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renies au point de vue social ; cepeuilanl elles étaient indispensables, et la ruine d'une seule entraînait une désorganisation générale.
La tendance vague et mobile des conceptions théologiques, même à l'étal de monothéisme, exposait les préceptes praliiiues, dont elles sont la base, à être modifiés parles passions humaines. Cet imminent péril a été conjuré par une active surveillance du pouvoir spirituel. Le catholicisme, pour maintenir l'unité nécessaire à sa destination sociale, a contenu l'essor intlividuel de l'esprit religieux en faisant de la foi la plus absolue le premier devoir du chrétien. Sans une telle base, les autres obligations morales perdaient leur point d'appui. Cette nécessité tendait, suivant l'accusation banale, à fonder l'empire du clergé bien plus que celui de la religion. La philosophie positive doit reconnaître hautement que cette substitution était avantageuse à la société ; car la principale utilité de la religion a été de permettre l'élévation d'une corporation spéculative capable de diriger, pendant sa période ascensionnelle, les opinions et les mœurs. ,Tel doit être notre jugement sur ce régime, aussi bien sous l'aspect dogmatique qu'au point de vue poHtique. On ne pourrait pas comprendre autrement l'importance que tant d'esprits supérieurs ont jadis attachée à certains dogmes spéciaux qui étaient intimement liés aux exigences de l'unité ecclésiastique et de son efficacité sociale.
Il en était ainsi, par exemple, de l'arrêt douloureux, mais indispensable, qui imposait la foi catholique comme une condition rigoureuse du salut éternel. Sans un pareil arrêt, rien n'aurait pu contenir la divergence des croyances théologiques. Néanmoins, cette fatale prescription qui damnait tous les hétérodoxes, même involontaires, a dû sans doute exciter plus (pie toute autre, au temps de l'émancipation, une indignation unanime. Rien ne confirme mieux, sous l'aspect moral, la destination provisoire de toutes les doctrines religieuses. Le dogme de la condamnation originelle de l'humanité tout entière, qui moralement est encore plus révoltant, était également nécessaire, non seulement parce qu'il expliquait les misères humaines, mais aussi parce qu'il motivait la nécessité d'une rédemption, sur laquelle repose toute la foi catholique. Il en est de même de l'institution, si amèrement
critiquée, 'clu purgatoire, qui a été très heureusement introduite à titre de correctif de l'éternité des peines futures. Autrement, cette éternité, sans laquelle les prescriptions religieuses ne pouvaient être efficaces, aurait souvent déterminé ou un relâchement funeste, ou un effroyable désespoir, également dangereux pour l'individu et pour la société.
Parmi les dogmes plus spéciaux, un examen analogue mettrait en évidence la nécessité politique du caractère divin attribué au premier fondateur, réel ou idéal, de ce système religieux, par suite de la relation d'une telle conception avec l'indépendance du pouvoir spirituel, qui se trouvait ainsi placé sous une inviolable autorité, invisible, mais directe. Dans l'hypothèse arienne, au contraire, le pouvoir temporel, en s'adressant directement à la Providence commune, était moins disposé à respecter la libre intervention du corps sacerdotal, dont le chef mystique était moins éminent. On ne se forme pas une juste idée des immenses difficultés qu'a longtemps éprouvées le catholicisme pour organiser la séparation des pouvoirs, et par suite on apprécie très imparfaitement les ressources diverses que cette grande lutte a exigées, et parmi lesquelles figure au premier rang l'apotliéose de Jésus, qui relevait la dignité de l'Eglise aux yeux des rois, dont la domination aurait été trop favorisée par une rigoureuse unité divine. L'histoire nous manifeste la prédilection de la plupart des rois pour l'hérésie d'Arius, où leur instinct de domination sentait confusément un puissant moyen de diminuer l'indépendance pontificale et de favoriser la prépondérance sociale de l'autorité temporelle. Le dogme célèbre de la présence réelle ne constituait, malgré son étrangeté mentale, ({u'une sorte de prolongement du dogme précédent. 11 comportait au plus haut degré la même efficacité polilitiue en attril)uant au moindre prêtre un pouvoir journalier de miraculeuse consécration, cpii le rendait respectable à des chefs dont la puissance matérieUe, quelle qu'en fût l'étendue, ne pouvait jamais aspirer à d'aussi sublimes opérations. Outre l'excitation toujours nouvelle que la foi en recevait, une telle croyance rendait le ministère ecclésiastique plus indispensable. Au contraire, avec des conceptions plus simples et un culte moins spécial, les magistrats temporels auraient aisément conçu la pensée de se passer de l'intervention sacerdotale.
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Après cetle appréciation soniniaiiv du dogme catholique, nous alK>ns passer à celle du culte, qui nous fournira la preuve d'une semblable destination politique. La succession graduelle des sacrements rappelait à chaque croyant, aux plus graniles époipies et dans tout le cours de sa vie, l'esprit de ce régime par des signes adaptés aux caractères de chaque situation. Mentalement envisagée, la messe catholique oiï're un aspect très peu satisfaisant; car la raison n'y peut voir qu'une sorte d'opération magique, terminée par Taccomplissement d'une pure évocation, réelle, quoique mystique. Au point de vue social, au contraire, c'est une très heureuse invention de l'esprit théologique, destinée à supprimer les sanglantes cérémonies du polythéisme, en donnant le change, par un sublime subterfuge, à ce besoin instinctif du sacrifice qui est inhérent à tout régime religieux, et que satisfaisait chaque jour l'immolation volontaire de la plus précieuse victime qu'on pût imaginer.
