Vandales. Les plus remarquables d'entre les nouvelles œuvres de Tourguénieff sont dirigées contre les deux maladies qui s'emparaient en Russie de la société éclairée et à demiéclairée après l'abolition de l'ancien régime et faillirent plus d'une fois anéantir le fruit des progrès déjà accomplis. Au plus fort de la fièvre folle dontla jeunesse russe avait été atteinte après 1860, à l'époque où l'on professait pour les nouvelles idées un culte général et sans restriction, un culte aussi idolâtre que l'était autrefois celui de l'absolutisme impérial, l'auteur du Journal donna un avertissement à ses compatriotes en faisant» dans son roman intitulé Pères et Fih^ un tableau des folies démagogiques et niliilistes des Russes tout à fait modernes^ dans lequel il montrait au parti dominant le c6té hippocratique de«a physionomie grimaçante. Cinq ans plus tard, c'est-à-dire pendant l'été de 1867, lorsque la répression de l'insurrection de Pologne et le terrorisme Ae9>pab*iotet moscovites eurent rendu plus grands que jamais la vanité et l'exclusivisme des nationaux, Tourguénieff publia le récit intitulé Fumée, la plus sau-
glante satire du fanatisme national qui ait jamais été écrite en russe, et cet ouvrage fit perdre à l'auteur sa popularité pour une longue série d'années. Dans sa fameuse comédie, Goré ot ouma (Malheureux par esprit), ' où il démontrait que les gens honnêtes et éclairés étaient destinés en Russie à passer pour fous, Griboïédoff n'avait pas osé dire à ses contemporains ce que TourguéniefT faisait entendre aux maîtres de l'opinion publique de 1863 à i869, c'est-à-dire à l'époque où ils étaient à l'apogée de leur influence : « Tout ce qui est russe est fumée, fumée et brouillard, rien de plus. Tout change continuellement ; de nouveaux nuages se forment à chaque instant ; des visions passagères succèdent les unes aux autres ; mais, en réalité, chaque chose reste comme elle était. Lorsque le vent change, tout prend une direction différente, opposée, et l'on voit recommencer le même mouvement de visions sans consistance et sans fond. »
Je n'ai pas l'intention d'appr'ëcier ici l'importance artistique et esthétique d'Iwan Tourguénieff. Un nombre assez considérable d'éminents critiques allemands se sont acquittés de cette tâche avec succès. Une foule de traductions ont prouvé d'une manière irréfutable que le maître de la nouvelle est un auteur chéri du public dans les trois principaux pays civilisée de l'Europe occidentale. Je n'ai pas eu d'autre but que de montrer le rapport qui existe entre la façon dont Tourguénieff envisage la vie russe dans ses écrits et les opinions des hommes du temps passé qui ont été considérés parleurs contemporains et leurs ancêtres comme les représentants des
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meilleurs d*entre leurs compatriotes et qui ont inauguré, semé en Russie les premiers germes de la vraie éducation et de la véritable philanthropie. Les représentants des tendances qui étaient incamées il y a un demi-siècle dans Alexandre et Nicolas TourguéniefTet qui le sont aujourd'hui dans leur neveu ont été condamnés à n'appartenir qu'à moitié à leur patrie bîen-aimée, et ce fait est plus significatif que ne seraient toutes les réflexions que nous pourrions faire sur le sujet dont nous nous occupons. Les TourguéniefT sont le type de cette partie de la noblesse russe qui, jouissant d'une parfaite éducation intellectuelle et morale, a laissé trop loin derrière elle la masse de la nation pour pouvoir s'amalgamer complètement avec elle, et qui est forcée de payer pour le moins par un demi-exil l'avantage qu'elle a d'être l'avant-garde intellectuelle de la Russie. L'immense rétrogradation que la nation russe subit de 1825 à 1855 creusa, entre ceux qui avaient été à la tète du mouvement intellectuel sous Alexandre P' et la masse arriérée des gens soi-disant éclairés, un abîme qui n'est pas encore entièrement comblé, malgré tous les progrès accomplis pendant les vingt dernières années. Le sombre voile qui recouvre les tableaux tracés par la muse de TourguéniefT et qui les empêche, dit-on, de procurer un plaisir complet aux lecteurs allemands, n'a pas été tissé par la main du poëte, mais par l'histoire de la Russie des cent dernières années. Je ne sais si la critique, en se plaçant au point de vue de l'esthétique, a le droit de reprocher au poëte TourguéniefT d'avoir donné à ses créations un coloris lugubre et d'avoir peint ses meil-
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leurs tableaux avec les couleurs les plus sombres. Dans tous les cas, le patriote a eu le mérite de lie pas faire parade dans ses œuvres de la tranquilité sereine et de la confiance dans Tavenir qui ont manqué jusqu'à préâent à la nation russe dans la réalité.