‹ La sociologieChapitre 18 sur 45 · DYNAMIQUE SOCIALE II · texte numérisé non relu

DYNAMIQUE SOCIALE II

Si le point de vue intellectuel doit dominer dans l'étude slati(iue de l'organisme social, à plus forte raison doit-il en être de même dans l'étude du mouvement des sociétés. Bien (jue rintelligence ait besoin de la stimulation qu'inspirent les appétits, les passions et les sentiments, c'est cependant sous sa direction que s'est accompli l'ensemble de la progression.

L'analyse statique montre que l'organisme social repose sur certaines opinions. La variation de ces opinions doit donc exercer une influence prépondérante sur les modifications successives de la vie de l'humanité. L'histoire de la société est dominée par l'histoire de l'esprit humain. Nous devons donc choisir ici, ou plutôt conserver l'histoire générale de l'esprit humain comme guide de notre étude historique. Par une suite rigoureuse du même principe, il faudra nous attacher, dans cette histoire intellectuelle, aux conceptions les plus générales et les plus abstraites. C'est donc l'appréciation du système des opinions relatives à l'ensemble des phénomènes quelconques, en un mot l'histoire de la philosophie qui devra présider à la coordination de notre analyse historique.

Nous pouvons maintenant examiner la conception de la dynamique sociale en considérant surtout les lois de la marche de l'esprit humain. Le principe de cette théorie consiste dans la loi philosophique que j'ai découverte en 1822 sur la succession constante des trois états généraux, l'état théologique, l'état métaphysique, enfin l'état positif, par lesquels passe l'intelligence en un genre quelconque de spéculations.

Depuis la découverte de cette loi, tous les savants doués de quelque portée philosophique sont convenus de son exactitude dans les diverses sciences. Les objections que j'ai rencontrées portaient non pas sur le fait lui-même, mais sur son universalité. Ce fait me semble ainsi implicitement reconnu dans les différentes sciences qui sont aujourd'hui positives, c'est-à-dire que la triple évolution intellectuelle est admise pour tous les cas où elle est accomplie ; on ne paraît y appliquer aucune autre restriction que l'impossibilité de l'étendre aux spéculations sociales.

Il importe d'insister sur l'explication d'une telle loi, qui, à Tétat de fait général, resterait dépourvue de sa principale

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efficacité. Il est possible en sociologie de concevoir à priori toutes les relations des phénomènes, indépendamment de lem^ exploration directe, d'après les bases fournies par la théorie biologique de Thomme. Or cette opération ne peut présenter en aucun cas un intérêt plus capital qu'à Tégard de la loi la plus importante de la dynamique sociale. Nous devons donc indiquer les motifs puisés dans la connaissance de la nature humaine qui ont rendu inévitable et indispensable la succession des phénomènes sociaux envisagés par rapport à l'évolution intellectuelle qui domine leur marche. . La nécessité de cette évolution résulte de la tendance de l'homme à transporter le sentiment de sa nîiture à l'explication de tous les phénomènes. Bien qu'on ait justement signalé la difficulté de se connaître soi-même, il ne faut pas attacher un sens trop absolu à cette remarque, qui ne peut se rapporter qu'à un état intellectuel déjà très avancé. L'esprit humain a dû, en effet, parvenir dans ses méditations à un degré notable de raffinement avant de pouvoir s'étonner de ses propres actes en réfléchissant sur lui-même une activité spéculative que le monde extérieur devait d'abord seul provoquer.

Si d'une part l'homme commence par se regarder comme le centre de tout, il est d'autre part non moins disposé à s'ériger en type universel. Il ne peut alors expliquer les phénomènes qu'en les assimilant à ses propres actes, les seuls dont il s'imagine comprendre le mode de production par la sensation qui les accompagne. On peut donc établir, en renversant l'aphorisme ordinaire, que l'homme ne connaît d'abord que lui-même; sa philosophie primitive consiste à transporter plus ou mois heureusement cette connaissance à tous les sujets qui peuvent attirer son attention.

Telle est l'origine de la philosophie théologique, dont l'esprit consiste à expliquer la nature intime des phénomènes et leur mode essentiel de production en les assimilant aux actes produits par les volontés humaines, d'après cette tendance à regarder tous les êtres comme vivant d'une vie analogue à celle de l'homme, et d'ailleurs le plus souvent supérieure à cause de leur plus grande énergie. Cet expédient est si naturel que l'homme n'a pu y renoncer, même dans l'état le plus avancé de son évolution intellectuelle, qu'en se

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reslreiiiiiant à la déterminai ion des lois des phénomènes, abstraolion faile de leurs causes.

