AGE DU MONOTHÉISME
-iil'til lie rappeler raccueil que fit ce moyen ûge tant décrié à la partie la j^lus avancée de la philosophie grecque, c'est-à-dire à la doctrine d'Aristole, qui avait été jusque-là bien moins coûtée, même chez les Grecs.
Lintluence scientifique du catholicisme ne l'ut pas moins salutaire ([ue son action philosophique. Sans doute le monothéisme n'est pas pleinement compatible avec le sentiment de l'invariabilité des lois naturelles, qu'il compromet en subordonnant les phénomènes à des volontés souveraines, quelque régulières (pion soit conduit à les supposer par les progrès de la science. Mais, au moyen âge, le régime monothéiste, loin d'arrêter le mouvement scientifique, l'encourageait en le dégageant des entraves du polythéisme. L'esprit scientifique n'avait plus à lutter contre une doctrine sacrée, pourvu qu'il respectât les formules vagues et générales qui s'y rapportaient.
C'est à cette époque qu'il faut placer la création de la chimie, l'ondée sur la conception d'Aristote relative aux quatre éléments, et soutenue par les énergiques chimères qui pouvaient seules stimuler l'expérimentation naissante. L'anatomie, si entravée dans l'antiquité, fit alors de notables progrès. Les mathématiques et l'astronomie se développèrent, surtout par l'essor imprimé à l'algèbre et à la trigonométrie.
L'influence esthétique du moyen âge se manifesta par les progrès de la musique et de l'architecture. L'art du chant reçut un nouveau caractère de l'introduction des notations musicales et du développement de l'harmonie. La musique instrumentale acquit une admirable extension par la création de l'instrument le plus puissant et le plus complet. L'efficacité du catholicisme ne fut pas moins prononcée dans le progrès de l'architecture, envisagée au point de vue esthétique. Jamais les pensées et les sentiments moraux n'ont obtenu une aussi parfaite expression monumentale : ces admirables édifices religieux inspireront toujours aux vrais philosophes, malgré l'extinction des croyances correspondantes, une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale. Le polythéisme, dont le culte était tout extérieur aux temples, ne pouvait comporter une telle perfection. On a exagéré l'influence des importations arabes : le monothéisme musulman, par suite des mêmes besoins, a déterminé des tendances sem-
blables. Quant à la poésie, il siiffil de nommer Dante pour constater Taplitude du régime que nous considérons, malgré un ralentissement qui a été dû à la longue et pénible élaboration des langues modernes.
Le plus grand perfectionnement, au point de vue de Tindustrie, a consisté dans Tabolition du servage et dans Taffranchissement des communes. Les efforts de rhomme furent de plus en plus remplacés par les forces extérieures, dont les anciens faisaient si peu d'usage. Un tel progrès résulte de Fémancipation personnelle des travailleurs, qui imposait l'obligation d'épargner les moteurs humains, et d'utiliser les divers agents physiques. Cette tendance est marquée par plusieurs inventions mécaniques, dont l'histoire est trop oubliée, par exemple les moulins à eau et surtout à vent. L'esclavage constituait chez les anciens le principal obstacle à l'emploi des machines, dont les avantages ne pouvaient être compris, tant qu'on disposait, pour l'exécution des travaux, d'une provision presque indéfinie de forces musculaires intelligentes.
La discipline catholique était nécessaire pour contenir l'action de la doctrine monothéiste, qui tendait à proscrire toute grande modification du monde extérieur comme une sorte d'attentat sacrilège à l'optimisme providentiel. Cette conséquence de l'esprit religieux aurait entravé l'industrie sans la sagesse du sacerdoce catholique.
Les propriétés du régime du moyen âge font ressortir l'injustice de cette frivole philosophie, qui qualifie de barbare et de ténébreux l'âge mémorable où brillèrent, sur divers points du monde catholique et féodal, saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand, Roger Bacon et Dante. Nous avons terminé l'analyse de ce régime, au point de vue de ses attributs, sociaux, politiques et moraux. Il nous reste à indiquer le principe de la décadence dans laquelle il tomba, après avoir préparé sous sa bienfaisante tutelle la décomposition de l'état théologique et militaire, et le développement des nouveaux éléments sociaux.
