CHAPITRE PREMIER
LA SOCI^TlS DE SAINT-PlÉTEBSBOUBa
Notre aristocratie, suivant un mot célèbre du slavophile Ivan Aksakow, a fait comme fait d'ordinaire le postillon qui chevauche en tête d'un carrosse attelé de plusieurs couples de chevaux. Lorsque celui-ci s*est embourbé dans une fondrière, il coupe les traits des chevaux de volée et reprend gaiement le galop, sans s'inquiéter de savoir si les timonniers demeurés en arrière sont encore en état de remettre le lourd véhicule en mouvement. Ce qui est ici personnifié, c'est, dans la ville de Pi^rre-le-Grand, le cheval de selle qui ne se préoccupe nullement du sort du char de TÉtat. Il se lance en avant à perdre haleine, — car il n'y a rien à traîner, — et le postillon qui est monté en selle est un gars alerte et léger, toujours le même d'ailleurs, qu'il grommelle des jurons anglais ou des jurons fran-
çais, qu'il tienne en main une verge anglaise ou le knout national.
N'ayant jamais eu on lien qui la rattachât organiquement à la nation et au pays dont elle doit être la tète, — et ce, parce que la société qui occupe chez elle le premier rôle mène une existence qui échappe entièrement à rinfluence de la véritable nationalité russe, — notre Palmyre du Nord est une cité cosmopolite telle qu'il en existe à peine une autre en Europe. Les comparaisons que Ton établirait entre Saint-Pétersbourg et d'autres villes européennes clocheraient toujours par quelque point. Dans cette capitale, l'influence se trouve partagée entre les hautes classes depuis longtemps dénationalisées, de la société russe et plusieurs colonies étrangères qui, les unes et les autres, se préoccupent fort peu de la grande masse des couches inférieures, qui porte ici le fardeau de la vie. Aucune aristocratie européenne ne dépend autant de la civilisation étrangère que Taristocratie russe, que Pierre-le-Grand a transplantée dans ce marais Onnois. Si Ton voulait donner au Saint-Pétersbourg moderne un terme exact de comparaison, il faudrait aller le chercher dans un passé depuis longtemps disparu. Mieux qu'à Paris et à Londres, on comparera cette ville à la Rome des Césars, cette capitale de trois parties du monde.
Omne simile claudicat! (Comparaison n'est pas raison !) Mais si l'on fait abstraction des différences considérables qui existent entre le 42« et le 60* degré de latitude Nord, entre les Italiens et les Slaves, différences qui, naturellement, se manifestent sur mille terrains divers,
00 sera frappé d'une ressemblance étonnante, pour m pas dire effrayante, entre ces denx villes. Ici, comme là-bas, nous apparaît un peuple que des conquêtes ont rendu maître de continents entiers^, mais qui, en même temps, est tombé sous le joug de la civilisation étran* gère. Ici, comme là-bas, nous apparaît une capitale dans laquelle se trémoussent et s'agitent péle-méle les naturels des latitudes les plus éloignées, pour s'occuper moins de llntérèt collectif de l'état collectif que des intérêts souvent divergents des régions particulières et de leurs populations. Ici, comme là-bas, nous trouvons des colonies dont les habitants ont le cœur à l'étranger, tout en étant attachés par cent liens au lieu qui a été leur berceau, parfois même le berceau de leurs pères. Ici, comme là-bas, nous apercevons des races nobiliaires de l'origine la plus hétérogène, qui, tout en imitant la vie extérieure de la nationalité donûnante, poursuivent essentiellement ce but : faire servir les intérêts de l'état collectif à ceux de leur particularisme local. La prédominance toute-puissante que la langue française et les mœurs françaises exercent dans les hautes classes de la société russe et, en particulier, de la société de Saint-Pétersbourg, ne trouve son analogue que dans l'influence que l'hellénisme finit par conquérir à l'époque de César et d'Auguste* La situation des Allemands en Russie ne rappelle-t-elle pas, à maints égards, le rôle que le judaïsme joua dans le monde antique? Ici, comme là-bas, nous voyons une province, dont les enfants dispersés sur toute l'immensité de l'empire et rattachés les uns aux autres par le
lien de la foi religieuse et des mœurs,^ont, dans maintes localités, des institutions scolaires et religieuses communes. Ici, comme là-bas, nous découvrons une noblesse versée dans la science diplomatique et dans l'art militaire, qui, tout en s'accommodant extérieurement des mœurs que ses vainqueurs ont adoptées, ne perd pas son individualité propre, — quedis-je? — qui, en dépit de la nationalité dominante) exerce l'influence la plus considérable et la fait ser^âr à son intérêt. Ici, comme là-bas, nous trouvons des immigrants qui viennent des pays barbares lointains chercher dans la capitale le vernis européen et qui, en retour, acclimatent leurs vices dans le monde civilisé, — des cohortes guerrières qui, tout en formant la garde du corps du César, sont dévouées non pas à celui-ci, mais uniquement à leur seigneur féodal qui les commande. George Grote, rhistorien de l'hellénisme, a étudié la vie cantonale de la Suisse pour se faire une idée vivante du système des républiques en miniature.
Aucune autre grande cité moderne ne pourrait fournir, sur l'état de choses que Suétone et Tacite ont décrit, un commentaire aussi instructif que eelui qui nous est offert par Saint-Pétersbourg, cette capitale de l'unique empire semi-européen en même temps que semi-barbare des temps modernes. Des boïards violemment transplantés de Moscou vers l'embouchure de la Néwa et des chevaliers d'aventure immigrant en Russie de toutes les parties de l'Europe ont été les premiers habitants des palais que Pierre-le-Grand a fait élever sur les fondements de l'antique forteresse suédoise de
Nysenschanz. A ces éléments fondamentaux de ce qui chez nous. s'appelle la société bien élevée, sont venus depuis s'adjoindre des représentants de toutes les populations et de tous les pays que les douze souverains russes des cent cinquante dernières années ont soumis à leur sceptre. Les Tartares du Rhasan, les Adighes du Caucase, les Suédois de Finlande, les Allemands des provinces de la Baltique, les Polonais du royaume, de Tancienne lithuanie et de rUkraine, sont tous repré • sentes sur la Néwa : car tout ce qui veut vivre à la grande mode, tout ce qui veut représenter au foyer central les intérêts de son église particulière et de sa nationalité particulière, doit dresser sa tente dans cette ville. Qu'on joigne à cela des étrangers de toutes les professions et de toutes les zones, des Persans et des Arméniens rusés et subtils qui viennent échanger les produits de leur pays, des Anglais, des Américains, des Hollandais, des Allemands, des Français, etc., qui se chargent de la majeure partie du travail mercantile et technique, c'est-à-dire des cuisiniers, des conûseurs et des barbiers, dont les services sont indispensables, ou bien encore des banquiers, des architectes, des ingénieurs et des constructeurs de chemins de fer, dont les uns repartent après avoir fait rapidement fortune, tandis que les autres se font nationaliser et font de leurs fils des personnages russes de marque, des ofQciers de la garde ou des fonctionnaires de la cour.
Le premier manuel venu indique la composition de la population de Saint-Pétersbourg. Qui ne sait que cette ville compte 191 églises, couvents et chapelles
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russes» 6 églises catholiques, 10 protestantes et 2 arméniennes,, i synagogue et 1 mosquée? Qui ne sait que, sur les 870,000 liabitants qu'elle possède, on compte environ 60.000 Allemands, 15,000 Français, 4 à 5,000 Anglais et Américains, S à 3,000 juifs et autant de mahométans, 460,000 personnes des deux sexes appartenant à Téglise grecque et à ses sectes? Qui ne sait qu*une loi qui existe depuis plusieurs dixaines d'années interdit la ville capitale aux criminels politiques, aux Juifs et aux estropiés, ainsi qu'aux invalides de la classe militaire inférieure? Toutefois, on ne saurait, de ces chiffres bruts, tirer des inductions précises sur le caractère et la composition de la classe de ÎSL société qui est en possession de l'influence à Saint- Pétersbourg. Ce n'est point d'après le nombre de tètes qu'il convient de dresser la statistique des diverses nationalités qui se coudoient dans l'entourage de la cour et dans les centres administratifs. Ici, le cercle des personnages influents est plus étroit que partout ailleurs; ici, plus que dans toute autre ville, la masse de ceux qui forment les assises fondamentales et les couches mojrennes de la société est réduite à Tinsignifiance. Ce n'est que dans la période la plus rapprochée de nous qu'à côté de l'aristocratie de naissance et du monde des fonctionnaires civils et militaires, il s'est formé une classe indépendante de la cour et de l'État. Cette classe, qui commence à se faire sa place au soleil, comprend les grands financiers et entrepreneurs à qui la suppression du servage et la révolution économique qu'a provoquée la création du réseau des chemins
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de fer a ouvort un yasie champ d'activité, de profits et d'intiigoes.
Haothansen n'a pas cru pouvoir mieux caractériser la noblesse msse et le trait qui lui est propre qu'en démontrant qu'une grande partie des hantes familles nobiliaires russes est d'origine non russe. Au point de vue de la physionomie de la société de Saint-Pétersbourg, cette considération entra à peine en ligne de compte. La noblesse russe partage avec l'aristocratie de presque tous les autres pays le fait de sentir du sang mêlé circuler dans les veines. Bn Russie, d'ailleurs, les mots noblesse et aristocratie ne correspondent pas exactement à la même idée, et le caractère hétérogène de la haute éducation russe a, durant de longues années, rendu extrêmement facile à quiconque parlait français l'incorporation dans le monde russe de distinction. Le fait de voir la noblesse de cour de Saint-Pétersbourg compter de nombreuses famiUes qui portent des noms non russes, sans que leur nationalité russe soit jamais l'objet d'un doute, rend assez superflue toute recherche sur la patrie d'origine des Tolstoy, des Bibikow ou des Hendrikow. La toute-puissance du despotisme czarien a su veiller 'à ce que, non pas les familles les plus anciennes et les plus distinguées, mais les familles ajrant rendu à la dynastie actuelle les services les plus signalés, fussent assurées de jouer le premier rôle, et l'on sait que ce qui décide en dernière instance de la situation sociale d'une famiUe, c'est la dose de faveurs impériales qui lui incombe en partage. Gela revient à dire que les familles étrangères qui ont fait leur chemin
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au service de l'État ou de la cour, ne le cèdent en rien aux familles indigènes. La Russie moderne, édifiée sur la base des transformations accomplies par Pierre-le- Grand, est séparée de Tépoque où les boïards participaient à Texercice du gouvernement par un abîme trop large et trop profond pour qu'elle conserve la mémoire de services rendus soit au grand-duc de Moscou, soit à tel ou tel détenteur de la couronne czarienne des Romanow.
Sans doute, Taristocratie russe ne dédaigne en aucune façon les fantaisies héraldiques et les prétentions généalogiques! Appartenir à une ancienne famUle, c'est-àdire à une fsunille antérieure aux Romanow, cela passe encore pour un avantage considérable; mais cette monnaie a depuis longtemps perdu son cours normal. Gomme nous l'avons d^éjà constaté, les arbres généalogiques des plus nobles de nos familles nobles ne remontent pas au delà du siècle précédent, et ici, la désinence russe ou non russe de leurs noms importe peu ^ L'aristocratie proprement dite a fait place depuis longtemps à ce qu'on appelle la « distinction, » dont il n'existe, comme on le sait, aucune définition précise. Si au titre nobiliaire se joint encore le fait d'appartenir à l'église grecque , la différence entre russe et non russe s'efface : telle est, du moins, la règle générale.