Plus on approfondira, dans cet esprit positif, l'étude du catholicisme, plus on s'expliquera l'intérêt, non moins social que mental, qu'inspiraient alors tant de mémorables controverses, au milieu desquelles d'éminents génies ont fait surgir l'admirable organisation catholique. Les infatigables efforts de tant d'illustres docteurs et de pontifes pour combattre l'arianisme, qui tendait à ruiner Tindépendance sacerdotale, leurs luttes contre le manichéisme, qui menaçait de substituer le dualisme à l'unité, et beaucoup d'autres débats justement célèbres, avaient un but aussi sérieux que les contestations les plus agitées de nos jours.
Telle est la faible ébauche à laciuelle je suis oblige de me borner pour l'appréciation du catholicisme, qui fut graduellement élaboré pendant dix siècles, depuis saint Paul, qui en a conçu l'esprit général, juscju'à Hildebrand, qui en a coordonné la constitution sociale. Les développements intermédiaires ont exigé, dans cet intervalle, le concours intellectuel et moral de tous les hommes supérieurs dont notre espèce pouvait alors s'honorer, les Augustin, les Ambroise, les Jérôme, les Grégoire. Leur tendance à la fondation d'une telle unité, bien que souvent entravée par l'ombrageuse médiocrité du vulgaire des rois, fut presque toujours favorisée par les souverains doués, comme Charlemagne, d'un vrai génie politique.
Après avoir caractérisé rorganisaiion spirituelle du catholicisme, nous allons examiner l'organisation temporelle correspondante, pour considérer ensuite ce régime au point de vue moral, et enfin sous l'aspect mental.
Les appréciations auxquelles a donné lieu Tordre temporel du moyen âge lui ont toujours laissé un caractère fortuit en attribuant une influence démesurée aux invasions germaniques. Il importe de rectifier cette irrationnelle conception, qui tend à interrompre, dans un de ses termes les plus remarquables, la continuité de la série sociale. Cette rectification résulte de notre théorie du développement social, au moyen de laquelle on pourrait presque construire à priori les principaux attributs d'un tel régime, qui résultait du système romain modifié par Tinfluence catholique. Sans les invasions, la seule influence des divers antécédents aurait naturellement constitué en Occident, vers cette époque, un système politique analogue au système féodal.
On pourrait ôter à ce fait historique son caractère fortuit en se bornant à montrer que les invasions successives, loin d'être accidentelles, résultaient de l'extension de la domination romaine. Cette considération ne suffit pas à notre but; il convient cependant de la signaler à titre d'éclaircissement accessoire. L'empire romain devait être borné, d'un côté par les grandes théocraties orientales, trop éloignées et surtout trop peu susceptibles d'une véritable incorporation ; d'un autre côté, en Occident surtout, par les peuples chasseurs ou pasteurs, qui, n'étant point encore vraiment domiciliés, ne pouvaient être conquis. Vers le temps de Trajan ou des Antonins, ce système avait acquis toute l'étendue qu'il pouvait comporter, et il devait être bientôt suivi d'une inévitable réaction. 11 est clair, en effet, que l'état agricole et sédentaire n'est pas moins indispensable chez les vaincus que chez les vainqueurs pour l'efficacité de tout système de conquête, auquel échappent, à moins d'une destruction complète, les populations nomades. Ces populations sont toujours disposées dans leurs défaites à chercher ailleurs un refuge assuré, d'où elles reviennent ensuite à leui" |)oint de départ avec d'autant plus d'intensité ([u'elles ont été plus refoulées.
Les invasions, quoicjue moins systématiques, ne furent point en réalité plus accidentelles (pie les conquêtes qui les
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avaionl prmot^uôos. Kn ollV'l, ce refoulcmcMil graduel, en tiènanl de plus en plus les conditions (rexistencc des peuples nomades. liAtait leur Irausition à la vie agricole, et alors le uuide (rexécution le plus naturel était, au lieu des pénibles travaux qu'eût exigés un nouvel établissement, de s'emparer, dans les parties adjacentes de l'empire, de territoires plus favorables et déjà préparés par leurs possesseurs. Ces derniers, énervés par l'extension même de leur domination, devenaient incapables de résister. Le développement de la réaction ne fut pas moins graduel que celui de l'action principale. Si Ton en juge autrement, c'est parce qu'on ne considère que les invasions victorieuses; car les envahissements avaient commencé plusieurs siècles avant que Rome eût acquis sa plus grande puissance. Mais ils ne sont devenus susceptibles de succès permanents que par l'épuisement croissant de l'énergie romaine, après que l'empire eut été suffisamment agrandi. Cette tendance était alors un résultat tellement spontané de la situation du monde politique, qu'elle avait donné lieu, longtemps avant le cinquième siècle, à des concessions de plus en plus importantes, soit par l'incorporation des barbares aux armées romaines, soit par l'abandon de certaines provinces, à la condition de contenir les nouveaux prétendants.
