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STATIQUE SOCIALE

oflVo A chaque époque la plus exacte mesure du changement opéré clans la société correspondante. C'est ainsi que la famille ancienne, dont certaines catégories d'esclaves Taisaient partie, différait de la famille moderne. Nous devons considérer la famille en ce qu'elle offre de commun à tous les cas sociaux, en regardant la vie domestique comme la base de la vie sociale. A ce point de vue, la théorie sociologie [ue de la famille peut être réduite à l'examen de deux ordres de relations, savoir : la subordination des sexes et celle des ûges, dont lune institue la famille, tandis que l'autre la maintient.

L'inslilution du mariage ne pouvait pas échapper à l'ébranlement révolutionnaire de toutes les autres notions sociales, après la décadence de la philosophie théologique, qui leur servait de base. Quand la philosophie positive pourra consolider la subordination des sexes, principe du mariage et de la famille, elle prendra son point de départ dans une exacte connaissance de la nature humaine, suivie d'une judicieuse appréciation de l'ensemble du développement social et de sa phase actuelle. Sans doute l'institution du mariage est modifiée par le cours de l'évolution humaine. Le mariage catholique diffère du mariage romain, qui différait lui-même du mariage grec, et encore plus du mariage égyptien ou oriental, même depuis l'établissement de la monogamie. Les modilications de ce lien fondamental ne sont pas parvenues à leur dernier terme; mais l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle porte trop à confondre de simples modifications avec le bouleversement total de l'institution. Nous sommes dans une situation morale analogue à celle des temps principaux de la philosophie grecque, où la tendance instinctive et inaperçue à la régénération chrétienne de la famille et de la société donnait déjà naissance, pendant ce long interrègne intellectuel, à des erreurs semblables, comme le témoigne surtout la célèbre satire d'Aristophane où le dévergondage actuel se trouve d'avance si rudement stigmatisé.

La sociologie interdit comme prématuré l'examen des modifications futures du mariage moderne, en vertu du principe ([wï oblige à procéder de l'ensemble aux détails. L'étude spéciale de ces modifications doit être, en effet, subordonnée Comte. — Sociologie. 7

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à la conception, encore plus ignorée, du système de la réorganisation sociale. Tout ce qu'on peut garantir, c'est que, quelque profonds qu'on puisse supposer ces changements, ils resteront conformes à Fesprit de rinstitution. Or cet esprit consiste dans la subordination de la femme à riiomme, dont tous les âges reproduisent le caractère, et que la nouvelle philosophie politique préservera de toute tentative anarchique en lui ôtant ce caractère rehgieux qui ne peut plus que la compromettre, pour la rattacher à la base fournie par la connaissance de Forganisme individuel et de Forganisme social.

La philosophie biologique commence à faire justice des déclamations sur la prétendue égalité des deux sexes en démontrant, par l'examen anatomique et par l'observation physiologique, les différences physiques et morales qui existent dans toutes les espèces animales, et surtout dans la race humaine. La biologie positive tend à représenter le sexe féminin, principalement dans notre espèce, comme constitué, comparativement à l'autre, en une sorte d'état d'enfance qui l'éloigné du type idéal de la race. Complétant cette appréciation scientifique, la sociologie montrera l'incompatibilité de toute existence sociale avec une chimérique égalité des sexes, en caractérisant les fonctions que chacun d'eux doit remplir dans la famille.

Les considérations indiquées dans l'examen sociologique de la constitution de l'homme permettraient d'ébaucher une telle opération philosophique. Les deux parties de cet examen font ressortir en principe, l'une l'infériorité fondamentale, et l'autre la supériorité secondaire de Forganisme féminin, au point de vue social. La prépondérance des facultés affectives est moins prononcée chez l'homme que chez tout autre animal, et un degré spontané d'activité spéculative constitue le principal attribut cérébral de l'humanité, ainsi que la source du caractère de l'organisme social. Or on ne peut contester, à cet égard, l'infériorité de la femme. Elle est plus impropre que l'homme à la continuité et à l'intensité du travail mental en vertu de la moindre force intrinsèque de .son intelligence, ou de sa plus vive susceptibilité morale et physique.

