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CHAPITRE XI

Sommaire, — Développement des éléments propres à l'état positif de l'humanité : âge de la spécialité, ou époque caractérisée par la prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble. Convergence des principales évolutions de la société moderne vers l'organisation d'un régime rationnel et pacifique.

Le régime du moyen âge avait une double destination. D'une part, ses conséquences politiques devaient désorganiser le système théologique et militaire. D'autre part, ses effets intellectuels devaient permettre le développement des nouveaux éléments sociaux. Sous le premier aspect, nous avons apprécié la décadence de ce régime pendant les cinq derniers siècles. Il nous reste à envisager le mouvement de réorganisation, qui, pendant la même période, a préparé la société à un nouveau régime. Après cet examen, nous terminerons notre analyse historique par l'étude de la crise sociale qui dure depuis un demi-siècle.

Il est nécessaire de reculer de deux siècles le terme du moyen âge et le début de l'histoire moderne, qu'on place ordinairement à la fin du quinzième siècle. L'ouverture du quatorzième siècle représente l'époque où le travail organique a commencé à devenir sensible. Par une coïncidence trop peu sentie, les principaux éléments de notre civilisation concourent à fixer à cette époque l'origine de l'histoire moderne.

Rien n'est moins douteux au point de vue de l'essor industriel, qui fut alors caractérisé par l'admission légale des communes au nombre des éléments du système politique, dans les diverses partiels de l'Europe. O, symptôme est confirmé par un autre témoignage historique. Il s'agit des immenses insurrections qui, dans presque tous les pays, surtout en France et en Angleterre, manifestèrent alors la puissance naissante des classes laborieuses contre les pouvoirs qui

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leur étaient opposés. En même temps commenc'a en Italie l'institution des armées soldées, qui marque un grand progrès dans l;i vie industrielle des peuples modernes. En outre, le développement de l'activité commerciale coïncidait avec diverses innovations destinées à fixer une èi'c nouvelle, entre autres l'usage de la boussole et l'inlroduction des armes à t'en .

A la même époque remonte le point de départ du développement esthétique des sociétés actuelles. Il est inutile d'en reporter l'analyse liistori(|ue au delà de l'admirable élan poétique de Dante et de Pélranpie. Une pareille appréciation s'appliciue à tous les arts, surlout à la peinture et à la musique.

Le mouvement scientifique n'a pu manifester aussi promptement son caractère. Néanmoins la philosophie naturelle a commencé à devenir alors l'objet d'une culture active. On en trouve le témoignage dans l'intérêt qui s'attachait déjà aux études astronomiques, aux explorations chimiques, et même aux observations anatomiques.

Enfin le mouvement philosophique marqua, vers le même temps, la tendance progressive de l'esprit humain à une rénovation complète par la mémorable controverse qui s'éleva entre les réalistes et les nominalistes.

Ainsi le début du quatorzième siècle constitue l'origine du mouvement de recomposition que nous devons apprécier.

Ma théorie du moyen âge explique cette coïncidence entre le point de départ du mouvement organique et celui du mouvement critique. Les nouveaux éléments sociaux ne pouvaient pas se développer d'une manière distincte avant la décomposition spontanée de l'ancien système politique ; car jusque là les forces propres à la civilisation moderne étaient trop subalternes, malgré la protection des pouvoirs prépondérants. En outre, l'identité des points de départ de ces deux mouvements résulte de leur subordination aux mêmes causes envisagées sous l'un et l'autre aspect. En efï'et la décomposition spontanée du régime catholique et féodal a commencé dès que, par l'accomplissement de leur office temporaire, ses divers éléments ont perdu le but de leur activité et le seul frein capable de contenir leur opposition mutuelle. Or ces conditions conduisent à assigner la même origine au mouve-

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ment de recomposition. Quand le système des guerres défensives a été assez réalisé pour ôter à l'activité militaire toute grande destination, l'énergie pratique s'est reportée sur le mouvement industriel. De même, dans l'ordre spirituel, après le plein développement, pendant le douzième et le treizième siècle, de l'influence politique ds la philosophie monothéiste, la théologie avait perdu la propriété d'inspirer un attrait suffisant aux puissantes intelligences, qui préféraient alors embrasser les carrières esthétiques ou scientifiques.

Après avoir déterminé un tel point de départ, nous devons indiquer l'ordre qu'il convient d'établir entre les quatre évolutions simultanées dont se compose le travail de recomposition des cinq derniers siècles.

Le développement de la civilisation est résulté de séries partielles d'efl'orts spontanés, caractérisés par un instinct de spécialité exclusive ; mais la connexité de ces évolutions n'en a pas moins exercé son influence. Le principe de cette influence est conforme à celui des relations statiques : il se réduit à l'extension, à la fois intellectuelle et sociale, de la loi hiérarchique relative à la classification des diverses sciences, d'après la généralité et la simplicité de leurs phénomènes. Cette base de coordination n'est pas limitée à l'enchaînement des conceptions spéculatives ; elle s'applique aussi à tous les modes de l'activité, pratique ou théorique, individuelle ou collective.