1. Il ii*en est pas de môme à Moscou , où la tradition historique joue un rôle plus important. Mais ici encore on rencontre beaucoup de noms étrangers qui, sans autre forme de procès, sont classés comme appartenant à Taristocratie russe.
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La longue application de cette loi de Pienre-le-Grand, qui conférait la noblesse à tout membre d*une des qua* torze classes de rang *, a eu, d^ailleurs, cet effet, que le nombre des familles nobles est devenu légion et que, dans le doute, tout fonctionnaire, officier, etc., est tenu pour gentilhomme. Dans les classes moyennes, comme nous le verrons dans la suite de ce travail, c'est même un avantage de porter un nom qui n*est pas russe, attendu que ce nom garantit, du moins, que celui qui le porte n'a pas été serf et qu'il ne descend pas de serfs.
La haute société de Saint-Pétersbourg, abstraction faite des grands fonctionnaires de Tordre civil et de Tordre militaire, se compose des familles riches et nobles domiciliées dans la résidence, familles appartenant à toutes les populations civilisées ou semi-civilisées qui ont été soumises au sceptre de la Russie. Jusqu'à ces derniers temps, la fortune seule n'a pas été un titre suffisant à Tadmission dans cette société. Il est vrai que, depuis longtemps déjà, les signes distinctifs extérieurs font défaut entre les « admis » et les simples mortels. Depuis que la plupart des grandes familles ont dissipé leur fortune, soit en totalité, soit en majeure partie ; depuis que la suppression du servage a rogné le sOl
1. Depuis ce moment, Taccès de la noblesse héréditaire, conférée pour cause de services rendus, est devenue beaucoup plus difficile. Pendanl un certain temps , le titre d'assesseur collégial (8* classe) a donné droit à la noblesse : Nicolas restreignit ensuite au conseiller d'État (5« classe) le droit d'obtenir la noblesse héréditaire. Actuellement, il faut être arrivé au moins conseiller d'État effectif (4« classe) pour obtenir pour ses enfants les droits nobiliaires. Au reste, ce rang n'est conféré que « pour distinction. » Il n'est pas conféré pour cause d'ancienneté de services.
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SOUS les pieds de la noblesse territoriale, Thomme de distinction ne se connaît pins au fait de conduire un attelage de quatre chevaux et dé n^avoir pas de locataires dans sa maison. «
L*emperenr lui-même, ainsi que son père Ta fait déjà, se sert d*un simple attelage de deux cheyaux et, en hiver, d'un traîneau attelé d'un seul cheval, et, sauf de très-rares exceptions, — les hôtels Bielosselski, Schmertjew, Strogonow et quelques autres.se sont conservés « purs, » — le rez-de-chaussée des maisons distinguées est généralement loué à des modistes, à des banquiers, etc. Mais cela ne change rien aux tendances exclusives du monde distingué : Thabitude « d*admettre » de grands hommes d'affaires ne date que de quelques années, et aujourdliui encore cette tolérance rencontre plus d'un obstacle à vaincre. Il n'y a pas encore dix ans que le baron Talleyrand, ambassadeur français, à l'occasion de son mariage avec la fille du riche négocii^it en eaux-de-vie Bemadaki, a été en butte à maints sarcasmes piquants, et qu'il a dû s'estimer fort heureux de pouvoir échanger son ambassade contre une autre. Cet exclusivisme est commun à tous les éléments qui composent cette société.
Russes et Allemands, Polonais et Finlandais, nobles de vieille race ou nobles frais émoulus, tous, à quelque opinion politique qu'ils appartiennent, libéraux, conservateurs ou réactionnaires, se gardent d'entrer en contact intime avec les gens qui ne relèvent que d'euxmêmes. Si nous envisageons l'un après l'autre ces éléments qui diffèrent entre eux, non-seulement parla
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nationalité, — ce qui est la règle générale^ — maid aussi par la confession religieuse, — ce qui est Tordinaire, — runiformité du vernis français qui les recouvre n'exclut nullement la diversité des caractères et des intérêts.
Dans la société de Saint-Pétersbourg, on distingue quatre groupes principaux : les Russes, les Allemands, les Polonais et les Finlandais. Dans, le groupe russe, il faut comprendre les nombreux étrangers, qui ont été assimilés à là nationalité russe, ou, pour mieux dire, pétersbourgeoise. Les descendants d'Européens et ' d'Asiatiques, d'Allemands, de Français, de Hollandais, d'Anglais, de Grecs, etc., se trouvent ici en grand nombre. Les Adlerberg, les lUeinmichel, les Ostermann, les Engelhardt, les Korff, etc, dont les noms induisant parfois l'étranger en erreur, sont aussi distincts des Russes pur sang, que les Bagration et les Abosa ou les Lazarew, qui, depuis longtemps, ont oublié et fait oublier, ceux-là leur origine arménienne, ceux-ci leur origine indienne. Un siècle durant, la capitale russe a été le rendez-vous de chevaliers d'aventure et de réfugiés de tous les pays, et les descendants dé ces individus sont presque tous entrés dans la nationalité russe, dont les couches supérieures ne formaient elles-mêmes qu'une variété de la société francisante , qui domine dans toute l'Europe occidentale. 11 n*est pas une nationalité qui n'ait fourni son riche contingent à cette population mixte qui, d'ordinaire, dès la deuxième génération, héritait de ses mères russes le sang russe et la confession grecque. Au lieu d'entrer ici dans de
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plus amples détails, il suffira de citer quelques-uns des noms les plus connus : les Greigh auxquels appartient le secrétaire actuel du ministre des finances descendent du vainqueur de Tschema et les Fenschaw sont d'origine anglaise; les Browm et les de Lacy s'ont d'origine irlandaise; les Suchtelen et les de Hay (en russe, Degay) sont d'origine hollandaise; les Ribeaupierre , les Divierre et les Lautrec sont d'origine française. Les Allemands, qui sont devenus Russes de distinction, sont une véritable légion : depuis Mûnnich et Ostermann ils forment une chaîne ininterrompue jusqu'à l'époque moderne, qui a mis en relief les Nesselrode, les Kotzebue, les Gancrin, les Kleinmichel, etc. Vers la même époque, des réfugiés et des aventuriers de toute espèce ont afflué de l'Est et du Sud-Est sur les bords de la Néwa. Chacune des phases que la Grèce, la Serbie et la Roumanie ont eu successivement à traverser, avant de s'émanciper du joug de la Porte, a poussé en Russie 4in flot d'émigrants, qui a laissé un résidu dans la société de Saint-Pétersbourg •. Il en est de même des Arméniens du Caucase et des pays avoisinants. Les Lazarew, par exemple, qui aujourd'hui passent pour des Russes pur sang, doivent leur origine^ à un maçon indien qui, au temps de Catherine II, arriva à Moscou avec un diamant qu'il avait arraché à l'œil d'une idole
1. Le dernier Grec de distinction qui se réfugia & Saint-Pétersbourg à répoque de la guerre d'indépendance, et qui entra au service de la Russie, était ramiral Papachristo, qui mourut du choléra en 1848.
Le Grec Kalergis , qui avait épousé une fille du comte Nesselrode, joua en son temps un rôle considérable.
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et qui vendît à rimpératrice cette pierre précieuse au prix d'un million de roubles banco. Cette origine hétérogène des familles influentes est, comme nous l'avons déjà constaté, à peu près indifférente au point de vue du caractère et de la physionomie de la société de Saint-Pétersbourg, et elle n'entre qu'accessoirement en ligne de compte. Par contre, il est intéressant de constater que, parmi les familles non russes, les seules qui fassent bande à part, c'est-à-dire qui s'isolent de la société russe proprement dite, sont celles qui appartiennent aux provinces soumises à la Russie.
Dans cette catégorie, les premiers en ligne sont les Allemands des provinces de la Baltique, qui sont les plus nombreux et les plus influents. Jadis ces habitants de la Livonie, de TEsthonie et de la Gourlande ne se distinguaient point des Allemands immigrés de l'Allemagne. Pour eux aussi, la règle absolue qui prévalait était que, dès la deuxième, très-souvent même dès la première génération, ils devenaient nationaux russes. Ils ne se distinguaient des autres Russes que par cette double particularité que parfois ils parlaient allemand chez eux et qu'à l'occasion ils fréquentaient l'église luthérienne. Us étaient en plus grand nombre que les autres étrangers, ils se rencontraient dans toutes les classes de la société; ils jouaient un certain rôle, nonseulement à la cour, dans les ministères et dans l'armée, mais aussi dans le monde scientifique à titre de médecins et de professeurs, dans le commerce et dans l'industrie ; mais tout cela passa inaperçu tant qu'ils demeurèrent confondus avec les Allemands venus der
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rAllemagne proprement dite. Cet état de ehoses 8*e8t modifié dans ces déniera temps* Depuis la propagande gréco-religieuse de 18M, qui détermina une partie considérable de la population rurale de la livonie à abjurer la religion de son pays d'origine et qui, ainsi qu'on a pu le voir depuis, n'était que le prélude d'une vive attaque dirigée contre le carai^tère allemand et contre la situation historique des provinces de la Baltique, les Livoniens, les Esthoniens et les Gourlandais de haut rang, qui vivent à Saint-Pétersbourg, se considèrent généralement comme un groupe de population distinct des Russes et des Allemands russes. Tandis que les Allemands immigrés de l'étranger n'ont aucun motif d'adopter à l'égard de la Russie et des institutions russes une'attitude de réserve défiante et de prendre position dans le conflit des partis politiques, les Allemands livoniens de la résidence se considèrent comme les représentants d'intérêts particuliers, qu'ils défendent avec une passion et une énergie croissantes . La plupart des immigrés de, ces provinces qui sont au service da l'État, soit dans l'administration, soit dans l'armée, ceux notamment de la jeune génération, veulent être distincts des soi-disant Russo- Allemands, qui trèssouvent sont hostiles aux institutions baltiques, manifestent à l'égard de la jeune Russie démocratique une hostilité peu déguisée et tiennent, en toute oecasîon, à revendiquer le caractère historicpie de leur patrie.
