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AGE DE LA SPECIALITE

primant rhôrtHUlr du sacerdoce, el en rondanl la hiérarchie spirituelle sur le principe de la capacité. Le mouvement industriel a léalisé ensuite, à sa manière, jusque dans les moindres fonctions sociales, une transformation équivalente. Si l'on combine une telle propriété avec la diversité croissante des occupations, on pourra concevoir l'action permanente de la civilisation moderne pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l'ensemble du classement social en établissant une plus exacte harmonie entre les aptitudes el les destinations.

L'intluence de l'évolution industrielle sur le caractère des transactions sociales a consisté dans sa tendance pratique à faire prévaloir le principe de la conciliation des intérêts sur l'esprit, d'abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait précédemment dans les opérations privées. La législation indépendante qui, au moyen Age, appartenait aux communautés industrielles nous a laissé un témoignage de cette disposition dans les règlements et les tribunaux de commerce, qui furent établis sous les sages inspirations des négociants hanséaliques. Leur marche offre un contraste décisif avec celle des autres juridictions. Je dois indiquer un autre attribut de l'esprit industriel qui est relatif à son mode de discipline sociale. L'aversion primitive de l'homme pour la vie laborieuse permettait difficilement de prévoir que le désir d'un travail permanent constituerait un jour le vœu de la majorité des hommes libres, et que la concession ou le refus du travail deviendrait la base de l'action disciplinaire, préventive ou même coercitive. Cette tendance des sociétés industrielles a besoin, comme toutes les autres, d'être régularisée. Mais son influence n'en a pas moins réalisé, depuis le moyen âge, un notable progrès sur le principe militaire, où la douleur et la mort sanctionnent toute subordination.

Enfin l'évolution industrielle a modifié les plus vastes relations sociales et, dès le moyen âge, elle a rapproché tous les peuples, malgré les diverses causes d'antipathie nationale. On en voit surtout un exemple en Angleterre, où l'esprit d'égoïsme n'a pu, dans les cas les plus favorables à son influence, entraver entièrement les dispositions pacifiques pour les nations rivales.

En reprenant maintenant notre analyse historique pour

envisager, à partir du quatorzième siècle, le développement de la puissance industrielle, nous devons d'abord déterminer sa position à l'égard des anciens pouvoirs sociaux et la direction de son mouvement. Nous considérons surtout Tindustrie urbaine.

La politique qui a été inspirée aux classes laborieuses par leur heureux instinct, dès leur entier affranchissement, s'est surtout distinguée par les deux attributs suivants. Elle a eu pour caractère la spécialité et pour condition la liberté, c'està-dire que les nouvelles forces ont concentré leur ambition sur leur développement en s'abstenant de prendre à la haute gestion des affaires publiques aucune autre part que celle qu'exigeait la libre activité de l'industrie. C'est en effet comme seule garantie de cette liberté que l'indépendance des communes a conservé longtemps une importance fondamentale. Il faut attribuer aussi la même destination à l'existence, d'abord si tutélaire, bien que plus tard oppressive, de ces corporations spéciales qui, dans chaque communauté urbaine, unissaient particulièrement les citoyens de chaque profession, et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été souvent compromise. Ces corporations avaient, en outre, une utile influence morale pour prévenir l'inconstance qui pouvait pousser à des changements de carrière trop désordonnés.

On doit, contrairement à l'opinion commune, regarder comme favorable la compression que le système militaire et théologique a d'abord exercée sur l'industrie. Une telle situation, dont la durée indéfinie aurait été désastreuse, était nécessaire au développement des mœurs industrielles. Cette nécessité s'est fait sentir dans les animosités mutuelles et dans les agitations intestines par lesquelles la plupart des villes italiennes, sauf la sage Venise, compensèrent si douloureusement , au treizième et au quatorzième siècle, les avantages qu'elles avaient retirés d'une moindre compression politique. Les principales villes suisses durent plus tard à une cause semblable les abus inhérents à leur domination tr(){> oppressive sur les cam})agnes environnantes, qui semblaient n'avoii- fait cpie changer de maîtres. Les cités hanséaticpies avaient une situation plus favorable. En etfet, en raison môme des obstacles apportés à leur essor politique, elles

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ôi'happôroiil luHUViisouuMil à ces slôrilcs j)ei'luii)alioiis. La vie imluslriolle s'y développa plus rapidement qu'au sein des grauiles ori>anisalions teodales, comme celles de la France et de l'An^lelerre. C'est ainsi que, dans l'ensemble de l'Europe, les entraves que le réi»ime correspondant semble avoir présentées au nouvel élément temporel ont été, au contraire, des comlitions favorables à son évolution.

Après avoir apprécié la situation primitive de l'élément industriel dans l'ancien organisme, nous allons en étudier les rapports avec chacun des principaux pouvoirs.

L'essor industriel reçut de la puissance catholique un accueil particulièrement favorable, par suite de sa conformité avec l'esprit de la constitution spirituelle et avec les besoins de la force ecclésiastique dans son antagonisme politique. Mais cet accord, d'abord inhérent à la destination sociale du pouvoir spirituel, y était altéré dès l'origine par d'inévitables oppositions tenant à la nature théologique de la philosophie correspondante. Le catholicisme ne pouvait subir, sans se dénaturer, aucune modiiication morale en rapport avec une situation qu'il n'avait pas prévue. C'est ainsi que les déclamations du clergé contre l'intérêt des capitaux, tout en ayant pu tempérer une honteuse cupidité, n'ont pas tardé à devenir nuisibles aux opérations industrielles en y entravant des transactions indispensables, et en provoquant des extorsions exorbitantes.

Ces considérations expliquent pourquoi les classes laborieuses, tout en accueillant avec respect l'intervention du clergé dans leurs affaires générales, éprouvaient cependant une prédilection instinctive pour le pouvoir temporel, qui ne leur inspirait la crainte d'aucune opposition systématique. Les travailleurs considéraient les nobles comme offrant par leur luxe un stimulant à la production, et comme constituant par la supériorité de leur éducation les meilleurs types du perfectionnement individuel. Souf^ l'un et l'autre aspect, les mœurs féodales, abstraction faite de l'utilité de leur mission guerrière, ont exercé, pendant plusieurs siècles, une heureuse influence sur le développement de l'industrie. La production des objets destinés au plus grand nombre n'a constitué que beaucoup plus tard un aliment suffisant à l'activité commerciale ou manufacturière. La supériorité sociale et la

richesse héréditaire cnlreLenaient dans les classes féodales une généralité de vues et une générosité de sentiments qui devaient paraître aux classes industrielles de dignes sujets d'imitation. A ce double titre, les grandes fortunes patrimoniales constitueront toujours la source d'une influence susceptible des plus heureux résultats pour Tamélioration de la condition humaine.

