AGE HE TRANSITION HKVOLUTIONNAIRE
Une considération trop exclusive de la spontanéité de décomposition propre au rét»inie du moyen âge ferait peut-être penser que la désorganisation du système catholique aurait pu être abandonnée à son cours, sans exiger rinlervention d'une doctrine critique. Cette appréciation serait aussi vicieuse que riiypolhèse cpii tait dériver de la philosophie négative toute la dissolution du catholicisme. La décomposition spontanée aurait été insuffisante, si, parvenue à un certain degré, elle n'avait pris un caractère systémalique. Non seulement la doctrine révolutionnaire a accéléré la désorganisation du régime du moyen âge, mais encore elle a servi d'organe au besoin croissant d'une réorganisation sociale. Elle seule pouvait manifester l'impuissance de l'ancien régime à diriger le mouvement de la civilisation moderne. Même dans leurs luttes les plus intenses, les forces catholiques et féodales ont conservé un profond respect pour les principes essentiels de la constitution générale, sans soupçonner la portée des atteintes que ces principes devaient recevoir de tels débats. Cet antagonisme se serait prolongé indéfiniment, sans caractériser la décadence du régime correspondant, si une doctrine systématique n'était pas venue s'y mêler pour formuler chacune des pertes de l'organisation ancienne.
Un examen superficiel pourrait d'abord faire confondre par exemple, la spoliation des églises françaises et germaniques par les chevaliers de Charles Martel avec l'avide usurpation des biens ecclésiastiques par les barons anglais du seizième siècle. Cependant le premier fait n'était qu'une perturbation grave, mais momentanée, qui fut bientôt suivie d'une large réparation ; tandis que le second tendait à ruiner l'organisation catholique. Cette différence entre deux mesures matériellement analogues résulte de ce que la première ne constituait qu'un violent expédient financier inspiré par un immense besoin |)ublic ; tandis que la seconde se rattachait à une doctrine de désorganisation de la hiérarchie sacerdotale.
La doctrine critique est résultée de la nature même du régime monothéiste, qui introduit un certain esprit d'examen et de discussion, parce ([ue les croyances secondaires n'y sont pas spécialisées au même degré que dans le polythéisme. Cette tendance du monothéisme, que l'islamisme lui-même laisse apercevoir, a reçu du catholicisme son principal déve-
loppement par la division des pouvoirs. Telle est l'origine du libre examen qui caractérise le protestantisme, première phase de la philosophie révolutionnaire. Les docteurs qui soutinrent si longtemps contre les papes l'autorité des rois ou les résistances des églises nationales aux décisions romaines ne pouvaient éviter de s'attribuer de plus en plus le droit d'examen. Ce droit ne devait pas rester concentré entre de telles intelligences ni sur de telles applications. Il s'est en elï'et étendu, par une invincible nécessité, à tous les individus et à toutes les questions. Il a graduellement amené la destruction d'abord de la discipline catholique, ensuite de la hiérarchie, enfin du dogme lui-même.
Le caractère de cette philosophie transitoire est déterminé par la nature de sa destination, à laquelle pouvait seule satisfaire une doctrine de négation absolue, successivement appliquée aux différentes questions, morales et sociales. C'est ce que la raison publique a reconnu depuis longtemps, d'une manière implicite, en consacrant la dénomination très expressive de protestantisme, qui, bien que restreinte ordinairement au premier état d'une telle doctrine, convient à l'ensemble de la philosophie révolutionnaire. En effet, cette philosophie, depuis le luthéranisme primitif jusqu'au déisme du siècle dernier, sans en excepter l'athéisme, qui en constitue la phase extrême, n'a jamais été qu'une protestation, croissante et de plus en plus méthodique, contre les fondements de l'ancien ordre social.
Nous partagerons la marche révolutionnaire des trois derniers siècles en deux phases à peu près égales. La première comprend les différentes formes du protestantisme. Le droit d'examen reste alors entre les limites de la théologie chrétienne. L'esprit de discussion s'attache surtout à ruiner, au nom du christianisme, le système de la hiérarchie catholique. La philosophie négative prétend réformer lé christianisme en détruisant les conditions de son existence politique.
La seconde phase se rapporte aux divers projets de déisme propres à la philosophie du dix-huitième siècle, dont la formation appartient réellement au milieu du siècle précédent. Le droit d'examen est, en principe, reconnu indéfini ; mais on essaie de contenir la discussion métaphysique entre les limites les i)lus générales du monothéisme, donl les bases intellec-
tiioUos soiublonl ilaborcl iiiôbranlablcs, bicMi {juclles finissent ensuilo par tHro renversées chez les esprits les phis avancés. La réi;énération politique est l'ondée sur une série de nét^ations qui ne peuviMil aboutir i\nh une anarchie universelle. La transition historique de runeà laulre phase a été fournie par le socinianisnie.
L'esprit d'exauuMi ne pouvait s'arroger d'abord un exercice indéfini ; il devait s'imposer des limites susceptibles de faciliter son admission. Os limites, bien que toujours proposées I connue absolues, ne pouvaient être éternellement respectées, I et le droit de discussion devait faire éprouver aux intelligences les plus éneri:>i(}ues le besoin de les franchir.
Tel est l'enchanicmenl du mouvement de décomposition qui caractérise les cinq derniers siècles. Les chefs qui dirigèrent ce mouvement furent presque toujours placés, dès le seizième siècle, dans une situation très difficile, qui doit faire juger avec indulgence Tensemble de leurs opérations. Ils étaient obligés de satisfaire aux besoins simultanés d'ordre et de progrès, qui devenaient inconciliables. Pendant toute cette période, l'habileté politique a consisté à poursuivre la démolition de l'ordre ancien, tout en évitant les perturbations anarchiques.
Les difî'érenles forces sociales cpii ont [)résidé au mouvement de décomposition peuvent se diviser en deux classes, celle des métaphysiciens et celle des légistes. La première constitue l'élément spirituel ; la seconde, l'élément temporel. Toutes deux ont été formées des éléments de Fancien régime, l'une de la puissance catholique, l'autre de l'autorité féodale; elles ont pris naissance au temps même de la plus grande splendeur du régime catholique, surtout en Italie.
Dès le douzième siècle, l'importance des métaphysiciens et des légistes s'est fait sentir, principalement dans les villes libres de la Lombardie et de la Toscane ; mais leur caractère ne s'est développé que dans les grandes luttes intestines qui ont constitué la [)artie spontanée du mouvement de décomposition. Ce dévelo[)[)ement doit être étudié surtout en France, parce qu'il y a été plus complet que partout ailleurs. Les universités et les parlements y ont acquis une influence distincte, bien que solidaire.
L'élément spirituel représenté par l'esprit métaphysique
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s'cfl'orça de conquérir la principale iniUicnce, dès que Tinstilulion du catholicisme, sulTisammenl complétée, laissa prédominer le besoin d'un développement purement rationnel. C'est ainsi que, dès le douzième siècle, le triomphe de la scolastique porta le premier coup à la puissance de la philosophie théologique. Cette nouvelle force spirituelle fut de plus en plus distincte, et bientôt rivale du pouvoir catholique. Elle s'empara de la haute instruction publique dans les universités, qui, d'abord destinées presque exclusivement à l'éducation ecclésiastique, embrassèrent ensuite tous les ordres de culture intellectuelle. En appréciant l'œuvre de saint Thomas d'Aquin, et même le poème de Dante, on reconnaît que l'esprit métaphysique avait alors envahi l'étude intellectuelle et morale de l'homme, et qu'il commençait à s'étendre aux spéculations sociales. En canonisant le grand docteur scolastique, les papes montraient leur entraînement involontaire vers la nouvelle activité mentale et la prudence qui les portait à s'incorporer tout ce qui ne leur était pas directement hostile.
La métaphysique imprima une énergie nouvelle à l'esprit de schisme et d'hérésie. Les grandes luttes du quatorzième et du quinzième siècle contre la puissance des papes et contre la suprématie du siège pontifical procurèrent une large application à ce nouvel esprit philosophique. Après avoir atteint sa maturité, il tendit à prendre part aux débats politiques.
Considérons l'élément temporel correspondant. Il est facile de concevoir la corrélation qui existait, à l'égard des doctrines et des personnes, entre la classe des métaphysiciens scolastiques et celle des légistes contemporains. C'est par l'étude du droit, et d'abord du droit ecclésiastique, que le nouvel esprit philosophique pénétra dans le domaine des questions sociales. Les canonistes proprement dits formèrent en Italie le premier ordre de légistes assujetti à une organisation distincte. Les légistes furent d'abord destinés à facihter les fonctions judiciaires de la puissance féodale ; ils manifestèrent dès l'origine une tendance hostile à la puissance catholique. Ce fut le résultat de l'opposition que faisaient les diverses justices seigneuriales et royales aux Iribunaux ecclésiastiques, qui possédaient auparavant la plupart des juridiclions importantes.
On se fail ordinairement une fausse idée de rexislence poli-
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ti(}iic (l(^s légistes au inoyon ài^o cl chez les modernes on l'assimilanl î\ celle des légistes de ranliquilc, soil juristes, stnl orateurs. Dans l'ordre romain, ces fonctions ne donnaient pas lieu à la formation d'une classe distincte ; elles n'étaient qu'un exercice passager pour les hommes d'Etat, essentiellement militaires, tpii composaient la classe dirigeante. La puissance des l(^gistes constitue un fait particulier au moyen âge. Cette force s'est développée, comme la force métaphysique, à l'époque même de la splendeur du système qu'elle était appelée à désorganiser. Le progrès en fut facilité par les guerres défensives, et surtout par les croisades, qui, en éloignant les chefs féodaux, augmentèrent l'importance des agents judiciaires.
Après avoir apprécié la nature, la marche et les organes du mouvement révolutionnaire, nous devons en examiner Taccomplissement.