Une fraction considérable de ce groupe se distingue à peine du gros de notre société. Ils ont, généralement, adopté le genre français, qui est le genre à la mode,
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sont en relations familières avec la cour et les andennes fomillesT, cherchent, comme celles-ci, à faire carrière et prennent une part active an mouvement du monde qui les environne. Us semblent n'avoir avec les Allemands immigrés et les Germano-Russes d'autre inté* rèt commun que Tintérét religieux, attendu qu'ils sont d'ordinaire des protestants zélés. On ne les rencontre pas plus souvent que les autres personnages à la mode dans les dubs et dans les théâtres allemands. Mais, si on les envisage de plus près , on arrive à pénétrer les manœuvres, complètement invisibles pour un étranger, de leurs coteries* On arrive à voir clair dans les cabales et les intrigues qui sont ourdies à la cour, dans le conseil de l'empire et dans les ministères et Ton finit par se convaincre que ces livoniens et ces Gouriandais forment une phalange étroitement serrée, que dans les questions qui ont trait à TÉglise luthérienne et au droit catholique, ils suivent une politique nettement déterminée et qu'ils combattent les partis nationaux avec la dernière énergie et à l'aide de tous les moyens qui sont à leur disposition. Bien que dans ce dernier siècle, l'immigration baltique à Saint-Pétersbourg ait notablement diminué, et que, en particulier, le nombre des gentilshommes de ces provinces qui servent dans la Garde soit aujourd'hui beaucoup moindre qu'au temps de l'empereur Nicolas, il existe à peine une division militaire, à peine un ministère et un bureau supérieur d'administration dans lesquels les provinces de la Baltique ne possèdent point quelques amis ou partisans. Parmi ceux qui sont nés dans ces
pays, on compte un assez grand nombre de Russes. Les anciens gouverneurs généraux de Riga, notamment, passaient pour être sympathiques à la noblesse baltique et aux intérêts allemands qu'ils étaient chargés de représenter, bon gré mal gré. On a pu voir, de 1860 à 1870, que Tinfluence dont dispose cette classe de la société n'est pas sans importance, même au temps où nous vivons. La coterie Miljutia-Jelenny, qui alors travaillait à faire prévaloir, dans les provinces de la Baltique, le système adopté pour la Pologne et la lithuanie, n'a pu, malgré le courant qui la favorisait, obtenir la réalisation de la plupart de ^es vœux. L'application aux province baltiques de la nouvelle organisation judiciaire russe et des institutions dites provinciales n'est pas encore, à l'heure actuelle, un fait accompli. La répartition, poursuivie par le ministère des domaines, des biens domaniaux entre les nouvelles recrues de l'Église grecque, a été abandonnée ; la loi sur les mariages mixtes contractés dans les provinces baltiques a été maintenue en vigueur. Chaque fois que ces diverses questions ont été agitées, on a vu surgir, sur tous les points et de tous les côtés, des influences inattendues qui ont su contrecarrer sur le point décisif les projets forgés à Moscou, et mettre en mouvement des forces que les champions de l'idée nationale n'ont pas pu ou n'ont pu qu'incomplètement neutraliser. Qu'on lise les célèbres écrits de Samarin sur <{ nos lignes frontières occidentales, » et l'on sera frappé de la persévérance, de l'énergie et de l'habileté consommée avec lesquelles les habitants des provinces
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baltiques ont su se défendre dans les circonstances les plus difficiles. Il est vrai qu'ils ont cet avantage d'être disséminés dans presque toutes les classes de la population et de pouvoir, sans éclat, disposer de toute une légion d'alliés déclarés ou occultes. Des individus qui, d'ailleurs, n'ont rien à faire en commun, qui vivent dans des conditions tout à fait différentes et qui poursuivent les buts et les tendances les plus hétérogènes, savent se retrouver et se donner la main lorsque les institutions de leur patrie sont sous le coup d'une menace quelconque. D'anciens' généraux, des fonction^ naires de haut et de bas étage, des médecins, des pasteurs et des instituteurs élevés à Dorpat, sont requis et mis en mouvement, aussitôt qu'il est question de quelque nouvelle mesure dirigée contre le droit provincial de la Livonie, de l'Esthonie et de la Gourlande. Il n'y ^ pas bien longtemps que les questions provinciales baltiques avaient dans notre presse un organe spécial. Tandis que la Gazette allemande de Saint-Pétersbourg ^ propriété de l'Académie des sciences, était principalement Torgane des négociants et des industriels allemands de la résidence, la Presse du Nord y qui était très-habilement dirigée, se tenait en rapport avec de nombreux fonctionnaires supérieurs de l'ordre civil et de l'ordre militaire, originaires des provinces baltiques, et plaidait en faveur des intérêts de ce territoire. Il va sans dire que la cause livonienne est, à maints égards, connexe avec celle de l'élément allemand qui séjourne à Saint-Pétersbourg. Dans l'Académie des sciences, dans FAssociation des médecins, dans la Bibliothèque
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impériale,- dans les étal)lisseineDts d'instruction publique, existe depuis le commencement de la période décennale de )8t)û à 1870, un violent antagonisme entre les Allemands et les Russes, antagonisme qui ne contribue pas peu à exaspérer et à envenimer la lutte engagée pour la revendication de la nationalité des provinces baltiques. Dans ces conditions, il n'est pas rare que Ion se donne Ja main et que Ton se prête assistance sous toutes les formes. On peut même dire que, dans la plupart des cas, tous les Allemands, sans distinction d'origine et de quelque État qu'ils soient les sujets, font ensemble cause commune. Il est vrai que y dans ces dernières années, les différences intérieures existant dans Téléinent allemand se sont accu* sées un peu aux dépens des intérêts communs. Les sujets du nouvel empire allemand ont la conscience d'être les citoyens d'un puissant Etat ; ils ne se contentent plus du rôle qui les condamnait à n'être que l'engrais de la civilisation et de la terre slave. On a pu dire autrefois :
Allemand, tu n'es pas un champ, Tu es le fumier du monde; Tu es bon comme assaisonnement, Mauvais comme aliment ;
Et ce que, dans son foyer natal, L'Allemand ne trouva jamais, I^ terre entière le lui offre aujourd'hui : C'est une patrie allemande !
Ce temps-là n'est plus et avec lui a également disparue la bonhomie si vantée, prud'hommesque et mes^
LA SOCIÉTÉ DE SAINT-PÉTERSBOURG. i^
quine, de Tesprit germano-russe. L'élément colonial allemand et le parti baltique se séparent déplus en plus Tun de l'autre : si souvent ils sont unis ensemble par Tantagonisme commun contre le russianisme, il n'est pas rare, en revanche, de les voir en hostilité l'un contre l'autre. Il est, d'ailleurs, dans la nature des choses, que la grande classe des négociants et des techniciens aUemands modernes éprouve peu de pen-* chant à s'engouer pour les institutions quelque peu balourdes et démodées des provinces de la Baltique, et que bon nombre d'Allemands soient sympathiques à la jeune Russie libérale.
En tant que parti politique, les Livoniens, les Esthoniens et les Gourlandais jouent le plus grand rôle dans ce qu'on appelle la « Société; » dans les autres cercle?, ce sont les Allemands immigrés et les Germano-Russes qui dominent déjà à cause de leur supériorité numérique. Le point central de cette variété de l'élément allemand se trouve dans le quartier de Wassily Ostrow, siège de l'Académie, de nombreux établissements d'instruction et de la majeure partie du commerce allemand. Les petits industriels allemands et les petites gens sont disséminés dans toute la ville. Gomme l'élément protestant de l'Allemagne du Nord prédomine sans conteste, et que les protestants possèdent un certain nombre d'églises dont la fondation remonte déjà an siècle précédent, églises princièrement dotées par les MûnnichetlesOstermann et parfaitement administrées, le protestantisme possède à Saint-Pétersbourg une situation importante et honorée.
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Les deux églises principales de Saint-Pierre et de Sainte-Anne possèdent d'excellents gymnases (écoles ecclésiastiques) allemands, dirigés par leurs conseils de fabrique, qui passent pour les meilleurs établissements d'instruction de la ville et où affluent constamment des élèves russes des classes les plus élevées. On sait d'ailleurs, sans qu'il soit besoin d'insister davantage sur ce point, qu'il existe aussi un théâtre allemand de la Cour, — le seul qui vive de ses propres ressources; — que les industriels et les négociants allemands ont, dans le club dit « des Cordonniers, » de même que les travailleurs et les compagnons po^èdent dans l'Association dite « de la Palme, » des centres de réunion que les nombreux médecins allemands et les pharmaciens allemands, qui se distinguent par leur situation prospère et par la solidité, forment ensemble une association professionnelle, et qu'enfin il existe une association allemande de bienfaisance qui prospère sous les auspices de Tambassadeur d'Allemagne.
Après les Allemands, les Polonais forment, dans la société influente, l'élément non-russe le plus important.
Slls ne peuvent être mis en parallèle avec les Allemands, par cette raison déjà que ceux-ci ont deux foyers de recrutement : l'Allemagne et les provinces haltiques, et que, par conséquent, ils doivent entrer en ligne de compte et comme étrangers et comme représentants d'une importante province russe, les Polonais savent pourtant conquérir une influence plus considérable qu'on ne l'admet généralement. De même qu'en
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Russie les dénominations « allemand » et « protestant » sont à peu près adéquates, de même les Polonais sont 3ear*IÇox^v (par excellence) les représentants du catholicisme. Les Allemands et les Polonais ne commencent à être Russes que du jour où ils cessent de demeurer protestants et catholiques. Tant que cette évolution n*est point accomplie, ils ont des intérêts séparés, et le Russe pur sang ne les regarde qu*avec une défiance plus ou moins accentuée. 11 est vrai que cette différence ne s'est accusée d'une façon hien nette que dans ces derniers temps. On sait que, déjà avant le partage de la Pologne, la Russie comptait de très-nombreux partisans dans les noblesses polonaise et lithuanienne. Chacune des catastrophes qui précédèrent le partage du royaume de Pologne et, plus tard, les trois partages eux-mêmes ont amené à Saint-Pétersbourg de nombreuses familles polonaises et lithuaniennes qui s'étaient rendues impossibles dans leur patrie et d'autres que le gouvernement voulait arracher à leurs relations naturelles. Une partie d'entreellesont été complètement russifiées. Les comtes Wielhorski, par exemple, qui par leur mère appartenaient à l'Église grecque, comptent, depuis un demisiècle, parmi les Russes pur sang *; d'autres, tels que les Potocki, par exemple, avaient, par leur participation aux plans destructeurs du gouvernement russe,
1. La mère du célèbre dilettante musicien et Mécène des arts, Michel Wielhorski et de son frère Mathieu , maréchal de la cour de la grande-duchesse Hélène, était une Ma^'uschkin. Les fils du comte Michel, qui tous deux moururent avant leur père, se nommaient déjà Wielhorski-Matjuschkin, pour faire oublier le plus possible leur origine non russe.
rompu tout lien avec leur nationalité. D'autres encore étaient des Lithuaniens d'origine russe, portant des noms à désinence russe, qui n'avaient été polonisésque dans les dix-septième et, dix-huitième siècles et qui, partant/ pouvaient sans peine retourner à leur nationalité antérieure. La petite noblesse sans fortune, celle qu'on appelle les* hobereaux, afflua en masse sous les chefs de l'armée russe, accepta, dans toutes les parties (le Tempire, les fonctions judiciaires et administratives de toutes sortes ^, et, par son éparpillement, devint tout naturellement et fort souvent la proie de la russification. Le réveil du sentiment national polonais et du zèle religieux catholique, qui date de la Révolution de 1831, réveil que les événements des dernières années ont communiqué à toutes les couches de la société polonaise, a fait revivre Tantagonismedes deux nationalités. Les familles polonaises russifiées — et elles sont nombreuses — sont, naturellement', demeurées russes, de très-nombreux descendants des vieUles familles polonaises passent encore aujourd'hui du camp des vaincus dans le camp des vainqueurs; toutefois, le nombre de ces convertis diminue d'année en année. Les trois quarts au moins des membres du clergé russe pris dans son ensemble, sont d'origine lithuano- polonaise, et ils sont dominés par cet esprit de fanatisme ultramontain
1. Très-considérable est le nombre des médecins et chirurgiens militaires polonais en Russie, par ce motif que, sur ce terrain, on donne la préférence aux Polonais et aux Allemands. On trouve également des officiers polonais dans toutes les armes, notanmiBnt dans l'artillerie et le génie.