La comparaison de l'ordre féodal et de l'ordre romain montre que le régime militaire avait partout subi, au moyen âge, une transformation capitale. L'activité militaire, malgré son développement, tendait à perdre son caractère offensif pour se réduire à un caractère purement défensif. Sans doute, le catholicisme a puissamment influé sur cette heureuse transformation ; mais il n'aurait pu la déterminer entièrement, si elle n'avait pas été la conséquence de l'ensemble du passé. Or cette modification devait résulter de l'extension même de la domination romaine. Car, une fois que le système de conquête eût acquis toute sa plénitude, il fallut bien que les efforts militaires se tournassent vers une conservation devenue leur seul objet capital, et de plus en plus menacée par l'énergie croissante des nations qui n'avaient pu être conquises. Telle est la source du nouveau caractère de l'organisation temporelle. La constitution sociale, toujours militaire, a fait prévaloir la dispersion politique sur une concentration dont le Comte. — Sociologie. i4
maintien devenait plus difficile, en même temps que son but avait cessé d'exister. L'une de ces tendances n'est pas moins convenable à la défense, où chacun exerce une participation directe et spéciale, que l'autre ne Test à la conquête, qui exige la subordination de toutes les actions partielles à l'impulsion directrice.
Chaque chef militaire se tenant constamment disponible pour la défense territoriale, qui n'imposait pas une activité soutenue, a cherché à ériger un pouvoir presque indépendant sur la portion du pays qu'il était capable de protéger à l'aide des guerriers qui s'attachaient à sa fortune. Sa principale occupation devait être de les gouverner, à moins que l'extension de sa puissance ne lui eut déjà permis de les récompenser par de moindres concessions de même espèce, quelquefois susceptibles, à leur tour, d'être subdivisées suivant l'esprit général de ce système. Abstraction faite des invasions germaniques, on reconnaît aisément, depuis l'entier agrandissement de l'empire romain, la tendance au démembrement de l'ancien pouvoir dans les efforts de la plupart des gouverneurs pour conserver leurs offices territoriaux, et même pour s'assurer l'hérédité. Une telle tendance se fait sentir jusque dans l'empire d'Orient, qui fut si longtemps préservé de toute invasion sérieuse. La centralisation passagère réalisée par Charlemagne était le résultat de la prépondérance des mœurs féodales, consommant par l'acte le plus décisif la séparation de l'Occident et de l'empire, dès lors relégué en Orient.
La modification du sort des esclaves résulte aussi du changement de la situation militaire, qui devait spontanément provoquer la transformation de l'esclavage antique en servage proprement dit. Cette transformation a été d'ailleurs perfectionnée et consolidée par l'influence catholique. Dunoyer, dans le consciencieux ouvrage qu'il a publié en 1825, indique, l'améhoration que le sort des esclaves avait éprouvée par suite de l'extension même de la domination romaine, qui, resserrant et reculant de plus en plus le champ de la traite, toujours essentiellement extérieur à l'empire, la rendait plus dif-4 ficile, plus rare et finalement presque impossible. L'abolition, de la traite, en réduisant le commerce des esclaves au mou-,, vement intérieur, tendait peu à peu à déterminer la transformation de l'esclavage en servage, parce que chaciue fa-
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mille so trouvait dès lors iiivolontairomont condiiito à attacher bien plus do prix à la conservai ion de ses esclaves héréditaires, dont le renouvellement ne pouvait plus être facultatif. Kn un mot, la cessation de la traite extérieure entraînait celle de la vente intérieure, et par suite les esclaves, invariablement allachés à la maison ou à la terre, devenaient de véritables serfs, sauf le complément moral d'une telle modification par le catholicisme.
Ces indications suffiront, je l'espère, pour rendre évidente celte proposition capitale de philosophie historique qui peut se résumer ainsi : l'organisation temporelle du moyen âge, sous les trois aspects qui la caractérisent, est résultée, indépendamment des invasions, de l'extension du système des conquêtes romaines. Le régime féodal aurait surgi quand même les invasions, d'ailleurs inévitables, n'auraient pas eu lieu ; elles n'ont influé que sur l'époque du développement de ce régime. Or, à ce point de vue secondaire, leur influence est difficilement appréciable, JDarce qu'elle a été, à la fois, favorable et contraire. En effet, les Barbares étaient mieux disposés que les Romains à une nouvelle politique ; mais i leurs guerres continuelles en gênaient le développement.
J'ai apprécié les attributs temporels du système politique du moyen âge en y faisant abstraction des influences spirituelles correspondantes, et en me bornant à constater la filiation de chacun d'eux.
Je dois maintenant analyser la participation de l'influence catholique au développement de l'organisation féodale.
