AGI-: DE LA SPÉCIALITÉ
Après avoir apprécié, dans ce préambule, l'origine et Tordre de succession de la série positive, nous allons examiner chacune des évolutions en commençant par l'évolution industrielle.
11 l'aut dabord expliquer comment cet clément social, étranger à rantiquité, a surgi de l'organisme catholi({uc et féodal. Cette heureuse translbrmation a donné lieu à des opinions erronées qui attribuent une importance exagérée à des causes purement accessoires. Les plus sages tentatives d'explication appartiennent à l'école écossaise ; cependant aucun partisan de celte école, pas même le judicieux Roberlson, n'a pu s'afïranchir des préjugés de la philosophie négative, soit protestante, soit déiste.
Nous devons ensuite rappeler l'importance de la substitution du servage à l'esclavage antique. Cette substitution eut lieu sous l'influence du catholicisme, imposant d'universelles obligations morales, et de la conversion du système conquérant en système défensif, qui caractérise l'état féodal. Ce changement constitue, dès l'origine du moyen âge, un degré primitif d'incorporation de la population agricole à la société générale, où jusqu'alors elle n'avait figuré qu'à la manière des animaux domestiques. Le cultivateur, ainsi fixé à la terre en un temps où les possessions territoriales devenaient plus stables, a commencé à acquérir des droits sociaux, d'abord le plus élémentaire de tous, celui de former une famille.
Une telle amélioration, origine de l'émancipation civile, me fait placer dans les campagnes, contrairement à une opinion presque unanime, le siège initial de l'affranchissement populaire, analysé dans ses premiers éléments historiques. Ce phénomène social se rattache à la prédilection des chefs féodaux pour la vie agricole et au noble spectacle qui fut offert, surtout au début du moyen âge, par tant d'ordres monastiques consacrant les mains les plus vénérées à des travaux précédemment avilis.
Le régime du moyen âge tendait à répartir uniformément la population, même dans les plus défavorables localités, par une influence intérieure analogue à l'action qu'il exerçait au dehors en interdisant les invasions pour établir des populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe. Les grands travaux publics destinés, sur tant de points, à
améliorer un séjour dont les inconvénients ne pouvaient plus être évités par Témigration remontent à celte époque, où la miraculeuse existence de Venise, et surtout celle de la Hollande, ont commencé à devenir possibles, grâce à d'opiniâtres efforts auprès desquels les plus fastueuses opérations de l'antiquité ne sont que secondaires.
L'influence du régime catholique et féodal a partout établi ce premier degré d'émancipation populaire, qui ne pouvait que préparer l'abolition de tout esclavage personnel. On a presque toujours confondu cet affranchissement individuel avec la formation des communes industrielles, sur laquelle l'attention s'est exclusivement fixée. La phase intermédiaire qui a suivi l'institution du servage constitue la partie la plus obscure de l'histoire du moyen âge. C'est alors que s'est opérée dans tout l'Occident européen une seconde transformation, qui, par l'ensemble de ses conséquences, marque la différence la plus grande entre la sociabilité moderne et celle de l'antiquité. Cette deuxième période, qui s'étend du commencement du huitième siècle à celui du onzième, est l'époque d'une dernière préparation indispensable à cette vie industrielle, dont le développement suivit l'abolition de la servitude populaire.
L'esclavage des travailleurs avait rempli un double office : d'une part, il avait permis à l'activité militaire d'accomplir sa destination dans l'évolution sociale; d'autre part, il avait organisé le seul moyen d'éducation susceptible de surmonter l'antipathie primitive de l'homme pour tout travail régulier. Or le système de servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect n'était pas le plus efficace sous le second. Ces deux opérations, indispensables au développement humain, ne pouvaient être réalisées que l'une après l'autre. La première avait été dignement accomplie sous le régime romain ; mais l'esclavage antique était trop éloigné de la vraie situation industrielle pour pouvoir y conduire sans une transition spéciale. Les affranchissements privés, si multipliés depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale, ne pouvaient produire une émancipation définitive au milieu d'une continuelle influence de nouveaux esclaves. Le système militaire du moyen âge, en faisant prévaloir le nouveau genre d'assujettissement personnel correspondant à la dispersion des chefs
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parmi les populations soumises, a organisé l'inilialion des intérieurs à la vie industrielle. H a olïerl à eha(|ue serl' un point de départ déterminé, d'où, en suivant une marche uniforme, très lente, mais légitime, il pouvait toujours espérer de s'élever à l'indépendance individuelle. Du reste, les conditions de rachat, le plus souvent très modérées, qui lui étaient imposées étaient la garantie de lefficacité d'un semblable progrès. Elles prouvaient que rallVanchi avait contracté des habitudes de modération et de prévoyance qui permettaient de livrer à sa seule responsabilité la direction de sa conduite, sans aucun danger pour lui-même ni pour la société.