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qui, partout, est le fruit caractéristique du catholicisme moderne, fanatisme qne les Mourawief et que les Kaufmann n'ont fait qu'attiser.
Si Ton passe en revue le personnel du Consistoire catholique de Saint-Pétersbourg, de Tépiscopat romain, du chapitre des chanoines et des églises paroissiales de Russie, on ne rencontre que des noms polonais et toujours des noms polonais : en outre, un grand nombre des membres du clergé catholique russe non polonais ont été élevés en Pologne ou par des professeurs polonais et dans Tesprit polonais ; c'est dire qu'ils ont été fortifiés dans cette conviction que la cause de TÉglise romaine dans l'Europe orientale est identique à celle du polonisme. Le lien solide qui unit ces cléricaux et la discipline rigoureuse à laquelle ils sont plies, font du clergé catholique, en dépit de l'oppression et des per- • sécutions dont il est victime, une puissance encore respectable, qui exerce, sans bruit, une influence considérable, non-seulement à Varsovie et à Wilna, mais aussi à Saint-Pétersbourg.
Sans doute, le temps n'est plus où, dans l'aristocratie féminine de Saint-Pétersbourg, il était de mode de faire étalage de tendances catholiques, à la façon de M"* Swetchine ou de la princesse Galitzin ; le temps n'est plus où les quelques recrues faites par l'Église romaine dans la noblesse russe — Exemple : le P. Gagarin et le P. Augustin Galitzin — prenaient le pas sur les membres plébéiens du clergé polonais. Mais U n'en demeure pas moins vrai que les élégants et habiles flls lie la Rome catholique sont encore aujourd'hui l'objet
d'un respect qui fait envie à bon nombre de popes et de moines de Tortboxie officielle.
Ce sont ces prêtres qui, actuellement à Saint-Pétersbourg comme dans toute la Russie, veillent sur la foi nationale et religieuse de leurs compatriotes, et se préoccupent d'obtenir que les brebis récalcitrantes ellesmêmes ne soient pas tout à fait perdues pour rÉglise, leur mère. Dans la société, dans Tadministration et dans Tarmée, on compte nombre de gens qui parlent le russe aussi couramment que le français, qui ont les dehors aussi loyaux que leurs collègues russes et qui mènent le même train de vie que ceux-ci, mais qui, néanmoins, au moment donné, rendent sans hésiter les services que la patrie et TÉglise leur demandent. Si une notable partie des mesures décrétées de* 4863 à 1869 par le Gouvernement contre le polonisme et le catholicisme sont demeurées lettre morte; si elles n'ont» pas été appliquées ou si elles n'ont reçu qu'une application apparente; si, pour citer un exemple, on n'est point encore parvenue arracher au polonisme la grande propriété foncière lithuanienne non plus qu'à mettre à exécution la loi qui interdit aux individus d'origine polonaise de se rendre acquéreurs de biens équestres dans les gouvernements généraux deKiew et de Wilna; — ce résultat doit être attribué presque exclusivement à l'influence sourde mais puissante que le polonisme exerce dans la société de Saint-Pétersbourg. — A diverses reprises on a essayé de purger de fonctionnaires polonais les monastères et les postes centraux. Plusieurs douzaines de vieux fonctionnaires éprouvés ont été révo*
qués ou mis à la retraite en 1864, uniquement à cause des noms polonais qu'ils portaient. La révocation du conseiller intime Rudwiski, ami du ministre Walujew et directeur au ministère des domaines, a fait surtout sensation. Mais la supériorité intellectuelle et Tintrigue habile et souple du polonisme, a fini pourtant par triompher des préjugés nationaux, et bon nombre de postes importants de Tadministration sont demeurés dans des mains polonaises. Être entouré du plus grand nombre possible de subordonnés étrangers, pourvus de noms et de titres sonores, c'est pour les dignitaires russes une attraction irrésistible. D'ailleurs, les fonctionnaires polonais sont généralement plus travailleurs et plus instruits que leurs collègues russes. Un fait acquis en Russie comme en Autriche, c'est qu'à certains égards et dans une certaine mesure, les fonctionnaires et les officiers polonais défient toute concurrence et que, sous les auspices d'une direction habile et d'un contrôle convenable, on peut obtenir d'eux une somme de travail extraordinaire. Enfin, un élément spécial et trèsimportant est formé par les femmes polonaises dont la grâce, qui passe pour être irrésistible, n'a joué qu'un trop grand rôle dans l'histoire polono-russe. Encore plus absolument dévouées que les hommes à leurs prêtres et à leurs traditions nationales, les femmes polonaises possèdent à un haut degré la faculté de s'assimiler le genre russe à la mode, de faire oublier, lorsqu'il le faut ou lorsque cela est expédient, les maintes divergences qui séparent l'une de l'autre les deux nationalités, et, sous le masque du bon ton russo-aristocratique, de
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rendre à la cause intime de leur nation et de leur Église les services les plus signalés. Dans la haute sooiété, comme dans la société bourgeoise, dans TÉglise comme aussi dans le théâtre, où elles chantent et dansent sous des noms russes, les jeunes filles et les dames polonaises jouent partout en Russie, et notamment à Saint-Pétersbourg, un rôle considérable. Bien que Faristocratie polonaise ait été peu à peu écartée de la diplo* matie et des hauts emplois militaires ; bien qu*on rencontre peu de Polonais dans le monde des dignitaires de la Cour, — un ancien usage voulait que toutes les populations soumises au sceptre russe fussent représentées dans le monde de la Cour, — Tinfluence que la nationalité polonaise exerce sur la société russe, et notamment sur la classe des fonctionnaires moyens, est plutôt en progression qu'en voie de décroissance. Les innombrables petits propriétaires expulsés de. leurs foyers n'ont plus d'autre ressource que celle de cherchercher asile dans le fonctionnarisme russe et dans l'armée, et à faire valoir partout où ils le peuvent, leur prépondérance naturelle. Or, partout où un Polonais s'est installé, il sait — tout comme l'Allemand — grouper autour de lui des cousins et des compatriotes.
Les représentants du polonisme sont généralement sur le pied de l'hostilité avec l'élément germano-protestant; il n'est même pas rare que, le cas échéant, ils fassent contre lui cause commune avec l'élément russe. Il est vrai de dire que ce sont, en majeure partie, des hommes portant des noms allemands qui ont été les
instruments des tristes destinées de Tancienne république monai*ehique, et que, dans les années d'épreuves du siècle précédent, ce furent très-souvent des Allemands et des Germano-Russes qui combattirent dans les premiers rangs de Tarmée russificatrice. Cependant, la crise de 1860 à 1870 a, sur plusieurs points, établi entre Télément polonais et l'élément allemand une solidarité passagère d Intérêts, solidarité dont les agensont été les barons assez nombreux de la Gourlande, qui sont grands propriétaires fonciers dans les districts lithuaniens voisins de la Gourlande, et qui avaient été acculés à la banqueroute par les lois d'exception de Mourai^ieff, ou qui avaient à souffrir des chicanes et des persécutions des fonctionnaires russes.
11 faut constater, au moins à titre accessoire, que des coteries formées de fonctionnaires polonais se rencontrent en dehors de Saint-Pétersbourg beaucoup plus fréquemment encore que dans la résidence, où, étant soumis à une surveillance plus rigoureuse, ils sont astreints à plus de prudence et de réserve.
L'élément polonais semble être tout particulièrement puissant dans certaines parties de la Sibérie et dans le Caucase. Les Polonais et les Lithuaniens qui sont fonctionnaires à Tiflis, par exemple, passent pour être toutpuissants dans certaines branches de service. Le département du contrôle dans le Caucase, lequel était entre les mains d'un Polonais de la Lithuanie, nommé Kimbor, a, durant nombre d'années, écarté les Allemands de tous les emplois et a su, çn dépit de l'hostilité déclarée du grand-duc gouverneur, conserver une indépen-
dance absolue. Il est certain que la Gazette de Moscou commettait une exagération énorme, lorsque, en 18G4, elle prétendait que les Polonais étaient, à vrai dire, les maîtres de la Grousie, les conspirateurs et les chefs de Félément Jeune- Arménien, qui s'opposait à* la russification de ce pays semi-oriental et qu'ils faisaient cause commune avec les autres séparatistes de Tempire russe, c'est-à-dire avec les Allemands, les Ukrainophiles et les Finlandais : mais il est exact que les Polonais sont à Ëriwan, à Tiflis et à Schemacha un élément puissant, avec lequel il faut compter. Oii ne sait rien de certain, — officiellement parlant, — sur la situation des parties de la Sibérie qui ont recueilli la grande masse des exilés polonais de 1863 à 1865. Toutefois, eu égard à Tétat de choses générales non moins qu'aux diverses tentatives d'insurrections qui ont été faites dans la Sibérie orientale, il est vraisemblable que cette population forme, au delà des monts Ourals, une puissance imposante. Il faut que la situation ait paru assez grave au Gouvernement ; car en 1864, il a envoyé en Sibérie une commission spéciale, chargée de systématiser la répartition des transports d'exilés arrivant de Pologne et d'opposer une digue aux actes qui tendaient à léser l'intérêt de l'État et à dénaturer le caractère russe du Gouvernement de la Sibérie. D'ailleurs, la Sibérie est considérée comme une province qui, dans l'avenir, créera de grandes difficultés au Gouvernement.
Les fonctionnaires qui ont longtemps habité au delà des monts Oural et de la mer d'Ochotzk donnent d'intéressants détails sur l'esprit séparatiste qui s'agite dans
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cette région. Il n*est pas rare d'entendre affirmer que lu Sibérie prendra au cours du vingtième siècle, à Tégard de la Russie une attitude analogue à celle que TAmérique du Nord a prise dans le dix-huitième siècle, à Tégard de TAngleterre. Cette affirmation peut être exagérée, mais elle n'est pas tout à fait sans fondement. Il y a longtemps déjà que Ton prend sérieusement ombrage à Saint-Pétersbourg des égards que les Sibériens et les autorités Sibériennes prodiguent aux exilés politiques, notamment aux Polonais.
Les Finlandais qui vivent dans la Société de Saint- Pétersbourg sont moins connus et moins considérés que les Allemands et les Polonais ; ils sont aussi moins nombreux, mais pourtant fl ne laissent pas que d'être en possession d'une certaine influence. Nombre de personnes, qui, d'ailleurs, sontpassablementau courant des choses de notre résidence, ignorent que la Finlande possède à la Cour de Russie un secrétaire particulier d'État, que ce secrétaire est assisté d'une chancellerie composée de jeunes Finlandais de la haute Classe, que dix-huit cents officiers finlandais servent dans l'armée russe et dans la flotte et qii 'enfin il existe à Saint-Pétersbourg toute une légion d'artisans et de domestiques finlandais, renommés pour leur probité. Elles ignorent ces détails, comme elles ignorent la configuration politique de cette province remarquable qui est aux portes de Saint-Pétersbourg. Pour se faire une idée exacte du caractère et de l'importaoce de cette province, il n'est pas inutile de jeter un co.up d*œil rapide sur Thistoire des soixantequatre annéjBS de dçmination russe dans ce grand-duché
jadis suédois, qui aujourd'hui encore est demeuré absolument rebelle à la russification.