Le monothéisme est apte à seconder la transformation du système de conquête en système défensif, surtout quand la division des pouvoirs y est réalisée. Cette tendance existait au plus haut degré dans le catholicisme ; car l'esprit de son nstitution et son ambition même le poussaient à réunir les diverses nations chrétiennes en . une seule famille politique sous la conduite de l'Église. Bien qu'une telle influence ait été entravée par les mœurs belliqueuses de cette époque, il 3st probable qu'elle a prévenu beaucoup de guerres, dont elle \ étouffé le germe. D'ailleurs, en dehors de toute opposition le principes et de sentiments, l'Eglise devait considérer la ;çuerre comme diminuant son influence sur les chefs tempo- •els. Si la discontinuité périodique qu'elle était parvenue à
imposer aux opérations militaires avait été suffisamment respectée, l'esprit guerrier incompatible avec de telles intermittences aurait été fortement contenu. Toutes les grandes expéditions communes aux peuples catholiques furent réellement défensives, et toujours destinées à réprimer ou à prévenir les invasions qui tendaient à devenir habituelles. Telles furent les guerres de Charlemagne d'abord contre les Saxons, ensuite contre les Sarrasins. Plus tard, les croisades ellesmêmes furent l'unique moyen d'arrêter l'envahissement du mahométisme ; envisagées à ce point de vue, elles ont pleinement réussi.
Le second caractère de l'organisation féodale, c'est-à-dire l'esprit de décomposition de l'autorité temporelle en petites souverainetés territoriales subordonnées entre elles, a été puissamment secondé par le catholicisme, qui a tant intlué sur la transformation des bénéfices viagers en fiefs héréditaires, et sur la coordination des principes d'obéissance et de protection ([ui sont la base d'une telle discipline sociale. Le catholicisme, qui avait exclu de son sein toute hérédité de fonction, n'a favorisé l'hérédité teiliporelle ni par routine ni par esprit de caste. Il a été guidé par le sentiment des nécessités sociales. La constitution de l'Eglise avait fait une large part aux droits légitimes de la capacité ; il fallait, en même temps, que les conditions de la stabilité fussent garanties. Tel fut l'effet de l'hérédité féodale, malgré son oppression ultérieure. Par suite de la division des pouvoirs et de la transformation militaire, chaque chef de la famille féodale avait assez de capacité, après une éducation esssentiellement domestique, pour exercer son autorité territoriale. L'important était de l'attacher au sol, de lui transmettre les traditions politiques et locales, de l'intéresser au sort des ses inférieurs, vassaux ou serfs. Rien de tout cela n'efit été réalisé sans l'hérédité, dont la propriété ^semble, même aujourd'hui, consister dans la préparation morale de chacun à sa destination sociale. C'est ainsi que le catholicisme a été conduit à favoriser l'esprit de caste. Il a, en outre, régularisé les obligations réciproques de latenurc féodale. La combinaison de l'instinct d'indépendance et (hi sentiment de dévouement, inconnue à toute l'antiquité, suffirait seule à prouver la supériorité sociale du moyen Ac:e. La di^-nilé moi'ale a été (Mevée chez un
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polit nombiv do ramilles privilégiées, desliuées à servir de type aux autres classes, à mesure que devait s'accomplir leur émancipai iou graduelle.
Kntiu, le calholicisme a intUié sur la transformai ion de Tesclavage en servage, qui constitue le dernier attribut de l'organisation féodale. La tendance du monothéisme à modifier resclavage, au moins en adoucissant la conduite des maîtres, est sensible jusque dans le mahométisme. Cette tendance devait être très prononcée dans le système catholique, (jui, ne se bornant pas à une simple prescription morale, pla- 1,'ait entre le maître et Tesclave, ou entre le seigneur et le serf, une autorité spirituelle respectée de tous les deux, et disposée à les ramener à leurs devoirs mutuels. Dès son début, le catholicisme à cherché à abolir resclavage, (pii, depuis l'accomplissement du système de conquête, avait cessé d'être une condition de l'existence politique, et entravait le développement social.
L'institution de la chevalerie a été un admirable résumé des trois caractères de l'organisation féodale. Malgré les abus dont elle a été entourée, elle a eu une grande utilité, tant que le pouvoir central n'a pas été assez fort pour régulariser l'ordre intérieur. Le monothéisme musulman n'a pas été étranger, même avant les croisades, au développement de ces nobles associations, qui sont le correctif d'une insuffisante protection individuelle. Néanmoins, leur essor est un produit de l'esprit du moyen âge et de l'influence du catholicisme, tendant à convertir un simple moyen d'éducation militaire en un puissant instrument de sociabilité. L'organisation de ces affiliations, où le mérite l'emportait sur la naissance et même sur la plus haute autorité, a été favorisée par leur conformité avec l'esprit du catholicisme, quoiqu'elle ait eu d'abord, comme tous les autres éléments de ce régime, une origine purement temporelle.
L'une des branches de la chevalerie a fait naître un danger capital pour la division des pouvoirs. Ce danger a commencé à surgir lorsque les besoins spéciaux des croisades ont déterminé la formation régulière des ordres de chevalerie où le caractère monastique était uni au caractère militaire. Une combinaison aussi contraire à l'esprit et aux conditions du système féodal devait développer chez de tels chevaliers une
monstrueuse ambition, et leur faire rêver une nouvelle concentration des pouvoirs. Telle fut, en principe, Thistoire des Templiers, dont notre théorie fournit la véritable explication. Cet ordre fameux constituait une sorte de conjuration permanente, menaçant la royauté et la papauté, qui, malgré leurs démêlés, ont su se réunir enfin pour le détruire.