Le progrès que le moyen âge avait pour mission de jiréparer a été la première cause de sa chute. Dans la constitution catholique et féodale, le régime théologique et mifitaire était aussi modifié (juc le conqjortait son caractère et ses con(fi-
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lions (roxisloiu'o. Los inodilioalions ne pouvaient cire })oussées plus loin sans londrc à l'abandon (lélinilif de ce système soeial.
Dans Tordre spirituel, le caractère provisoire que nous savons appartenir à toute philosophie Ihéologique devait être plus prononcé dans le monothéisme que dans toute autre phase religieuse, parce (jue l'esprit théoloi»i({ue ne pouvait plus subir aucune modification sans se dénaturer entièrement. En outre, le développement plus rapide et plus étendu cpie le catholicisme permetlait à l'esprit positif, non seulement chez les hommes cultivés, mais encore dans la masse des populations civilisées, ne pouvait manquer de déterminer de telles motlilicalions. La tutelle catholique a été favorable à l'évolution mentale, et même indispensable à ses progrès. Cette évolution a tendu ensuite à sortir du régime provisoire dont la destination était ainsi accomplie. De même, en constituant une doctrine morale indépendante de la politique, et même placée au-dessus d'elle, le catholicisme a fourni un })rincipe d'appréciation des actes humains. Ce principe a été rattaché de plus en plus à l'autorité de la raison, à mesure que l'usage de la doctrine catholique a fait pénétrer les motifs de ses préceptes, sinon parmi les masses, du moins chez les esprits cultivés ; car rien n'est plus susceptible que les prescriptions morales d'être apprécié par Texpérience. L'influence théologique, d'abord indispensable, devait donc devenir peu à peu inutile.
Pour mieux préciser le principe de la décadence, d'abord intellectuelle, ensuite sociale, du catholicisme, il faut reconconnaître que ce principe remonte à la division de la philosophie en philosophie naturelle et en philosophie morale, se rapportant, Tune au monde inorganique, l'autre au monde moral et social. Cette division, organisée par les philosophes grecs un peu avant la fondation du musée d'Alexandrie, a constitué la première condition de tous les progrès ultérieurs en rendant indépendante la philosophie inorgani(iue, dont les spéculations plus simples étaient plus rapidement perfectibles. La philosophie morale était restée théologique, par une conséquence de la complication supérieure de son sujet. Une telle division se manifesta par une rivalité, qui fut promptement transportée des doctrines aux personnes, entre l'esprit
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métaphysique, ainsi investi du domaine de la j)hilosophic naturelle, et Fesprit lliéologique, qui restait le suprême arbitre du monde moral et social. Cette rivalité, même avant la naissance du catholicisme, avait produit des luttes mémorables, où la philosophie morale avait souvent entravé les progrès de la philosophie naturelle, et ralenti son mouvement. Aucun exemple ne caractérise mieux un tel conflit que les efforts tentés par saint Augustin pour combattre les raisonnements mathématiques des astronomes d'Alexandrie sur la sphéricité de la terre et l'existence des antipodes. En rapprochant ce cas des erreurs astronomiques d'Epicure, on sent combien était complète la séparation, très voisine de l'antipathie, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale.
L'esprit métaphysique, qui avait présidé à la transformation du fétichisme en polythéisme, et qui venait de diriger le passage du polythéisme au monothéisme, ne pouvait cesser son influence modificatrice. Toutefois, comme il n'y avait plus rien au delà du monothéisme, à moins de sortir entièrement de l'état théologique, ce qui était alors impraticable, l'action métaphysique est devenue de plus en plus dissolvante et a commencé à ruiner les conditions d'existence du régime monothéiste. Ce résultat s'est réalisé d'autant plus vite que l'organisation catholique a été plus complète, parce que cette organisation accélérait le mouvement intellectuel. Tous les progrès, même ceux de la science, faisaient honneur à l'esprit métaphysique, ([ui paraissait les diriger.