Lorsqu'en 1809 la Finlande a été soumise au sceptre russe, ce pays était sous le régime de la CiOnstitution, basée sur le système représentatif à quatre groupes, que Gustave III avait en 1772, octroyée à son royaume de Suède, constitution aux termes de laquelle les États avaient, en dehors du droit de voter Timpôt, une certaine participation, — bien que très-modeste, — à la législation. Alexandre 1°', qui tenait beaucoup à la conquête morale de ce pays frontière, crut ne pas pouvoir Teffectuer mieux qu'en laissant à ses nouveaux sujets leur ancienne Constitution, fort inolTensive sur une étroite limite, et en se préparant comme Grand-duc de Finlande à la mission qu'il voulait accomplir plus tard en sa qualité d'empereur de Russie.
Il laissa cette constitution en vigueur, alors même que ses projets relatifs à l'empire s'étaient depuis longtemps modifiés, mais il se préoccupa fort peu de son application. Depuis la réunion du parlement finlandais en 4809, que l'empereur ouvrit en personne et où il reçut l'hommage, les États de Finlande ne furent plus convoqués sous son gouvernement : il est juste d'ajouter que, toutefois,' les droits et les usages particuliers du pays furent respectés. Les gouverneurs généraux résident à Helsingfors (de 4809 à 4840, ce fut le feld-maréchal prince Barclay de Tolly et de 4840 à 4823, le général de Steinheil) n'ont pas une seule fois tenté de porter atteinte aux institutions traditionnelles de la Finlande. De leurs côté, les organes supérieurs du gou-
vernement n'ont pas songé un seul instant à substituer des ordonnances russes aux ordonnances suédoises.
On laissa la noblesse, le clergé et la bourgeoisie représenter la nationalité suédoise et la classe des paysans représenter la nationalité finlandaise. En même temps, la langue suédoise demeura la langue officielle du pays et les emplois publics demeurèrent confiés exclusivement à des enfants du pays. Un « Comité pour les affaires finlandaises » résidant à Saint-Pétersbourg et un segrétaire d'Etat finlandais, demeurant également dans la résidence, servaient d'intermédiaires entre les autorités centrales de Tempire et du pays. Au temps d'Alexandre !•', le chef de la petite colonie nobiliaire suédo-fînlandaise, qui s'était fixé sur les bords de laNéwa, était un réfugié très-influent et très-considéré de Stockholm, c'est-à-dire ce comte Gustave Moritz Armfeld qui, en sa qualité de confident et de commensal de Gustave III, avait fait rapidement son chemin, que Charles XIII avait banni comme traître et qu'Alexandre avait fait président du Comité finlandais. On sait, d'après les témoignages d'Amdt et du baron de Stein, qui se rencontrèrent en 1811 et en 1812 avec Armfeld à Saint- Pétersbourg, combien était important le rôle que ce spirituel aventurier jouait à la Cour et dans la société. Les affaires finlandaises étaient complètement placées entre ses mains, et le secrétaire d'État Comte Rehbinder n'avait à côté de lui qu'une situation eflacée. Mais ce n^est pas tout: ce Talleyrand du Nord, élevé à l'école de l'encyclopédisme français, exerçait encore sur les affaires russes l'influence la plus sensible. La chute du se-
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crétaire d'Etat Spéransky , lequel était le haut fonctionnaire le plus considérable de cette époque, en même temps que le favori déclaré de Tempereur, parait avoir été surtout l'œuvre d'Armfeld, qui, de connivence avec plusieurs membres de la grande noblesse russe, réussit à faire croire à l'empereur que ce parvenu (le vrai nom de Spéransky était Nadeshdin et Spéransky était le fils d'un pope) s'était, par des relations secrètes avec l'ambassadeur français Gaulaincourt, rendu indigne de la faveur de son bienfaiteur ^. Il va de soi qu'un homme qui se livrait à des intrigues aussi étendues pouvait, dans la nouvelle province, encore peu connue de son souverain, tailler et trancher en toute indépendance. On conçoit aussi que ce Suédois de naissance, demeuré aristocrate en dépit de l'absence de préjugés qui le caractérisait, utilisait cette puissance en faveur de l'élément Suédois qui dominait en Finlande. Après la mort d'Armfeld, qui eut li^ en 4814, tout demeura dans la voie que l'ancien favori de Gustave III avait indiquée pour la direction à donner à l'administration de ce pays. Rehbinder continua la gestion des affaires, une douzaine de généraux et de conseillers intimes du haut rang finlandais représentait la partie Nord-Ouest de
1. La chute de Spéransky, en 1813, fut un des points les plus obscurs de la vie d*Alexandre. Ce fait caractérise au suprême degré le penchant de ce monarque, d'ailleurs si noblement doué, à la défUince. Alexandre avait interrogé personnellement Spéransky dans son cabinet, puis Tavait pressé dans ses bras et Tavait assuré de son invariable faveur. Le soir du même jour, le secrétaire d'État était relevé de son poste et expédié dans le gouvernement semi-sibérien de Perm, où il vécut plusieurs années dans le bannissement.
Tempire à la Cour et dans la Société : mais les Finlandais se tinrent aussi soigneusement que possible à Técart des affaires russes proprement dites, pour concentrer toute leur énergie sur les questions qui intéressaient la cause de leur patrie. Les rapports entre Tempire et le grand-duché étaient très-restreints et, avec un juste instinct de la situation, la partie la plus faible sentait qu'elle ne pouvait espérer le maintien de ses traditions qu'en respectant cet état de choses.
Un changement radical du système n*intervint que lors de la mort du souverain qui avait conquis la Finlande et qui, dans le principe du moins, avait manifesté rintention de conserver à ce pays sa constitution représentative. Il ne pouvait plus être question de cela depuis que Nicolas, en recueillant la difficile succession de son frère, avait inauguré un système qui ne connaissait qu'une règle : la volonté absolue du maître. La tentative timide que firent les Finlandais, en 1827, en vue de provoquer la convocation du Parlem^t, qui, contrairement au droit et à la constitution, n'avait pas été réuni depuis seize ans, aboutit à une ribuffade si brusque qu'à Helsingfors on se résigna immédiatement aux coups les plus extrêmes et que Ton accepta patiemment et en silence les rigueurs du Gouvernement de Saint-Pétersbourg.
Sans tenir aucun compte de la Constitution légalement existante, on transféra de la vUle incendiée d'^o à Helsingfors TUniversité du pays ; on décréta l'admis* sion des membres de l'Église Grecque dans les services finlandais ; en même temps, la peine de mort inscrite
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dans les coutumes locales, fut supprimée et remplacée par Texil en Sibérie. Afin de pouvoir exercer dans le grand-duché une autorité illimitée et sans frein, comme dans Tempire, Tempereur supprima « administrativement» comme superflu le «comité pour les affaires finlandaises » qui résidait à Saint>Pétersbourg. Bientôt rien ne fit plus obstacle à ce que la Finlande fût mise sur le même pied que les autres parties de l'empire. Le comte Armfeld II, successeur de Rehbinder au secrétariat d'État, et le baron Stiernwall-Wallen, son adjoint, étaient des hommes qui avaient respiré assez longtemps l'atmosphère de la cour pour se faire les instruments dociles de la volonté souveraine, jeter au panier les plaintes qui leur étaient adressées au sujet des agissements arbitraires des fonctionnaires russes et mettre leurs compatriotes en garde contre toute velléité d'opposition. Helsingfors prit de plus en plus l'aspect d'une ville russe : on établit en règle que les bataillons de chasseurs et de tirailleurs de la garde recrutés en Finlande séjourneraient dans la résidence, et que par contre les troupes russes tiendraient garnison à Helsingfors et dans les autres villes du pays. Si la Constitution représentative qui, au fait, dormait dans les cartons depuis nombre d'années, fut maintenue pour la forme, ce résultat ne fut dû qu'au bon vouloir et à la politique prévoyante des gouverneurs généraux du pays : mais cette constitution était exposée à tant d'atteintes qu on ne songeait presque plus à elle. Plus dangereux encore fut l'évolution qui était à la veille de s'accomplir dans la société finlandaise. Sous les auspices de l'appro-
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bation déclarée du gonvemement, la majorité de la population finnoise, comprenant surtout les paysans et la petite bourgeoisie, s'apprêta à livrer assaut à la prépondérance des classes supérieures, qui appartenaient à l'élément suédois, et à entamer le caractère suédois du pays et de sa constitution. Ce qu'on appela la « Finnomanie, » c'est-à-dire la tendance à subsistuer la langue et le genre finlandais à la langue et au genre suédois, fit, depuis l'apparition des Porthan, des Gastrin, des Sundmann et autres collectionneurs de chants populaires et de rîmes, des progrès incessants. A dater du jour où parut la Kalewala, traduite par Lonnot, on ne douta plus que l'élément finnois, qui se réveillait, ne fût appelé à refouler l'ancienne civilisation suédoise du pays et à rendre la Finlande à elle-même. En revanche, pour les patriotes qui voyaient un peu plus loin dans l'avenir, il n'y avait pas de doute possible sur ce point que cette finnisation de la Suomtma (Finlande) n'était que le prélude de la russification de ce pays. La faveur que le gouvernement accordait à la Finnomanie garantissait que, même à Saint-Pétersbourg,onavait compris que l'esprit finlandais, réduità ses propres ressources, isolé de la Suède, de sa langue, de sa science et de sa civilisation relativement supérieure, serait hors d'état de résister à l'influence russe et qu'il finirait par succomber à sa propre misère. Il est certain que les plus grands motifs d'appréhension ne manquaient point. Dans les cercles des patriotes suédois, on devait s'avouer que la force de résistance du pays ne reposait que sur.sa civilisation suédo-protestante ; que.
sous le rapport économique, la majeure partie du territoire inculte et stérile du grand-duché était déjà complètement dépendante de la Russie ; que le nombre des émigrants finlandais à Saint-Pétersbourg et dans Tintérieur de Tempire allait sans cesse croissant, comme celui des officiers finlandais qui étaient venus faire leur carrière dans l'armée russe et dans la flotte.* Il est vrai que la plupart de ces militaires , après avoir achevé leur temps de service, retournaient dans leurs foyers avec une dose de patriotisme indestructible, s'il ne manquait pas d'éléments malléables, auxquels la grandeut* de Tempire du Gzar imposait et qui, au milieu des faveurs dont ils avaient joui à la cour et dans le service, avaient oublié la pauvre patrie restreinte. Avec un juste instinct de la situation, les chefs du parti patriote suédois sentirent qu'il n'était pas possible de lutter par les moyens violents contre le danger que la finnomanie faisait courir à leur cause. Us sentirent qu'il fallait désarmer l'ennemi en s'empressant défaire droit à la portion légitime de ces revendicateurs et couper l'herbe sous le pied des russificateurs qui avaient projeté de faire alliance avec là finnomanie. Le culte que certains cercles professaient à l'égard de Gastrin, d'Ahlquist et des autres poètes de l'école finnoise ne rencontra, de la part de l'élément suédois, aucun obstacle : loin delà, on prit soin de ren-
1. Le nombre des Finlandais qui servent dans la flotte russe est tout particulièrement considérable , par ce motif que les Finlandais sont assurés» grâce à leurs aptitudes maritimes, de prendre Favance sur les Slaves, qui, comme on le sait, redoutent la mer. On admet que, abstraction faite des bataillons finlandais, environ 1,800 officiers d*origine finlandaise appartiennent aux cadres de la guerre et de la marine.
dre hommage aux mérites de ces écrivains etl*on permît en 1843 que la langue finnoise qui, jusqu'alors, était restreinte à renseignement primaire, fût inscrite dans le programme de renseignement supérieur et qu'elle acquit droit de cité par la création d'une chaire de langue et de littérature finnoise à l'Université finlandaise. On ne devait pas tarder à s'apercevoir que cette méthode était la honne.