L'expérience a toujours confu^mé, même dans les beaux-

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arls, rinfériorité du genre féminin, malgré les qualités qui dislingnent ordinairement ses spirituelles et gracieuses compositions. Quant aux fonctions de gouvernement, fussentelles rétluites à l'état le plus élémentaire et purement relatives à la conduite de la famille, l'inaptitude du sexe féminin est encore plus prononcée, parce que la nature du travail y exige une attention à un ensemble de relations plus compliquées dont aucune partie ne doit être négligée, et en même temps une plus grande indépendance de l'esprit à Fégard des passions, en un mot, plus de raison. Ainsi^ sous ce premier aspect, l'économie de la famille humaine ne saurait être intervertie, à moins de supposer une chimérique transformation de notre organisme cérébral.

En second lieu, nous avons reconnu que les instincts personnels dominent les instincts sympathiques ou sociaux. C'est par Texamen de cette relation, si importante, quoique secondaire, qu'on peut apprécier l'heureuse destination sociale du sexe féminin. En effet, les femmes sont, en général, aussi supérieures aux hommes par un plus grand développement de la sympathie et de la sociabilité qu'elles leur sont inférieures par l'inteHigence et par la raison. Ainsi, leur fonction dans la famille, et par suite dans la société, doit être de modifier, par une plus énergique et plus touchante excitation de l'instinct social, la direction de la raison trop froide ou trop grossière de l'homme.

Considérons l'autre élément de la famille, c'est-à-dire la corrélation entre les enfants et les parents, qui, généralisée ensuite dans la société, y produit, à un certain degré, la subordination des âges. Ici les erreurs issues de l'anarchie intellectuelle sont d'un autre genre. La discipline naturelle est, sous ce second aspect, trop irrésistible pour pouvoir être sérieusement contestée. Les champions des droits politiques de la femme ne se sont pas encore avisés de construire une doctrine analogue en faveur de l'enfance.

Tous les âges de la civilisation ont rendu hommage au type de la famille. Où pourrait-on trouver, au même degré, de la part de l'inférieur, une plus respectueuse obéissance, imposée sans avilissement, d'abord par la nécessité et ensuite par la reconnaissance ; et chez le supérieur, une autorité plus absolue unie à un plus entier dévouement? La vie de famille

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restera lécole de la vie sociale, soit pour lobéissance, soit pour le commandement, qui doivent, en tout autre cas, se rapprocher autant que possible d'un pareil modèle L avenir ne pourra que se conformer, comme le passé, a cette obligation, en tenant compte des modifications que le cours de 1 évolution déterminera dans la constitution domestique. Néanmoins, à toutes les époques de décomposition, des sophistes au lieu de proposer la famille pour modèle à la société, ont cru montrer un grand génie politique en s'efforçant de constituer la famille à limage de la société, et d'une société alors fort mal ordonnée, en vertu même de l'état exceptionnel qui permettait de telles rêveries.

Pour compléter l'appréciation de la subordmation domestique il importe de remarquer la propriété qu'a la iamille d'établir la première notion de la perpétuité sociale, en rattachant l'avenir au passé. A quelque degré que puisse parvenula progression sociale. Usera toujours important que 1 homme ne se croie pas né d'hier, et que l'ensemble de ses mstitutions et de ses mœurs tende à lier, par un système de signes intellectuels et matériels, ses souvenirs du passé à ses espérances d'avenir L'esprit révolutionnaire de notre temps devait produire à cet égard, un ébranlement provisoire, sans lequel l'imagination aurait été trop entravée dans son élan vers la rénovation du système social ; mais l'extension de ce dédain passager du passé tend à altérer l'instinct de la sociabilité.

11 nous reste, pour terminer l'ébauche de la statique sociale, à considérer, à un point de vue analogue, l'analyse de la société, envisagée comme groupe de familles, et non pas

d'individus.

Les études biologiques montrent que la perfection croissante de l'organisme animal consiste surtout dans la spécialité de plus en plus prononcée, des diverses fonctions accomplieV,.ar des organes de plus en plus distincts et néanmoins solidaires. Tel est le caractère de l'organisme social, et le motif de sa supériorité sur tout organisme individuel. Peut-on concevoir un plus merveilleux spectacle que cet accord d une multitude d'individus, doués chacun d'une existence distincte et à un certain degré indépendante, tous disposés, maigre les (liaérenccs de leurs talents et de leurs caractères, à concourir spontanément à un même développement général, sans s'être

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nullement eoncerlés, et le plus souvent à l'insu de la plupart d'entre eux, qui croient n'obéir qu'à leurs impulsions personnelles? Tel est, du moins, l'idéal scientifique du phénomène, dégagé des perturbations inséparables d'un organisme aussi compliqué.