Le système féodal est le berceau des sociétés modernes, considérées sous Taspect temporel. La transformation de la vie militaire en vie industrielle fut le but vers lequel tendit la politique européenne pendant tout le moyen âge. Dans l'ordre européen, la principale activité militaire fut destinée à opposer d'insurmontables barrières à l'esprit d'invasion, dont la prolongation menaçait d'arrêter le développement social. Ce résultat n'a été obtenu qu'à l'époque où les peuples du Nord et de l'Est ont été forcés, par la difficulté de trouver ailleurs de nouveaux établissements, d'exécuter dans leur propre pays, quelque défavorable qu'il puisse être, leur transition à la vie agricole et sédentaire, moralement garantie par leur conversion au catholicisme. Ainsi, ce que l'opération romaine avait commencé pour l'évolution de l'humanité en s'assimilant les peuples civilisés, l'opération féodale l'a complété : elle a consolidé cette assimilation en poussant les barbares à se civiliser. Le système féodal a pris la guerre à l'état défensif : après l'avoir suffisamment développée, sous cette nouvelle forme, il a tendu à la faire cesser en la laissant sans aliment habituel. Dans l'ordre national, son influence a concouru à un semblable résultat, soit en concentrant l'activité militaire chez une caste de plus en plus restreinte, dont l'autorité protectrice devenait compatible avec l'essor industriel de la population laborieuse, soit en modifiant de plus en plus le caractère guerrier chez les chefs eux-mêmes. Ces chefs devaient, faute d'emploi suffisant, se transformer peu à peu en grands propriétaires territoriaux, quand ils ne dégénéraient pas en courtisans. Le résultat définitif était l'abolition de l'esclavage et du servage, et l'émancipation civile de la classe industrielle.
^ Nous avons terminé l'appréciation d'abord spirituelle, puis temporelle, du régime monothéiste du moyen âge ; il nous reste à en examiner l'inHuence morale et l'efficacité mentale. L'établissement de la morale a constitué la principale des-
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tinaliou du l'alliolicisme. Il semblerait donc que Texamen de celle attribution devait suivre celle de l'organisation catholique, mais j'ai voulu l'aire sentir qu'elle doit être rattachée à tout le système catholique et féodal, et non pas seulement à l'un de ses deux éléments. Le catholicisme a régularisé la conslilution morale de rhumanité en attribuant à la morale la prépondérance sociale ; l'ordre féodal a introduit de précieux germes d'une haute moralité qui lui étaient entièrement propres, et sans lesquels l'opération catholique n'aurait pu réussir. Le catholicisme était, aussi bien que la féodalité, une suite nécessaire de rensemblc des antécédents. L'harmonie ([ui a régné entre ces deux éléments sociaux ne doit pas faire exagérer, au détriment de l'un, l'influence de l'autre en attribuant la régénération morale au catholicisme, qui n'a été que l'organe d'un progrès amené par une nouvelle phase de l'évolution humaine. La morale purement militaire et nationale, toujours subordonnée à la politique, qui avait caractérisé l'antiquité, tendait à se transformer en une morale pacifique. Or la gloire du catholicisme, celle qui lui méritera toujours la reconnaissance de l'humanité, même lorsque les croyances théologiques n'existeront plus, a surtout consisté à développer et à régulariser cette tendance, qu'il n'eût pas été en son pouvoir de créer.
Supposons qu'un aveugle prosélytisme ou une irrationnelle imitation introduise le catholicisme chez des peuples qui n'ont point encore achevé une telle évolution préparatoire : privée de cet indispensable fondement, son influence morale y resterait inefficace. Le mahométisme en offre un exemple décisif: sa morale, aussi pure en principe que celle du christianisme, d'où elle a été tirée, est loin d'avoir produit les mêmes résultats sur une population trop peu avancée, qui se trouvait appelée, sans préparation suffisante, à un monothéisme encore inopportun. L'appréciation morale du moyen âge ne doit donc pas être dirigée d'après la considération unique de l'ordre spirituel, à l'exclusion de l'ordre temporel.
Le même sujet donne lieu à une erreur plus grave qui provient d'une tendance de l'école métaphysique, protestante ou déiste, à attribuer l'efficacité morale du catholicisme à sa seule doctrine, abstraction faite de son organisation, qui est représentée, au contraire, comme opposée à un tel résultat.
2l6 SOCIOLOCjIE
Il sul'Iirail, pour rectifier cette assertion, de mentionner le catholicisme grec, ou plutôt byzantin, qui s'est trouvé frappé d'une profonde stérilité morale, malgré sa conformité de doctrine avec le catholicisme, et malgré la similitude primitive des populations correspondantes. La grande efficacité morale du catholicisme a réellement dépendu de son organisation : sa morale, malgré sa pureté, n'eût abouti qu'à d'impuissantes formules, accompagnées de superstitieuses pratiques, sans l'active intervention d'un pouvoir spirituel convenablement organisé.