L'absurdité du système réactionnaire du gouvernement qui, depuis 1845, fut poussé à Textrème en Russie, eut pour efiet de tromper les calculs des finnomanes, qui avaient compté sur l'appui que leur cause trouverait à Saint-Pétersbourg, et de jeter le parti finnois dans les bras du parti suédois durant les dernières années du règne de l'empereur Nicolas. Déjà, en 1850, l'application à l'Université d'Helsingfors de l'arrêté du ministère russe qui interdisait les cours de philosophie et supprimait les chaires philosophiques, avait, dans toutes les couches de la société finlandaise, produit l'impression la plus fâcheuse. La brutalité avec laquelle la censure procéda à l'égard des œuvres littéraires les plus inoffensives et dont les laborieux écrivains finnois avaient encore plus à souffrir que leurs confrères suédois ne fit qu'aggraver encore de jour en jour cette impression, et lorsque finalement arriva l'ukase insensé qui prétendait restreindre à la confection de livres de dévotion et de publications agricoles la production littéraire des Finnois, c'en fut fait désormais et sans retour des rares sympathies que la Russie avait rencontrées dans la société finnoise.
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Un sentiment de profonde antipathie contre tout ce qui portait un nom russe se répandit lentement, mais d'upe façon continue, dans tout le grand-duché, et bientôt il s'y trouva mêlé le secret espoir de voir la Finlande retourner sous la sceptre suédois. Lorsqu'à l'époque de la guerre de Crimée, les flottes* de l'Angleterre et de la France bloquaient les ports ûnlandais et que la Suède faisait mine de vouloir se joindre aux puissances occidentales, ilfallut toute l'énergie du comte de Berg, gouverneur générai, pour contenir les « mau-" vaises)) dispositions delajeunessed'Helsingforsetpour empêcher des démonstrations d'un caractère au moins équivoque. * En dépit de toutes les mesures de répression, la police secrète découvrit bientôt que les Finlandais, dans la lutte qui venait d'éclater, avaient la conscience d'être des Européens de l'Ouest et qu'à leurs yeux les sacrifices que leur imposait l'union avec la Russie dépassaient les avantages qui leur étaient échus depuis la catastrophe de 1809. A peine Nicolas eut-il rendu le dernier soupir que le désir et l'espoir d'un changement de système dans le sens des idées libérales du temps firent soudain explosion chez les finlandais comme dans le reste de l'empire russe. Après de longues années • de silence passif, on se souvint tout à coup que le grand-duché de Finlande n'était pas une
1. Au cours du printemps on de Tété de 1855, Tétudiant Philippe de Schanz, neveu du célèbre amiral russe de Scbanz, fut exclu des cours pour avoir, dans un banquet public , porté ce toast laconique, mais sur le sens duquel personne ne se méprit : Vivat Vtetth rial
province russe, mais un état constitutionnel indépendant, et qu'il n'existait aucun motif légal de supporter plus longtemps la censure préventive et les autres mesures restrictives de la dictature de Nicolas. Favorisée par la grande révolution qui, depuis la conclusion de la paix de Paris, s'était accomplie dans les conditions d'existence de la classe populaire russe, encouragée par l'attitude libérale de l'empereur, qui s occupait alors de supprimer le servage, la Finlande fit valoir résolument ses prétentions au rétablissement du régime constitutionnel. En premier lieu, la presse périodique, qui jusqu'alors avait été muette et inerte comme en Russie prit un essor imprévu. En une seule nuit, on vit surgir toute une légion de journaux suédois et finnois, qui, en dépit de la censure préventive encore subsistante, parlèrent un langage assez libre et varièrent sur tous les tons le thème de la nécessité de réunir au plus tôt les États relégués depuis cinquante ans dans l'oubli. Un ((almanach de la censure en Finlande,» publié à Stockholm et introduit par contrebande à grand nombre d'exemplaires, mettait régulièrement le public finlandais an courant des réflexions de ses publicistes, que le crayon rouge du censeur avait supprimées comme étant incompatibles avec le maintien de la paix publique. L'empereur Alexandre pouvait d'autant moins se soustraire aux revendications de ses sujets finlandeds que, depuis 1860, il s'occupait de concessions à faire au royaume de Pologne, qui ne pouvait se réclamer ni d'une constitution ni d'une attitude strictement loyale. Dès le printemps de l'année 1861 eut lieu la publica-
tion d*une lettre autographique adressée par Tempereur au Ministre secrétaire d*État, laquelle laissait espérer dans un délai prochain la convocation des ûdèles États du grand-duché de Finlande. Mais la masse, d'affaires qui s'était accumulée durant une interruption de 50 années était si considérable qu'il fallut commencer par instituer une commission des États, — commission non prévue par la Constitution, — pour mettre un peu en ordre les innombrables projets qui attendaient leur solution et indiquer les terrains sur lesquels il y avait des réformes profondes à opérer. Toutes les branches de la législation se trouvaient dans un état de désarroi. Un grand nombre de dispositions étaient devenues tout à fait inapplicables dans la pratique, par suite des changements qui s'étaient accomplis dans les conditions de la vie économique et sociale ; d'autres avaient été abrogées en fait par le bonplamrdn gouvernement; d'autres encore.avaient été modifiées sans que personne pût savoir d'où provenaient ces modifications ni dans quelle limite elles avaient force de loi. Le droit civil et le droit criminel, la procédure, lalégislation sur la presse, le régime scolaire, les voies et communications, le système de l'impôt et la législation commerciale, tout réclamait, depuis nombre d'années, des transformations radicales, qui avaient été ajournées par suite de l'hésitation du souverain: à reconnaître la prérogative des États. En outre, il s'agissait, sinon de discuter formellement, du moins de supprimer sans bruit une foule d'empiétements administratifs. Enfin, la jeunesse libérale poussait à la transformation de l'ancienne consti->
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iution suédoise représentative à quatre degrés en une constitution moderne, calquée sur le type belge.
Dix-huit grands mois s'écoulèrent avant que la Commis- ' sion des États (Uskrot) eût pu achever le nettoyage de l'écurie d'Augias. Son œuvre fut de la part de la jeune presse l'objet d'un contrôle attentif, et les avertissements réitérés qui lui furent adressés d'avoir à ne pas perdre de vue que les États auraient ensuite à délibérer sur les décisions de la Commission montrèrent que la Finlande ne voulait rien abandonner de ses droits et qu'elle n'entendait nullement permettre que la Commission fût considérée comme un succédané du Parlement. Un fait qui semble indiquer que le gouvernement n'était pas tout à fait éloigné de vouloir éluder la convocation des États, c'est que l'Uskrot lui-môme termina son rapport à l'empereur en signalant le caractère essentiellement contingent de sa tâche. Quant aux discusions votées par l'Uskrot, elles avaient pour objet la suppression du privilège de la noblesse résultant de la possession exclusive de certains biens équestres, la suppression de la déportation en Sibérie, la séparation de l'École d'avec l'administration ecclésiastique (conseil de fabrique), la convocation périodique des États, etc. En outre, 43 membres avaient voté des adresses à l'empereur et au Parlement proposant la mise sur le pied de l'égalité de la langue finnoise avec la langue suédoise et son introduction dans les écoles supérieures, dans les tribunaux et dans les fonctions administratives.
Le Parlement ne se réunît qu'en septembre 1863. Sa
réunion coïncida avec un moment fort défavorable. En effet, rinsurrection polo-lithuanienne avaitéclaté, quelques mois auparavant, etle sentiment national du peuple russe s était converti en méfiance injurieuse à l'égard de tous les sujets non russes de son souverain. Dès le commencement de Tété de 1863, la Gazette de Moscou accusa la Finlande de tendances séparatistes et plusieurs autres journaux russes cherchèrent, en publiant des brochures finnoises protestant Contre la pridominancei suédoise^ à envenimer Tantagonisme existant entre la classe dominante et la classe dominée.
Ajoutons que des conflits avaient surgi entre les officiers de Tarmée russe qui tenait garnison en Finlande et les habitants, et que plusieurs journaux d'Helsingfors, dans le sentiment de leur souveraineté constitutionnelle, avaient commis Timprudcnce de dire que, dans le cas d'une guerre venant à éclater entre la Russie et les puissances occidentales prenant parti pour la Pologne, la Finlande devait demeurer neutre. Le langage de la presse russe à Tégard de la Finlande devint de plus en plus menaçant. Entre autres symptômes la ten«^ dance à conclure une alliance russo-finnoise contre Vé" lément suédois apparut de plus en plus manifeste dans les articles et les organes panslavistes.
La nécessité et la prudence commandaient de parer en temps utile aux dangers que pouvaient faire courir à rindépendance de la patrie des revendications consti* tutionnelles trop étendues, non moins que le rejet brutal des préventions des Finnomanes.
On se contenta donc, dans le Parlement, de donner
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satisfaction aux besoins les plus urgents du moment et Ton renonça à poursuivre des plans trop vastes. En même temps, on sut désarmer complètement l'élément finnois par des concessions généreuses, allant au delà même des revendications formulées par lui. Avant 4a réunion du parlement, le Sénat finlandais adressa à tous les tribunaux et aux fonctionnaires de l'administration une circulaire leur prescrivant d'accepter sans réserve tous documents et requêtes rédigés en langue fin* noise. Le parlement alla plus loin encore. En efiet, non content de proclamer la complète égalité des deux langues, il reconnut en principe que la langue finnoise (levait devenir peu à peu la langue prépondérante en droit et qu'elle devait être introduite successivement dans l'université et dans les établissements d'enseignement supérieui*. Le parlement de 1867 s'est également prononcé dans ce sens, et^ d'ici à un petit nombre d'années, la langue finnoise sera, sur tous les terrains de la vie publique, sinon la langue exclusivement adoptée, du moins la langue prédominante.