Malgré les avantages que les classes laborieuses pouvaient retirer de leurs relations avec l'élément local de l'ancien organisme temporel, leurs sympathies devaient presque toujours se tourner vers l'élément central. En effet l'industrie trouvait chez le pouvoir royal la réalisation des conditions précédentes sans aucune source de collisions. Les charges pécuniaires ne pouvaient paraître fort onéreuses à des populations qui étaient disposées, par un long usage antérieur, à regarder comme iavorable la faculté de convertir ainsi leurs divers embarras sociaux.

Telle était, au quatorzième siècle, la situation du nouvel élément temporel. La politique qui en résultait pour les classes laborieuses se trouva d'abord, dans les pays les plus avancés et surtout en Itahe, sous la direction de la noblesse et du clergé. Mais, sans cesser de subir l'action de ces deux éléments étrangers, les intérêts sociaux de l'industrie tombèrent peu à peu sous la direction des légistes. Cette direction fut d'autant plus exclusive que les cités étaient plus indépendantes. Elle était nettement marquée, par exemple, dans cette curieuse classification industrielle qui formait la base de la constitution florentine, où les avocats et les notaires figuraient à la tôle de ce qu'on y nommait les grands arts. On conçoit aisément l'influence qu'avait dû acquérir, chez de telles populations, une classe dont les intérêts étaient alors intimement unis aux leurs, et qui seule possédait une certaine générahté dans les conceptions sociales. C'est ainsi que les légistes, déjà investis de la direction temporelle du mouvement de décomposition, ont pareillement obtenu la principale influence dans la partie correspondante de la progression organique. Quelque désastreuse que soit devenue leur influence politique, il ne faut pas oublier qu'elle était indispensable à cette époque; car, malgré les vices qui lui sont propres, cette classe était alors seule capable de dis-

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ciller avec les anciens pouvoirs les inl.érèls généraux delà polilique industrielle. Kn même lemps, les classes laborieuses pouvaient ainsi développer plus librement leur activité.

Il nous reste, pour compléler cette appréciation historique, à examiner le mouvtMuent industriel pendant les cinq derniers siècles.

En étudianl. dans le chapilre précédent, le cours du mouvemenl révolulionnaire, nous avons été conduits à partager cette époque en trois phases successives. Cette division s'applique également au mouvement de recomposition.

La première phase, (jue, dans la série négative, nous avons jugée la plus imporlanle, conserve la même supériorité dans la série posilive. C/est en etl'et pendant les deux siècles qui se rapporlent à la décomposition spontanée du régime catholicjue et féodal que l'industrie a commencé à établir son iniluence. La dissolution croissante de Tordre ancien et sa tendance à la dictature temporelle étaient favorables à Févolulion industrielle, que les divers pouvoirs s'efforçaient de protéger, soit par une sympathie directe, soit pour se ménager lappui de forces nouvelles. En sens inverse, l'extension de la vie industrielle a préparé la décadence de Tancien organisme social en ruinant Fantique subordination qui lui rattachait auparavant la majorité des classes inférieures. Les randes cités, principal foyer de la civilisation, remontent à cette époque, avant laquelle Tmiporlance de Londres, d'Amsterdam et même de Paris était encore si faible.

Parmi les nombreuses institutions qui montrent alors la jH-épondérance de la vie industrielle sur la vie militaire, je me bornerai à signaler la plus importante. Il s'agit de l'établissement des armées soldées : temporaires au début de cette phase, elles devinrent partout permanentes vers sa fin. Cette innovation prit naissance en Italie, au commencement du quatorzième siècle, d'abord à Venise, ensuite à Florence; son origine, essentiellement industrielle, est sensible dans son extension ultérieure à tout le reste de l'Occident. Elle manifeste partout rantii)athie croissante des nouvelles populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées dans une minorité dont la proportion n'a pas cessé de décroître malgré r.jgrandissement numérique des armées modernes. Cette institution était néces.saire pour soustraire les classes inférieures

à la subordination féodale et les rattacher aux chefs de leurs travaux journaliers. En outre, l'industrie ruinait l'influence populaire que procurait au clergé son vaste système de charités publiques. La rareté des ouvriers, et spécialement des plus habiles, rendait leur situation plus favorable que de nos jours. Sous quelque aspect qu'on étudie cette phase, on y trouve le germe des progrès qui ont caractérisé les deux phases suivantes. On y voit même, dès le début, l'ébauche du système de crédit public, qui remonte aux efforts de Florence et de Venise vers le milieu du quatorzième siècle. Ces efforts; furent bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de; Gênes, longtemps avant l'origine de Fimportance financière] de la Hollande et de l'Angleterre.

Si, après avoir apprécié ce que le développement de l'in-] dustrie ofl're d'uniforme dans tout l'Occident, on en considèn les principales différences, on trouvera que ces différence coïncident avec celles que le chapitre précédent a indiquée pour le mouvement simultané de décomposition temporelle, suivant qu'il a réalisé la prépondérance du pouvoir central, ou celle du pouvoir local. Dans le conflit de la royauté et de la noblesse, l'industrie, partout sollicitée des deux côtés, se prononce le plus souvent pour celle des deux puissances qui. après avoir été d'abord la plus faible, devait ensuite obteniiun ascendant décisif. Cette sagesse spontanée résultait de 1 prédilection des classes laborieuses pour celui des deux pou voirs antagonistes qui, à raison de son infériorité primitive était le mieux disposé à s'assurer leur assistance par de services convenables. C'est ainsi que la force industrielle con tracta en France la plus intime alliance politique avec 1 royauté ; en Angleterre, elle se ligua contre le trône ave l'aristocratie féodale. Une telle' diversité détermina, sous le deux autres phases, les différences fondamentales de l'indus trie en France et en Angleterre. Le mode anglais a fortifié léi habitudes de spécialité qui constituent le vice de l'évolution, industrielle. L'esprit français a corrigé cet inconvénient par une direction politique plus élevée et plus systématique. Vers la fin de la même phase, cette différence s'est fait sentir par une institution qui a heureusement influé sur l'industrie. Il s'agit de la création des postes, émanée de la royauté française, et par laquelle Louis XI a montré l'utile intervention

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d'une inniionce i>(MUM*alo dans lo svslènie do rindustrio européonne. L'esprit anglais, au contraire, a souvent poussé la détiance contre toute direction centrale jusqu'à rejeter l'organisation d'une police assez étendue pour garantir la sécurité des e:randes villes.

En considérant cette phase à un point de vue plus spécial, on y trouve l'empreinte de la civilisation moderne jusque dans la nature teclinique des trois inventions capitales : la boussole, les armes à feu, l'imprimerie.