Aujourd'hui encore, lorsque le génie tente de franchir ces limites, il retombe dans le cercle primitil' des erreurs, parce t[u*il reprend un point de départ et un but analogues en attribuant la production des phénomènes à des volontés spéciales. Pour me borner à un exemple décisif, il me suffira d'indiquer l'erreur de Malebranche relativement à l'explication des lois mathématiques du choc élémentaire des corps solides. Quand un tel esprit, dans un siècle aussi éclairé, n'a pu concevoir, pour expliquer cette théorie, que l'activité continue d'une providence directe et spéciale, une pareille vérification rend irrécusable la tendance de l'intelligence à une philosophie théologique, toutes les fois qu'elle veut pénétrer la nature intime des phénomènes.

La spontanéité de la philosophie théologique constitue sa principale propriété et la source de son long ascendant. En effet, la destination d'une telle philosophie, seule apte à ouvrir une issue à l'évolution intellectuelle, en résulte immédiatement. Il était impossible d'établir primitivement en un sujet quelconque aucune théorie positive, c'est-à-dire aucune conception fondée sur un système convenable d'observations.' Indépendamment du temps exigé pour l'accumulation de telles observations, l'esprit humain ne pouvait les entreprendre, à moins d'être dirigé par une théorie.

Tel est, au point de vue logique, l'office de la philosophie théologique dans l'évolution intellectuelle, où l'imagination devance toujours l'observation, aussi bien pour l'espèce que pour l'individu. C'est à cette philosophie qu'il appartenait de dégager l'esprit humain du cercle vicieux où il se trouvait, obligé d'observer d'abord pour parvenir à des conceptions convenables et de commencer par concevoir des théories pour entreprendre ensuite des observations suivies. Il n'y avait d'autre solution possible que l'assimilation de tous les phénomènes aux actes humains, soit directement d'après la fiction originaire qui anime chaque corps d'une vie semblable à la nôtre, soit indirectement d'après l'hypothèse qui superpose à l'ensemble du monde visible un monde invisible peuplé d'agents surhumains, dont l'activité détermine tous les phénomènes appréciables en modifiant à son gré une

matière qui serait vouée sans elle à une inertie totale.

C'est surtout dans ce second état que la philosophie théologique fournit les ressources les plus étendues pour satisfaire aux besoins naissants d'une intelligence alors disposée à préférer naïvement les explications les plus illusoires. A chaque nouvel embarras provenant du spectacle de la nature, il suffit d'opposer la conception d'une volonté nouvelle chez l'agent correspondant ou la création peu coûteuse d'un agent nouveau. Quelque vaines que paraissent aujourd'hui ces puériles spéculations, il ne faut pas oublier qu'elles ont pu seules tirer l'esprit humain de sa torpeur primitive en otfrant à son activité l'unique élément qui pût d'abord exister.

A ces motifs purement intellectuels viennent se joindre les motifs moraux et surtout sociaux qui rendent incontestable une telle nécessité. La philosophie théologique pouvait seule, à l'origine, animer l'homme d'une confiance énergique en lui inspirant, au sujet de sa position et de sa puissance, un sentiment de suprématie universelle. Regardant tous les phénomènes comme régis par des volontés surhumaines, il espérait modifier la nature au gré de ses désirs, non pas d'après ses ressources personnelles, dont la misérable insuffisance était alors trop évidente, mais en vertu de l'empire illimité qu'il attribuait à ces puissances idéales, pouvu qu'il parvînt, à l'aide de sollicitations convenables, à se concilier leur intervention.

Si l'homme avait pu d'abord concevoir le monde comme assujetti à des lois invariables^ l'impossibilité où il se fût trouvé de les connaître et d'en modifier l'exercice lui eût inspiré un fatal découragement, et l'eût empêché de sortir de son apathie et de sa torpeur mentale.

Depuis que le développement social nous a conduits à exercer enfin sur la nature une action suffisamment étendue, nous avons appris à nous passer, pour le soulagement de nos misères, des secours surnaturels, dont une longue expérience nous a fait sentir la stérilité. Mais les dispositions primitives devaient être inverses, parce que la situation générale avait un caractère opposé. La confiance et le courage ne pouvaient alors venir que d'en haut, grâce aux illusions qui promettaient ainsi une puissance presque illimitée. Je fais même abstraction

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