Dans la période de décomposition, nous analyserons d'abord la désorganisation spirituelle, parce qu'elle s'est accomplie la première, et qu'elle est la plus décisive. Cette période se divise en deux époques presque égales, d'après les deux grandes luttes des rois contre l'autorité européenne du pape et des églises nationales contre la suprématie romaine. La première lutte, qui caractérise le quatorzième siècle, à partir de Philippe le Bel, fut bientôt suivie de la translation du saint-siège à Avignon. La seconde est marquée, au quinzième siècle, d'abord par le schisme qui résulta de ce déplacement, ensuite par l'impulsion du concile de Constance, où les églises nationales s'unirent si énergiqucment contre le sacerdoce central. Cette seconde série d'eiï'orts ne devait obtenir un succès capital qu'après la consommation de la première ; car les différents clergés ne pouvaient poursuivre leurs tendances nationales qu'en se plaçant sous la direction de leurs chefs temporels. Il fallait donc que ces derniers se fussent d'abord émancipés de la tutelle papale. La première opération est la plus importante ; car elle a ruiné la base du régime monothéiste en déterminant l'absorption du pouvoir spirituel parle pouvoir temporel.
En poursuivant cette usurpation dans le vain espoir de consolider leur suprématie, les rois n'ont pas senti qu'ils en ruinaient nour l'avenir les fondements intellectuels et moraux.
240 • SOCIULOCili:
De même les différents clergés, poussés à se nationaliser pour échapper aux abus de la concentration romaine, n'ont pas aperçu qu'ils concouraient à dégrader la dignité ecclésiastique en substituant à leurs chefs naturels l'autorité hétérogène d'une foule de pouvoirs militaires. La réaction de cette double série d'hostilités sur le caractère de la papauté ne contribua pas moins à Taltération de la constitution catholique. A partir du quatorzième siècle, l'émancipation des rois devenait, aux yeux clairvoyants des papes, imminente en France et en Angleterre. La nationalité du clergé s'y manifestait par son empressement à favoriser les mesures restrictives à l'égard du saint-siège. C'est alors que la papauté s'occupa surtout de sa principauté temporelle, ({ui devenait la seule partie réelle de son pouvoir politique. Avant la fin du quinzième siècle, l'ancien chef du système européen avait renoncé à son action sur les divers gouvernements temporels pour tendre à son agrandissement territorial, qui date surtout de cette époque, et pour procurer les prérogratives royales à la nombreuse lignée des familles pontificales au point d'y faire presque regretter l'absence d'hérédité.
La dégénération du pouvoir papal en un caractère purement italien rendait plus nécessaire la désorganisation de la papauté, qui abdiquait ses plus nobles attributions politiques et qui perdait sa principale utilité sociale, pour devenir un élément de plus en plus étranger à la constitution des peuples modernes. Telle est l'origine de l'esprit rétrograde qui s'est développé dans la politique du catholicisme, dont la tendance avait été si longtemps progressive. C'est ainsi que tous les éléments du système du moyen âge ont concouru à la décadence du pouvoir spirituel, qui en constituait la force et la noblesse. Cette désorganisation était presque accomplie, bien que sous une forme implicite, par l'abaissement politique^ des papes et par les efforts des divers clergés pour se nationaliser, à l'époque de l'avènement (ki protestantisme, auquel on l'attribue, et qui en l'ut au contraii'c^ le résultat.
Cette décomposition était inévitable ; mais elle n'en a pas moins laissé une immense lacune dans ]'enseml)le de l'ornanisme européen, dont les divers éléments, devenant presque éti'angers les uns aux autres, se trouvèrent livrés à leurs divergences, sans aucun autre frein ({uel'insurfisanl équilibi'e
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liétonniiîé par lour propre aiilai»"()nisiiie. l no toile situation so lit i'i'avonionl sentir dans les luttes, aussi frivoles (juaclnu'nées, des principaux Etats, et surtouldans la longue et déplorable guerre entre rAngleterre et la France, pendant laciuollo Textinction de l'autorité conciliatrice des papes est marquée par leurs (^Vorts, aussi vains tpriionorablos, pour la pacilication de l'Europe. La perturbation européenne aurait eu des conséipuMiees moins graves si, par une fatale coïncidence, elle ne s'était développée au déclin de rinfluence politique ([ui avait précédemment régularisé les relations internationales. Deux siècles auparavant, la papauté aurait lutté avec succès contre une telle conséquence de la situation sociale, et, sans pouvoir Fannuler, elle en aurait diminué les ravages. Ce cas est l'un lies plus propres à faire sentir aux aveugles partisans de l'optimisme politique l'inconséquence de leurs doctrines métaphysiques. On voit l'autorité des papes s'anéantir en un temps où elle aurait pu rendre d'éminents services. Une telle impuissance prouve le caractère temporaire du pouvoir calholi((ue, qui, si peu éloigné de son plus bel âge, est empêché de remplir sa destination politique, non pas par des obstacles accidentels, mais par sa précoce désorganisation.
La décomposition spontanée de l'ordre temporel, bien que déjà très active au treizième siècle, ne pouvait avoir de résultats décisifs, tant que le pouvoir catholique conservait toute son intégrité. Mais, à mesure que s'opérait la décomposition spirituelle, la dissolution temporelle tendait à l'entière subversion du régime féodal en y altérant la pondération des deux éléments principaux, la force centrale de la royauté et a force locale de la noblesse. L'une avait été, avant la fin du [uinzième siècle, prescjue entièrement absorbée par l'autre, andis que celle-ci absorbait la puissance spirituelle. Les ut tes si intenses et si nombreuses de cette époque semblent, ui premier abord, en contradiction avec le décroissement du égime militaire. La nature môme de ces guerres essentiellenent perturbatrices ruinait la considération sociale de la •asto dominante, dont l'ardeur belliqueuse, privée de toute qjplication utile, devenait de plus en plus contraire à la civiisation qu'elle avait d'abord protégée. L'organisme féodal, estiné à contenir le système d'invasion, touchait à sa fin, es qu'il s'érigeait en principe d'envahissement. L'institution Oj.mte. — Sociologie. i6
des armées permaiieuLes, commencée en Italie, bientôt propagée dans tout TOccident, et surtout en France, constitua un témoignage de la dissolution du régime temporel.
Dans le cas le plus commun, dont la France présente le type, la décomposition du pouvoir temporel eut lieu au profit de la force centrale contre la force locale. L'esprit de la constilution féodale permettait de prévoir que, presque partout, Féquilibre de ces deux puissances se romprait au préjudice de Taristocratie, par suite des moyens qu'offrait un tel régime d'accroître la royauté. Ce point de vue est trop connu pour que je sois obligé d'insister. Mais je signalerai une considération nouvelle qui résulte d'un rapprochement entre la décomposition du pouvoir temporel et celle du pouvoir spirituel. Cette dernière s'est accomplie contre la puissance centrale. Il fallait bien que l'autre s'effectuât en sens inverse, sans quoi cette révolution eût dégénéré en un démembrement universel, dont l'Europe a été préservée par la concentration temporelle en faveur de la royauté.
La prépondérance de l'aristocratie a constitué un cas exceptionnel, dont l'Angleterre offre le principal exemple. La considération en est très importante pour faire sentir l'erreur de l'empirisme qui prétend borner le mouvement européen à transplanter sur le continerft le régime particulier à l'évolution anglaise. Une telle anomalie doit être attribuée à l'action combinée de deux conditions spéciales : la situation insulaire et la double conquête. La première a permis au développement social de l'Angleterre de suivre, sans perturbations extérieures, sa propre marche. La seconde a provoc^ué la coalition de l'aristocratie contre la royauté, que la con(iuète normande avait rendue d'abord prépondérante,] comme on le voit en comparant, au douzième siècle, la puis^ sance royale en France et en Angleterre. En outre, les con-i séquences de cette conquête favorisaient la combinaison do la ligue aristocrati({ue avec les classes industrielles en constituant entre elles, par la position secondaire de la noblesse saxonne, un précieux intermédiaire qui ne pouvait exister ailleurs. Ceux qui voudront expliquer cette anomalie politique devront examiner en môme temps le développement de Venise et celui de la Suède: l'un et l'autre olfreiil une marche analogue.
A(.K ni: TKWsniON iîkvolutionnaire 243
Tels sont les priiu'i[);iiix résiillals de la décadence spontanée du régime eatholiiHte et féodal : la désorganisation lut. partout réalisée, d'une manière plus ou moins explicite, vers la tin du quinzième siècle. Le pouvoir spirituel était dès lors absorbé par le pouvoir temporel, et Tun des deux éléments généraux de celui-ci était rendu subalterne par rapport à l'autre. L'ensemble de cet immense organisme était alors concentré autour d'une seule puissance active, ordinairement la royauté, sur laquelle reposaient les destinées de tout le système, dont la décomposition allait désormais devenir systémati([ue.
Nous avons partagé cette phase du mouvement révolutionnaire en deux épo([ues, Tune protestante, l'autre déiste. Nous allons considérer la première dans ses effets politiques immédiats et dans son influence philosophique.
Sous le premier aspect, la réforme du seizième siècle fut une conséquence de la situation, surtout en ce qui concerne la désorganisation du pouvoir spirituel. Cette conséquence s'est réalisée (l'une manière à peu près équivalente chez les [peuples qui sont restés nominalement catholiques. Le pouvoir spirituel a été subordonné au pouvoir temporel dans tout l'Occident européen, avant la fin du quinzième siècle. C'est lainsi que non seulement les rois et les nobles, mais encore les prêtres et les papes eux-mêmes ont participé au mouvement révolutionnaire.
Lorsque Henri VIII se sépara de Rome, Charles-Quint et François P*" n'en étaient pas moins affranchis. L'œuvre de uther se réduisit à formuler cette première décomposition de l'organisme catholique: elle n'atteignit le dogme que d'une manière accessoire, respecta la hiérarchie, et n'altéra que la Jiscipline en abolissant le célibat ecclésiastique et la confession.