On a pu se convaincre, dans ces dernières années, que ces sacrifices n'ont pas été inutiles et qu'ils ont puissamment profité à l'indépendance du grand-duché. Il est vrai que la transformation de l'ancien système représentatif en une constitution taillée sur le patron moderne n'a pas été réalisée et que l'on n'a pas obtenu davantage pour la presse l'établissement d'une liberté sans restriction et responsable devant les tribunaux seulement. Les Finlandais ont même dû se résigner à voir introduit, contrairement à la décision expresse
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du parlement, le système français, c'est-à-dire le droit de veto. Mais, en revanche, la presse russe a rentré ses cornes et elle laisse les Finlandais en paix. Son arme principale, consistant à signaler le caractère anormal d'une institution politique qui assure à la langue et à la civilisation de la minorité la prédominance sur celles de la majorité, lui a été arrachée par la sage politique du parlement finlandais, et le grandduché du Nord peut, pour quelque temps encore, espérer demeurer à Tabri de Tintrusion de Télémçnt slave. Les vœux ayant pour objet le perfectionnement de Tancienne constitution, la responsabilité du secrétaire d'État et de ses fonctionnaires devant le parlement , rétablissement d'une liberté effective de la presse, etc., demeureront probablement à l'état de lettre morte tant que la Russie restera fidèle aux traditions de l'absolutisme; mais, eu égard à la situation telle qu'elle résulte des circonstances, c'est déjà quelque chose que d'avoir maintenu debout les parties principales de la Constitution de 4809 et d'avoir écarté les tentatives ayant pour objet la fusion de la Finlande avec l'empire russe.
Nous en avons assez dit sur l'histoire contemporaine du pays essentiellement suédois, qui est le plus proche voisin de la capitale des bords de la Néwa. D'après ce qui précède, la situation des Finlandais qui résident à Saint-Pétersbourg, se devine d'elle-même. Absolument comme les Allemands et les Polonais, mais d'une façon plus accentuée encore, les généraux et les hauts fonctionnaires finlandais, qui font partie de notre société,
se sentent les représentants dlntérèts qui ne coïncident que sur certains points avec les intérêts russes. Moins nombreux que les Allemands, n'entrant qu'à de rares exceptions dans le service civil, ils jouent dans Tarmée et dans la flotte un rôle assez considérable. Appréciés à raison de leurs aptitudes maritimes, de leur bravoure . et de leur esprit d'ordre, les généraux et officiers finlandais sont généralement peu aimés dans la société, où ils passent pour être roides et d'un commerce désagréable. Aux militaires de grade inférieur on reproche, non sans raison , leur grossièreté et leur penchant à rivrognerie. Dans les classes supérieures, on s'est fait, autant qull en est besoin, au ton de la mode, et Tétranger qui fréquente nos salons ne distinguera les éléments finnois des éléments russes que s'il a Toreille exercée à reconnaître la façon particulière de prononcer le français qui distingue le Scandinave du slave et du Germain.
Tandis que les Allemands et les Polonais représentent, non-seulement certains intérêts provinciaux, mais aussi et 'surtout deux confessions religieuses, dont Tèxistence peut se justifier même au point de vue russe, les Finlandais de distinction, qui vivent à Saint-Pétersbourg, s'en tiennent résolument à ce principe que Tétat actuel de séparation rigoureuse entre les deux éléments qui entrent en ligne de compte est le plus avantageux et qu'une Finlande indépendante et satisfaite est plus profitable à la Russie qu'une province à moitié' russifiée, mais demeurée anti-russe. Cette doctrine est, — non sans raison, — celle qui prévaut dans là* classe des
Finlandais parvenus aux hautes fonctions de l*État. Les membres de cette classe n'ignorent pas qu'à Stockholm, en dépit de la pompeuse phraséologie Scandinave, on souhaite en réalité fort peu le retour à la patrie suédoise de ce grand-duché pauvre, médiocre- . ment peuplé, difficile à défendre, et qufe, d'autre part, la Finlande et, en particulier, la noblesse finlandaise, trouvent dans la réunion à la Russie un avantage notable. En efiet, sans compter qi]^ la colossale monarchie de TEst offre aux enfants de la Suomtma un vaste champ d'industrie et de profit sur les terrains les plus divers; sans compter que le service ci\âl et le service militaire russe est beaucoup plus avantageux et d'un recrutement beaucoup plus fructueux que le service suédois, la réunion à la Russie est devenue peu à peu, pour le pays tout entier, une condition dont il ne pourrait plus se passer. Tous les deux ans, régulièrement, la Finlande est affiigée d'une mauvaise récolte et il faut que la Russie ^'ienne porter remède à la détresse des sujets finnois et suédois de son empereur. Enfin, dans ces dernières années, les chemins de fer et les services de paquebots à vapeur, qui mettent Helsingfors, Abo et les autres ports de la mer finnoise en communication avec Saint-Pétersbourg, sont devenus si importants pour la partie méridionale du grand-duché, qu'elle ne pourrait guère s'en passer sans un sensible dommage. Tout cela, on le sait mieux encore peut-être dans les couches finnoises de la société de Saint-Pétersbourg que dans les ports finnois eux-mêmes. Nul d'ailleurs, n'est intéressé à un aussi haut degré que les
généraux et les fonctionnaires d'origine finnoise, qui reçoivent les rayons de la faveur impériale, au maintien de TEtat de choses existant et au refoulement des sentiments Scandinaves qui animent la jeunesse suédoise. Il est certain que, d'autre part, il ne faudrait pas mettre à une trop forte épreuve les sympathies russes de la plupart de ces personnages. Leur situation à Saint-Pétersbourg repose sur l'influence et la considération dont ils jouissent dans leur patrie, et ce pays cherchera à maintenir aussi longtemps que possible sa situation privilégiée.
L elémept finlandais , c'est-à-dire finnois , est aussi représenté dans une proportion assez considérable dans les c ouches moyennes et dans les couches inférieures de la population de Saint-Pétersbourg. Tous les ans, des marchands, des industriels et des domestiques franchissent la frontière et affluent dans la capitale, où ils viennent chercher fortune. Les hommes, lorsqu'ils sont exempts du vice de Tivrognerie, sont assez ahnés et, souvent même, préférés à leurs concurrents russes, à cause de leur probité et de leur travail consciencieux. Mais les femmes et les jeunes filles sont tout particulièrement recherchées pour la profession de servantes : elles passent en effet pour être propres, honnêtes et sûres. En outre, leur religion légèrement nuancée de piétisme, leur donne un fond moral qui manque presque toujours aux femmes russes des classes inférieures. On sait que, de temps immémorial, la prostitution de Saint-Pétersbourg se recrute en Allemagne. Pat contre , les jeunes fiÙes finnoises , même
lorsqu'elles amènent avec elles un enfant né hors mariage, passent pour être morales et non portées à la débauche. Au reste, les Finlandais qui ont quitté leur patrie pour cause de pauvreté, et qui sont venus chercher fortune en Russie, se rencontrent dans presque toutes les parties de Tempire russe : mais ce n'est qu'à Saint-Pétersbourg et à Gronstadt, où ils ont des églises à eux, qu'ils forment un élément appréciable de la population.
Il va de soi que les représentants à Saint-Pétersbourg des peuplades asiatiques soumises à la Russie, jouent un rôle incomparablement plus modeste que les Polonais, les Finlandais ou les Allemands. Jusqu'à la complète conquête du Caucase, les princes grusiens et abchasiens, qui servaient dans la Garde et dans le corps spécialement attaché à la personne de l'empereur, ont été l'objet d'égards particuliers, par ce motif que l'on attendait de leur coopération la conquête morale des pays qui les avaient envoyés comme garants de leur fidélité à l'empereur. Les sultans kalmoucks et kirghiz qui vinrent à Saint-Pétersbourg pour saluer comme leur maître suprême le grand czar de Moscou, furent traités comme les chefs de Gircassiens dont nous avons parlé. En dépit du vernis européen et de la connaissance de la langue française que ces musulmans acquirent généralement avec une rapidité étonnante, ils demeurèrent aussi complètement barbares que ces Persans qui, durant l'été dernier, ont parcouru l'Europe entière et ont fait partout l'effroi des cercles avec lesquels ils furent en relation. Il était naturel que Ion
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pardonnât les vices de leur patrie aux princes qui représentaient TAsie à la Cour impériale et aux gens de leur suite, ainsi que ceux de leurs actes qui pouvaient heurter les lois et les mœurs de la Russie. Rigoureusement séparés des autres troupes, fidèles aux principes de leur religion comme aux mœurs de leur patrie, n'obéissant qu'aux chefs de leur nationalité, mais leur obéissant sans réserve, les Circassiens de la suite impériale se distinguent par une attitude imposante , par une sombre réserve et par un sentiment d'honneur d'une nature particulière. Le service prescrit est par eux ponctuellement accompli, mais ils repoussent toute exigence allant au delà du service réglementaire. Rarement ils commettent des excès, mais une fois que leur barbarie longtemps contenue s'est donné libre cours, elle ne connaît plus ni frein ni réserve, et l'intervention des chefs de leur nationalité est nécessaire pour éviter les actes les plus extrêmes. Jadis, maint coup de poignard asséné par la main d'un de ces prétoriens à tunique rouge, d'une habileté incomparable dans toutes les variétés de l'équitation et de l'escrime, a été couvert par le silence, en vertu de la volonté toute puissante du souverain ; mais depuis que le Caucase est tenu pour pacifié, il faut que ses enfants se soumettent plus rigoureusement que par le passé à l'ordre général, et c'en sera bientôt fait de leur situation exceptionnelle. Les habitants du Turkestan commencent aussi à jouer leur r61e, mais ils ne viennent guère à Saint-Pétersbourg qu'en visiteurs et l'on fera
difficilement d'eux une troupe analogue à la Garde
personnelle circassienne. Les Gaueasiens qui résident à demeure à Saint-Pétersbourg se fondent peu à peu dans l'élément russe qui, à Tégard des Asiatiques, a tnanifesté jusqu'à présent une puissance assez grande d'assimilation. Il en est de même des Arméniens et des Géorgiens de distinction, ainsi que des sultans kirghiz convertis au christianisme, lesquels, pour la, plupart, sont, dès la deuxième génération, complètement russifiés, et dont la désinence particulière de leurs noms indique seule lorlgine étrangère à notre monde civilisé. Une partie seulement des innombrables titres de prince que Ton rencontre dans la noblesse russe sont d'origine indigène : un nombre considérable d'entre eux ne 'sont que des traductions russes de titres de chefs et de sultans caucasiens, kalmoucks, kirghiz- ^ kaissakues, etc. K
L'Orient, soumis au sceptre russe, n'est pas seulement représenté à Saint-Pétersbourg par ses guerriers et par ses princes; il l'est aussi par des marchands assez nombreux et par quelques savants appartenant à la Faculté des langues orientales, qui a été ouverte en 1855 au sein de l'Université '. Tous ces personnages sont en communion d'intérêts avec ceux de leurs compatriotes qui résident à Moscou et dans les autres villes de la monarchie, et ils ont dans la mosquée, en tant que
1. depuis quelque temps une grande partie des cayaliers irréguliers d origine semi-asiatique ou tout à fait asiatique est comman* dée par des officiers russes et cosaques.