La conciliation de la séparation des travaux avec la coopération des elVorls, d'autant plus prononcée que la société se complique davantage, constitue le caractère des opérations humaines, quand on s'élève du point de vue domestique au point de vue social. La séparation des travaux ne saurait être très prononcée dans la famille, soit à raison du trop petit nombre d'individus qui la composent, soit surtout parce qu'une telle division est opposée à l'esprit de son institution. Les relations domestiques ne correspondent pas à une association proprement dite ; mais elles composent une véritable iinion^ dont le caractère est essentiellement moral, et accessoirement intellectuel. Fondée sur l'attachement et la reconnaissance, l'union domestique est surtout destinée à satisfaire l'ensemble des instincts sympathiques.

Les combinaisons sociales présentent un caractère inverse. Le sentiment de coopération devient prépondérant, et l'instinct sympathique ne peut plus former le lien principal. Sans doute l'homme est, en général, assez heureusement organisé pour aimer ses coopérateurs, quelque nombreux et quelque lointains qu'ils puissent être; mais ce sentiment, dû à une précieuse réaction de rintelhgence sur la sociabilité, n'a pas assez d'énergie pour diriger la vie sociale. Quand même un exercice convenable pourrait développer suffisamment l'ensemble des instincts sociaux, la médiocrité intellectuelle de la plupart des hommes ne leur permettrait pas de se former une idée assez nette de relations trop étendues, et trop étrangères à leurs propres occupations, pour qu'il en puisse résul-. ter une stimulation sympathique, susceptible de quelque efficacité. C'est dans la vie domestique que l'homme doit développer ses affections sociales, et c'est peut-être à ce titre que la famille constitue la meilleure préparation à la vie sociale proprement dite ; car la concentration est aussi nécessaire aux sentiments que la généralisation aux pensées. ^

Les hommes, même les plus éminents, qui parviennent à tourner le cours de leurs instincts sympathiques vers l'en-

semble de l'espèce ou de la société y sont presque toujours poussés par les désappointements moraux d'une vie domestique dont le but a été manqué. Quelque douce que leur soit alors une telle compensation, l'amour abstrait de l'espèce ne comporte pas la plénitude de satisfaction que peut seul procurer un attachement très limité, et surtout individuel.

La philosophie métaphysique du siècle dernier a commis une erreur capitale en attribuant au principe de la coopération l'origine de L'état social. Loin d'avoir pu produire la société, la coopération en suppose l'établissement préalable. Toutefois la gravité d'une telle erreur me paraît tenir à une confusion entre la vie domestique et la vie sociale, trop ordinaire aux spéculations métaphysiques. Si la participation à une œuvre commune n'a pas déterminé le rapprochement primitif des familles, elle seule a pu cependant imprimer à leur association spontanée un caractère prononcé et une consistance durable.

L'étude delà vie sauvage montre les diverses familles, quelquefois fort liées pour un but temporaire, retournant, presque comme les animaux, à leur indépendance isolée, dès que l'expédition, ordinairement de guerre ou de chasse, est suffisamment accomplie, bien que certaines opinions communes, formulées par un langage uniforme, tendent à les réunir d'une manière permanente en tribus plus ou moins nombreuses.

C'est sur le principe de la coopération que doit reposer l'analyse de la société, dont le caractère dépend de ce principe, mais dont l'établissement et le maintien n'ont pu avoir lieu sans la participation de l'instinct sympathique, qui est destiné en outre à répandre sur tous les actes de la vie sociale un indispensable charme moral.

Un principe aussi évident semble à l'abri de toute attaque. Mais, après avoir vu la philosophie métaphysique nier, à la stupide satisfaction des beaux esprits contemporains, l'utilité de la société elle-même, peut-on s'étonner de la production de tout autre sophisme, quelque important qu'en soit l'objet, et quelque absurbe qu'en soit la pensée ? Aussi, de nos jours, une sorte de métaphysique spéciale attaque-t-elle l'antique maxime de la répartition des travaux et delà spécialisation correspondante des occupations individuelles. La division des opérations et la persévérance des efforts ne sont plus

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regardées comme d'indispensablos conditions de succès. Poursuivre à la t'ois beaucoup d'occupations diflerentes, et passer à dessein de l'une à l'autre avec toute la rapidité possible, tel est le nouveau plan de travail qu'on ose recommander comme essentiellement attraijant.