Les rois de France, d'Espagne et d'Autriche étaient déjà, )our leurs clergés respectifs, des maîtres non moins absolus 't non moins indépendants du pouvoir papal que les divers grinces protestants. Le mouvement luthérien, parvenu à la )liase calviniste, disposa de plus en plus le sacerdoce catlioique à accepter un tel assujettissement politique. Après son asservissement, l'Eglise catholique, impuissante renq)]ir ses plus hautes attributions sociales, et voyant son
innueiice restreinte à la vie individuelle ou domestique, fut conduite à s'occuper surtout de la conservation de sa propre existence en se constituant l'auxiliaire de la royauté. Cette coalition devait devenir aussi dangereuse pour le catholicisme que pour le pouvoir royal. Le catholicisme ruinait son crédit populaire: il lui restait la vaine ostentation de quelques prédications officielles, que la plus sublime éloquence n'empêchait pas d'être purement déclamatoires, et surtout fort inoffensives pour le pouvoir auquel elles s'adressaient, quelque vicieuse que fût sa conduite. La royauté était conduite à lier ses destinées à un système de doctrines et d'institutions qui devaient exciter des répugnances de plus en plus nombreuses.
Cette période est caractérisée par l'institution de la compagnie de Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut fondée avec un admirable instinct politique pour défendre le 'catholicisme contre la destruction dont il était menacé. La' papauté, de plus en plus absorbée, depuis le siècle précédent par les intérêts et les soins de sa principauté temporelle, n'était plus apte à diriger la résistance. Aussi les chefs, presque toujours éminents, de cette puissante corporation se sont-ils, sous un titre modeste, substitués peu à peu aux papes.
La politique des jésuites, hostile à l'évolution humaine, a eu un caractère corrupteur. Les jésuites intéressaient toutes les influences à la conservation de l'organisme catholique. Ils persuadaient à tous les esprits éclairés, sous la réserve tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de leur propre puissance les obligeait à prendre part aux efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire sous la tutelle sacerdotale, ('ette combinaison n'était susceptible que d'un succès précaire, limité aux temps où l'émancipation théologique restait suffisamment concentrée.
Tel est le seul grand effort ([u'ait tenté le catholicisme, dont la restauration fut entreprise par les jésuites sous la protection de la monarchie espagnole, devenu le meilleur a})pui de cette politi({ue, parce (pTelIe était mieux préservée (pie toute autre des contacts héréti(pies. Le concile de Trente a produit lin lésullat (pie les papes seml)lent avoir pressenti p;n' leur répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée. Dans sa longue et consciencieuse icvisioi
agi: m: transition rkvolutionnaire 245
(lu systônu' ('alliolii[uo, ce concilo n'a fait que conslalcr, avec uno slérilo admiralion, la parfaite solidarité de toutes ses parlies. Toiil l'elVort de réforinalion dont le catholicisme élait snsceptil)le sans se dénaturer avait déjà été tenté, trois siècles auparavant, }>ar rinslilution des Franciscains et des Dominicains. Déjà enliaîné vers son entière dissolution, le système calholi(|ue ne pouvait plus, à cette époque, qu'organiser soti active résistance à l'évolution ultérieure.
C'est ainsi que le catholicisme, réduit en Europe à ne plus former iprun parti, a perdu la faculté de remplir son antique destination sociale. Absorbé par l'intérêt de plus en plus exclusif de sa conservation, il a été poussé, dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner les mesures les plus contraires à son esprit. On en a le témoignage par l'histoire du plus exécrable attentat qui ait été jamais consommé.
En un mot, la scène politique a pris, dès cette époque, le caractère qui s'est prolongé jusqu'à nos jours. Depuis Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité des circonstances et des moyens, la même lutte entre l'instinct rétrograde et l'esprit progressif.
Cette tendance rétrograde n'a pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis le seizième siècle, beaucoup d'hommes éminents. Cependant, ce nombre a été bientôt diminué par les répugnances instinctives des esprits supérieurs. La dégénération du catholicisme se remarque chez tous ses représentants, même les plus illustres. Dans l'ordre mental, on ne peut qu'admirer en Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce, et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après Descartes et Leibniz. Néanmoins, un tel esprit est condamné par les exigences contemporaines, malgré les répugnances de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les inconséquences gallicanes, et à justifier la subordination de FÉglise à la royauté. Celui qui, au temps de (jrégoire VII ou d'Innocent III, eût été regardé comme leur digne successeur dans l'antagonisme du trône et de l'autel, est réduit à n'être que le panégyriste officiel des principaux agents de Louis XIV. Le génie philosophique de Bossuet n'est pas un produit du catholicisme, fjui lui fut plutôt défavorable. Au moyen âge,
au contraire, le système catholique avait concouru au déve loppement des hautes intelligences en leur fournissant un : champ et une situation convenables. Sous l'aspect moral, on peut apprécier de même les plus nobles types qui honorèrent le déclin de l'Église, pendant les trois derniers siècles. Le souvenir des vertus de saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paul inspire une juste vénération ; cependant leur charité infatigable, aussi ardente qu'éclairée, ne se rattachait au cathoHcisme par aucun caractère ascétique ou politique. Sauf le mode de manifestation, de telles natures pouvaient recevoir un développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, et même en dehors de toute croyance théologique.
L'esprit de résistance à l'émancipation intellectuelle et le caractère d'hypocrisie des classes dirigeantes n'ont pas été, depuis le seizième siècle, particuhers au catholicisme. Le protestantisme les a manifestés partout où il a obtenu la prépondérance politique ; car il ne pouvait avoir une propriété progressive qu'en restant à l'état d'opposition. A l'état de gouvernement, il est devenu hostile au développement de la raison. L'instinct rétrograde du catholicisme moderne résulte de la désorganisation du pouvoir spirituel et de son assujettissement au pouvoir temporel. Gomment le protestantisme, qui érige en principe cette sujétion, aurait-il pu éviter les conséquences de son triomphe légal ? L'orthodoxie anglicane, par exemple, exigée chez le vulgaire pour les besoins politiques du système correspondant , ne pouvait pas inspirer des convictions profondes, ni un respect sincère pour ces mêmes lords dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré arbitrairement les divers articles.
Le protestantisme, en développant incomplètement l'esprit d'examen, procure une demi-satisfaction à la raison, dont il retarde ensuite l'entière émancipation, surtout chez le vulgaii'c ; de môme sous l'aspect politi({ue, il apporte (Uîs modifications insuffisantes et temporaires. Aussi k^s nations protestantes, après avoir devancé dans leur progrès social les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, demeurées en arrière. La résistance du catholicisme a donc exercé une réaction salutaire.
Après avoir apprécié la première phase de la doctrine cri-
ACE DE TRANSITION HKVOU'TIONNAIRE ^l\'J
liiliio [>ar rai)[)i>rl à la ilissoluliDu ào rorganisme spirituel, il est aisé d'en intliiiucr rintliuMico sur la désorganisation tcmporello. Tous les pouvoirs sociaux se sont rassemblés autour de rélénienl temporel prépondérant : en France autour de la puissance royale, en Angleterre autour de la force aristocratique. Dans les deux cas, Tunique élément demeuré actif s'est trouvé investi d'une sorte de dictature très remarquable, dont l'établissement, retardé par les troubles religieux, ne s'est entièrement réalisé «|uc pendant la seconde moitié du dixseptième siècle.
On peut aisément établir, malgré l'anglomanie de nos publicistes, la supériorité du mode l'rancais sur le mode anglais pour faciliter la dissolution de l'ancien système politique et la réorganisation (jui doit lui succéder. Le régime du moyen âge a été plus atl'aibli en se transformant en une dictature royale qu'en aboutissant à une dictature aristocratique. L'élément royal étant plus nécessaire à un tel système que l'élément nobiliaire, il en est résulté que la royauté a pu, en France, se passer plus aisément de la noblesse que celle-ci de la royauté en Angleterre. La puissance aristocratique est devenue ainsi plus subalterne dans le premier pays que la puissance royale dans le second. En outre, la force de résistance de la royauté française, politiquement isolée au milieu d'une population qui était poussée à l'émancipation, s'est trouvée beaucoup plus faible, en présence de l'évolution moderne, que l'active opposition de l'aristocratie anglaise, qui était intimement combinée par une longue solidarité antérieure avec l'ensemble de la population correspondante. En dernier lieu, le principe des castes a été plus ruiné en France, où il s'est appliqué à une seule famille, qu'en Angleterre, où il est représenté par un grand nombre de familles distinctes.
Malgré l'orgueil que doit inspirer à l'oligarchie anglaise son attribution de faire et de défaire les rois, le rare exercice d'un tel privilège n'a pu altérer autant l'esprit de l'organisation temporelle que la faculté de créer à leur gré des nobles, dont nos rois se sont emparés non moins anciennement, et qui est devenue infiniment plus usuelle au point de rendre la noblesse presque? ridicvde, dès l'origine de la phase révolutionnaire.
La métaphysique protestante, après être passée de Tétat d'opposition à Tétat de gouvernement, ne s'est nulle part montrée contraire à l'esprit de caste ; elle lui a même rendu le caractère sacerdotal, que la philosophie catholique lui avait enlevé. Je me bornerai à signaler, à ce sujet, le cas le plus important. Le génie catholique a toujours repoussé, surtout en France, l'avènement des femmes aux fonctions royales ou môme féodales. Au contraire, le. protestantisme officiel, en Angleterre et en Suède, a consacré l'existence politique des reines et même des pairesses. Ce contraste est d'autant plus décisif que la politique protestante avait déjà investi la royauté d'une véritable papauté nationale.
L'établissement de la dictature temporelle a été longtemps entravé par le protestantisme. Ainsi, en Angleterre, le caractère pontifical de la royauté était de nature à compenser, auprès des masses, le déclin de cette puissance, qui obtint, pendant près d'un siècle, une prépondérance exceptionnelle. Le protestantisme a déterminé sur le continent, et surtout en France, un résultat équivalent, en fournissant à la noblesse de nouveaux moyens de résister à la royauté. Il lui a suffi, pour cela, de prendre la forme presbytérienne, ou calviniste, qui convient mieux à l'état d'opposition que la forme épiscopale, ou luthérienne.