L'action morale du catholicisme au moyen âge tenait-elle à un système d'opinions communes dont la puissance, une fois établie, devenait susceptible d'une irrésistible autorité ; ou bien, cette action était-elle due, selon l'hypothèse vulgaire, aux impressions personnelles d'espoir, et surtout de crainte, relatives à la vie future ? Cette question n'a jamais été convenablement posée : pour la résoudre, il faut considérer les cas plus ou moins exceptionnels où les deux influences qu'il s'agit de comparer se sont trouvées en opposition. Les préjugés publics sont plus puissants que les préceptes religieux dans tout antagonisme qui s'établit entre ces deux forces. Condorcet me paraît avoir seul compris une telle discussion. Il a cité surtout un exemple décisif : c'est le cas du duel, qui, imposé par les mœurs militaires aux plus beaux temps du catholicisme, conduisait de pieux chevaliers à braver les plus énergiques condamnations religieuses. Aujourd'hui, au contraire, par un contraste non moins significatif, le duel disparaît peu à peu sous la seule prépondérance des mœurs industrielles, malgré la décadence pratique des prohibitions théologiques.
Rien, au premier aspect, ne semble pouvoir contre-balancer la puissance des terreurs religieuses qui se rapportent à un avenir indéfini. Cependant il s'est trouvé des âmes assez énergiques pour se rendre une telle perspective familière, et pour n'être plus arrêtées par cette crainte dans leurs impulsions dominantes. L'éternité de douleur, aussi inintelligible (jue l'éternité de plaisir, ne i)eut se concilier dans l'imagination avec cette aptitude de toute vie animale à convertir en indifférence toute sensation ('(uilinue. Milton a beau se servir de son admirable génie pour nous peindre les damnés, alter-
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nalivcmenl Iraiisporlrs, par un rallinoiiicnl iiircriial, du lacdo fou sur lôlaug tihu'é. Tidôo dos bains russos l'ail sucoôdor lo souriro à un promior ollVoi ol rappoUo quo l;i j)uissanco d^^ lliabitudopoul al loindro aussi lo changomcnl, quelque brusque qu'il puisse èlro, dès qu'il devient assez IVoquonl. Celle appréciation, malgré son apparence paradoxale, a la plus grande 'i portée. La même énergie qui pousse aux grands crimes peut également conduire à braver de tels arrêts. Quant aux âmes ordinaires, l'espoir d'une absolution finale suffisait, dans la plupart des circonstances, à leur inspirer le facile courage de violer les préceptes religieux : elles n'auraient pu, sans des etVorls bien })lus puissants, aifronter les préjugés publics dans les cas d'antagonisme très prononcé.
La régénération morale accomplie ou du moins ébauchée j par le catholicisme a surtout consisté à transporter à la mo- I raie la suprématie qui appartenait précédemment à la poli- ' tique, en faisant prévaloir les besoins les plus généraux et les i plus fixes sur les nécessités particulières et variables. Sans doute, la philosophie théologique à laquelle est dû ce progrès en a, sous divers aspects, compromis Tefficacité. De plus, il en est résulté un empire trop arbitraire pour la corporation directrice. Enfin, la doctrine elle-même a été entravée par la contradiction qui faisait cultiver le sentiment social en dévelopi)ant d'abord un égoïsme exorbitant, quoique idéal. Le moindre bien était conçu en vue de récompenses î infinies. La préoccupation du salut individuel neutralisait ce I qu'il y avait de sympathique dans l'unanime amour de Dieu ; j mais ces inconvénients inévitables n'ont pas empêché une régénération qui ne pouvait commencer autrement.
Une juste appréciation des besoins de l'humanité a fait enfin I placer la morale à la tête des nécessités sociales. Il y avait f quelque chose d'hostile au développement intellectuel dans la : manière dont l'esprit chrétien concevait la suprématie de la I morale ; mais le catholicisme a contenu cette tendance en prenant le principe de la capacité pour base de sa constitution ■ ecclésiastique. Cette disposition, dont le danger ne s'est mani IVsté qu'aux temps de la décadence du système, n'empêchait pas la justesse de la sage décision qui subordonnait la valeui [intellectuelle à la moralité. La profonde sagesse du cathoh • cisme, en plaçant la morale au-dessus de toute existence pour
2l8 SOCIOLOGIE
en diriger et en contrôler les actes, a établi le principe le plus important de la vie sociale.
Il ne faut pas oublier, dans l'appréciation morale du catholicisme, que, par suite de Findépendance organisée entre la morale et la politique par la division des pouvoirs, la doctrine morale s'est alors composée de types destinés, non pas à formuler la pratique réelle, mais à indiquer la limite, toujours plus ou moins idéale, dont la conduite devait tendre à se rapprocher de plus en plus. La nature et la destination de ces types moraux sont analogues à celle des types scientifiques ou esthétiques, qui servent de guides aux conceptions des savants et des artistes, et dont le besoin se fait même sentir dans les opérations industrielles. On a méconnu l'esprit de la morale catholique en lui reprochant l'exagération de ses préceptes. Il serait aussi peu judicieux de critiquer les peintres sur la perfection chimérique de leurs modèles. Tous les types doivent dépasser les réalités correspondantes, puisqu'ils constituent les limites idéales au-dessous desquelles la pratique ne reste que trop, encore plus dans l'ordre moral que dans l'ordre intellectuel. Le catholicisme a été conduit par son instinct philosophique à faire passer, pour plus d'efficacité pratique, ses types moraux de l'état abstrait à l'état concret. C'est ainsi que les premiers philosophes qui ont ébauché le catholicisme ont concentré graduellement sur le fondateur du système toute la perfection qu'ils concevaient dans la nature humaine.