L'invention de la boussole a précédé d'environ deux siècles le temps que nous examinons. C'est cependant au quatorzième siècle qu'il faut en rapporter l'usage. La lenteur môme de ce progrès en montre l'origine dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait à étendre et à perfectionner la navigation. Il n'est pas étonnant que de telles nécessités aient déterminé une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle commençait à être activement cultivée. Quand on voit, de nos jours, des esprits superficiels attribuer au hasard la belle observation d'OErsted sur l'influence mutuelle de la pile voltaïquc et de l'aiguille aimantée, on doit se défier de l'indication d'une même orisrine attribuée à la boussole.

Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus importante à l'égard de l'invention ou plutôt de l'introduction usuelle des armes à feu. Il était d'un haut intérêt de perfectionner les procédés militaires pour permettre aux populations industrielles de lutter contre les tentatives oppressives de la caste guerrière sans altérer leurs travaux par un long et pénible apprentissage. Un tel changement se rattachait à l'institution naissante des armées soldées, par laquelle les rois et les villes cherchaient à mettre un petit nombre de guerriers d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans m'arrêter aux exagérations relatives à une invention dont l'importance sociale est incontestable, je signalerai à ce sujet deux nouvelles considérations. La première consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique pas chez les modernes une recrudescence de l'esprit militaire. Les guerriers de cette époque s(^ plaignaient, au contraire, que cette invention en eût notablement accélêhé le décroissement. La seconde considération se rapporte au préjugé qui fait attribuer à Fin-

troduction des armes à feu plusieurs conséquences sociales qui furent réellement dues à l'institution simultanée des armées permanentes. C'est ainsi qu'on a expliqué la tendance des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance de l'industrie par suite de l'énorme accroissement des frais militaires. L'extension des dépenses publiques résulte de la substitution des troupes soldées à des armées volontaires et gratuites, qui eût produit un pareil résultat, quand même la nature des armes n'eût pas été changée. Enfin je dois indiquer une heureuse conséquence de ce progrès, qui, en imprimant à l'art de la guerre un caractère de plus en plus scientifique, a excité tous les pouvoirs à développer la philosophie naturelle, et même à la propager en fondant de nombreux établissements spéciaux, dont la création eût été plus tardive sans une telle solidarité.

Une semblable appréciation est encore plus indispensable à l'égard de l'imprimerie, qui est restée jusqu'ici l'objet d'une admiration incompatible avec tout examen philosophique. Cette innovation fut, comme les précédentes, un résultat de la situation des sociétés modernes. Dans cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la guerre, les productions de l'esprit ne pouvaient trouver qu'un petit nombre de lecteurs, le mode de propagation des écrits suffisait aux besoins. Il en fut tout autrement au moyen âge : un nombreux et puissant clergé, naturellement poussé à la lecture, excitait à rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides ; la scolastique imprimait une énergie nouvelle au mouvement intellectuel ; d'avides auditeurs affluaient par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme on le voit déjà partout au douzième siècle. L'aisance croissante multipliait les lecteurs, pendant que l'industrie propageait jusqu'aux derniers rangs sociaux le désir et même l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole ne pouvait plus suppléer. Il serait superflu d'insister sur le puissant concours de l'essor esthétique, scientifique et philosophique qui caractérise cette première phase de l'évolution moderne. Ainsi, en aucun cas antérieur, les exigences sociales n'avaient pu susciter une tendance vers un nouvel art autant que le fit alors la situation correspondante relativement à l'imprimerie. L'industrie moderne avait manifesté

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dopiiis loniilomps. jiar plusi(Mirs ciralions iniporlanlos, son a[)lilii(le à suhstiliuM* les procédés inrcani({ucs à Tusagc des aiiouls liumains. Ouolquos siècles auparavant, Tari typographiipie avait été préparé par l'invention du papier.

En tenninanl eel examen, je dois signaler, au sujet de l'imprimerie, une considération ina[)erçue juscprici, c'est la solidarité tjue le développement inlellectuel a dès lors contractée avec la marche de ce nouvel art. Ses intérêts, respectés par les pouvoirs protecteurs du travail, ont l'orcé, en plusieurs circonstances, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre circulation des écrits, et même à en favoriser la production pour ne pas tarir une source de richesse publique de plus en plus précieuse. Ce motil', qui eut tant de poids en Hollande, pendant les deux phases suivantes de l'évolution moderne, exenja aussi une notable influence dans tout le reste de l'Europe.

Telle est l'explication historique des trois inventions qui caractérisent la première époque du développement industriel. Aucune de ces inventions n'offrait une assez grande difficulté technique pour échapper longtemps à une persévérante succession d'eiïorts intelligents, stimulés par d'impérieuses exigences journalières. Si, comme on l'a tant répété, l'ébauche de ces trois arts fut plus ancienne chez certaines populations de l'Orient asiatique, sans cependant avoir déterminé aucun des résultats sociaux qu'on attribue à leur unique influence, une telle coïncidence ne peut que confirmer l'ensemble de notre explication.

Pour compléter l'examen de cette première phase de l'évolution industrielle, il n'est pas nécessaire d'envisager les deux grandes découvertes géographiques qui en ont illustré la fin ; car l'iniluence de ces découvertes appartient à la phase suivante, qui se rattache ainsi à celle que nous venons d'étudier. Je me bornerai à indiquer l'enchaînement qui fit résulter du mouvement de cette époque les deux expéditions de Colomb et de Gama. L'industrie tendait à explorer la surface totale du globe d'après les notions répandues, depuis l'école d'Alexandrie, sur sa figure générale. Il fallait pour cela que l'usage de la boussole permît d'audacieuses tentatives maritimes, et que le commerce européen exigeât de nouveaux débouchés. Il fallait en outre ({ue la concentration du pou-

voir temporel rendît possible raccumiilation des ressources nécessaires au succès de semblables entreprises. Ces aventureuses excursions furent alors interdites, par exemple, aux principales puissances italiennes, malgré leur supériorité navale, par une conséquence de leurs luttes. S'il est vrai que, quelques siècles auparavant, de hardis pirates Scandinaves aient visité le nord de T Amérique, ces courses stériles prouvent qu'il n'y eut rien de fortuit dans la découverte de Colomb.

Dès la seconde phase de l'évolution moderne, c'est-à-dire pendant le développement du protestantisme, depuis le commencement du seizième siècle jusqu'au milieu du dixseptième, le mouvement industriel commence à se régulaser. Auparavant les gouvernements envisageaient les classes laborieuses comme introduisant une intervention auxiliaire au milieu des grandes luttes des pouvoirs. Toutes leurs vues se réduisaient à se ménager leur concours par des concessions convenables. Dans la phase que nous examinons, le pouvoir temporel, assez fort pour se passer de cette ancienne coopération, placé à un point de vue plus général, s'efforce de subordonner a quelques conceptions d'ensemble le mouvement industriel, dont les services antérieurs avaient établi l'importance politique. En agissant ainsi, la dictature monarchique ou aristocratique ne pouvait pas encore être dirigée par une juste appréciation de l'industrie. Au seizième siècle et même au dix-septième, la guerre n'avait pas cessé d'être regardée comme le principal but des gouvernements. Ils avaient seulement reconnu la nécessité de favoriser le développement industriel comme base de la puissance militaire.