Je dois signaler ici les tentatives des organes spéciaux de la transition révolutionnaire contre le pouvoir temporel qui était resté prépondérant. Les métaphysiciens et les légistes s'eflorcèrent, en l^rance et en Angleterre, de restreindre, au profit de leur classe, ce même pouvoir qu'ils venaient de consolider, et dont ils redoutaient les envahissements. C'est ce qui explique les efforts des parlements français contre l'autorité royale, dont ils veulent régler les choix ministériels, et ceux des principaux chefs de la Chambre des communes, en Angleterre, pour lui subordonner la Chambre des lords, soit avant, soit après la mort de Charles P''. Ces tentatives indiquent une tendance des légistes et des métaphysiciens à diriger par eux-mêmes le mouvement politique dans lequel ils n'avaient figuré précédemment qu'à titre d'auxiliaires.
La dictature temporelle, après avoir consolidé son pouvoir, a cherché à relever son ancien antagoniste, qui acceptait enfin, sous des formes plus ou moins explicites, sa subalterniic poli-
A(;i: DK TRANSITION REVOLUTIONNAIRE 2^\C)
li([iu\ llitMi n'ôlail [)lus natuivl nuuiu' lolUM-oiivorsion, d'après la conrormilé (roriti,ino, ilo caslo cl (rôducalion qui exislail enlrt^ la royauté el raristocralio, et qui devait amener leur inliuie liaison. Telle a été, depuis sa prépondérance définitive, Tattilude île l'aristoeralie ant»'laise à l'égard de la royauté, désormais placée sous sa tutelle de plus en plus allectueuse. Telle a été de même, à partir de Louis XIV, la prédilection croissante de la royauté française pour la noblesse, ([u'elle a\ail asservie.
Après sa complète installation, la dictature temporelle a dénaturé son caractère et compromis l'existence d'un pouvoir qui ne pouvait convenir à sa nature.
Les rois, simples chefs de guerre au moyen âge, devenaient de plus en j)lus incapables d'exercer les immenses attributions qu'ils avaient conquises sur les autres pouvoirs sociaux. Aussi voit-on surgir une nouvelle force politique, le pouvoir ministériel, (jui, étranger au régime du moyen âge, devient de plus en plus nécessaire à la royauté, et par suite tend à acquérir une existence distincte, et même indépendante. Louis XI est, en Europe, le dernier roi qui ait dirigé par luimême l'ensemble de ses affaires. Malgré sa haute capacité politique, il aurait éprouvé le besoin d'avoir de véritables ministres au lieu de -simples agents, si la formation de la dictature royale avait été alors aussi avancée qu'elle le devint deux siècles plus tard. L'élévation de Richelieu est résultée de cette nouvelle situation. Même avant ce ministre, et surtout après lui, des hommes d'un génie très inférieur au sien ont acquis une autorité peut-être plus étendue. Une telle institution constitue un aveu d'impuissance de la part de la royauté, qui, après avoir absorbé toutes les attributions politiques, est ainsi conduite à en abdiquer la direction. L'affaiblissement de la dictature royale, par suite môme de son triomphe, est surtout caractéristique au point de vue des fonctions militaires, qui en sont l'attribut le plus naturel. Dès le quinzième siècle, en effet, on voit partout, et surtout en France, les rois renoncer, malgré de vaines démonstrations officielles, au commandement réel des armées. Le même atîaiblissement atteint aussi, sauf la diversité des manifestations, la dictature aristocratique. Malgré son orgueilleuse prétention à diriger son système politique, l'oligarchie an-
glaise n'a pas été moins entraînée que la royauté française, et environ à la môme époque, à confier ses principales attributions à des ministres pris hors de son sein, et à choisir dans la caste inférieure les chefs des opérations militaires. Mais elle a pu mieux dissimuler cette nécessité en s'incorporant avec résignation, et quelquefois même avec habileté, les éléments étrangers que le sentiment de son insuffisance la forçait à emprunter.
La décadence de l'esprit militaire faisait de grands progrès. La renonciation des rois au commandement effectif et le développement du pouvoir ministériel, si souvent exercé par des personnages étrangers à la guerre, tendaient à rendre subalterne la profession des armes. Déjà Machiavel, au début du seizième siècle, avait signalé l'existence précaire et dépendante des généraux modernes, qui étaient réduits à la condition de simples agents d'une autorité civile de plus en plus ombrageuse. Chez les anciens, et surtout à Rome, les généraux jouissaient, pendant toute la durée de leurs opérations, d'un empire presque absolu, qui était indispensable au système de conquête. Or, ce que Machiavel prenait pour une anomalie passagère propre à l'Italie, et surtout à Venise, qui en donnait l'exemple depuis près d'un siècle, est devenu la situation de tous les États européens. Sous toutes les formes politiques, les chefs de guerre, subordonnés au pouvoir civil, ont été assujettis, malgré les plus éminents services, à une sorte de suspicion et de surveillance. La haute direction des expéditions importantes soit offensives, soit môme défensives, a été pres({ue toujours réglée, non seulement dans la conception, mais encore dans l'exécution principale, par des ministres non militaires. Les vaines plaintes de Machiavel à ce sujet seraient justement répétées par nos guerriers, si le point de vue militaire avait conservé son antique prépondérance.
Le protestantisme ne tarda pas à rendre un éminent service en entravant l'esprit de conquête par la préoccupation des troubles intérieurs, et en donnant un nouveau but et un cours différent à l'activité militaire. C'est à cette époque ([u'il faut placer l'origine des guerres révolutioiuiaires proprement dit(^s. La guerre extérieure se complicpie de la guerre civile. L'intérêt d'un important principe social teud A y
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l'airo j)artii'i}HM' loiis loslumunos convaincus ([ncl([uo paciliquos que soitMîl leurs inelinalions habiluolles. L'énergie niililaire y put donc être fort intense, sans cesser de constituer un simple moyen, et sans indiipier aucune prédilection pour la- vie guerrière. Tel lui le caractère des longues guerres qui ont agité TEurope depuis le milieu du seizième siècle jusqu'au milieu du dix-septième, sans en excepter la guerre de Trente Ans.
Il en est ainsi des luttes encore plus étendues qui remplirent la fin du dix-septième siècle, et même le commencement du siècle suivant jusqu'à la paix d'Utrecht. Dans cette dernière série de guerres, l'amour des conquêtes est sans doute intervenu comme dans la précédente, et peut-être davantage, parce que la première ferveur religieuse et politique s'était ralentie ; mais cette influence fut seulement accessoire. Ces guerres présentent également l'empreinte révolutionnaire ; car elles se rapportent surtout au prolongement de la lutte entre le catholicisme et le protestantisme. Cette lutte a été d'abord otrensive de la part de la France, où s'était concentrée l'action catholique, depuis l'époque de l'affaiblissement de l'Espagne jusqu'à la crise anglaise de 1688. Elle est devenue ensuite défensive, quand l'action protestante a été suffisamment condensée autour de Guillaume d'Orange par l'union de la Hollande avec l'Angleterre.
Pendant la majeure partie du dix-huitième siècle, les guerres ont encore changé de nature. Les Etats européens se sont occupés du développement industriel, dont Timportance devenait de plus en plus grande. Dès lors, l'activité militaire a été subordonnée aux intérêts commerciaux, jusqu'à l'avènement de la révolution française.
Une nouvelle classe, peu noml)reuse, mais très remarquable, qui a surgi en Europe presque au début du mouvement de décomposition, a justement acquis une haute importance politique : c'est la classe diplomatique. Étrangère au moyen âge, cette classe, toute moderne, est issue de la décadence de la constitution catholique, qui l'a rendue nécessaire pour suppléer aux liens que le pouvoir de la papauté avait précédemment maintenus entre les divers États. Beaucoup d'hommes intelligents et actifs se sont trouvés placés au point de vue social le plus élevé, sans être aucunement militaires- Les diplomates ont été longtemps choisis parmi les membres
du clergé catholique, qui, persuades de la déchéance de leur corporation, se montraient disposés à utiliser ailleurs leurs capacités politiques. Depuis ravènement de la dictature temporelle, cette classe a été surtout aristocratique, comme le haut sacerdoce.
Il n'y a pas eu, en Europe, pendant les trois derniers siècles,, de classe aussi complètement affranchie de tout préjugé politique, et peut-être môme philosophique, en vertu de la supériorité de son point de vue habituel. Cette classe, éminemment civile, a grandi en même temps que le pouvoir ministé-l riel, dont elle constitue une sorte d'appendice. Elle a dépouillé] de plus en plus les militaires de leurs attributions politiques! pour les réduire au rôle d'instruments passifs de desseins] conçus et dirigés par la puissance civile. Dans l'antiquité, et] même au moyen âge, les négociations de paix ou d'alliance] étaient un complément du commandement militaire : le déve-] loppement du système guerrier, surtout à l'état oflensifj l'exigeait ainsi. La classe diplomatique a concouru à la décadence de l'esprit militaire en enlevant aux généraux une aussi précieuse partie de leurs fonctions. C'est ce qui explique] l'antipathie instinctive qui a toujours existé, chez les modernes, entre les rangs supérieurs de ces deux classes.
La diplomatie s'est partout occupée, avec une infatigable ardeur, d'instituer entre les divers Etats européens un équilibre dont la nécessité devenait irrécusable, depuis le partage presque égal de l'Europe entre le catholicisme et le protes-l tantisme. Une telle intervention fut marquée dans le traité de] Westphalie par un esprit de pacification universelle. Sans] doute, la solution diplomatique est inférieure à l'ancienne! solution catholique ; car l'organisme international peut encon moins que l'organisme national se passer d'une base intellectuelle et morale. Mais il serait injuste de juger d'après l'état normal un expédient qui, destiné à une situation révolutionnaire, a concouru et concourt encore à maintenir entre les Etats européens la pensée d'une certaine organisation.