Toutes les branches de la morale ont reçu du catholicisme des améliorations. Je renvoie ceux qui désirent les apprécier aux philosophes catholiques, surtout à Bossuet et à de Maistre, qui les ont en général sainement jugées. Je me bornerai à indiquer ici les plus importants progrès moraux.
Le catholicisme, consacrant l'opinion unanime des philosophes antérieurs, a regardé les vertus individuelles comme la base de toutes les autres. Elles offrent, en effet, l'exercice le plus naturel à l'influence énergique de la raison sur les passions, d'où dépend tout perfectionnement moral. Aussi doit-on considérer comme efficaces les praticpies artificielles par lesquels l'homme était poussé à s'imposer volontairement des privations, qui, malgré leur inutilité apparente, ont été d'heureux auxiliaires de l'éducation morale. Du reste, les vertus personnelles ont alors commencé à être conçues dans leur
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destination sociale: tandis que les anciens les recommandaient suri oui à titre de prudence relative à l'individu considéré isolément. L'humilité, tant reprochée à la morale catholique, constitue une prescription capitale : elle ne se borne pas seulement aux temps (rorgueilleuse oppression qui l'ont rendue nécessaire; elle se rapporte aussi aux besoins moraux de la nature humaine, où l'orgueil et la vanité ne seront jamais trop abaissés.
Je dois signaler une innovation qui a été accomplie par le catholicisme, et dont la philosophie métaphysique a fait méconnaître la valeur sociale. Il s'agit de la réprobation du suicide, dont les anciens, aussi dédaigneux de leur propre vie que de celle d'autrui, s'étaient si souvent fait un monstrueux honneur, imités en ce point plutôt que blâmés par leurs philosophes. Cette pratique antisociale devait décroître en même temps que la prédominance des mœurs militaires, mais c'est une des gloires du catholicisme de l'avoir énergiquement condamnée. Plus la vie future perd de son efficacité morale, plus il importe que tous les individus soient attachés à la vie réelle.
L'influence du catholicisme s'est surtout manifestée dans l'organisation de la morale domestique, que le génie de l'antiquité laissait absorbée par la politique. La séparation des pouvoirs et le régime correspondant ont conduit à sentir que la vie domestique doit être la plus importante pour la masse des hommes, sauf le petit nombre de ceux qu'une nature exceptionnelle et les besoins de la société appellent à la vie politique, à laquelle les anciens avaient tout sacrifié. L'influence catholique a pénétré spontanément dans les plus intimes relations de famille, où, sans tyrannie, elle a développé un juste sentiment des devoirs mutuels. Elle a consacré l'autorité paternelle en abolissant le despotisme presque absolu qui la caractérisait chez les anciens. Renfermant les femmes dans la vie domestique, elle a si intimement uni les deux sexes que l'épouse a acquis un droit à participer, non seulement à tous les avantages sociaux de celui qui l'a une fois choisie, mais encore à la considération dont il jouit.
Enfin, au point de vue de la morale sociale, le catholicisme ;i substitué au patriotisme énergique, mais sauvage, des anciens le sentiment plus élevé de l'humanité, ou de la fraternité universelle, qu'il a si heureusement vulgarisé sous la
douce (léiiominatioli de charité. Sans doute, la nature des doctrines et les antipathies religieuses restreignaient en réalité cette affection aux populations chrétiennes; mais entre ces limites, les sentiments de fraternité des différents peuples étaient puissamment développés par leur sujétion à un même pouvoir spirituel, dont les membres, malgré leur nationalité propre, se sentaient citoyens de toute la chrétienté. L'amélioration des relations européennes, le perfectionnement du droit international, les conditions d'humanité imposées à la guerre elle-même, remontent à l'époque où l'influence catholique unissait toutes les parties de l'Europe.
Dans l'intérieur de chaque nation, les devoirs qui se rattachent à la charité ont constitué le moyen le moins imparfait de remédier, surtout en ce qui concerne la répartition des richesses, aux inconvénients inséparables de l'état social. Telle fut l'origine de tant d'admirables fondations destinées à l'adoucissement des misères humaines. Ces institutions étaient entièrement inconnues à l'antiquité : elles sont d'autant plus remarquables qu'elles provinrent presque toujours des dons volontaires d'une munificence privée, à laquelle la coopération publique se joignit rarement. En développant le sentiment de la solidarité sociale, le catholicisme n'a pas négligé celui de la perpétuité, qui en constitue le complément, en unissant tous les temps, aussi bien que tous les lieux. Tel a été le but du système de commémoration si heureusement institué à l'imitation du polythéisme. De sages précautions, ordinairement respectées, ont été introduites i)Our que la béatification, remplaçant l'apothéose, atteignît plus complètement sa destination sociale, et évitât les honteuses complaisances où la confusion des pouvoirs avait entraîné, aux temps de décadence, leè Grecs et surtout les Romains. Cette noble récompense n'a été presque jamais décernée parle catholicisme qu'à des hommes éminentsou utiles, choisis avec impartialité dans toutes les classes sociales.