Le catholicisme, qui n'avait pu s'incorporer le nouvement intellectuel, a fini par en être dépassé. Il n'a pu dès lors maintenir son empire qu'en perdant le caractère progressif pour acquérir le caractère stationnaire et même rétrograde qui le distingue aujourd'hui.
La morale, dont le catholicisme a été l'organe, ne peut rester sa propriété exclusive : c'est un précieux patrimoine qui nous a été transmis par nos ancêtres. La raison humaine, malgré les heureux emprunts qu'elle leur a faits, ne s'est pas crue liée au sort de l'astrologie et de l'alchimie, dès qu'elle a pu rattacher à de meilleures bases les importants résultats qu'elle en a tirés. 11 en seiti de même de tous les progrès moraux ou politi(|ues qui ont été réalisés par la philosophie théologicpu' : ils ne peuvent périr avec elle.
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Au poinl (K' vue loni[)(>ivl, la décadoncc du ivginu' du uioyen ài;i' ivsullc duu principe toUcmcnl évident, qu'il n'a pas besoin d'ex}>licalions aussi étendues. Sous quelque aspect «[u'on envisage le régime féodal, on aperçoit aussitôt sa nature essentielleiuenl transitoire: son but principal, qui était Torganisaliou défensive des sociétés modernes, ne pouvait conserver d'importance que jusqu'à la transition des Barbares' de la vie nomade à la vie agricole et sédentaire dans leur propre pays. La décomposition du pouvoir temporel en souverainetés partielles devait être remplacée par une centralisation nouvelle, après avoir atteint le but d'un tel régime. Il en est de même de la transformation de l'esclavage en servage. L'esclavage constitue un état susceptible de durée sous des conditions convenables. Au contraire, le servage ne pouvait être qu'une situation passagère, n'ayant d'autre destination que de conduire graduellement les travailleurs à l'entière émancipation personnelle. A tous ce.s titres, on peut assurer que mieux le régime féodal remplissait son office, plus il rendait imminente sa désorganisation.
Les circonstances extérieures ont prolongé inégalement, chez les diverses nations européennes, la durée d'un tel système. Il a du persister davantage sur les frontières de la civilisation catholique et féodale, dans la Pologne et dans la Hongrie, qui avaient à résister aux invasions tartares et Scandinaves. Il en était de même en Espagne et dans les grandes îles delà Méditerranée, qui, comme la Sicile, ont eu à lutter contre les envahissements. arabes.
En terminant cette appréciation du régime monothéiste, je signalerai une réflexion ({ui m'est suggérée par l'ensemble d'un tel examen. En envisageant la durée du catholicisme, on est frappé de la disproportion que présente le temps excessif de sa lente élaboration, comparé à la courte durée de sa prépondérance sociale, qui fut promptement suivie d'une rapide décadence. Cette constitution, dont l'établissement a exigé dix siècles, ne s'est maintenue à la tête du système européen que pendant deux siècles environ, de Grégoire VII, qui l'a complétée, à Boniface VIII, sous lequel son déclin a commencé. Pendant les cinq siècles suivants, elle est tombée dans une sorte d'agonie. Cette situation semble opposée aux lois de la longévité des organismes sociaux, dans lesquels la
durée delà vie est proportionnée, comme dans les organismes individuels, à la dui'ée du développement. La solution de ce problème historique consiste à concevoir que ce qui devait périr dans le catholicisme, c'était la doctrine et non pas Torî^anisation, qui a été ruinée par suite de son adhérence à la philosophie théologique, destinée à succomber en présence de Témancipation de la raison.
CIIAIMTRE X
Sommaire. — Ktat in(Ha])hysi((iio des sociétés modorncs : Ai^o de transition révolutionnaire. Désorganisation du régime théologique et militaire.