Nous avons établi, relativement au mouvement de décomposition, une distinction importante, suivant la nature monarchique ou aristocratique de la dictature temporelle. La même division s'applique aux deux modes selon lesquels le nouvel élément social fut organisé par les anciens pouvoirs. En effet, l'organisation de l'industrie a présenté un caractère distinct, suivant (pi'elle a été dirigée par la force centrale ou parla force locale: dans l'un et l'autre cas, elle a exigé le sacrifice de l'ancienne indépendance des cités industrielles. Cette indépendance n'était plus qu'un obstacle à la formation des grandes unités nationales, si imporlanles ;'i Ions les pro^

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grès. Liiuluslrio dovail donc ji^agner à la conccMih'alion poliliijuo plus qu'elle no pouvait jierdre par la suppression dos immunités locales, ipii (Maionl devenues des motifs d'une siérile rivalité. Aussi ral)sorj>lion préliminaire destinée à incorporer chaque foyer industriel à un organisme plus général s'accomplil-olle presque sans réclamations an commencement de celle époque. Toutefois les deux modes de dictature ont présenté, sous cet aspect, des dilTérences qui sont encore sensibles aujourd'hui. La constitution primitive dos communautés industrielles devait laisser beaucoup plus de traces, ([uand l'organisation nouvelle était présidée par la puissance aristocratique. Au contraire, les anciens privilèges urbains devaient s'elVacer davantage, quand l'incorporation était dominée par Taction plus systématique de la royauté.

Le mode français ou monarchique était le plus apte à prépanu- l'industrie aune organisation assez affranchie des impulsions locales pour devenir compatible avec la civilisation de toute l'Europe. A la fin de la seconde phase, la dictature temj'orelle avait marqué en France son caractère par le bel ensemble d'opérations qui a immortalisé le ministère de Colbert.

Le mode anglais, malgré l'influence préparatoire du règne d'Elisabeth, a commencé à se caractériser sous la direction de Cromwell : ses avantages résultent surtout de la solidarité qui s'est établie entre l'élément industriel et l'élément féodal parla participation de la noblesse aux opérations industrielles. Une semblable combinaison avait fondé, trois siècles auparavant, la prospérité de Venise. Mais on est trop porté à exagéger de tels avantages, qui n'ont pas empêché la décadence de l'industrie vénitienne. Ce second mode, malgré sa supériorité immédiate, est moins favorable que le premier à l'avènement d'une organisation industrielle. Il en est plus éloigné, soit par la prépondérance qu'y acquiert l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, et qui s'y combine avec un instinct plus puissant de nationalité égoïste, soit aussi par la suprématie qui en résulte pour l'élément féodal, le plus opposé à l'abolition de l'ancien régime.

Quand le déclin du catholicisme a développé sa tendance opposée à l'industrie, il en est résulté l'infériorité relative qui a dès lors distingué les populations chez lesquelles rinfluencc

catholique a trop persisté. Sans doute l'esprit protestant n'est pas plus favorable à révolution industrielle; mais, en rai son même de son action négative, il a mieux servi l'industrie, dont le progrès dépendait surtout du libre développement d l'activité personnelle.

L'organisation politique de l'industrie est marquée par l'éta blissement du système colonial. Il semble d'abord que la| nouvelle destination ainsi ouverte sur terre et sur mer à l'espri militaire et la recrudescence imprimée à l'esprit religieux pa les missions étrangères aient dû prolonger la durée de l'ancie régime. Mais, d'une part, des relations plus étendues ont fait comprendre qu'une même régénération devait s'étendre à rensemble de l'humanité, d'autre part, l'industrie en a reçu un nouvel élan. En résumé, toute compensation faite, l'évolution moderne a été accélérée.

Le système colonial a pris un caractère distinct, suivant qu'il a été dirigé par la monarchie catholique ou par l'aristocratie protestante. Le second mode est marqué par la prépondérance de l'activité individuelle, simplement secondée par l'égoïsme national, qui fut souvent poussé jusqu'aux plus monstrueuses erreurs pratiques. On en a un exemple dans les destructions méthodiques que l'avidité hollandaise exerça si longtemps sur les productions trop multipliées de l'archipel équatorial. Quant au premier mode, je dois surtout signaler son caractère plus politique qu'industriel. En considérant le système colonial de l'Espagne et même du Portugal, si différent de celui de la Hollande et de l'Angleterre, on y reconnaît la concentration systématique propre à la nature du pouvoir dirigeant. Un examen approfondi montre que ce système, complétant la politique rétrograde de la royauté espagnole, accordait à la noblesse et au sacerdoce une large satisfaction et ouvrait une issue à l'industrie, dont l'activité s'était déjà montrée hostile au régime établi. Il n'est pas douteux, comme quelques })hilosophcs l'ont soupçonné, que l'expansion coloniale de l'Espagne n'ait contribué à ralentir sa propre marche.

Je ne terminerai pas cet examen sans apporter ma part à la réprobation que méritera toujours la monstrueuse erreur sociale par laquelle les gouvernements européens ternirent alors l'éclat de leurs glorieuses conquêtes. Trois siècles 1 après l'entière émancipation personnelle, le catholicisme eu

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déoadonco osl comliiil à sanctionner et morne à prpvoqner non seulement Textermination de rares entières, mais encore l'institution d'un esclavage infiniment plus dangereux ([ue celui qu'il avait si noblement concouru à abolir. L'esclavage colonial introduisait une situation également dégradante pour le maître et pour l'esclave; tandis que, chez les anciens, la nature dilVérente des destinations avait excité à un certain degré la simultanéité de développement. Chez les peuples catholiques, l'action sacerdotale, (juoique très alïaiblie, a noblement tenté de réparer par son intervention journalière la part qu'elle avait prise à une telle monstruosité sociale. Dans les colonies protestantes, l'anarchie spirituelle a laissé un libre cours à l'oppression privée, sauf l'inerte opposition de quelques vains règlements temporels, ordinairement formés ou du moins appliqués par les oppresseurs eux-mêmes. Il nous reste à considérer la marche de l'industrie pendant la troisième phase, depuis l'expulsion des calvinistes français et le triomphe de l'aristocratie anglicane jusqu'au début de la révolution française. L'ensemble de cette époque prouve encore l'exactitude de la correspondance que nous avons établie entre le mouvement de décomposition et celui de 'recomposition ; car, pendant que le mouvement révolutionnaire se subordonnait à une philosophie négative plus accentuée, l'industrie recevait une organisation politique plus complète. Alors commence la série des guerres commerciales: par une tendance d'abord spontanée et bientôt systématique, l'esprit militaire, pour se conserver une active destination, ;se subordonne à l'esprit industriel, et s'incorpore à la nouvelle économie sociale en manifestant son aptitude, soit à enquérir pour chaque peuple d'utiles établissements, soit à détruire à son profit la concurrence étrangère. Cette situaion, malgré les déplorables luttes qu'elle suscita entre les lifférentes nations européennes, n'en doit pas moins être envisagée comme un progrès, parce qu'elle indique la décalence de l'esprit militaire et la supériorité de l'activivé industrielle. C'est seulement au dix-huitième siècle que l'esprit hniHtaire s'est subordonné à l'élément industriel dans toute 'Europe occidentale. Le système colonial, fondé pendant la lîhase précédente, a été d'aUleurs le plus puissant motif des i^uerres commerciales.