Tels sont les aspects sous lesquels je devais considérer,] pendant la période protestante, la marche de la désorganisation temporelle, qui n'a fait ({ue se prolonger dans la même direction, pendant la période déiste, jusqu'à l'avènement de révolution française. Je devais insister sur l'établissement de
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ce point do dcparl, (iiii a laul intlué sur le luoiivonicul révolutioniuiiiv. Cciic analyse va pcrnioltrc d'apprécier plus aisément la période protestante.
Le protestantisme a préparé la dissolution, d'abord intellectuelle, ensuite sociale, i\\\c l'ancien régime devait subir pendant la péi'iode suivante. Bien tpu^ la rormation et le développement de la doctrine critique ne doivent })as lui être directement attribués, il en a cependant établi les bases, sur lesquelles une pliiloso})hie négative plus complète et plus prononcée a pu ensuite construire aisément renscmble de la métaphysique révolutionnaire. C'est surtout ainsi que la réforme a constitué une situation intermédiaire, mais indispensable.
Pour faciliter, sous ce dernier aspect, l'appréciation du protestantisme, nous pouvons regarder la doctrine criti({ue comme réductible au dogme du libre examen, qui en est le principe. La liberté dépenser doit conduire chacun à la liberté déparier, d'écrire, et même d'agir conformément à ses convictions personnelles, sans autres réserves que celles qui se rapportent à l'équilibre des diverses individualités. De même, cette sorte de souveraineté morale, attribuée à chacun et n'admettant d'autre restriction légitime que celle du nombre, aboutit nécessairement à là souveraineté politique de la multitude, créant ou détruisant à son gré toutes les institutions. Une telle suprématie suppose la conception correspondante de l'égalité universelle. Enfin, au point de vue international, ce dogme conduit encore plus directement à reconnaître l'indépendance absolue ou l'entier isolement politique de chaque peuple particulier. Les différentes notions propres à la métaphysique révolutionnaire constituent donc de simples ap[)lications du principe du libre examen.
Les discussions du quatorzième siècle sur le pouvoir européen des papes et celles des siècles suivants sur l'indépendance des églises nationales avaient suscité, chez tous les peuples chrétiens, un large exercice du droit d'examen, longtemps avant que le dogme en pût être formulé. La proclamation luthérienne ne fit (ju'étendre à tous les croyants un privilège dont les rois et les docteurs avaient amplement usé, et qui se propageait de plus en plus dans toutes les autres classes. Le mouvement luthérien ne produisit réellement au-
Cime innovation qui n'eût été proposée longtemps auparavant; le succès de Luther résulta surtout de son opportunité. La sujétion du pouvoir spirituel au pouvoir temporel excitait à Fémancipation personnelle en dégradant les seules autorités qui avaient le droit de discipliner les intelligences. Passées entre les mains des rois, les attributions intellectuelles du pouvoir catholique ne pouvaient être sérieusement respectées.
Telle était la situation de toutes les populations chrétiennes au moment de Tapparition du protestantisme, qui, en formulant le principe du libre examen, consacra seulement un état préexistant, à la formation duquel toutes les influences sociales avaient concouru pendant les deux siècles précédents.
L'intervention du principe du libre examen devenait indispensable : Tensemble de la doctrine critique était le correctif nécessaire de la dictature temporelle, qui, sans un tel antagonisme, se serait bientôt transformée en un ténébreux despotisme. Par leur adhésion sous des formes plus ou moins explicites aux principaux dogmes de la philosophie négative, les peuples n'ont pas cédé uniquement aux séductions d'une telle doctrine. Ils ont été guidés, à leur insu, par le sentiment des exigences de la nouvelle situation sociale. La résistance rétrograde du pouvoir temporel constituait un élément non moins indispensable. C'était le seul moyen efficace de contenir les perturbations anarchiques auxquelles tendait l'ascendant exagéré de l'impulsion révolutionnaire.
Le protestantisme a pu seul ébaucher la formation abstraite des principes critiques. Cependant ces principes se sont étendus, dès l'origine, chez les nations catholiques. Les principales différences qui existaient à ce sujet entre les populations européennes résultaient de ce que, la dictature temporelle n'étant pas aussi prononcée dans les États catholiques, l'action critique ne devait pas y être aussi directe que chez les peuples protestants. Mais le catholicisme fut conduit à sanctionner le principe du libre examen en l'invoquant en faveur de la foi catholique, qui était violemment opprimée partout où le protestantisme avait officiellemeni prévalu. De plus, au sein même du clergé catholiciue, l'usage d'un tel droit se signalait déjà par des hérésies spéciah's. On voit alors surgir en France la mémorable hérésie du jansénisme, qui se
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serait convorlio on iuuM'olii>ion iialioiialo, si le développement de la philosophie néi>alive n'avait pas entraîné les penseurs au delà de celte doctrine. L'invasion d'un tel esprit chez de grands philosophes et d'éminenls poètes indi([ue combien il élail conforme à la situalion des intelligences.
Je dois signaler une autre hérésie, qui, sans avoir l'importance de la précédente, est un témoignage des tendances dissidenles qui résullaienl du libre examen. 11 s'agit du quiélisme, dont le caractère philosophique est très remarquable, parce qu'il olTre une première protestation delà constitution morale de l'homme contre l'ensemble de la doctrine théologique. C'est, en elïel, d'une telle protestation ([ue cette hérésie a tiré sa consistance passagère. Toute discipline morale fondée sur uiu^ philosophie théologique exige, sans excepter le catholicisme, un appel continu à l'esprit d'égoïsme. La pensée du salut personnel constitue, comme Bossuet Fa montré, l'indispensable condition de toute morale théologique. Mais ce caractère n'en manifeste pas moins l'un des vices d'une telle philosophie, qui tend ainsi à atrophier la plus noble parlie de notre organisme moral, celle qui se rapporte au développement des atï'ections purement bienveillantes. Tel est le nouvel aspect sous lequel l'hérésie du quiétisme est venue signaler l'imperfection des doctrines théologiques.
Pour compléter cette appréciation, il faut indiquer les attributions morales dont la doctrine critique s'est trouvée provisoirement investie. Depuis que le pouvoir spirituel avait perdu son indépendance politique, le catholicisme tendait à dégénérer en un servile instrument de domination rétrograde, et ne conservait plus que d'insignifiants vestiges de son ancienne dignité. Sa doctrine morale, en apparence identique pour tous, ne s'adressait plus en réalité qu'aux faibles, auxquels elle prescrivait une soumission de plus en plus passive à toutes les puissances, dont elle proclamait les droits absolus sans avoir la force d'insister aussi sur leurs devoirs, et dont elle ménageait les vices dans l'intérêt de l'existence sacerdotale. Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs temporelles ne s'appliquait d'abord qu'aux rois. Il s'étendit graduellement à tous les rangs de la société, et multiplia son influence corruptrice au point d'altérer la morale domestique elle-même. La doctrine critique hérita provi-
soiremenl des attributions morales auxquelles le catholicisme avait renoncé.
Le dogme de la liberté de conscience rappelait Tobligation, d'abord établie par le catholicisme, mais ensuite abandonnée par lui, de n'employer que les armes spirituelles à défendre toutes les opinions. Le dogme de la souveraineté populaire subordonnait tous les pouvoirs sociaux à la considération de l'intérêt commun, que la doctrine catholique avait sacrifié à l'ascendant des grands. Le dogme de l'égalité relevait la dignité de la nature humaine, que méconnaissait un esprit de caste dépourvu de son ancienne destination sociale et affranchi de tout frein moral. Enfin, le dogme de l'indépendance nationale pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un respect efficace pour l'existence des })etits États. La doctrine critique a rempli très imparfaitement cet ofiîce ; elle a cependant maintenu le sentiment des principales conditions morales de l'humanité.
Sans examiner les diverses phases du protestantisme, je dois signaler le principe au moyen duquel on peut apprécier cette multitude de sectes hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la suivante en horreur, suivant la décomposition plus ou moins avancée du système théologique. Il suffit de distinguer les trois degrés successifs de la ruine de l'ancien organisme religieux sous le triple aspect de la discipline, de la hiérarchie, et du dogme lui-même, qui en était l'âme. Ces trois phases sont représentées par Luther, C;dvin et Socin.
Le luthéranisme n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques ; il a respecté la hiérarchie, mais il a consacré l'asservissement politique du clergé. Luther a ruiné la disci])line ecclésiastique pour la mieux adapter à cette servile transformation. C'est la seule forme sous laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser en religion d'Hat, au moins chez de grandes nations indépendantes.
Ensuite le calvinisme, ébauché parle célèbre curé de Zurich, est venu ajouter à cette démolition initiale celle de la hiérarchie, (pii maintenait l'unité du catholicisme. Il n'a d'ailleurs apporté au dogme chiéticn que des modifications secondaires, quoi(pi(^ plus étendues que les précédenles. Celte seconde phase ne peut convenir qu'à l'état de pure opposi-
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li(ni, sans compiK'lor aiicuno importance oriianique, susceptible ùe durée. Cependant elle constitue la situation normale du protestantisme, si Ton peut ainsi qualifier une telle anomalie politi(iue; car l'esprit protestant s'y est développé de la manière la plus convenable à sa nature, (pii répugne à linerte régularité du luthéranisme officiel .
Enfin, le socinianisme a complété la dissolution de la discipline et de la hiérarchie en y joignant celle des principales croyances religieuses. Son origine italienne annon(;ait une tendance des esprits catholiques à pousser la décomposition Ihéologique beaucoup plus loin que leurs précurseurs protestants. Le presbytérianisme en demeure historiquement le type le plus pur. Après cette filiation principale, il n y a plus à distinguer, parmi les autres sectes, aucune différence importante, sauf la protestation des quakers contre l'esprit militaire. J'ai déjà noté l'antipathie du protestantisme pour toute constitution guerrière. La célèl)re secte des amis, malgré ses ridicules et son charlatanisme, a servi d'organe spécial à la manifestation de ce sentiment.