Le régime polythéiste a constitué la phase la plus complète c\ la plus durable du système théologique et militaire, envisagé dans sa durée totale. Le régime monothéisme a été le dernier Age et la forme la moins stable de ce système ; l'influence de Tesprit théologique y a subi, sous tous les aspects, un décroissement irréparable. x\u point de vue temporel, cpielque puissante que semble l'activité militaire du moyen âge par rapport à celle des temps postérieurs, l'esprit guerrier, en passant de l'état romain à l'état féodal, a subi une altération dans son intluence morale et politique ; sa prépondérance a rapidement décliné par suite des entraves du système monothéiste, et de sa destination purement défensive. La plus exacte appréciation consiste à concevoir le régime monothéiste comme le résultat d'une première tentative pour établir un système rationnel et pacifique. Cette tentative prématurées a mancfué son but ; mais elle a guidé l'humanité en accélérant la décomposition du système théologique et en favorisant le développement des éléments d'un système nouveau.
Nous apprécierons, sous l'un et l'autre aspect, les conséquences de l'impulsion produite par le régime féodal. Cette dernière partie de notre analyse doit être partagée en deux séries distinctes, bien que coexistantes et même solidaires. L'une des deux est critique, ou négative ; elle caractérise la démolition graduelle du système théologique sous l'influence de l'esprit métaphysique. L'autre est organique, et se rapporte à l'évolution des principaux éléments du système positif. Ce
chapitre sera consacré à la première série ; le chapitre suivant, à la seconde.
Malgré la connexité de ces deux mouvements simultanés de décomposition et de recomposition sociales, je regarde leur appréciation distincte comme un artifice indispensable. Dans les temps antérieurs, il n'était pas nécessaire d'étudier séparément les deux mouvements opposés dont l'organisme social, comme l'organisme individuel, est toujours agité. Les changements accomplis n'étaient pas assez importants pour exiger un semblable artifice. Les révolutions précédentes n'avaient consisté qu'en des modifications du système théologique. Dans la transition de chaque forme théologique à la suivante, l'esprit humain pouvait aisément combiner la destruction de l'une avec l'élaboration de l'autre. Dans la période que nous considérons, le mouvement critique est devenu, pendant plusieurs siècles, extrêmement prononcé. Il s'y est distingué du mouvement organique, qui, pendant longtemps, a été à peine appréciable. Pour la première fois, l'esprit humain a été conduit à une doctrine de négation systématique, qui tend à faire méconnaître la véritable issue de la crise. Il serait donc presque impossible d'éviter que la notion du mouvement organique ne fût absorbée par celle du mouvement critique, si, dans l'appréciation des cinq derniers siècles, on n'instituait pas entre ces deux études une séparation méthodique. Ce qui autorise l'emploi de cet artifice, c'est la nature abstraite de notre analyse historique. Nous allons apprécier d'abord la désorganisation du système théologique et militaire pendant les cinq derniers siècles.
Cette phase sociale est un intermédiaire indispensable dans la marche de l'humanité. L'évolution des nouveaux éléments sociaux commençait à peine, et leurs tendances politiques ne pouvaient pas encore être soupçonnées. Il était donc contraire aux lois du mouvement social que le passage d'un système à l'autre s'opérât par substitution immédiate. Les sociétés modernes ne pouvaient éviter de se trouver, pendant plusieurs siècles, dans une situation exceptionnelle, où le progrès politique devait être essentiellement négatif, tandis que l'ordre pubhc était maintenu par une résistance de phis en plus rétrograde.
Notre examen doit partir d'une époque plus reculée qu<^
Ai.i: m: iKVNsrnoN ukvot.i tionnaikk 281
colle qu'on acloplo ("0111111111101110111, c'osl-à-diro avant lo soiziômo siôclo ; lo poinl do dôparl en est rendu assignable par la doslinalion du système monothoislo du nioyoïi âge. En eiïct, dès la (in du treizième siècle, la constitulion Icodale avait rempli son olTice sous les aspects les plus importants, et les conditions dv son existence politiciue avaient déjà reçu d'irréparal)los altéra lions. Nous sommes ainsi conduits à reporter au oommoncemont du quatorzième siècle lorigine de la période révolutionnaire.
Dans Tordre spirituel, le pontificat de Boniface VIII caractérise l'époque ou le pouvoir catholique, après avoir accompli sa mission sociale par l'établissement de la morale, est con- <luit à dépasser le but en s'elTorçant d'établir une domination absolue. Le même pouvoir manifestait déjà son impuissance à diriger le mouvement intellectuel. L'imminente désorganisation du catholicisme était indiquée par le relâchement de l'esprit sacerdotal et par l'intensité croissante des tendances hérétiques.