Malgré la variété et l'incohérence qui semblent régner entre les éléments de la civilisation, nous devons concevoir les travaux humains comme disposés suivant une série linéaire, comprenant depuis les moindres opérations matérielles jusqu'aux plus sublimes spéculations esthétiques, scientifiques ou philosophiques. La progression ascendante de cette série présente un accroissement continu de généralité et d'abstraction dans le point de vue correspondant à chaque genre de travail. La succession descendante oiï're l'arrangement inverse des dilTérentes professions selon la complication de leur objet immédiat et l'utilité de plus en plus directe de leurs actes journaliers.

Les premiers rangs de cette hiérarchie sont caractérisés par une participation plus éminente et plus étendue, mais moins compète, moins certaine môme, et qui en efl'et avorte

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soiivoiil. Lt's rant»s iulÏMiiMirs compensent, ce que leur nature ollVo (le plus suballtMHc cl de [)lus restreint par la plénitude, la soudaineté et l'évidence de leurs services. Comparées sous l'aspect iiulividuel, ces diverses classes de travailleurs manireslenl uiu^ pré|)()ndéraucc croissante des plus nobles facultés de rhouune. (^<ar rabstraclion et la généralité des pensées, ainsi que raj)tilude à poursuivre plus loin leurs combinaisons rationnelles, constituent les principaux indices de la supériorité de riiouune sur les animaux. A cette inégalité intellectuelle correspondent, sous l'aspect social, une concentration plus complcle et une solidarité plus intime, à mesure que les travaux deviennent accessibles, en vertu de leur difficulté plus grande, à de moins nombreux coopérateurs. En même tem})s, leur accomplissement exige une moindre multiplicité d'organes. Il doit en résulter, en raison tle relations plus fréquentes, un développement plus vaste, ({uoique moins intense, de la sociabilité, qui, au contraire, dans la hiérarchie descendante, tend à se réduire à la vie domestique.

Cette hiérarchie présente entre ses innombrables éléments une succession pour ainsi dire continue donnant lieu à des transitions presque insensibles. Néanmoins son unité ne rempèche pas de comporter et même d'exiger des divisions fondées sur le groupement régulier des divers modes d'activité. La première et la plus importante résulte de la distinction entre la vie active et la vie spéculative, que nous avons appliquée jusqu'ici, sous les noms d'ordre temporel et d'ordre spirituel, à l'état préliminaire de l'humanité. Dans l'emploi de ce principe, il est ordinairement inutile de subdiviser l'ordre temporel, qui exprime l'action de l'homme sur la nature. Mais il est indispensable de décomposer l'ordre spirituel en deux autres, suivant que la spéculation prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique. On arrive ainsi à partager, dans le sens de la série ascendante, la hiérarchie positive en trois ordres fondamentaux : l'ordre industriel ou pratique, l'ordre esthétique ou poétique, l'ordre scientifique ou philosophique.

Ces trois éléments de la civilisation représentent des besoins universels et des aptitudes communes, malgré leur intensité différente. Ils correspondent aux trois aspects généraux sous

lesquels Ihommc peut envisager chaque sujet successivement considéré comme bon^ par rapport à Futilité que son intervention peut en retirer; ensuite comme 6eaM, relativement au sentiment de perfection idéale que sa contemplation peut lui suggérer ; enfin comme vrai^ eu égard à ses relations avec Tensemble des phénomènes, abstraction faite de toute application aux intérêts et aux émotions de l'humanité.

Cette classification étant destinée ici à un usage purement historique, il est nécessaire d'y ajouter une dernière subdivision, qui convient surtout au développement accompli depuis le quatorzième siècle. A Tégard du plus abstrait des nouveaux éléments sociaux, j'ai employé indifféremment les qualifications de scientifique ou de philosophique, qui à mon gré sont équivalentes, et dont la diversité tend à disparaître à mesure que la science devient plus philosophique et la philosophie plus scientifique. L'avenir réduira l'ensemble de la hiérarchie sociale à la triple série que je viens d'esquisser. Mais, cette tendance n'étant pas jusqu'ici prépondérante, notre analyse ne serait ni assez exacte ni assez précise, si nous n'y distinguions pas l'ordre scientifique de l'ordre philosophique, que nous envisagerons comme un quatrième élément de la hiérarchie ascendante. Cette obhgation résulte, d'une part, de l'esprit de spéciahté qui, jusqu'à notre siècle, a présidé au développement des sciences, et qu'une aveugle routine prolonge aujourd'hui ; d'autre part, du caractère vague et équivoque d'une philosophie encore métaphysique. En un mot, notre époque continue à subir la division qui fut instituée par les écoles grecques, il y a vingt siècles, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, et qui a été un expédient nécessaire à l'évolution intellectuelle. Cette séparation provisoire a été surtout prononcée pendant les cinq derniers siècles, en vertu du développement de la philosophie naturelle et des transformations de la philosophie morale. Tel est le motif qui nous oblige à composer de quatre éléments la hiérarchie positive.

