AGE DE TRANSITION REVOLUTIONNAIRE
critique a manifesté un caractère moins prononcé, soit pour mieux s'adaptera ses nouveaux interprètes, soit pour faciliter sa propagation. Par ce double motif, l'école voltairienne fut conduite à arrêter la doctrine de ïlobbes, de Spinoza et de lUwle au simple déisme, qui, en ellrayant moins les esprits vulgaires, suflisait à désorganiser la constitution religieuse. 11 était impossible de rien fonder, au point de vue social, sur ce vague et impuissant système qui n'était qu'une dernière concession faite à l'esprit religieux. Aussi la dénomination de déiste me paraît-elle convenir à l'ensemble de cette phase révolulionnaire. Une telle concession permettait aux voltairiens de détruire la religion au nom du principe religieux, et d'étendre leur influence dissolvante jusqu'au plus timide
I croyant. Mais cette marche irrationnelle, malgré les facilités qu'elle a olï'ertes à la propagation de l'esprit philosophique, est devenue la source de graves dangers en encourageant l'hypocrisie.
Sans m'arréter à aucune appréciation concrète de ce mouvement philosophique, je dois signaler l'expédient à l'aide duquel ceux qui l'ont dirigé en ont contenu le plus sérieux défaut. Une doctrine ainsi composée de pures négations était peu propre à rallier ses partisans, qui n'étaient pas assujettis, comme leurs précurseurs protestants, à une discipline susceptible d'arrêter leurs divergences. A la vérité, la principale propagation fut accomplie par Voltaire, dont la longue
Ivie et l'infatigable activité suffirent heureusement à cette tâche. En outre, la nature du résultat commun n'exigeait pas le complet accord des divers coopérateurs. Toutefois, de pro-
I fondes dissidences, envenimées par d'envieuses rivalités, auraient probablement compromis le succès final, comme elles avaient, jadis discrédité le protestantisme, si la clairvovance de Diderot n'eût pas institué, par l'entreprise encyclopédique, un ralliement artificiel aux efforts les plus divergents, sans
[exiger le sacrifice d'aucune indépendance.
L'œuvre révolutionnaire des littérateurs français n'a introduit, au dix-huitième siècle, aucune doctrine nouvelle, dont les
'fondements philosophifjues n'eussent été établis au siècle précédent. Mais je dois signaler, à cause de son influence sociale, l'erreur d'Helvétius sur l'égahté des intelligences. Ce sophisme représentait exactement la situation philosophique correspon-
danlc ; il résultait de la théorie métaphysique de Tentendement humain, déjà dogmatiquement formulée par Locke, sous l'impulsion de Hobbes. Cette théorie rapportait toutes les aptitudes à l'activité des sens, dont les différences sont en effet trop peu prononcées pour donner lieu à aucune grande inégalité intellectuelle. La doctrine critique supposait l'égalité des intelligences, sans laquelle ni le principe du libre examen, ni les dogmes de l'égalité sociale et de la souveraineté populaire n'auraient pu résister à aucune discussion rigoureuse. L'importance exagérée que cette théorie attribuait à l'éducation et au gouvernement pour modifier arbitrairement l'humanité était en harmonie avec l'esprit de la politique métaphysique, qui considère la société comme indéfiniment modifiable au gré d'un législateur suffisamment puissant.
Telle est l'appréciation de la philosophie du dix-huitième siècle. Plus on réfléchit à la nature superficielle ou sophistique de la plupart des attaques qui furent alors entreprises avec tant de succès contre les bases de l'ancienne constitution sociale, mieux on sent qu'un tel résultat a surtout tenu à l'opportunité de ces attaques. Une telle opportunité est manifestée par la disposition de tous les grands hommes contemporains à favoriser le mouvement philosophique, comme le témoignent d'Alembert, Montesquieu et Buffon. On ne peut citer aucun esprit éminent de cette époque qui n'ait pris part au développement de la doctrine critique. La consécration dogmatique de la dictature temporelle dissimulait au vulgaire des hommes d'Etat la tendance révolutionnaire d'une telle doctrine.
Il nous reste à considérer l'école politique qui prépara la révolution française en provoquant la désorganisation temporelle, quand la dissolution spirituelle fut suffisamment accomplie. Cette école, dont Rousseau fut le chef, apportait encore moins d'idées neuves que l'école dirigée par Voltaire. Rousseau fit appel à l'ensemble des passions. L'école voltairienne, au contraire, s'était toujours adressée à l'intelligence, queb^ue frivole que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. L'avènement de l'école de Rousseau, malgré sa désastreuse influence sociale, devait remplir un indispensable office. D'vine part, la tendance de Hobbes à maintenir intacte la (hclalure temporelle avait conduit l'esprit critique à n'attar
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([lier ([uo les crovaiuos ivlii>ioiisi\s. D'autre part, la dictalure leniporelle s'élail faite plus rétrograde et plus corruptrice. La critique sociale aurait ilouc diuiiuué d'éuergie, à mesure qu'elle deveuait plus urgeute, sans Tardcnte impulsion de Rousseau. Le consciencieux Mahly avait dé jù formulé la doctrine révolutionnaire, mais il était loin de rcMidre superflue l'audacieuse attaipie de Rousseau, dont le paradoxe fondamental soTdeva tous les penchants humains contre les vices de rancienne organisation. Pour en apprécier la nécessité, il faut remarquer que les meilleurs esprits voyaient alors le terme du progrès ilans de stériles modifications de l'ancien régime. Montesquieu lui-même crut ({u'on arriverait à régénérer la société en propageant la constitution particulière à rAngleterrc. Cet exemple montre bien ([ue, sans l'intervention de Técole anarchique de Rousseau, le mouvement philosophique du dernier siècle allait , pour ainsi dire, s'arrêter au moment même d'atteindre son but.