Pour analyser le principe de la coopération des familles à des travaux spéciaux et séparés, il faut concevoir cette coopération dans son étendue rationnelle, c'est-à-dire l'appliquer à l'ensemble de toutes les opérations, au lieu de la borner à de simples usages matériels. On est alors conduit à regarder, non seulement les individus et les classes, mais encore les dift'érents peuples, comme participant à une œuvre immense dont le développement lie les coopérateurs actuels à la série de leurs prédécesseurs et à la suite de leurs successeurs.

L'homme ne peut guère subsister dans un état d'isolement volontaire ; cependant la famille peut vivre séparément, parce qu'elle réalise l'ébauche de division du travail indispensable à une satisfaction grossière des premiers besoins, ainsi que la vie sauvage en offre de nombreux exemples. Mais, avec un tel mode d'existence, il n'y a pas encore de société, et le rapprochement des familles est sans cesse exposé à des ruptures temporaires, provoquées par les moindres incidents. C'est seulement quand la répartition régulière des travaux s'est convenablement étendue que l'état social acquiert une consistance et une stabilité supérieures aux divergences particulières. L'habitude de cette coopération partielle est, en effet, propre à développer, par voie de réaction intellectuelle, l'instinct social, en inspirant à chaque famille le sentiment de sa dépendance à l'égard des autres et celui de son importance personnelle. Ainsi envisagée, l'organisation sociale tend de plus en plus à reposer sur l'appréciation des diversités individuelles.

Les travaux doivent être répartis de manière à appliquer chacun à la destination qu'il peut le mieux remplir, non seulement d'après sa nature, mais encore d'après son éducation, sa position et l'ensemble de ses principaux caractères. De cette manière, toutes les organisations individuelles seront utilisées pour le bien commun. Tel est, du moins, le type idéal qu'on doit concevoir comme une limite de l'ordre réel. C'est surtout en ce sens que l'organisme social doit ressembler à l'orga-

nisme domestique. Mais la discipline sociale est plus artificielle, et à ce titre plus imparfaite que la discipline domestique, dont la nature a fait d'avance tous les frais essentiels.

C'est sur l'examen de la répartition des travaux que repose la théorie de la statique sociale proprement dite ; car on y trouve le germe delà corrélation entre l'idée de société et Tidée de gouvernement.

La répartition des travaux suscite, à un degré proportionnel, les divergences particulières, à la fois intellectuelles et morales, dont l'influence combinée exige, dans la même mesure, une discipline permanente, propre à prévenir ou à contenir sans cesse leur discordance. Si d'une part la séparation des fonctions permet à l'esprit de détail un développement qui serait impossible autrement, elle tend d'autre part à étouffer l'esprit d'ensemble, ou du moins à l'entraver. Pareillement, au point de vue moral, en même temps que chacun est placé sous une étroite dépendance à l'égard de la masse, il en est détourné par son activité spéciale, qui le rappelle constamment à son intérêt privé. A l'un et à l'autre titre, les inconvénients de la spécialisation augmentent avec les avantages. La spécialité des idées et des relations rétrécit l'intelligence, tout en l'aiguisant sans cesse en un sens unique ; elle isole l'intérêt particulier de l'intérêt général. Les affections sociales, concentrées entre les individus de même profession, deviennent étrangères à toutes les autres classes, faute d'une suffisante analogie de mœurs et de pensées. C'est ainsi que le même principe qui a permis le développement et l'extension de la société, menace, sous un autre aspect, de la décomposer en une multitude de corporations incohérentes. De même, la première cause de l'habileté humaine paraît destinée à produire des esprits très capables sous un aspect unique, et monstrueusement ineptes sous tous les autres, esprits trop communs chez les peuples les plus civilisés, où ils excitent l'admiration universelle.

Si l'on a justement déploré dans l'ordre matériel le sort de l'ouvrier occupé, pendant toute sa vie, à la fabrication des manches de couteaux ou des têtes d'épingles, la saine philosophie ne doit pas faire moins regretter dans l'ordre intellectuel l'emploi exclusif et continu d'un cerveau humain à la résolution de quelques équations ou au classement de

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