C'est seulement par son contraste avec la phase spontanée du mouvement de décomposition que la phase protestante peut être regardée comme systématique, c'est-à-dire comme dirigée par des doctrines réformatrices, au lieu de provenir du simple conflit dos anciens éléments sociaux. Le complet développement de la philosophie négative ne s'est accompli que sous la phase déiste. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration des principes critiques s'est effectuée empiriquement au milieu des variations religieuses, à mesure que le cours des événements a fait ressortir chacun des nouveaux besoins. Dételles conceptions tendaient toujours à régénérer l'ancien organisme spirituel en détruisant les éléments indispensables à son existence. Mais, par suite même de ce caractère, les changements politi({ues qui en ont découlé n'ont jamais pu devenir assez décisifs pour montrer la véritable tendance des sociétés modernes. Aussi, nous bornerons-nous à signaler sommairement les révolutions purement protestantes, qui, abstraction faite de leur importance locale ou passagère, n'ont constitué que le préliminaire d'une crise complète.
La première de ces révolutions est celle par laquelle la Comte. — Sociologie. 17
Hollande s'est affranchie du joug espagnol. Elle restera toujours mémorable, parce qu'elle montre l'énergie avec laquelle la doctrine critique a dirigé l'heureuse insurrection d'un petit pays contre la plus puissante monarchie européenne. C'est à cette lutte héroïque qu'il faut rapporter la formation régulière de cette doctrine politique; mais elle se borna à ébaucher le dogme de la souveraineté populaire et celui de l'indépendance nationale.
Un caractère plus général et une tendance mieux prononcée vers la régénération sociale distinguent, malgré son avortement, la grande révolution anglaise, qui fut dominée par l'éminente nature de Cromwell, l'homme d'État le plus avancé dont le protestantisme pût alors s'honor/^r. La doctrine critique y reçut son principal complément du dogme de l'égalité, qui n'avait pu ressortir suffisamment des tendances calvinistes de la noblesse française. Cette révolution a surtout consisté dans Teffort généreux, mais prématuré, qui fut tenté pour l'abaissement de l'aristocratie anglaise. La chute de la royauté sous le protectorat ne fut qu'un incident secondaire par rapport à l'audacieuse suppression de la chambre des lords. C'est ainsi que ce mouvement social, bien qu'il n'ait pu réussir politiquement par suite de l'insuffisante maturité de la conception dont il émanait, a néanmoins constitué dans la série des opérations révolutionnaires, le symptôme précurseur de la révolution française.
Il faut enfin rattacher à cette suite d'événements politiques une troisième révolution dont la nature fut également protestante. La révolution amériicaine n'a été qu'un prolongement des deux précédentes, dont les conséquences ont été développées par un concours de circonstances favorables, les unes locales, les autres sociales. Dans son principe, elle se Ijorne à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise. Elle donne ensuite à la révolution anglaise tout le prolongement compatible avec le protestantisme. Sous aucun de ces deux aspects, on ne peut regarder comme décisive une révolution qui, en développant outre mesure les inconvénients de la doctrine critique, n'a abouti jusqu'ici qu'à établir plus l'oiiementque partout ailleurs la suprématie politique des métaphysiciens et des légistes, chez une population où d'innombral)les cultes prélèvent, sans aucune desti, i
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nation sociale, unlribul sn|KM'iciii'au biulgel (1(^ loiil le clergé calholiqiie.
Pour compléter rapprécialion des résiillats du protestantisme, nous devons considérer les erreurs inévitables qui raccompagnèrent. Bu reste, il faut réduire cet examen aux erreurs t[ui furent une conséquence de la situation générale. La plus ancienne et la plus l'unestc de ces erreurs consiste dans le préjugé qui rejette tout pouvoir spirituel distinct et indépendant du pouvoir temporel. Après avoir apprécié Tavènement de la dictature temporelle, qui constitue le caractère politique de l'époque révolutionnaire, je n'ai pas besoin de faire sentir combien une telle concentration était adaptée à celte phase transitoire. Mais l'utilité d'une semblable dictature ne devrait pas empêcher de reconnaître le perlcctionnement qui a été apporté à l'organisation sociale par la division des pouvoirs, à l'éternel honneur du catholicisme. Aussi, un tel préjugé est-il la plus déplorable conséquence du caractère absolu des conceptions métaphysiques. Ce qui rend dangereuse cette erreur, source de la plupart des autres, c'est son universalité pendant les trois derniers siècles. Depuis le début du seizième siècle, elle s'est propagée dans toutes les classes ;de la société. Bien que le protestantisme ait consacré ce préjugé, il ne l'a pas créé ; il lui a dû au contraire son origine. Sous des formes plus implicites, la même erreur se retrouve dans la majeure partie du clergé catholique, dont la dégradaion politique, subie avec une résignation croissante, lui a fait perdre jusqu'au souvenir de son ancienne indépendance. C'est à l'influence d'une telle erreur qu'il faut rapporter ce lédain pour le moyen âge qui s'est manifesté sous Finspiraion du protestantisme ; car c'est surtout en haine de la consitution catholique que cette époque sociale a été si injustement flétrie non seulement par les protestants, mais encore iar les catholiques eux-mêmes. Telle est la source de cette iveugle admiration pour le polythéisme qui a exercé une si léplorable influence pendant tout le cours de la période ré vont ionnaire. Le protestantisme a contribué à ce résultat par a prédilection pour la primitive Église, et surtout par son nthousiasme pour la théocratie hébraïque. C'est ainsi que la lotion du progrès a été presque effacée, ou du moins profonli-ment altérée, pendant la mcyeure partie de.s trois derniers
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siècles. La théorie métaphysique de l'état de nature est venue ensuite imprimer une sorte de sanction dogmatique à cette erreur rétrograde en représentant tout ordre social comme une dégénération.
La même erreur s'est manifestée sous un autre aspect qu'il importe de signaler à cause de ses dangers. Le préjugé relatif à la confusion du pouvoir moral et du pouvoir politique a poussé les ambitieux à concentrer dans leurs mains toute l'autorité. Pendant que les rois voyaient dans le type musulman l'idéal de la monarchie moderne, les prêtres et surtout les protestants cherchaient à restaurer le théocratie juive ou égyptienne, et les philosophes eux-mêmes reprenaient, sous de nouvelles formes, le rêve primitif des écoles grecques sur l'espèce de théocratie métaphysique constituant le règne de l'esprit. Cette dernière utopie, qui se rapporte à une situation encore plus chimérique que les deux autres, est plus pertur- .batrice, parce qu'elle séduit toutes les intelligences actives. Parmi les penseurs de l'école progressive qui se sont livrés aux spéculations sociales, Leibniz est le seul qui ait eu la force de résister à cet entraînement. Descartes y eût résisté sans doute aussi, s'il eût été conduit à formuler sa pensée à ce sujet, comme le fit jadis Aristote ; mais Bacon a certainement partagé cette, illusion de l'orgueil philosophique.
Il faut, en dernier lieu, remarquer la tendance de ce préjugé révolutionnaire à entretenir les habitudes perturbatrices en disposant à demander aux institutions légales de pourvoir à tous les besoins sociaux. Entraînée par l'aveugle ardeur qui la poussait à concentrer tous les pouvoirs, la dictature temporelle n'a pas compris la responsabilité qu'elle assumait en rendant politiques beaucoup de questions qui n'avaient été précédemment que morales. Si la société n'en souffrait pas, le pouvoir n'y trouverait qu'une juste punition de son insatiable avidité ; mais malheureusement cette disposition est devenue une source de désordres, et un encouragement pour les jongleurs politiques, ainsi portés à chercher dans de stériles bouleversements la solution de tous les problèmes sociaux.
Les erreurs morales engendrées par le protestantisme, sans être moins graves que ces diverses erreurs mentales, n'ont pas besoin d'être indiquées aussi soigneusement, parce que la
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(ilialion on est plus ôvidtMito et rapprôciation plus aisée. La liborlé laissée à toutes les inlelligeuces de traiter les questions les plus (lit'ticiles devait produire les plus graves perturbations, et tendre à ne laisser intactes que les notions morales relatives aux 'cas les plus évidents. On doit s'étonner que, sous de telles induences, les déviations n'aient pas été poussées plus loin. 11 faut en rendre grâce d'abord à la rectitude morale et intellectuelle de la nature humaine, que cette impulsion ne pouvait entièrement altérer, ensuite à la prépondérance croissante des habitudes de travail. Cet ordre d'erreurs s'est développé surtout dans la phase suivante du mouvement révolutionnaire ; néanmoins, il a pris sa source dans le protestantisme, qui a dénaturé les principes de la morale.
Hume a judicieusement remarqué que l'hérésie luthérienne avait trouvé un appui dans les passions des ecclésiastiques, fatigués du célibat sacerdotal, et dans l'avidité des nobles, qui convoitaient les biens du clergé. Il faut noter en outre qu'une position de plus en plus subalterne ôtait au pouvoir spirituel la force et môme la volonté de maintenir intactes les règles morales les plus élémentaires. Il suffit d'indiquer, par exemple, la grave altération que le protestantisme a sanctionnée dans l'institution du mariage en permettant l'usage du divorce, et la restriction qu'il a fait subir aux principaux cas d'inceste, si sagement proscrits par le catholicisme, et dont la réhabilitation a tant concouru à troubler les familles modernes. Je signalerai comme caractéristique la honteuse consultation par laquelle les chefs de la réforme, Luther à leur tête, autorisèrent la bigamie d'un prince "allemand. Les condescendances des fondateurs de FÉglise anglicane pour les cruelles faiblesses de leur étrange pape national complètent cette observation.