Ce commencement de décomposition fut d'abord efficacement combattu par l'institution des Franciscains et des Dominicains, qu'il faut regarder comme le plus puissant moyen de réformation et do conservation d'un tel système. Mais cette influence préservatrice devait bientôt être épuisée et faire ressortir la décadence inévitable d'un régime qui avait reçu vainement une telle réparation. En môme temps, les moyens violents, introduits sur une grande échelle pour l'extirpation des hérésies, étaient l'un des signes les moins équivoques d'une destruction finale. Toute domination spirituelle repose sur rassentiment volontaire des intelligences, et le recours à la force matérielle est l'indice d'un déclin imminent. Par ces motifs, il est aisé de concevoir que l'ébranlement du système catholique a commencé au quatorzième siècle.
De même, dans l'ordre temporel, c'est à cette époque que le décroissement de la constitution féodale est devenu irrévocable, parce ({u'il avait remph sa destination militaire. Deux séries de guerres défensives avaient protégé la civilisation moderne, d'abord contre les irruptions des sauvages polythéistes du Nord, ensuite contre l'invasion du monothéisme musulman. La première série offrit longtemps do puissants obstacles, contre lesquels le plus grand homme du moyen
âge employa son int'aligable énergie. La secondes lutte dut être beaucoup plus difficile et plus lente ; car le catholicisme fournissait un moyen de consolider les résultats militaires par la possibilité des conversions nationales chez les polythéistes ; tandis que toute conciliation était impossible entre les deux sortes de monothéistes, aspirant également à Tempire universel.
Les croisades ont eu une grande influence pour unir les divers peuples européens en leur imprimant une activité collective suffisamment prolongée ; elles ont préservé l'évolution occidentale du redoutable prosélytisme musulman. Malgré les inquiétudes sérieuses, mais fugitives, qu'a suscitées, même jusqu'au dix-septième siècle, l'extension des armes musulmanes, la série des guerres défensives était accomplie dès la fin du treizième siècle, et ne se perpétuait que par l'aveugle impiilsion des habitudes ainsi contractées. L'organisme féodal avait donc déjà rempli, à cette époque, son principal office. L'esprit militaire qui le caractérisait, privé de sa mission protectrice, devint perturbateur, surtout lorsque la papauté eut perdu son autorité européenne. C'est ainsi que la décadence temporelle de ce régime a commencé, comme sa décadence spirituelle, au début du quatorzième siècle.
La période révolutionnaire des cinq derniers siècles doit être divisée en deux parties distinctes. L'une comprend le quatorzième et le quinzième siècles, pendant lesquels le mouvement critique reste spontané, sans la participation d'aucune doctrine systématique. L'autre embrasse les trois siècles suivants, pendant lesquels la désorganisation, devenue plus profonde, s'accomplit sous l'influence d'une philosophie négative s'étendant à toutes les notions sociales.
Sans doute, la doctrine critique a prouvé combien elle était destructive ; mais on en exagère l'influence en y rapportant exclusivement la désorganisation de l'ancien système social. L'ensemble du mouvement révolutionnaire ne peut être conçu rationnellement (ju'autant que la doctrine critique est regardée comme le résultat de la décomposition spontanée que nous allons d'abord examiner.
Rien ne montre mieux la nature transitoire de la constitution féodale que la ruine d'un tel organisme par le seul conflit
Ar.K I^K PHANSITION HllVOLlTlONNAlHi:
do si's principaux élônuMits, pendant les dcnix siè(dcs qui ont suivi le temps même de sa plus grande splendeur. Ce régime eontenail dos germes de décomposition, dont les ravages ont élo suspendus tant que la poursuite du but à atteindre a maintenu entre ses diverses parties un accord temporaire.