Dès l'origine du servage, le catholicisme avait fait participer les inférieurs à la religion des supérieurs, et par conséquent au degré d'éducation morale qui en résultait. Il avait donc établi partout une sanction permanente pour les droits du serf, et imposé envers lui des obligations régulières. De plus il avait toujours proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'alYranchissement volontaire comme un devoir chrétien. La célèbre bulle d'Alexandre III sur l'abolition générale de l'esclavage dans la chrétienté ne fut que la consécration, d'ailleurs un peu tardive, d'un usage qui, depuis plusieurs siècles, n'avait cessé de se propager sous l'impulsion catholique.
A partir du sixième siècle, l'influence du catholicisme sur les nouveaux chefs temporels fait croître la pratique des alïranchissements personnels accordés simultanément à tous les habitants d'une même localité. La touchante cérémonie destinée à de semblables concessions est un naïf témoignage de la part qu'y prenait le sacerdoce. Une telle influence ne tenait pas uniquement à l'esprit de la morale religieuse, qui, malgré des doctrines équivalentes au point de vue abstrait, n'a pas montré ailleurs la même efficacité. Elle a été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme, sans laquelle de vagues prescriptions morales auraient été insuffisantes. Le clergé, qui se recrutait à tous les degrés de l'échelle sociale, surtout parmi les rangs inférieurs, était antipathique à tout régime de caste, et favorisait l'essor des classes laborieuses.
La condition agricole était alors moins onéreuse que la condition manufacturière et commerciale des bourgs ou des
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villes. La dissémination dos agricnltcurs et la nature plus empirique de leurs travaux journaliers y retardait l'entière émancipation personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. La résidence des chefs féodaux au milieu d'eux y adoucissait les rigueurs de la servitude, et, en éloignant le désir de la libération, la rendait ensuite plus difficile, quand les maîtres voulaient réellement Fempêcher. Aussi est-ce surtout par la réaction continue des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un plein développement industriel, que, pendant le douzième et surtout le treizième siècle, les cultivateurs se sont trouvés peu à peu affranchis sur tous les points importants de l'Occident européen. A ce sujet, je me borne à renvoyer le lecteur à la lumineuse explication qui a été présentée par Adam Smith, d'après l'aperçu de Hume.
En appliquant en sens inverse les indications précédentes, on reconnaît que la libération personnelle devait commencer dans les villes et dans les bourgs, où le servage était rendu plus onéreux par l'éloignement habituel du maître, qui livrait la multitude au pouvoir tyrannique d'un agent subalterne. Si un tel motif stimulait le besoin d'affranchissement, l'agglomération des populations en facilitait les voies. Mais une cause plus profonde et plus générale, quoique méconnue jusqu'ici, rattache l'inégalité qui s'est produite entre l'évolution des villes et celle des campagnes à la nature de leurs travaux respectifs, d'après un simple prolongement du principe de la hiérarchie positive. En effet, ce principe, appliqué à l'organisation industrielle, conduit à distinguer, dans l'ordre ascendant, les industries agricoles, manufacturières et commerciales, dont la comparaison donne lieu à des différences analogues à celles que nous avons déjà indiquées entre les éléments de la civilisation moderne. La nature plus abstraite et plus nidirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale qu'elle exige, la moindre multiplicilé de ses agents, leur accord plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux, enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations, constituent un ensemble de causes qui | explique la libération plus hâtive des classes correspondantes. Par suite des mômes motifs, le mouvement d'émancipation personnelle a eu lieu dans l'industrie commerciale plus tôt \ que dans l'industrie manufacturière. En procédant à un non-
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veau degré d'analyse, on trouverait que le commerce le plus anciennement atVranchi a dû être celui dont les opérations sont les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce des valeurs, dont les a*»ents primitifs étaient habituellement des Juils, dispensés d'un servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne. L'histoire industrielle du moyen âge indique la véritication que cette loi recjoit en Italie de la j^récocité des villes commerçantes, telles que Florence, Gènes, Pise, et à leur tète Venise. Une pareille remarijue s'applique aussi aux éléments de la grande ligue hanséatique, ainsi qu'à la Flandre.