Comte. — Sociologie. 20

3o6 socioLO(nE

Notre, distinction entre les deux systèmes de politique industrielle correspondant aux deux modes de dictature trouve encore ici une large application. Malgré les efforts de la royauté, cette nouvelle politique ne put jamais prévaloir en France, soit en raison des obstacles que la situation du pays opposait à la prépondérance de Tégoïsme national, soit par suite de son instinct de sociabilité, il faut mentionner aussi l'influence plus générale de l'esprit catholique, encore actif j chez les rois, et directement contraire à l'isolement mercan- " tile, ainsi que l'ascendant de la philosophie négative, qui était cosmopolite. Le simple renversement de tous ces motifs fera comprendre aisément pourquoi la politique industrielle a reçu en Angleterre son principal développement. Quelle que soit aujourd'hui l'importance du point de vue temporel, les autres nations européennes ne devraient pas regretter la supériorité provisoire qu'offre ainsi, depuis le siècle dernier, un peuple unique, au risque d'entraver son avenir social.

Après avoir apprécié la politique industrielle, nous devons envisager l'évolution simultanée de l'industrie.

Dès l'origine de cette période, la prééminence de la vie industrielle était rendue très sensible dans tous les rangs de la société par la prédilection que manifestaient partout les hommes les plus actifs et les plus énergiques pour un mode d'existence qui s'adapte si bien à l'infinie variété des inclina- j tions humaines. En sens inverse, la carrière militaire devient, surtout dans les classes inférieures, le refuge des natures les moins pourvues d'aptitude et de persévérance. Le mouvement qui fut occasionné en France par l'es opérations de la banque de Law montra que la cupidité tant reprochée au nouvel élément temporel caractérisait avec non moins d'énergie la caste nobiliaire, dont le superbe dédain pour la vie industrielle ne prouvait plus que son aversion pour tout travail régulier. Dès lors, ime expérience continue a prouvé chez toutes U^s nations catholiques, que, depuis son asservissement par la royauté, |^ la noblesse avait perdu cette supériorité de sentiments et d'éducation qui lui avait conservé jusque-là une haute utilité en lui p(M'meltant de servir de type. Celte dégradation fut moindre dans les i)ays protestants, et surtout en Angleterre, où la noblesse, incorporée au mouvement iuckislriel, gardait une j)répondérance politique (pii (hssimulait sa dégénération

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iiorale. Copomlanl son esprit n'était pas resté plus généreux : i était altéré par l hypocrisie d'un gouvernement plus habile, [nais non moins rétrograde (|ue relui de la royauté.

i*endant nuelle él^mdait ainsi son influence sociale, l'industrie moderne complétait son organisation par un double progrès intérieur. D'une part, le crétlit public se développait par la formation des grandes com[)agnies lînancières ; d'autre part, la constitution industrielle recevait un perfectionnement non moins important des relations de la science et de 'industrie, qui commenceraient à se régulariser. Longtemps pornées à l'art nautique et à l'art médical, ces relations s'étenilirent non seulement aux arts géométriques et mécaniques, |nais encore aux arts chimiques et physiques. L'industrie moderne commence alors à manifester son aractère philosophique en se présentant comme destinée à éaliser l'action systématique de l'humanité sur le monde îxlérieur. Deux inventions capitales, d'abord celle de la maline à vapeur, ensuite celle des aérostats, concourent à proager une telle conception, l'une par ses puissants résultats autre par des espérances hardies, mais légitimes. Tels sont les caractères de l'évolution industrielle pendant 3s trois phases de la civilisation moderne. Après son origine, u moyen âge, sous la tutelle catholique et féodale, cette évojtion a suivi dans sïkpi'emière phase une marche spontanée, ivorisée par d'heureuses alliances avec les anciens pouvoirs. !lle a été, pendant la seconde phase, de la part des différents ouvernements européens, l'objet d'actifs encouragements omme moyen de suprématie politique. Pendant la phase suiante, l'industrie a été érigée en but permanent de la politique uropéenne, qui a mis partout la guerre à son service. Nous allons maintenant envisager le triple mouvement eslétique, scientifique et philosophique. Nous en indiquerons abord l'origine au moyen âge, ensuite le caractère par rapjrt à la société moderne, enfin la marche à partir du quarzième siècle. Nous commencerons par l'examen de l'évoluon esthétique, qui se rapproche le plus de l'évolution indusiell<*.

Les facultés esthétiques se sont manifestées dans toutes les l nations de l'humanité qui ont été assez caractérisées et •sez sfnbles. Aussi est-ce la seule évolution qui soit com-

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mune à la société militaire et théologique, ainsi qu'à la société industrielle et positive.

Il est donc impossible en principe que les beaux-arts ne se soient pas développés dans un état social aussi caractérisé que celui du moyen âge : il importe d y montrer Torigine de révolution esthétique des sociétés modernes. Si le régime cathohque et féodal avait pu comporter une stabilité suffisante, il eût été beaucoup plus favorable à un tel développement que tout régime antérieur. Les mœurs féodales avaient imprimé aux sentiments d'indépendance personnelle une énergie jusqu'alors inconnue. La vie domestique avait été embellie et étendue en raison des heureux changements survenus dans la condition des femmes. Enfin l'activité collective' constituait une source non moins puissante d'inspiration poé tique par l'attrait moral qu'offrait le système des guerres défen sives. Ces attributs résultaient de la situation féodale, régu larisée par l'esprit cathohque à l'aide de la division des pouvoirs.