Le catholicisme, malgré son abaissement politique, ne s'est jamais dégradé aussi ouvertement; mais son impuissance croissante a produit des effets presque équivalents ; car, depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a pas été assez énergique pour réprimer la licence des déclamations et des satires dont le mariage est devenu l'objet jusque dans les réunions publiques. C'est ainsi que, pendant la période protestante, les diverses doctrines reli-
gieuses ont prouvé leur impuissance à diriger la morale, soil en produisant de graves altérations, soit en perdant la force de redresser les erreurs.
Nous devons enfin considérer la phase la plus décisive du mouvement de décomposition, pendant laquelle la doctrine révolutionnaire a été formulée.
Le développement des principes ébauchés par le protestantisme ne pouvait pas être abandonné à son cours spontané, sans exiger une série spéciale de travaux systématiques. Aujourd'hui même, dans les pays protestants, où l'esprit philosophique n'a pas suffisamment pénétré, en Angleterre et aux États-Unis, on voit les sociniens et les autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme restreindre l'esprit d'examen dans le cercle biblique, et nourrir des haines théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin l'affranchissement spirituel. La doctrine révolutionnaire aurait donc fini par être étouffée, sans le déisme qui a caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut qualifier de voltairien, du nom de son principal propagateur.
Le protestantisme, qui avait pris l'initiatiA^e des principes critiques, les avait abandonnés après son triomphe. Depuis sa combinaison avec le gouvernement temporel sous la forme luthérienne, son génie n'était pas moins hostile à toute émancipation que celui du catholicisme. L'élan révolutionnaire n'était plus représenté que par les sectes dissidentes, qui étaient cruellement comprimées, et que leurs divergences empêchaient d'acquérir un grand ascendant. Telle était la situation de la chrétienté, protestante ou catholique, vers la fin du dix-septième siècle, lorsque la dictature temporelle eut pris son caractère, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe de l'anglicanisme. C'est de cette époque que date l'organisation du système de résistance rétrograde. 11 était donc nécessaire que la désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche et trouvât des chefs capables de la conduire.
La philosophie négative tendait alors vers l'état de pleine systématisation. Cette tendance résultait du mouvement hérétiqiu^ La (hsj)osition de resj)rit humain à l'entière émancipation théologique s'était manifestée bien avant la décomposition spontanée du monothéisme : en remontant dans le passé, on
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la voit précéder rorgaiîisalion du catholicisme. Sous la décadence du réi»iine })oIylhéiste, certaines écoles grec({ues dépassaieiil déjà les bornes du nionolhéisme. Un etl'orl aussi préniaUiré ne pouvait aboutir qu'à une sorte de panthéisme métaphysique dans kHjuel la nature était abstraitement divinisée. Une telle doctrine difterait peu de ce qu'on a qualifié plus tard d'athéisme. Ces dispositions irréligieuses s'étaient efTacées pendant la longue période d'ascension du catholicisme ; mais elles n'avaient jamais entièrement disparu, et la philosophie d'Aristote avait été persécutée à raison d'un tel caractère, qui s'y trouvait implicitement compris, La scolastique ouvrit une nouvelle issue à l'esprit d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle, manifestait sa préférence pour les libres penseurs de la drèce, dont rinfluence s'était maintenue chez les esprits spéculatifs, et principalement dans le haut clergé italien. Cette métaphysique négative était déjà très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés.
La tendance irréligieuse ne prit pas une part très active aux grandes luttes intestines des deux siècles suivants, pendant lesquels la désorganisation spontanée du système catholique fut surtout dirigée par une métaphysique théologique. Au seizième siècle, la même tendance laisse agir le protestantisme en s'abstenant de concourir à le propager; elle profite seulement de la demi-liberté qu'avait acquise la discussion philosophique pour commencer à développer sa propre influence. Elle a pour représentants Erasme, Cardan, Ramus et Montaigne, pendant que les vrais protestants se plaignent naïvement du débordement de Tesprit irréligieux, qui menaçait déjà de rendre la réforme inutile en faisant ressortir la caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes de celte époque contribuèrent à propager un tel esprit, qui cessait d'être le privilège des principales intelligences, et trouvait au sein même du vulgaire une noble destination sociale en devenant le seul refuge de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des systèmes théologiques. L'élaboration de la philosophie négative s'est réellement opérée vers le milieu du dix-septième siècle, et activement propagée pendant le siècle suivant.
L'avènement d'une telle philosophie a été puissamment
secondé par un mouvement d'une toute autre nature. Il s'agit du développement de l'esprit positif, qui, précédemment concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait, au seizième siècle, et surtout pendant la première moitié du dix-septième, à manifester son caractère : non moins hostile à la métaphysique qu'à la théologie, il devait d'abord concourir avec la première à l'élimination de la seconde. Ce nouvel esprit, qui n'avait pas favorisé la réforme, facilita l'émancipation en augmentant chez les intelligences supérieures l'empiétement toujours croissant de la raison sur la foi, et en les disposant à rejeter toute croyance non démontrée.
On ne peut supposer à Bacon et à Descartes un dessein irréligieux, d'ailleurs peu compatible avec leur mission ; mais l'état préalable d'affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient à la raison devait conduire à l'entière émancipation théologique. Ce résultat était d'autant plus inévitable qu'il était la conséquence inaperçue d'une préparation logique dont la nécessité était alors incontestable. Tel est l'irrésistible pouvoir des révolutions relatives à la méthode, dont les dangers sont seulement remarqués, lorsque leur accomplissement est assez avancé pour ne pouvoir plus être contenu. Bossuet lui-même, malgré son attachement à des croyances caduques, a cédé à la séduction du principe cartésien, dont la tendance irréligieuse avait été signalée par le janséniste Pascal. Pendant que cette influence s'exerçait chez les esprits d'élite, le vulgaire était troublé dans ses convictions chancelantes par le contlit qui s'élevait entre les découvertes scientifiques et les conceptions théologiques. La persécution de Galilée fît alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les prédications des jésuites n'en pouvaient convertir.
A ces diverses sources de l'impulsion intellectuelle, d'où la philosophie négative tira sa principale force, il faut joindre des dispositions morales presque universelles. Le besoin de lutter avec énergie contre l'oppression de la doctrine rétrograde soulevait, dès la fin du dix-septième siècle, toutes les passions généreuses en faveur de la doctrine critique, qui pouvait seule servir le progrès. Mais ce sont surtout les vicieux penchants de la nature humaine qui ont accueilli avidement toute conception négative, soit spéculative, soit sociale. Le principe du libre examen séduisait la puérile vanité
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presque tous les lionimes, dont la raison (Mail ainsi érigée souverain arbitre des plus hautes discussions. Tous les
1 res dogmes de la doctrine criliiiue comportent de sem-
ibles remarques. L'ambition devait accueillir avec ardeur K j)nncipe de la souveraineté populaire, qui lui ouvrait une carrière presque indéfinie. L'orgueil et même l'envie ont été de puissants auxiliaires de l'amour de Tégalité, qui, dans les natures peu élevées, tient non pas à un sentiment généreux de la fraternité universelle, mais plutôt à la haine de toute supériorité. C'est ainsi que les intluences mentales qui développaient la doctrine critique ont été fortifiées par d'énergiques influences morales.
Nous devons distinguer, dans la marche de la philosophie négative, la critique qui visait les croyances religieuses de celle qui s'adressait au pouvoir temporel. Cette dernière a constitué le complément de la doctrine révolutionnaire, qu'elle a fait parvenir à l'activité politique ; mais elle n'a pu être entreprise qu'en second lieu. L'émancipation philosophique était plus importante que l'émancipation politique, qui devait nécessairement en résulter, tandis que l'inverse n'aurait pas eu lieu. En effet, on ne peut concevoir un respect suffisant pour les préjugés monarchiques ou aristocratiques chez des esprits déjà affranchis des préjugés théologiques, dont l'empire est bien plus puissant. Les plus audacieuses attaques contre les anciens principes politiques, si l'on y eût maintenu les croyances correspondantes, n'auraient pu amener le changement du système social. Ainsi la liberté de penser en matière de religion était la plus essentielle pour la principale destination de la doctrine critique. La réforme, au contraire, tout en ayant amené l'ancien régime à un état complet d'impuissance, entravait toute pensée de réorganisation.
Nous devons donc considérer surtout la critique philosophique, à laquelle nous joindrons la critique politique à titre de complément. La formation de la doctrine négative et le îiéveloppement de l'émancipation des esprits n'ont pas appartenu au même siècle, et n'ont eu ni les mômes organes ni le même théâtre. Nous examinerons d'abord l'origine du mouvement philosophique, ensuite sa propagation, enfin son complément politique.
L'origine du mouvement philosophique, bien que rapportée communément au dix-huitième siècle, appartient au siècle précédent. Ce mouvement est résulté du protestantisme le plus avancé, et s'est produit dans les pays qui, comme la Hollande et l'Angleterre, avaient constitué le principal siège de la réforme, soit parce que la liberté intellectuelle y était plus complète, soit parce que les divergences religieuses y poussaient davantage à l'émancipation. Ses principaux auteurs appartinrent, comme ceux de la réforme, à l'école métaphysique, devenue prépondérante au sein des universités les plus célèbres, sous l'impulsion de la plus hardie scolastique du moyen âge. L'évolution philosophique fut accomplie par trois éminents esprits de nature fort différente, et dont l'influence, quoique inégale, a pareillement concouru au résultat général : d'abord Hobbes, ensuite Spinoza, enfin Bayle, qui, né Français, ne put philosopher qu'en Hollande. Spinoza, en partant du principe cartésien, exerça une influence décisive sur l'émancipation d'un grand nombre d'esprits, comme l'indique la multitude de réfutations que souleva son audacieuse métaphysique. La philosophie négative eut pour véritable père l'illustre Hobbes : c'est à lui que remontent les plus importantes conceptions critiques qu'on attribue aux philosophes du dix-huitième siècle.