Pour caractériser l'œuvre de Rousseau, il faut considérer la tendance croissante (ju'avait cette école, même à partir de Mably, à se rattacher plutôt à la réforme qu'à l'esprit philosophique. Dans l'école voltairicnne, qui ménageait l'organisation temporelle, le déisme n'était qu'une concession provisoire. Au contraire, l'école de Rousseau et de Mably s'attachait de plus en plus au déisme, qui était sa seule garantie contre l'anarchie, et la seule base de son utopie sociale. L'influence d'une telle disposition tendait à ramener cette école au socinianisme, ou même an calvinisme. C'est ainsi que les deux principales écoles philosophiques du siècle dernier ont été conduites à considérer le déisme comme une sorte de station entre la marche en avant des uns et la marche en arrière des autres. 11 importe d'incliqTier la participation de l'école des économistes, qui a pris une influence favorable à la désorganisation de l'ancien système social. Son utilité fut incontestable, puisqu'elle parvint à démontrer aux gouvernements euxmêmes leur inaptitude à diriger l'évolution industrielle. La principale influence, à cet égard, appartient à un ouvrage
i écossais. Cependant cette doctrine, bien que résultant du protestantisme, s'est surtout développée en France avec l'en-
! semble de la philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire est évidente; car elle consacre l'esprit d'individualisme Comte. — S'ociologic. 18
el Téial de non-gouvernement. Malgré les eiï'orts de ses plus judicieux partisans, de rigoureux sectateurs en ont déduit la superfluité de tout enseignement moral et la suppression de tout encouragement officiel des sciences et des arts. Une telle doctrine était d'autant plus dangereuse pour l'ancien système politique, qu'elle était accueillie des pouvoirs mêmes auxquels elle ne s'ofï'rait qu'à titre d'utile instrument administratif. C'est en Espagne et dans les parties les moins avancées de l'Italie que furent instituées les premières chaires d'économie politique. C'est là une nouvelle preuve de la spontanéité qui, depuis le quatorzième siècle, pousse la chrétienté à se désorganiser.
On peut appliquer des remarques analogues à une autreécole politique, principalement italienne, qui, au dernier siècle, fournit sa coopération par une mémorable série d'attaques contre la législation. Cette dernière branche de la métaphysique révolutionnaire est surtout remarquable, parce qu'elle a permis de compléter l'organisation du mouvement transitoire par l'incorporation de la classe, de plus en plus puissante, des avocats.
Il est maintenant facile d'achever cet examen en relevant les principales erreurs de la philosophie négative. Les erreurs des écrivains du siècle dernier n'étaient pas d'une autre nature que celles de leurs précurseurs protestants ; mais elles étaient aggravées par le progrès de la désorganisation. Dépourvus de profondes convictions, les littérateurs modernes étaient aptes à propager la doctrine critique. Mais de tels avantages ne pouvaient compenser les inconvénients que présentaient ces nouveaux guides spirituels, dont l'influence augmentait le désordre intellectuel et moral. Les questions les plus importantes et les plus difficiles devenaient l'apanage des esprits les moins capables de les traiter. Il n'est donc pas étonnant (pie la haute direction du mouvement social ait dès lors appartenu aux sophistes et aux rhéteurs, dont nous subissons encore le déplorable ascendant. Chacune des écoles opposées, l'une philosophique, l'autre politique, qui ont dirigé l'esprit du dix-huitième siècle, a présenté des inconvénients particuliers. L'école voltairienne , malgré sa frivolité et son dédain pour toute profonde étude philosophique, reste toujours intellectuelle. L'école de Rousseau, au con-
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Iraiiv, appelle les passions à trancher les diilicînUés. Celle lendance esl une manifeslalion des vagues sympathies théoloiiii|ues de cette dernière école ; car rinslincl thcologique consiste surtout à l'aire intervenir les passions dans les conceptions les plus abstraites.
En rappelant les erreurs de la réforme, nous vérifierons la nouvelle extension qu'elles devaient alors acquérir. L'absor})jlion du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel, sanctionnée d'une manière absolue, développa une antipathie plus )rononcée pour le régime catholique du moyen Age. Une telle répugnance dogmatique pour la division des pouvoirs semble i'autanl plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, un contraste remarquable avec Texistence de la classe philosophique, dont la situation, analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait ravènement i'un nouveau pouvoir spirituel.