L'ordre statique des nouveaux éléments sociaux détermine la loi de leur développement en fixant l'ordre dynamique de leurs quatre évolutions partielles. En effet, si on reproduit, au point de vue dynamique, les considérations que j'ai indiquées au point de vue statique, on reconnaît aisément

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quollos s'a|)i>lii[iuMit. à la succession qni s'est accomplie clans l'onlre des travaux humains. Une appréciation plus spéciale conduit à constater que, dans révolution préparatoire, la série a été jusqu'ici ascendante.

D'après la définition d'une telle hiérarchie sociale, il est évident que le développement de chacun des éléments principaux tend à provotpier celui des autres. Il est inutile de faire ressortir l'intluence qu'exercent continuellement Tune sur l'autre l'évolution scientifique et l'évolution industrielle. La suite de notre analyse historique en indiquera les conséquences. La connexité de l'évolution esthétique avec chacune des évolutions extrêmes est appréciée jusqu'ici d'une manière moins convenable. La théorie positive de la nature humaine montre que, dans l'ensemble de l'éducation, individuelle ou collective, le développement esthétique doit succéder au développement pratique ou industriel, et préparer l'évolution scientifique ou philosophique.

On peut hésiter sur le sens ascendant ou descendant de l'ordre des quatre évolutions partielles, lorsqu'on néglige de distinguer l'ébauche de chaque élément d'avec son incorporation au système de la civilisation moderne. Mais, en ayant égard à cette différence, il ne peut rester aucun doute sur le sens ascendant d'une telle série pendant les cinq derniers siècles. Le développement industriel constitue le principal contraste des sociétés modernes avec celles de l'antiquité. L'évolution esthétique et l'évolution scientifique ont été, chez les modernes, postérieures à l'évolution industrielle, et caractérisent beaucoup moins notre civilisation. C'est la prép(*mdérance de la vie industrielle sur la vie militaire qui distingue aujourd'hui l'élite de l'humanité. C'est aussi la source de tous ses autres attributs et de son mode d'éducation sociale. Considérée à un point de vue secondaire, l'industrie s'élève, par son perfectionnement graduel, jusqu'à l'évolution esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques. C'est l'industrie qui a imprimé à l'esprit scientifique des modernes la positivité qui le caractérise, et qui a transformé l'esprit philosophique. On ne peut donc méconnaître la direction ascendante du développement des nouveaux éléments sociaux.

11 ne peut plus rester de difficulté que relativement à l'ordre

de révolution esthétique et de l'évolution scientifi({ue, qui, toutes deux postérieures à l'évolution industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de succession aussi fixe. Dans la plupart des cas, la première, il est vrai, a eu lien suivant la règle générale. Mais l'exemple de l'Allemagne présente une objection ; car l'essor scientifique y a précédé l'essor esthétique par un concours de circonstances exceptionnelles. Pour expliquer une semblable anomalie, il faut apprécier la marche de la civilisation moderne, non pas chez une seule nation, mais chez tous les peuples qui ont participé au mouvement de l'Europe occidentale, c'est-à-dire en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne et en Espagne, Ces cinq nations, dont Charlemagne a achevé de constituer la synergie, ont formé, dès le milieu du moyen âge, malgré d'immenses diversités, un peuple unique, soumis au régime catholique et féodal, et assujetti, depuis cette époque, aux mêmes transformations. Une semblable considération circonscrit le théâtre de cette phase sociale, et résout la difficulté précédente en présentant l'évolution scientifique comme postérieure à l'évolution esthétique. Rien n'est plus évident pour l'Italie, où le développement esthétique succède si nettement au dé- A'eloppement industriel, et prépare le mouvement scientifique. Si l'on étudie, dans l'ensemble du passé, l'origine des évolutions des divers éléments sociaux, on trouvera une marche inverse. La civilisation ancienne, issue d'un état Ihéocratique, a procédé du principe le plus général pour descendre aux applications particulières. La philosophie ^'est développée la première, chez les anciens, sous la forme théologique, seule possible à un tel âge. Ensuite est venue la science, avec un caractère analogue, après sa séparation du tronc commun de la théocratie. Enfin s'est montré l'art, qui a été longtemps un simple auxiliaire de l'action théocratique. Quant à l'élément industriel, il était étouffé sous l'esclavage des travailleurs. Un semblable mouvement du général au particulier ou de l'abstrait au concret a déterminé le développement intérieur de chaque élément de la civilisation moderne. L'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie positive ont donc concouru à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles, l'un pour la progression générale, l'autre pour chacune des progressions particulières.

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