CHAPITRE VI
Sommaire. — Dynamique sociale, ou théorie du progrès.
^ Pour mieux faire apprécier les lois de la progression so-
ciale, il importe d'expliquer d'abord la direction de cette grande évolution, ainsi que sa vitesse et la subordination de ses divers éléments. L'ensemble du développement fait de plus en plus ressortir les facultés caractéristiques de l'humanité par rapport à celles de l'animalité, et surtout à celles qui nous sont communes avec tout le règne organique. C'est en ce sens que la plus éminente civilisation est conforme à notre nature, puisqu'elle ne constitue qu'une manifestation plus prononcée des principales propriétés de notre espèce.
Toute la philosophie biologique concourt à démontrer que, dans l'ensemble de la hiérarchie animale, la dignité propre à chaque race est déterminée par la prépondérance de plus en plus prononcée de la vie animale sur la vie organique, à mesure qu'on se rapproche de l'organisme humain. L'évolution sociale constitue le dernier terme de cette progression générale. Le développement des fonctions animales, principalement celui des fonctions intellectuelles et morales, tend de plus en plus à une prédominance, qui toutefois ne saurait jamais être atteinte, même dans la plus haute perfection. L'ensemble du progrès humain est ainsi rattaché à la série du perfectionnement animal, dont il réalise le plus haut degré.
En développant l'action de l'homme sur le monde extérieur, la civilisation semble d'abord devoir concentrer l'attention sur les soins de l'existence matérielle, dont l'entretien et Tamélioration constituent en apparence le principal objet de la plupart des occupations sociales. Un examen plus approfondi démontre que ce développement tend à faire prévaloir les plus éminentes facultés, soit par la sécurité qu'il inspire à l'égard
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des besoins physiques, donl la considéralion devitnil. ainsi moins absorbante, soit parTexcilalion qu'il imprime aux fonctions intelleetuelles et aux sentiments sociaux.
Dans l'enfance sociale, les instincts relatifs à la conservation matérielle sont tellement prépondérants que l'inslinct sexuel lui-même, mali^ré sa grossière énergie, en est d'abord dominé. Les alfeelions domestiques sont moins prononcées, et les atYections sociales s'étendent à une imperceptible fraction de riiumanité, en dehors de laquelle tout devient étranger et même ennemi. Les passions haineuses restent, après les appétits physiques, le principal mobile de l'existence. Quant aux facultés intellectuelles, l'imprévoyance qui caractérise la vie sauvage permet de constater le peu d'influence qu'exerce alors la raison sur la conduite de l'homme. Les facultés sont encore engourdies, ou du moins il n'y a d'activité prononcée que chez les plus inférieures d'entre elles, qui sont relatives à l'exercice des sens. Les facultés d'abstraction et de combinaison demeurent presque entièrement inertes. La curiosité qu'inspire le spectacle de la nature se contente alors des moindres ébauches d'explication théologique. Enfin les divertissements, qui se distinguent surtout par une violente activité musculaire, sont aussi peu favorables au développement de l'intelligence qu'à relui de la sociabilité.
Sous quelque aspect qu'on étudie les divers âges de la société, on trouvera toujours que le résultat de l'évolution consiste, non pas seulement à améliorer la condition matérielle de l'homme par l'extension continue de son action sur le monde extérieur, mais surtout à développer par l'exercice les facultés les plus éminentes, soit en diminuant l'empire des appétits physiques et en stimulant les instincts sociaux, soit en excitant les fonctions intellectuelles même les plus élevées, et en augmentant l'influence de la raison sur la conduite. En ce sens, le développement individuel reproduit les principales phases du développement social. Aussi l'un et l'autre ont-ils pour but commun de subordonner la satisfaction des instincts personnels à l'exercice des instincts sociaux, et d'assujettir les passions aux règles imposées par une intelligence de plus en plus prépondérante.
Une pareille notion permet de distinguer la part de la nature et celle de l'art : le développement humain doit être jugé
naturel, en ce qu'il tend à faire prévaloir les attributs de riiumanité sur ceux de ranimalité ; il se présente, en même temps, comme artificiel, puisqu'il consiste à obtenir, par l'exercice des facultés, un ascendant d'autant plus marqué pour chacune d'elles qu'elle est primitivement moins énergique. De là résulte l'explication scientifique de cette lutte entre notre humanité et notre animalité qui a été reconnue depuis l'origine de la civihsation.
La direction de l'évolution humaine étant définie, nous allons considérer cette évolution relativement à sa vitesse, en faisant abstraction des différences qui peuvent résulter du climat, de la race, ou de toutes les autres causes modificatrices, dont l'influence doit être écartée dans une première ébauche de la dynamique sociale. Cette vitesse est déterminée par l'influence combinée des principales conditions relatives d'une part à l'organisme humain, d'autre part au milieu dans lequel il se développe ; mais l'invariabilité même de ces conditions et l'impossibilité de suspendre ou de restreindre leur empire ne permettent pas d'en mesurer exactement l'importance. Notre développement serait accéléré ou retardé par tout changement favorable ou contraire que l'on supposerait opéré dans ces différentes influences, soit organiques, soit inorganiques, en imaginant, par exemple, que notre appareil cérébral offrît une moindre infériorité, ou que notre planète devînt plus grande ou mieux habitable. L'analyse sociologique ne saurait atteindre que les conditions accessoires, en vertu des variations appréciables dont elles sont susceptibles.