Parmi les trois principales erreurs qui dérivent de cette source commune, on trouve d'abord dans Tappréciation du iioyen âge une inexactitude de plus en plus grande. Rousseau poussa l'esprit rétrograde jusqu'au plus extravagant lélire par cette sauvage utopie dans laquelle un brutal isolencnt était proposé pour type de l'état social. L'école voltaiienne, au contraire, par son attachement instinctif aux divers lémenls de la civilisation moderne, compensait à un certain legré les dangers de son inconséquente conception du progrès de l'humanité.
En second lieu, on voit se développer la tendance de i'am- )ition philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysi- [ue rêvée jadis par les écoles grecques. Cette inclination tait déjà sensible sous le protestantisme : elle constituait le ond des illusions politiques propres à certaines classes d'iluminés sur le prétendu règne des saints ; mais elle était couenne par la consécration de la suprématie temporelle, qui aractérisait le protestantisme officiel. Le respect que les •oltairiens professaient pour la dictature monarchique a xercé une influence équivalente pendant la première moitié u dix-huitième siècle. Mais l'école de Rousseau, en pouruivant directement la désorganisation temporelle, était desmée à pousser jusqu'au bout les erreurs propres à la philoophie négative. Proscrivant toute division entre le pouvoir
politique et le pouvoir moral, elle ne posait aucune borne à l'ambition philosophique. Elle était amenée à inaugurer une constitution théocratique, parce que le retour vers une vague prépondérance de l'esprit théologique formait le fond de sa doctrine. La tendance de cette école fut d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne des saints, elle accordait le principal ascendant politique non pas à la capacité suivant le principe des théocraties, mais à ce qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière à encourager la plus dangereuse hypocrisie.
Par une dernière conséquence de l'erreur primordiale, les sociétés modernes étaient amenées à faire prévaloir la considération du point de vue pratique, et à faire dépendre des institutions temporelles la solution de toutes les difficultés politiques. A défaut de principes généraux, il a fallu multiplier les règlements arbitraires, vainement décorés du nom de lois, et qui sont presque toujours caractérisés par une usurpation du pouvoir politique sur le domaine des mœurs et des opinions. L'école de Rousseau exagérait plus que toute autre les principales erreurs en faisant dépendre des mesures politiques la discipline morale elle-même, par une aveugle imitation de l'antiquité.
Quant aux erreurs morales, il serait superflu d'indiquer les ravages exercés par une métaphysique qui, détruisant les bases de la morale, livrait toutes les règles de conduite à l'appréciation de la conscience de chacun. Les divers préjugés moraux, consacrés par le catholicisme pour prohiber ou pour prescrire, reposaient sur une connaissance réelle, quoique empirique, de la nature humaine, et sur un heureux instinct des principaux besoins sociaux ; mais ils ne pouvaient résister aux discussions métaphysiques. Aucune notion morale n'est demeurée intacte, même chez les hommes les plus intelligents. Il suffira d'en indiquer un exemple caractéristique. On a peine à comprendre comment la haine de tout ce qui se rattachait au catholicisme a pu conduire! un esprit aussi français que celui de Voltaire à flétrir laj mémoire de Jeanne d'Arc, cette noble héroïne qu'on ne âeA vrait jamais nommer sans un hommage de reconnaissance nationale. Le déplorable succès de cette honteuse production indiquée quel degré était parvenue l'œuvre démoralisatrice.
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Tno appivcialion non moins* sévère doit s'appliquer à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle «'omposilion chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique, Rousseau dévoile avec une cynique complaisance les plus ignobles turpitudes de sa vie privée, et ose ériger sa coniluite en type moral de l'humanité. Ce dernier exemple était plus dangereux (jue le premier, dans lequel on peut voir seulement une coupable débauche d'esprit. Mais Rousseau, appliquant une captieuse argumentation à justifier les plus blâmables égarements, tendait à pervertir les plus simples notions morales. Aussi, est-ce sous son inspiration qu'on fait encore l'apologie de la plus brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que, soit par l'impuissance d'une métaphysique purement négative, soit par la dépravation d'une doctrine sophistique, les écoles philosophiques du siècle dernier étaient entraînées à des erreurs morales analogues à celles de l'école d'Epicure. Rien ne prouve mieux qu'un tel résultat la destination purement temporaire de la philosophie métaphysique, qui n'a fait que détruire sans pouvoir organiser les plus simples relations humaines. Mais cette inaptitude ne doit pas faire oublier la déchéance de la philosophie théologique. Si l'une a perverti la morale, l'autre n'a pas su la préserver, et a fait rejailhr sur la morale le discrédit de la théologie.
Nous avons enfin terminé l'analyse du mouvement révolutionnaire qui, depuis le quatorzième siècle, pousse l'humanité à sortir du système théologique et militaire. Au temps où nous sommes parvenus, la constitution de ce régime était ruinée dans son principe et dans ses éléments, et réduite à une vaine dictature temporelle, qui suffisait à peine au maintien de l'ordre matériel.