2. Le plus connu d'entre ceux-ci est le conseiller d*État Kasem- Bek, professeur de langue persane.
membres de la religion musulmane, leur centre de rai-
liement. Dans toutes les occasions où il s*agit d'intérêts communs, ils savent se retrouver et se tendre la main. Lorsque des princes asiatiques arrivent sur les bords delà Néwa, — comme, en 1834, Abbas Mîrza, fils du scbah Feth Ali, et, Tan dernier, Naser-Eddin, — on peut voir avec quelle ardeur ces fils exOés de TOrient sont attachés à leur culte et à leurs usages, et combien ils sont au courant de Tun et des autres. Entre les fonc* tionnaires du département asiatique et les Persans, Buchares, etc., qui demeurent dans la résidence, il règne un échange incessant de relations dans lesquelles les uns et les autres savent trouver leur avantage. Pour la population mahométane de Kasan, d'Astrakan, et pour les autres gouvernements qui confinent à l'Asie, la colonie islamite qui réside à Saint-Pétersbourg est l'intermédiaire qui se charge de transmettre leurs vœux, en même temps qu'elle leur fournît tous les renseignements qui ont trait à leurs afTaires. En remplissant ce double office, la colonie islamite rend un service précieux au gouvernement lui-même, qui, du centre de la capitale, sait exercer son action dans les directions les plus variées. Il suffît de considérer que la Russie européenne seule ne compte pas moins de deux millions et demi de sujets musulmans pour se faire une idée de l'importance de cet élément, tant au point de vue de la vie politique qu'à celui de la vie sociale de la monarchie. La situation religieuse des sujets islamites de l'empereur et leurs rapports avec l'État et le service de l'État sont si exactement réglés parles lois que chaque
échelon de la hiérarchie musulmane correspond à Tune des quatorze classes du « Tschin, » et qu'il existe tout une série de distinctions honorifiques affectées exclusivement aux membres de Tislamisme.
Après les indications qui précèdent, il est superflu de constater spécialement que les nationalités, ainsi que les confessions religieuses moins importantes qui se rencontrent dans Tempire russe, sont représentées dans le grand centre du gouvernement comme les groupes plus considérables dont il a été fait mention. Les Estes (Esthoniens), les Lettons, les Juifs karaïbes et talmudistes, les membres des vieilles sectes de toute nature, les Chrétiens nutoriens et arméniens, tous comptent des représentants disséminés parmi la grande masse de la population, et savent, le cas échéant, trouver des portes dérobées et des canaux secrets, à Taide desquels ils cherchent à mener à bonne fin leurs affaires particulières, à faire prévaloir leurs intérêts imaginaires ou réels. Exclus de la société influente, ils comptent néanmoins dans son sein des amis et des protecteurs dont, ils savent se servir à 'l'occasion. Les habitants lettons des provinces baltiques, par exemple, tenaient à Saint- Pétersbourg, dans la période de 1860 à 1870, un cercle particulier, où descendaient leurs compatriotes en voyage. Us publiaient aussi un journal rédigé par des Lettons et par des lettophiles, journal soumis à la censure, qui jouait un rôle assez considérable et qui entretenait des relations fort actives avec les feuilles nationales et démocratiques des deux résidences. Des fonctionnaires d'origine lettone, germanisés puis russi-
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fiés, ont à cette époque, en dépit de la modestie de leur situation officielle, rendu des services signalés à la politique nationale, parfois gênante pour les Allemands. Les Esthoniens ont, dans la personne du médecin particulier de TEmpereur, Karrel, ui> protecteur zélé et influent de leur nationalité ; les Juifs, qui, à l'exception de quelques centaines de familles « protégées », n'ont pas le droit de fixer leur résidence à Saint-Pétersbourg, disposent, depuis quelque temps notamment, de toute une légion de patrons, soit chrétiens, soit Israélites, qui prennent fait et cause pour eux chaque fois qu'il est nécessaire. Les prolétaires du fonctionarisme qui sont particulièrement nombreux dans les hauts emplois administratifs, sont contraints, ne fût-ce qu'à cause de l'insuffisance de leur traitement, de nouer relation avec les préteurs polonais et lithuaniens d'origine mosaïque et de les soutenir dans leurs spéculations variées et dans leurs procès avec les entrepreneurs de constructions, avec les spéculateurs de chemins de fer, etc. Il en est de même des adhérents des sectes des vieux croyants ou, tout au moins, d'une grande partie d'entre eux. Les très-nombreuses ressources dont disposent, par exemple, les ikopgis (ceux qui se mutilent euxmêmes), les théodoniens, les pomorains, etc., affluent, pour une part notable, dans les poches des fonctionnaires moyens et inférieurs, qui les tiennent au courant de tous les projets du gouvernement ayant trait à leurs afl'aires. On peut, sans exagération, affirmer que chaque province, chaque groupe national et religieux, dont les intérêts particuliers sont distincts de ceux de l'État et
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de rÉglise dominante, possède à Saint-Pétersbourg son ambassade secrète, ses agents, ses espions, ses avocats, qui lui rendent compte régulièrement et par le menu des courants d'opinions, des personnalités et des points de vue qui dominent, reçoivent des instructions, donnent des conseils et maintiennent en bon état de viabilité les chemins par lesquels, au moment voulu, on pourra amener les engins nécessaires. L'état de dépendance absolue dans lequel toutes les parties, tous les habitants de ce colossal empire se trouvent à Tégard de tel ou tel personnage autorisé et de son entourage, contraint tout ce qui a une possession quelconque à protéger à se tenir constamment sur ses gardes et à né jamais laisser, ne fût-ce qu'un seul instant, à l'abandon ses affaires particulières. Gomme il n'existe aucune représentation légale de la nation, non plus que des peuplades et des groupes qui la composent, les organes du souverain deviennent eux-mêmes les représentants d'innombrables intérêts particuliers, représentants dont l'action est d'autant plus efficace, que leur existence est officiellement niée et que l'on évite soigneusement tout ce qui pourrait ressembler à une dérogation à la volonté unique qui s'impose à tous. Dans cet État, dont la politique est' censée dirigée par un seul homme, au nom d'une seule nation et d'une seule Église, chaque province non russe, chaque Église non orthodoxe poursuit sa politique particulière. Ge n'est pas tout. Chacune de ces collectivités isolées s'appuie sur les organes du gouvernement qui sont destinés de préférence à les surveiller. Le point unique d'où partent tous les fils appa-
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renU est indiqué par les ncunbreax filg inviables qui aboatissent à lui.
L'étranger que la locomotive a déposé sur le quai de la gare de Varsovie, — rAllem€Lnd notamment, qui, presque toujours, trouve à Saint-Pétersbourg des compatriotes hospitaliers qui considèrent le petit monde de leur entourage immédiat comme le grand monde et le font passer pour tel; Tétranger, disons-nous, peut passer des semaines, des mois et des années sur le pavé de Saint-Pétersbourg sans avoir le moindre pressentiment de la variété et de la nature des éléments dont se compose la société de Saint-Pétersbourg. Un climat, que les hommes ne peuvent supporter qu'en s'îsolant complètement de la nature; un ciel qui, neuf mois durant, prodigue à cette région la neige et la pluie, qui, pendant les trois autres mois, lui envoie des rayons brûlants et qui laisse voir les étoiles soixante fois au plus dans une année entière ; une disposition de rues et de places qui fait que, dans la saison rigoureuse, à de rares exceptions près, les personnes des hautes classes n'osent s'aventurer à pied ; — toutes ces circonstances réunies font qu'ici la vie se dissimule anxieusement entre quatre murs et qu'elle demeure constamment soustraite à la lumière du jour. De même que sur la ville et ses environs règne constamment une atmosphère qui ne permet qu'à certains yeux exercés de distinguer les couleurs et les contours, de même la vie de la capitale russe est dissimulée sous une couche épaisse et uniforme de vernis, qui rend difficOe la perception des nuances. Les classes inférieures portent un caractère
essentiellement russe, et les éléments étrangers qui leur appartiennent sont, jusqu'à un certain point, soumis à des influences russes : maïs tout ce qui appartient à la société moyenne et à la haute société présente une physionomie particulièreiàent bigarrée, qui n'est ni française, ni russe, mais, à vrai dire, pétersbourgeoise. Ce n*est qu'au bout de plusieurs années que l'étranger parvient à démêler sous cette physionomie les traits d'un type allemand, moscovite ou polonais. La variété même de cette société, composée de tant d'éléments divers, nécessite l'adoption uniforme de certaines formes stéréotypes qu'à Saint-Pétersbourg et à Moscou on tient pour françaises, que dans le reste du monde on tient pour russes, mais qui ne sont, en réalité, ni Tune ni l'autre. Cette règle ne comporte que de rares exceptions. Il existe, il est vrai, des cercles de fonctionnaires, de savants et d'industriels allemands qui conservent ou qui croient conserver le genre de leur pays; mais ceux-là n'entrent pas en ligne de compte, attendu qu'ils vivent comme dans une lie déserte, qu'ils ne sont pas en contact avec ce qui est le nerf propre de la vie de Saint-Pétersbourg, et que, loin de là, ils sont précisément incapables de le trouver.
Le peu de confiance que méritent les récits et les tableaux présentés par les journaux allemands de Saint-Pétersbourg s'explique surtout par. ce fait que l'AUemand, exclu de la classe dominante, pourrait demeurer cinquante années à Saint-Pétersbourg sans plus apprendre de la marche des choses ni des mobiles qui les poussent que s'il demeurait en Allemagne. Les
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familles allemandes , les brasseries allemandes , les cercles et théâtres allemands sont ici en si grand nombre, que bien des gens pensent y reconnaître les types de la vie de Saint-Pétersbourg. Et pourtant cette vie ne commence que là où cesse toute nationalité particulière. A Saint-Pétersbourg, la participation aux affaires qui s'appellent ailleurs les affaires publiques a pour condition préalable l'adoption déformes pseudofrançaises. Dans cette région, qui, &u fond, n'a rien qu'elle pourrait considérer comme une possession commune, la diversité des intérêts, de l'éducation et des points de vue se dissimule derrière un ton de mode et un jargon de mode dérivant du slave, jargon commode pour tout le monde, par ce motif qu'il exclut par avance toute possibilité d'un droit quelconque à une langue naturelle.
De mèmewque celte société n'a rien de commun avec la grande masse de la population de Saint-Pétersbourg, de même, en revanche, cette masse se compose d'éléments complètement disparates qui se drapent péniblement dans les lambeaux d'un russianisme dégénéré. L'absence d'une couleur nationale unitaire se fait sentir également dans toutes le couches de la société ; tout prend un aspect gris et inerte, tout s'agite pèle-mèle sans but et sans direction. Il n'existe ici aucun lien social unissant les hommes entre eux; ici, l'individu est réduit exclusivement à lui-même et, dans le cas le plus favorable, à une coterie qui, non moins que lui, est complètement étrangère à son entourage de chaque jour. Quiconque, à Saint-Pétersbourg, a jeté un regard
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derrière les coulisses, sait, à ne pas s'y méprendre, que la civilisation russe, qui donne le vernis extérieur à ce chaos dlntérèts contradictoires, n'est qu'une comédie destinée à en imposer aux observateurs européens. Chacun agit, parie, se farde et se drape du côté où le public siège; mais la vie véritable et l'activité propre de rindividu ne commencent que lorsque la comédie officielle est finie.