L'influence du catholicisme se marqua d'abord parle degré d'activité spéculative qu'il développa dans presque toutes les classes, ensuite par le but que son culte fournit aux beauxarts. De nombreuses cathédrales devinrent autant de musées ou la musique, la peinture, la sculpture et l'architecture trouvèrent une heureuse destination. Ces importantes propriétés étaient surtout inhérentes à la constitution catholique, socia lement envisagée, abstraction faite de la philosophie théolo gique qui lui servait de base. Le développement esthétique était peu compatible avec le caractère vague, abstrait el inflexible des croyances monothéistes. Mais un tel caractère n'avait pu longtemps retarder l'essor des beaux-arts, si puissamment stimulé par l'ensemble de la situation sociale. Il ei était résulté une mémorable inconséquence, avidemen accueillie des croyants môme les plus timorés, et consistan à perpétuer par une sorte de foi idéale le polythéisme grec romain, Scandinave ou arabe. Telle est l'une des causes qu ont diminué l'énergie des impressions esthétiques chez le, modernes.

L'évolution esthétique se manifesta dès que l'organism catholique et féodal fut parvenu à se constituer. L'avènemer (le la chevalerie en marqua l'époque initiale. Mais c'est surtoi

AGK ni: LA SPÉCIALITK SoQ

aux croisades qu'il laut ou rapporter le principal développement, qui fut ainsi alimenté [)endanl deux siècles. Tous les témoigna j»es historiques constatent l'unanime empressement que montrèrent alors les diverses classes de la société européenne pour un o^enre d'activité qui a le privilège de charmer les esprits les plus opposés, soiten otlVaut aux uns l'exercice le mieux adapté à la faible portée de leur entendement, soit en procurant aux autres un repos sans apathie. En France et en Angleterre, les beaux-arts excitèrent longtemps une admiration bien supérieure en énergie et en universalité à l'ardeur tant célébrée de quelques rares populations antiques pour les chefs-d'œuvre correspondants. 11 faut remarquer, comme Dante l'a noblement proclamé, que la première évolution esthétique de l'Italie fut précédée et préparée par celle de la France méridionale. Ce résultat me semble devoir être attribué à la plus faible consistance de Tordre féodal en Italie.

Une lente et difficile opération devait précéder l'élan de la poésie. Il s'agit de la formation des langues modernes, qui montre une première intervention des facultés esthétiques. Les langues résultent d'une lente élaboration populaire, dans laquelle se manifestent toujours les caractères essentiels de la civilisation correspondante. Cette origine vulgaire n'empêche pas le concours des esprits d'élite, sans lequel un tel travail ne saurait acquérir ni stabilité ni cohérence. Or, dans I cet te intervention du génie pour re viser l'élaboration populaire, dès que celle-ci est suffisamment avancée, l'opération dépend surtout des facultés esthétiques, dont l'exercice exige le perfectionnement de la langue commune. La science et la philosophie ont fort peu contribué à la fondation des langues modernes. Malgré les avantages que l'une et l'autre ont retirés de la supériorité logique des nouveaux idiomes, le long usage qu'elles firent du latin, après qu'il eut cessé d'être vulgaire, prouve leur répugnance et leur inaptitude à diriger la formation du langage usuel. C'était à des facultés moins abstraites, moins générales et moins éminentes, mais aussi plus intimes, plus populaires et plus actives, que devait appartenir cette opération.

Destiné à la représentation des pensées et des affections

inhérentes à la vie réelle, le génie esthétique n'a jamais pu

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parler convenablement une langue morte, ni même étrangère, quelque facilité qu'aient procurée, à cet égard, des habitudes artificielles. La formation des langues modernes doit donc être rapportée aux efforts assidus des facultés esthétiques, auxquelles une superficielle appréciation attribue une sorte de léthargie séculaire, au temps même où elles posaient ainsi les bases des monuments de la sociabilité moderne. Le retard, qui devait en résulter pour Tessor des beaux-arts ne s'appli-J quait directement qu'à Tart poétique, et accessoirement à] l'art musical. Mais tous les arts en ont été indirectement en-l través, d'après leurs relations avec la poésie.

On a reproché au moyen âge d'avoir abandonné les ouvrages anciens, dont la lecture, du moins celle des auteurs romains, n'avait pu cesser en un temps où le latin était encore le langage spécial de la principale hiérarchie européenne. Toutefois, il est certain que les plus beaux siècles du moyen âge offrirent, à ce sujet, après la première ébauche des langues modernes, une heureuse désuétude, qui témoigne d'un instinct confus de l'incompatibilité qui existait entre la nouvelle évolution esthétique et l'admiration trop exclusive de chefsd'œuvre relatifs à un système de sociabilité à jamais éteint. Cette disposition, malgré ses inconvénients au point de vue du goût, offrait l'avantage plus précieux de garantir l'originalité et la popularité des productions nouvelles. D'ailleurs, une telle tendance était liée aux préjugés établis par le catholicisme sur la prééminence du nouvel état social comparé à l'ancien. Les esprits cultivés cherchèrent dans la littérature ancienne une sorte de protestation indirecte contre l'esprit catholique, dès qu'il eut cessé d'être progressif. Quoi qu'il en soit, la nouvelle évolution esthétique avait besoin d'être consolidée par son entière indépendance à l'égard de celle qu'avait inspirée une tout autre situation sociale. C'est ainsi que l'imitation des monuments romains a longtemps empêché l'Italie, si supérieure aux autres pays dans presque tous les arts, d'acquérir la même prépondérance relativement à l'architecture.

En tous genres, la spontanéité de cette mémorable évolution n'est pas moins marquée par l'originalité de ses productions et par leur naïve conformité avec la situation sociale que par l'indépendance de sa marche, affranchie de toute

Aci: ni: i.\ spkc.imiti': .*^ii

imilalioii scrvilo. On le voit surlouL pour la poésie, qui i'ul alors employée, d'une part, à l'expression fidèle, quoique idéale, des mœurs ehevaleresqucs, d'autre part, à Tindication de la prépondérance (pi'obtenait la vie domestique dans l'existence moderne. Sous l'un et l'autre aspect, il faut surtout remarquer à cette époque l'ébauche d'un gonrc de com[)osition inconnu à l'anliquilé, parce qu'il se rapporte à la vie privée, si peu développée chez les anciens, et que la vie publique n'y intervient qu'en vertu de sa réaction sur celle-ci. Cette sorte d'épopée douu^sliiiue, destinée à de si admirables progrès, conslilue sous le nom de roman la nouvelle espèce de protluction la mieux adaptée jusqu'ici à la nature de l'art moderne.