L établissement d'un pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel devait devenir un principe de décomposilion, par suite de rincompalibililé qui régnait entre les deux autorités. Le monothéisme était opposé à la prépondérance de l'esprit militaire, qui tend à l'unité du pouvoir. De son côté, l'esprit catholique poussait l'autorité sacerdotale à dépasser des limites i[ui n'avaient pu être déterminées par aucun principe rationnel. Sous ce régime, la séparation des pouvoirs a été empirique, et leur indépendance n'a été maintenue que par leur antagonisme. La principauté temporelle annexée au suprême pontificat a exposé les papes à confondre les divers pouvoirs sociaux. En résumé, Tesprit féodal et l'esprit catholique ont tendu, l'un par une civilisation imparfaite, l'autre par une philosophie vicieuse, à ruiner la division des pouvoirs. Ainsi, ce n'est pas la décomposition spontanée de ce régime à partir du quatorzième siècle qui devrait étonner, ce serait plutôt sa permanence jusqu'à cette époque, si elle ne s'expliquait par la lente évolution des nouveaux éléments sociaux.
On arrive à des conclusions analogues en considérant la principale subdivision de chacun des deux pouvoirs, c'est-àdire la relation entre l'autorité centrale et les autorités locales. L'harmonie intérieure de chaque pouvoir ne pouvait être plus stable que leur combinaison mutuelle.
Dans l'ordre spirituel, la hiérarchie catholique, malgré sa supériorité, contenait des germes de dissolution qui étaient dus aux rapports de la suprême autorité sacerdotale avec les divers clergés nationaux. Dans le pays qui fut, pendant tout le cours du moyen âge, le principal appui du système ecclésiastique, le clergé national s'était attribué, presque dès l'origine, des privilèges sociaux, que les papes ont justement déclarés, mais sans succès, être opposés aux conditions de lexistence politique du catholicisme. De son côté, la papauté tendait à une exorbitante centralisation, qui soulevait partout les susceptibilités nationales. Tel est l'etfort qui, avant même
toute scission do doctrinq^ tendait à dissoudre l'unité intérieure en décomposant le catholicisme en églises indépendantes. Ce principe de décomposition équivaut à celui que j'ai précédemment indiqué à l'égard de la combinaison politique la plus générale. Il ne résulte pas d'influences accidentelles, mais de la nature même du système, dont les bases étaient imparfaites. Sous l'un et l'autre aspect, cette désorganisation a été contenue tant que le déA^eloppement principal n'a pas été réalisé, et que le but correspondant n'a pas été atteint. Mais rien n'a pu ensuite l'empêcher, quand, après l'accomplissement de ces deux conditions, une activité commune a cessé de détourner les divers éléments de leur discordance naturelle.
J'ai indiqué la décomposition intérieure de la hiérarchie catholique, parce qu'on l'apprécie très mal. On s'exagère la perfection de cette hiérarchie. On ne discerne pas, à côté des éminents attributs qui sont dus au génie politique de ses fondateurs, les imperfections imposées par la nature d'un tel âge social et par la philosophie correspondante. Je suis dispensé d'un pareil examen à l'égard de l'organisation temporelle. L'antagonisme entre le pouvoir central de la royauté et les pouvoirs locaux des diverses classes de la hiérarchie féodale a été assez bien apprécié par plusieurs philosophes, et surtout par Montesquieu : je me bornerai à en signaler les principaux résultats. La conciliation qui fut essayée par l'ordre féodal entre les deux tendances à l'isolement et à la concentration ne comportait qu'une existence imparfaite et' passagère.
Trois réflexions méritent d'être notées au sujet de la décomposition spontanée du moyen âge. La première consiste à y voir une preuve de la nature transitoire de cette phase sociale. En second lieu, l'aptitude de ce régime à favoriser le développement des nouveaux éléments sociaux est manifestée par sa décomposition elle-même. En dernier lieu, cette spontanéité de décomposition est un caractère distinctif d'un tel régime, parce qu'elle y est beaucoup plus marquée que dans tous ceux qui l'ont précédé. Dans l'ordre spirituel surtout, dont la cohérence était bien plus parfaite, il est fort remar- (pial)le ([ue les premiers agents de la désorganisation du catholicisme soient sortis du clergé catholique, tandis (jue le passage du polythéisme au monothéisme n'a rien présenté cranalogue.