Cette période du mouvement d'émancipation étant la plus importante, son analyse nous permettra de procéder plus rapidement à l'examen de la période suivante, qui comprend l'évolution collective si célèbre sous le nom d'airranchissement des communes, et qui, malgré d'innombrables études, est jusqu'ici mal appréciée. En efTet, on n'y conçoit pas assez la participation du régime catholique et féodal en accordant trop d'influence à des causes accidentelles, et surtout on l'envisage trop isolément de la période précédente, dont elle n'a été qu'un complément indispensable. Quand on considère, suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses sociales, l'ère des communes constitue un point de départ au delà duquel il serait inutile de remonter. Mais lorsque, suivant l'esprit de notre analyse, on étudie le mouvement, pour ainsi dire moléculaire, qui, depuis le moyen âge, a régénéré la société, l'affranchissement des communes ne fait que compléter l'émancipation personnelle en y ajoutant le degré d'indépendance politique nécessaire à sa pleine réalisation.
Si l'on se reporte à l'explication de la libération plus hâtive des habitants des villes, on verra que les mêmes motifs généraux exigeaient, eu égard à l'état social correspondant, que la liberté individuelle y fût accompagnée d'une certaine liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait pu prendre un essor décisif. Aussi l'établissement des commîmes succéda-t-il presque aussitôt à la hbération urbaine, et la première moitié du onzième siècle constitue-t-elle l'époque du passage de la libération individuelle à l'affranchissement collectif. Le régime du moyen âge tendait à favoriser Comte. — Sociologie. 19
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lin toi progrès indépendamment de toutes les circonstances. L'organisme féodal se prêtait à l'admission des communautés industrielles parmi les nombreux élémenls dont sa hiérarchie était composée. Le clergé catholique était encore plus favorable à une telle émancipation, même en faisant abstraction de toute impulsion chrétienne ; car la politique sacerdotale y voyait un moyen de consolider son pouvoir en n'attendant de ces nouvelles classes qu'une respectueuse reconnaissance.
Pour achever de fixer les notions relatives à la naissance de l'élément industriel, il convient d'ajouter que l'émancipation, personnelle ou collective, depuis l'établissement du servage jusqu'à l'abolition de toute sujétion, môme agricole, coïncidé avec le système des grandes guerres du moyen âge.! Les deux phases que nous venons d'apprécier corresponden aux deux séries de luttes déjà indiquées. La libération per sonnelle s'est accomplie pendant la durée des expéditions dé fensives, commençant à Charles-Martel et finissant à la con quête de l'Angleterre par les Normands. L'affranchissement ' des communes, y compris ses conséquences, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith pour la libération des campagnes, s'est opérée au temps des croisades.
Pour bien apercevoir dans cette évolution la participation du régime politique correspondant, il suffit de remarquer que l'extension territoriale en est circonscrite par les limites de l'organisme catholique et féodal. En sens inverse, on ne trouve rien d'équivalent hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéiste musulman, ni même sous le monothéisme byzantin. Il est aisé de reconnaître que le mouvement d'émancipation a été plus rapide en Itahe, c'est-à-dire au point môme où la puissance d'un tel organisme était le plus complète. Les causes temporelles qu'on assigne à cette accélération en la faisant provenir de l'affaiblissement du pouvoir impérial ne suffisent pas à l'expliquer. L'influence catholique se manifeste d'ailleurs plus directement dans les elîorts que firent les papes pour dissiper les haines qui s'opposaient à la formation des communautés industrielles. La politique de ces communautés fut longtemps dirigée par les principaux ordres religieux. En ce qui concerne l'impulsion féodale, les célèbres villes hanséaticpies s'élevèrent sous la protection im-
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périale. Leur corivspomlaïu'o avec les villes italiennes par rinliMMuédiaire des villes llaniandes compléta bicnlol une organisation intluslrielle ([ui comprenait, d'une part, tout le bassin de la Méditerranée, d'autre part, rOcéan et le nord de l'Europe.