Le moyen âge est l'origine de l'évolution esthétique des sociétés actuelles. Si les éminents attributs qui le caractérisent ne se sont pas plus développés, cela tient surtout à la nature transitoire de cette époque. L'essor esthétique ne suppose pas seulement un état social assez caractérisé pour comporter une idéalisation énergique. Il demande en outre que cet état soit assez stable pour permettre entre l'interprète et le spectateur cette intime harmonie sans laquelle l'action des beaux-arts ne peut exercer une grande influence. Or ces deux conditions, réunies chez les anciens, n'ont jamais pu lètre depuis à un degré suffisant. Le moyen âge constitue une immense transition qui, sous tous les aspects, n'est pas encore terminée. Cela explique la disproportion qui existe entre les faibles résultats du mouvement esthétique et l'énergie de son activité originelle. Cette anomalie est mal appréciée par les partisans des deux écoles opposées qui se disputent l'empire des beaux-arts : les uns y voient le témoignage d'un inexplicable décroissement des facultés esthétiques ; les autres l'attribuent à la servile imitation des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Cette dernière considération n'est pas aussi vaine que la première. Cependant on y prend un effet pour une cause, et l'on accorde une importance exagérée à une influence purement secondaire. Car, si le régime catholique et féodal avait pu comporter une stabilité comparable à celle de l'ordre grec ou romain, sa prépondérance eût empêché une prédilection îtrop exclusive pour les modèles antiques. L'hésitation qui caractérise l'art moderne, et qui a tant neutralisé son influence

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après sa première évolulion si ferme, si originale et si populaire au moyen âge, s'explique par Tinstabilité deFétat social. Un grand mouvement esthétique était impossible chez des peuples dont chaque siècle, et quelquefois même chaque génération, modifiait l'état social avant que le poète ou l'artiste eussent pu le pénétrer. C'est ainsi que l'esprit des croisades, si favorable à la plus puissante poésie, avait disparu quand les langues modernes ont été assez formées pour permettre de l'idéaliser. Chez les anciens, au contraire, chaque mode de sociabilité était tellement durable, que le génie esthétique pouvait ressentir et retrouver, après plusieurs siècles, des passions et des affections identiques à celles qu'il voulait retracer. L'avenir seul replacera l'humanité dans ces conditions de stabilité sans lesquelles les beaux-arts ne peuvent exercer une grande influence.

Je dois reprendre la division que j'ai précédemment établie] dans l'histoire du moyen âge, et que j'ai appliquée à l'évolution industrielle. Cette division consiste à comprendre le moyen âge entre le début du cinquième siècle et la fin du treizième, et à partager cette période de neuf siècles en trois phases de même durée. La première, qui se termine avec le septième siècle, représente l'établissement de ce régime et contient le principe de tous les mouvements ultérieurs. La deuxième se prolonge jusqu'à la fin du dixième siècle, et correspond à l'essor de la constitution catholique et féodale, caractérisée par le premier système de guerres défensives, dirigées surtout contre les sauvages polythéistes du Nord. Enfin la troisième se rapporte à la plus grande splendeur de cet organisme, et comprend la défense du catholicisme contre le monothéisme oriental. Cette opération finale produit bientôt, d'une part, la dissolution d'un système dont le but a été atteint, d'autre part, l'évolution simultanée des nouveaux éléments sociaux. Dans la série industrielle, ces trois phases successives présentent, la première, la substitution du servage à l'esclavage ; la deuxième, l'émancipation des classes urbaines ; la troisième, le premier mouvement industriel des villes, accompagné de l'entière abolition de la servitude rurale. Dans la série des beaux-arts, on remarque d'abord l'ébauche d'une nouvelle sociabilité destinée à renouveler l'action des facultés esthétiques ; ensuite l'application de ces facultés à la formation des

ACE DE LA SPÉCIALITÉ 3l3

langues inodornos ; ontin leur (lévoloppenieul suivant la nature de la civilisation correspondante. Le règne de Charlemagne est l'époque où l'esprit du moyen Age commence à manifester pleinement ses ditï'érenls attributs.

Après avoir indiqué l'origine de l'évolution esthétique des sociétés modernes, il est aisé d'apprécier les principaux caractères de ce nouvel élément social, et sa situation par rapport aux anciens pouvoirs, au commencement du quatorzième siècle.

L'évolution industrielle développe jusque dans les dernières classes un premier degré d'activité, sans lequel Faction des beaux-arts ne saurait être eifîcace ; elle procure en même temps l'aisance et la sécurité, qui peuvent seules disposer à goûter ces nobles jouissances. Dans la marche de l'éducation, individuelle ou collective, l'exercice de l'intelligence est d'abord déterminé par les besoins les plus grossiers et les plus urgents, dont la satisfaction permet ensuite le développement plus élevé, mais moins énergique, des facultés esthétiques. ! Celles-ci, d'après le mélange de pensées et d'émotions qui les caractérisent, sont seules assez prononcées chez la plupart des hommes pour que leur activité puisse devenir une source de véritables jouissances. Au contraire, l'exercice des facultés scientifKiues ou philosophiques, plus éminentes, mais beaucoup moins actives, ne détermine chez le plus grand nombre qu'une fatigue insupportable. Le développement esthétique constitue donc la transition de la vie active à la vie spéculative, et marque le degré d'activité auquel s'arrêterait l'humanité, si, dans un milieu plus favorable, ou en vertu d'une organisation moins exigeante, elle était affranchie des obligations relatives aux besoins physiques, comme l'indique la tendance des situations sociales les moins éloignées d'une telle hypothèse. La relation de la vie esthétique à la vie pratique est devenue plus complète, depuis que l'existence industrielle a remplacé l'existence militaire. Tant que la guerre et l'esclavage ont caractérisé l'économie sociale, les beaux-arts n'ont pu acquérir une grande popularité ; ils n'ont été goûtés, même parmi les hommes libres, que dans les classes supérieures. Le seul cas différent, beaucoup trop vanté d'ailleurs, ne se rapporte qu'à une médiocre partie de la population grecque, qu'un ensemble exceptionnel de circonstances locales

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et sociales avait i)rédcstiiiée à celte heureuse anomalie. Partout ailleurs, dans les sociétés guerrières de l'antiquité, il n'y avait de vraiment populaire que les jeux sanglants qui retraçaient à ces peuples grossiers le souvenir de leur activité préférée. L'évolution industrielle de la fin du moyen âge a consolidé l'influence des mœurs catholiques et féodales en faisant pénétrer dans les plus humbles familles des dispositions favorables à Faction des beaux-arts.