Parmi les puissances secondaires qui concourent à déterminer la vitesse du développement, on peut d'abord signaler, d'après Georges Leroy, l'influence de renniii, influence d'ailleurs fort exagérée par ce philosophe.
L'homme ne peut être heureux sans une suffisante activité de ses diverses facultés. Dans toute situation, il tend à remplir cette indispensable condition du bonheur. La difficulté de plus en plus prononcée qu'il éprouve à réaliser un développement compatible avec la supériorité de sa nature le rend plus sujet que les autres animaux à cet état de pénible langueur qui indique l'existence des facultés et leur activité insuffisante. Une telle disposition, à la fois intellectuelle et
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nioralo, a dû puissamment conlribiier, dans renfance de riîumanito, à accélérer révolution. Toutefois, cette influence n'a pu devenir prononcée que dans un étal social assez avancé pour faire sentir le besoin d'exercer les plus éminentes facultés, qui sont aussi les moins énergiques.
Les facultés les moins élevées comportent un si commode exercice, qu'elles ne sauraient déterminer un véritable ennui, susceptible de produire une heureuse réaction cérébrale. Les sauvages et les enfants ne s'ennuient pas, tant que leur activité physique n'est pas entravée. Un sommeil facile et prolongé les empêche, à la manière des animaux, de sentir péniblement leur torpeur intellectuelle. Ainsi, en représentant l'ennui comme le mobile du développement social, G. Leroy a confondu un symptôme avec un principe, outre l'erreur qui lui faisait trop exclusivement attribuer à l'homme une telle propriété. Malgré cette fausse appréciation, il était imdispensable de signaler la participation d'une telle influence.
Je dois indiquer, en second lieu, la durée ordinaire de la vie humaine, qui influe sur la vitesse de l'évolution peut-être plus que tout autre élément appréciable. La progression sociale repose essentiellement sur la mort, c'est-à-dire que les pas successifs de l'hiMiianité supposent un renouvellement assez rapide des agents du mouvement général, qui, presque imperceptible dans le cours de chaque vie individuelle, ne devient prononcé qu'en passant d'une génération à la suivante. L'organisme social subit la même condition que l'organisme individuel, où, après un temps déterminé, les diverses parties qui sont devenues, par suite des phénomènes vitaux, impropres à concourir à sa composition, doivent être graduellement remplacés par de nouveaux éléments.
Pour apprécier une telle nécessité sociale, il serait superflu de supposer à la vie humaine une durée indéfinie : il en résulterait la suppression presque totale du mouvement progressif. Sans aller jusqu'à cette limite, il suffirait, par exemple, d'imaginer que la durée effective fût seulement décuplée, en concevant d'ailleurs que les diverses époques conservassent les mêmes proportions. Si rien n'était changé, du reste, dans le constitution du cerveau, une telle hypothèse ralentirait le développement social ; car la lutte qui s'établit spontanément entre l'instinct de conservation, caractère de la vieillesse, et Comte. — Sociologie. 8
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l'instinct d'innovation, attribut de la jeunesse, se trouverait altérée en faveur du premier élément.
Ceux qui ont le plus contribué dans leur virilité au progrès de la société ne peuvent conserver longtemps leur prépondérance sans devenir plus ou moins hostiles au développement ultérieur. D'une part, une durée trop prolongée de la vie retarderait l'évolution sociale; d'autre part, une existence trop éphémère deviendrait un obstacle en attribuant un empire exagéré à l'instinct d'innovation. La résistance opposée par l'instinct conservateur de la vieillesse peut seul obliger l'esprit d'amélioration à subordonner ses efforts à l'ensemble des résultats antérieurs. Sans ce frein, on ne serait que trop disposé à se contenter de tentatives ébauchées et d'aperçus incomplets, qui ne pourraient permettre aucun développement fécond et persévérant. Tel serait le résultat d'une notable diminution de la durée de la vie, si, par exemple^ on la supposait réduite au quart ou à la moitié de ce qu'elle est aujourd'hui. L'évolution sociale serait donc également incompatible avec un renouvellement trop lent ou trop rapide des diverses générations.