Dans l'œuvre de ce philosophe, l'analyse irréligieuse est déjà poussée aussi loin que le comporte l'esprit métaphysique. On y peut donc mieux saisir la différence qui distingue une telle philosophie de l'esprit positif avec lequel on la confond presque toujours, bien qu'elle en constitue un simple préliminaire. Cette doctrine, si improprement qualifiée d'athéisme, n'est qu'une dernière phase de Fantique phi*losophie, d'abord théologique, ensuite de plus en plus métaphysique, avec les mômes attributs, un esprit aussi absolu et une tendance à traiter à sa manière les questions que la philosophie positive écarte comme insolubles.
L'unique progrès consiste à remplacer, pour l'explication des phénomènes physiques et moraux, l'ancienne intervention surnaturelle par le jeu équivalent des entités métaphysiques, concentrées dans la grande entité générale de la naliire^ ainsi substituée au Créateur, avec un caractère analogue, et par suite avec une espèce de culte à peu près sem-
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blable. Ce prétendu athéisme se réduit presque à inaugurer une déesse, au lieu d'un dieu, pouv ceux qui coneoivent comnu^ définilif cet état transitoire. Une telle transformation sut'lit pour désorganiser le système social correspondant à l'ancienne philosopliie ; mais elle est loin de constituer une philosophie nouvelle. Tant que les divinités ou les entités n'ont pas disparu pour faire place à des lois invariables, l'entendement reste assujetti au régime théologique. Cette manière de penser n'est pas une meilleure garantie que le déisme contre le retour des conceptions religieuses, qui est toujours imminent, jusqu'à ce que les conceptions positives y aient été substituées. Le ténébreux panthéisme des écoles métaphysiques qui se croient les plus avancées a une sorte de liaison avec le fétichisme des temps primitifs.
Considérée au point de vue moral, la doctrine critique a donné lieu à la théorie de l'intérêt personnel attribuée au siècle suivant, et qui constitue le fondement de la morale métaphysique. L'esprit d'unité absolue qui caractérise une telle philosophie a conduit à cette morale, qui n'est pas personnelle au subtil écrivain par lequel la doctrine de Hobbes fut propagée au dix-huitième siècle. La prépondérance des penchants personnels dans l'ensemble de l'organisme moral entraîne à réduire à l'égoïsme toutes les impulsions, lors- ([u'on s'impose, comme les métaphysiciens, la condition d'établir une unité factice au lieu d'mne multiplicité réelle. Les pénibles elforts qu'on a tentés ensuite pour concentrer la nature morale de l'homme sur la bienveillance ou la justice n'ont eu aucun résultat. La théorie de l'égoïsme, bien que propre à la philosophie métaphysique, lui a été léguée par la théologie, qui, après l'avoir à peu près éludée en principe, l'a consacrée dans la pratique. En effet, toute morale religieuse accorde une importance aussi exorbitante qu'inévitable à la préoccupation du salut personnel, dont la pensée exclusive dispose à méconnaître l'existence des affections bienveillantes purement désintéressées.
C'est ainsi que la métaphysique, sans être dominée par les mêmes nécessités poHtiques, mais entraînée par le besoin de sa vaine unité ontologique, n'a fait que changer le but de l'égoïsme en remplaçant les calculs (jui se rapportaient aux intérêts éternels par des combinaisons relatives aux intérêts
temporels, sans pouvoir s'élever à la conception d'une morale ne reposant sur aucun calcul personnel.
Au point de vue politique, la philosophie négative sanctionne la subordination du pouvoir spirituel au pouvoir temporel. En justifiant la dictature temporelle, qui s'était alors partout constituée, la critique philosophique concevait cette dictature comme le seul moyen de maintenir l'ordre matériel. Tel était sans doute le dessein de Hobbes ; mais sa métaphysique le poussait à attribuer une durée indéfinie à une condition purement passagère. Voltaire, dont la légèreté n'annulait pas la sagacité, s'est presque toujours préservé d'une pareille illusion.
Après avoir considéré, sous ses divers aspects, la formation systématique de la philosophie négative, je vais en examiner le développement pendant la majeure partie du siècle suivant.
Il est aisé d'expliquer pourquoi le théâtre du mouvement révolutionnaire a été transporté chez les peuples catholiques, et surtout en France. La décomposition du régime théologique et militaire avait eu lieu, d'abord en Allemagne, ensuite en Hollande, enfin en Angleterre. Un tel déplacement résultait de ce que, dans ces divers pays, le triomphe politique du protestantisme avait neutralisé sa tendance à l'émancipation philosophique en rattachant au système de résistance rétrograde l'organisation dont la réforme était susceptible. Tout affranchissement de la raison devenait alors plus antipathique au protestantisme officiel qu'au catholicisme luimême. Cette répugnance instinctive s'est fait même sentir hors de la sphère légale, dans les sectes dissidentes, chez lesquelles la désorganisation théologique était le plus avancée, et qui, fières de leur demi-émancipation, retenaient avec plus d'ardeur les croyances qu'elles avaient conservées. Les peuples catholiques, au contraire, étaient disposés à étendre la philosophie négative, parce qu'ils y trouvaient le seul refuge contre une domination oppressive. A cet égard, la France se plaçait au premier rang. Elle avait été préservée du protestantisme officiel, sans avoir perdu les avantages de la réforme.
Il importe de noter l'influence de l'admirable mouvement esthétique, et surtout poétique, qui, après avoir commencé en Italie et en Espagne, s'était développé en France pendant
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le dix-so}Uiènio siècle. Au point où était })arveiuie la désorganisation de l'ancienne discipline religieuse, tout ce qui excitait l'activité intellectuelle tournait au profit de rémancipation des esprits. On a justement signalé la tendance qui poussait les ju-incipaux poêles de cette époijuc à [)ro{)ager la doctrine critique. (\^ caractère, si prononcé chez Molière, La Fontaine et inènie chez Corneille, se l'ail sentir aussi chez Racine et Boileau malgré leur ferveur religieuse, grûcc à la direction de leur toi janséniste.
Le déplacement du théAlre de l'agitation philosophique a été accompagné d'un autre changement. Les docteurs proprement dits ont été remplacés par de simples littérateurs. C'est î\ .cette époque qu'il faut placer l'avènement de la classe des littérateurs, qu'une étrange destinée met provisoirement à la tète de la politique, depuis qu'elle s'est complétée par l'adjonction de la classe des avocats. Une telle modification de l'influence métaphysique devenait indispensable, à mesure que les corporations universitaires se rattachaient au système de résistance qui était présidé par la dictature temporelle. Cette défection s'était d'abord opérée dans les nations protestantes, et plus tard étendue aux pays catholiques. En même temps, l'éducation universitaire, d'abord doctorale, ensuite de plus en plus littéraire, avait multiplié le nombre de ces esprits qui s'attribuaient une vocation intellectuelle, sans pouvoir se livrer à la culture des sciences, de la philosophie et de la poésie. De tels esprit ont constitué cette classe équivoque, sans destination bien définie, c{u'on a désignée parles vagues dénominations de littérateurs et d'écrivains. Dépourvue, comme la classe des avocats, de toute conviction profonde, et même des obscures croyances métaphysiques particulières aux anciens docteurs, cette classe était impropre à créer la philosophie négative ; mais, en la recevant toute fondée, elle était éminemment apte à la propager.
Le succès de l'œuvre révolutionnaire était d'autant mieux assuré que ceux qui défendaient, avec un zèle plus fervent qu'éclairé, l'ensemble des anciennes croyances concouraient, à leur insu, à répandre le scepticisme en sanctionnant par leurs travaux la subordination de la foi à la raison. Telle est la nature des conceptions religieuses que rien ne peut les préserver de la décomposition, dès qu'elles sont assujetties à la
discussion, quelque triomphe qu'elles en retirent d'abord. Aussi l'esprit de controverse propre au monothéisme, et surtout au catholicisme, est-il une manifestation du décroissement delà philosophie théologique. Non seulement les innombrables démonstrations de l'existence de Dieu qui ont été répandues avec éclat depuis le douzième siècle permettent de constater les doutes hardis dont ce principe était déjà l'objet, mais encore on peut assurer qu'elles ont beaucoup contribué à les propager. Rien ne prouve mieux la destinée purement provisoire des convictions religieuses que cette inaptitude à résister à la discussion, combinée avec l'impossibilité de s'y soustraire. Pascal est le seul philosophe qui ait compris ou du moins signalé le danger de ces imprudentes démonstrations théologiques, qu'une ferveur immodérée multipliait de son temps avec une fécondité inépuisable, et encore cet avis trop tardif aggravait-il le mal. Car les sceptiques reprochaient alors à la théologie de reculer devant la raison, après en avoir si longtemps accepté le souverain arbitrage.
Les voies intellectuelles étaient assez aplanies pour permettre aux httérateurs du dix-huitième siècle de vulgariser la philosophie négative du siècle précédent. Néanmoins, le progrès des lumières est si lent que la transmission de la doctrine critique entre ces deux siècles s'effectua seulement par quelques agents philosophiques. Parmi les intermédiaires de Bayle à Voltaire, on doit surtout distinguer le sage Fontenelle, qui avait pressenti la nécessité de l'affranchissement définitif. Pendant que la direction du mouvement révolutionnaire leur était transmise, les littérateurs se préparaient à ce nouveau rôle en se bornant de plus en plus aux dissertations philosophiques, depuis que le mouvement esthétique du siècle précédent ne leur permettait plus d'espérer de succès qu'en s'ouvrant une autre issue. La mémorable controverse sur les anciens et les modernes, au début du dix-huitième siècle, est le principal indice de la transformation de ces littérateurs, qu'on a si aisément érigés en philosophes, depuis qu'un tel titre, au lieu d'exiger de longues et pénibles études, a pu s'obtenir en dissertant avec une spécieuse facilité sur quelque .négation dogmati({uement établie longtemps à l'avance.
En passant des philosophes aux littérateurs, la doctrine