Après avoir apprécié le régime fnonothéisme au point de vue politique et moral, nous devons en juger les attributs intellectuels.
On a fort exagéré l'inlluence des invasions germaniques en leur attribuant le ralentissement de l'évolution intellectuelle, qui d'ailleurs avait précédé de plusieurs siècles ces bouleverse-
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monts politi([iios. Lo pivlondii ivvcil do rinlclligence, qui on mililô no s'ôlail jamais ongonrdio, o'ost-à-diro raccôlôralion du proi>:rôs moulai, suivit immodiatomout l'époque do la pleine maturité du régime catholi([uo au onzième siècle. Ce fut pres- ([uo sous les youx do la supromo autorité sacerdotale que se manifesta une telle aocéléralion. Il est impossible de méconnaître, au movon âge, l'éclat anle supériorité de Tltalie sous l'aspect philosophique, scientifique, esthétique et même industriel. C'est un indice do l'aptitude du catholicisme à favoriser, à cette époque, le progrès de l'esprit humain.
Le ralentissement antérieur était dû à l'importance de l'organisation du régime monothéiste. Cette longue et difficile élal)oration devait absorber, jusqu'à son entier accomplissemont, les plus hautes intelligences et commander, plus que tout autre sujet, l'attention et l'oslime publiques. La direction provisoire du progrès mental proprement dit était alors laissée à dos esprits peu éminonts, excités par de moindres encouragements, on un temps où l'état de révolution spirituelle ne comportait guère de progrès d'une haute portée, et ne permettait que la conservation des résultats obtenus, accompagnés d'améliorations secondaires. Telle est l'explication de cette apparente anomalie : elle ne suppose ni dans les hommes, ni dans les institutions, ni dans les événements, aucune tendance systématique ou involontaire à la compression de l'esprit humain. Les plus hautes capacités s'appliquent, à chaque époque, aux opérations exigées par les plus grands besoins de l'humanité. Rien n'était alors plus digne de l'intérêt de tous les penseurs que le développement des institutions catholiques. Quand ce système fut parvenu, sous Hildebrand, à sa maturité sociale, le mouvement intellectuel, qui n'avait jamais été interrompu, reprit une activité nouvelle.
L'influence qu'on attribue communément aux Arabes a été exagérée. Du reste, cette influence secondaire convenablement étudiée perd tout caractère accidentel. Mahomet a tenté, par une imitation peu rationnelle, d'organiser le monothéisme chez une nation qui n'y était préparée ni au temporel, ni au spirituel : sa tentative n'a pas produit les résultats sociaux propres à une telle transformation, et entre autres la division des pouvoirs. Ce mémorable ébranlement n'a abouti qu'à la plus monstrueuse concentration politique par la constitution
d'une sorte de théocratie militaire. Cependant les propriétés mentales inhérentes au monothéisme n'ont pas été annulées, et se sont même développées d'autant plus vite que le régime correspondant n'a pas exigé la longue élaboration qui a été nécessaire au catholicisme. Les principales capacités spirituelles se sont trouvées disponibles pour la culture intellectuelle. C'est ainsi que les Arabes ont pu figurer honorablement dans cette sorte d'interrègne mental.
Ces considérations expliquent pourquoi le régime monothéiste a manifesté si tard ses propriétés intellectuelles. Nous allons indiquer le principe de cette influence mentale sous chacun de ses aspects essentiels.
Au point de vue philosophique, le catholicisme organisa un système d'éducation universelle jusque dans les classes les plus inférieures des populations européennes. La vulgarisation de la philosophie théologique a longtemps favorisé le développement intellectuel de la masse des nations civilisées, qui ont été dès lors régulièrement assujetties à un certain exercice spirituel pleinement adapté à leur situation, et aussi propre à élever leurs idées au-dessus du cercle borné de la vie matérielle qu'à épurer leurs sentiments. Cet enseignement élémentaire a été d'autant plus efficace qu'il a répandu des notions saines, quoique empiriques, sur la nature morale de l'homme ; il a même ébauché l'appréciation historique de l'humanité, qui se trouvait rattachée à l'histoire générale de l'Église. La notion philosophique du progrès, quelque insuffisante ou vicieuse qu'elle fût alors, est résultée des efforts tentés par le catholicisme pour démontrer sa supériorité sur les divers systèmes antérieurs. L'éducation catholique, fournissant à chaque individu le droit et le moyen de juger les actes personnels ou collectifs, a concouru à développer l'esprit de discussion sociale qui caractérise les peuples modernes, et qui n'a pu exister chez les subordonnés, tant qu'a duré la confusion des pouvoirs.
A ces émincnts attributs, principalement relatifs aux masses, il faut ajouter le développement que le régime catholique a presque toujours permis, sauf quelques luttes passagères, à la philosophie métaphysique, qui a commencé alors à s'étendre aux questions morales et sociales. Pour rendre incontestable cette disposition libérale du catholicisme, il