Les partisans des causes finales s'efforceraient vainement d'appliquerj cette considération à la justification de leur absurde optimisme ; car, si l'ordre réel se trouve plus ou moins conforme à la marche des phénomènes, il s'en faut de beaucoup que la disposition de l'économie naturelle soit aussi favorable à sa destination qu'il serait aisé de le concevoir. La brièveté excessive de la vie est une des causes de la lenteur du développement social, bien que cette lenteur dépende surtout de l'imperfection de notre organisme. L'extrême rapidité d'une existence dont trente ans à peine, au milieu de nombreuses entraves physiques ou morales, peuvent être employés autrement qu'en préparation à la vie ou à la mort, établit un insuffisant équilibre entre ce que l'homme peut concevoir et ce qu'il peut exécuter. Tous ceux qui se sont voués au développement de l'esprit humain ont senti avec amertume combien le temps manquait à TélaJjoration de leurs conceptions les mieux arrêtées, dont ils n'ont pu ordinairement réaliser que la moindre partie.
On regarderait en vain le renouvellement plus rapide des coopérateurs successifs comme réparant suffisamment la durée
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trop circonscrite de raclivité individuelle. Cette compensation est, malgré son importance, fort imparfaite, soit en raison de la perte de temps qu'exige la préparation de chaque successeur; soit surtout en ce que cette succession est rendue très incomplète par la difficulté de se placer directement au point de vue et dans la direction précise des travaux antérieurs, difficulté d'autant plus prononcée que les nouveaux collaborateurs ont plus de valeur réelle. La continuité des efforts successifs ne peut être pleinement établie entre divers individus qu'à Tégard dOpérations très simples et presque entièrement matérielles, où les diverses forces humaines s'ajoutent aisément. Elle ne peut être organisée d'une manière satisfaisante pour les travaux les plus difficiles et les plus éminents, où rien ne saurait remplacer l'influence d'une persévérante unité. Les forces intellectuelles et morales ne sont pas plus susceptibles de morcellement et d'addition entre successeurs qu'entre contemporains.
Nous devons enfin signaler, parmi les causes qui modifient la vitesse de l'évolution sociale, l'accroissement de la population, qui contribue à déterminer dans l'ensemble du travail une division de plus en plus spéciale.
Une telle condensation excite les individus à tenter de nouveaux efforts pour s'assurer par des moyens plus raffinés une existence qui autrement deviendrait plus difficile, et elle oblige la société à réagir avec plus d'énergie pour lutter contre les divergences particulières. A l'un et à l'autre titre, il ne s'agit pas ici de l'augmentation absolue du nombre des individus, mais surtout de leur concours plus intense sur un espace donné. En créant de nouveaux besoins et des difficultés nouvelles, cette agglomération développe aussi des moyens nouveaux, non seulement pour le progrès, mais encore pour l'ordre, en neutralisant les inégalités physiques, et en donnant une importance croissante aux forces intellectuelles et morales. Telle est l'influence de cette condensation continue. Si on l'envisage relativement à la vitesse, on y trouvera une nouvelle cause de l'accélération du mouvement social dans la perturbationqu'éprouve l'antagonisme entre l'instinct de conservation et l'instinct d'innovation, ce dernier devant acquérir tjès lors un surcroît d'énergie.
En ce sens, l'influence sociologiqued'un plus prompt accrois-
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sèment de population est analogue à celle que nous venons d'apprécier pour la durée de la vie ; car il importe peu que le renouvellement plus fréquent des individus tienne à la moindre longévité des uns ou à la multiplication plus hâtive des autres. Il faut remarquer, comme dans le cas précédent, que, si cette condensation et cette rapidité dépassaient un certain degré, elles cesseraient de favoriser l'évolution et lui susciteraient de puissants obstacles ; mais le mouvement de la population est toujours demeuré inférieur aux limites où doivent commencer de tels inconvénients.
Notre postérité, dans un avenir trop éloigné pour pouvoir inspirer aujourd'hui aucune préoccupation raisonnable, aura seule à s'inquiéter de cette tendance, à laquelle la petitesse de notre planète et la limitation des ressources devront faire attacher une grande importance, quand notre espèce se trouvera partout aussi condensée qu'elle l'est déjà dans l'Europe occidentale. A cette époque, le développement plus complet de la nature humaine et la connaissance plus exacte des lois de l'évolution sociale fourniront sans doute, pour résister avec succès à de telles causes de destruction, des moyens nouveaux dont nous ne pouvons nous former aucune idée.
Après avoir apprécié les éléments qui concourent à modifier par une influence plus ou moins mesurable la vitesse du développement humain, je dois indiquer la subordination que présentent entre eux les divers aspects de ce développement.
Malgré la solidarité qui règne enlre les éléments de notre évolution, l'un d'eux doit être prépondérant, de manière à imprimer aux autres une impulsion primitive et à recevoir, à son tour, de leur évolution, un essor nouveau. Il s'agit do discerner cet élément prépondérant, dont la considération devra diriger notre exposition dynamique. Ainsi réduite, la détermination ne saurait présenter aucune difficulté, puisqu'il suffit de distinguer l'élément social dont le développement! pourrait le mieux être conçu, abstraction faite de celui de [ tous les autres, malgré leur connexité ; tandis (jue la notion s'en reproduirait inévitablement dans la considération du développement de ceux-ci. A ce caractère décisif, on ne saurait hésiter à placer en première ligne l'évolution intellectuelle comme principe de l'ensemble de l'évolution humaine.