L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi rattachée à l'ensemble du passé, il s'agit d'apprécier d'une manière abstraite les j>rincipaux attributs de ce nouvel élément en signalant toutel'ois ses vices essentiels.
La transformation ([ui vient d'être indiquée constitue, au point de vue individuel^ la plus profonde révolution temporelle; car ell(^ a chani>é le luode normal de l'existence humaine. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs l'abolition de l'esclavage et l'assujettisse- I ment de Ihomme libre à un travail réputé servile, les plus hardis penseurs n'auraient pas hésité à proclamer l'absurdité dune pareille utopie, dont rien ne leur indiquait le fondc- I ment. Par cette immense régénération, l'humanité a terminé son Age préliminaire et commencé son âge définitif en ce qui concerne l'existence pratique.
La conception la plus philosophique de cette évolution consiste à y mesurer le progrès d'après l'influence des facultés caractéristiques de l'humanité sur les tendances de son animalité. La série sociale se présente comme un prolongement de la série animale. Substituée à la vie guerrière, la vie industrielle a élevé d'un degré le type de l'homme social. En effet, l'usage de Tintelligence pour la conduite pratique est plus prononcé dans la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire des anciens. L'émancipation des classes laborieuses a organisé l'exercice le mieux adapté à la médiocrité intellectuelle de l'immense majorité des hommes. L'influence de l'instinct social sur l'intérêt personnel a été augmentée dans l'existence industrielle des modernes, qui est devenue compatible avec une bienveillance universelle. Chacun peut considérer ses travaux journaliers comme destinés autant à l'utilité commune qu'à son propre avantage. L'ancien mode d'existence développait, au contraire, les passions haineuses au milieu même du plus noble dévouement. A la vérité, le rétréci.ssement de l'intelligence inhérent à une excessive division du travail et le développement de l'égoïsmc par la
préoccupation trop exclusive des intérêts privés ont jusqu'ici neutralisé ces heureuses propriétés. Mais de tels inconvénients tiennent surtout à ce que l'industrie n'a encore été que spontanée, et ([u'elle n'a pas reçu une systématisation rationnelle.
Les qualités sociales de l'activilé militaire doivent être attribuées à sa puissante organisation, dont l'équivalent n'existe pas encore dans l'industrie. Qu'est-ce, en effet, que l'ardeur guerrière considérée en dehors de toute discipline morale et de toute destination sociale ? Ce n'est qu'une combinaison de la haine du travail avec l'instinct d'une brutale autorité. Il en résulte une impulsion plus nuisible et non moins ignoble que celle qu'on a tant reprochée aux cupidités industrielles. Les immenses services qu'a rendus l'activité militaire, par cela seul que chez les moindres agents elle a été investie d'un caractère d'utilité publique, devraient faire penser qu'il serait possible d'atténuer les vices du mobile industriel, qui a été abandonné jusqu'ici à l'aveugle direction des intérêts privés. Mais cette lacune n'a pas empêché, depuis le moyen âge, la vie industrielle de provoquer, même dans les derniers rangs de la société, une sympathie supérieure à celle que l'ardeur guerrière avait précédemment obtenue.
L'influence de cette transformation sur les relations domestiques a été immense. Les douces joies de la famille sont enfin devenues accessibles à la classe la plus nombreuse, après avoir été, chez les anciens, interdites aux esclaves et peu goûtées de la caste lil)re, entraînée par les bruyantes émotions de la place publique et des champs de bataille. En outre, l'existence industrielle a pu améliorer les relations de famille en assimilant davantage les occupations des deux sexes et en diminuant la dépendance des enfants envers leurs parents.
Après avoir indiqué comment ratïranchissement de l'industrie a rendu meilleur le caractère de l'homme et perfectionné la constitution domestique, il nous reste à considérer f les propriétés sociales de ce nouveau mode d'activité.
L'évolution industrielle a complété chez les modernes l'abolition du régime des castes en opposant à l'antifjue prestige de la naissance la rivalité de la richesse ac({uise par le travail. L'organisme cathohque avait ébauché ce progrès en sup-