Considéi^ée en sens inverse, la relation de l'art et de l'industrie constituera, chez les modernes, le puissant correctif de la déplorable élroitesse d'esprit que produit l'activité industrielle. L'éducation esthétique comblera un jour la grande lacune qui résulte de l'abandon des usages religieux. Elle apportera la diversion qu'exige la vie pratique pour ne pas dégénérer en une stupide et égoïste préoccupation. Dans les diverses parties de l'Europe, l'évolution esthétique, suivant toujours de près l'évolution industrielle, en a tempéré les dangers en imprimant partout à Fintelligence une activité plus générale et plus désintéressée, et en sollicitant l'exercice des affections les plus bienveillantes. L'évolution scientifique ou philosophique, malgré ses éminentes propriétés, aura toujours auprès des masses une efficacité beaucoup moindre. Des philosophes peu sensibles aux beaux-arts ont accusé le mouvement esthétique d'avoir entravé, surtout en Italie, la progression sociale en inspirant trop d'attrait pour des jouissances incompatibles avec l'agitation politique. Mais, excepté les anomalies individuelles, où la préoccupation esthétique trop exclusive peut quelquefois déterminer une sorte de dégradation morale, l'influence des arts, lors même qu'elle a semblé exagérée, n'a contribué le plus souvent qu'à empêcher la prépondérance bien plus dangereuse de la vie matérielle, et à entretenir une certaine ardeur spéculative. Enfin, sous un aspect plus spécial, le développement des beaux-arts a été lié au perfectionnement technique des opérations industrielles. On en a un exemple dans les arts qui se rapportent à la forme extérieure, et qui, à ce titre, se rattachent à l'architecture, à la sculpture et même à la peinture par une foule de nuances intermédiaires constituant une gradation presque insensible, où il devient quelquefois impossible d'assigner une exacte séparation entre l'art et l'industrie.

AGE DE LA SPÉCIAI.ITÉ 3i5

La vie imluslriello do la lin du moyeu ài»e, loiu d'avoir été défavorable t\ révolution esthétique déjà délerminéo par l'ensemble de la situation antérieure, en a augmenté la consistance et la i)opularité. Si Télat catholique et ieodal avait persisté, le mouvement esthétique du douzième et du treizième siècle aurait act^uis par son homogénéité une importance supérieure à tout ce qui a existé depuis, surtout au point de vue de rintluence populaire, vrai critérium des beaux-arts. La transition ra|)ide et souveni violente qui s'est accomplie dans le cours de cette période révolutionnaire, et à laquelle le progrès industriel a si puissamment concouru, a empêché le génie esthétique d'avoir une direction et un but. Entre l'ancienne sociabilité ex})irante et la nouvelle, trop peu caractérisée, l'art n'a pu sentir ce qu'il devait idéaliser, ni sur quelles sympathies il devait s'appuyer. Telle est l'origine de cette spécialité qui caractérise l'art moderne, ainsi que l'industrie et même la science. Loin d'être dégénéré, le génie esthétique s'est étendu et complété. Mais, malgré ses précieuses qualités, son influence a été moindre dans un milieu social qui ne lui a encore offert ni la netteté ni la fixité qui lui sont indispensables. Obligé de reproduire les émotions religieuses pendant que la foi s'éteignait, et de représenter les mœurs guerrières à des populations pacifiques, sa situation contradictoire a nui à la réalité de ses eiïets, et même à celle de ses propres impressions. L'art moderne, privé de direction philosophique et de destination sociale, n'a pu être animé que par l'instinct qui pousse à une 'activité continue les plus énergiques facultés. Les organisations esthétiques ont alors cultivé l'art pour l'art, ou, suivant le langage plus humble, mais équivalent, employé par Corneille, elles ne se sont proposé d'autre but que de divertir le public. L'art n'a participé au mouvement social que par une tendance purement critique, et par suite peu compatible avec sa nature, où la négation ne peut jamais avoir qu'une importance accessoire. Cette tendance a d'ailleurs suivi la marche de la progression négative, c'est-à-dire qu'elle a été dirigée contre l'organisation catholique, qui, devenue oppressive et rétrograde, commençait, vers la fin du moyen âge, à soulever les antipathies des poètes et des artistes.

L'évolution esthétique a exercé la plus heureuse influence pour resserrer les liens des différentes nations européennes,

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qui étaient poussées au démembrement par la désorganisation catholique et féodale. Les beaux-arts tendent à susciter des anlipathies pour les étrangers en vertu même de leur plus intime incorporation au développement de chaque peuple. Mais cette influence partielle est plus que compensée par la prédilection qu'inspirent les éminentes productions esthétiques pour les peuples dont elles émanent, du moins quand l'amour de l'art est vraiment développé, au lieu de servir de masque à de puériles vanités nationales. La poésie, dont les compositions pouvaient être goûtées au loin, obligeait partout à l'étude des principales langues modernes, sans laquelle les divers chefs-d'œuvre eussent été imparfaitement appréciés. Un tel privilège appartient spécialement aux productions esthétiques. Les facultés scientifiques ou philosophiques, en raison de leur généralité et de leur abstraction supérieures, transmettent leur action indépendamment du langage. Les mêmes attributs 'qui les ont privées de participer à la formation des langues modernes les ont également empêchées de concourir à les propager.

Après avoir fait connaître les attributs de l'évolution esthétique, nous allons en considérer la marche, à partir du quatorzième siècle. Le mouvement esthétique a été tour à tour, comme le mouvement industriel, spontané pendant la première phase, stimulé pendant la deuxième par des encouragements plus ou moins systématiques, et mêlé pendant la troisième à la politique moderne.

Dans ses trois phases, l'évolution esthétique s'est étendue à tous les arts et à tout l'Occident européen, après s'être développée d'abord en Italie, où les sublimes inspirations de Dante et les douces émotions de Pétrarque ont laissé des œuvres impérissables. La spontanéité de ce premier élan est surtout prononcée dans l'œuvre de Dante, qui ne fut même pas encouragée par les sympathies qu'elle devait le plus exciter. L'admiration européenne, qui se manifesta bientôt pour cette immense création, vint hautement constater sa parfaite harmonie avec son époque. C'était Dante que la reconnaissance générale couronnait sous le célèbre laurier de Pétrarque, qui n'était alors connu que par ses poésies latines, justement oubliées aujourd'hui. Tous les caractères de l'art moderne se retrouvent dans cette première période. La tendance critique

ma: di: i.a spkc.iai.itk 817

y est très prononcée, surfont dans lo poomo de Danle, qui est dominé jK\r une mélapliysique opposée ù l'espril catholique. L'opi^osilion résulte non seulement de graves et nombreuses attaques contre les papes el le clergé, mais encore de la conception même d'une (elle (ruvre, dans laquelle les droits dapothéose et de damnation, audacieusement usurpés, constituent une sorte de sacrilège, qui eût été impossible deux siècles auparavant. L'antagonisme du mouvement esthétique et du pouvoir temporel se tait déjà sentir indirectement par l'influence d'un tel mouvement pour fonder des réputations personnelles indépendantes, et bientôt émules de la supériorité héréditaire.

Vers le milieu de cette pn^nière phase, l'évolution esthéfique, qui avait d'abord obéi à l'impulsion du milieu social, commence à subir une altération notable en inspirant une admiration trop servile pour les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Ainsi fut arrêté l'admirable mouvement poétique du quatorzième siècle, avec lequel le siècle suivant forma, même en Italie, un contraste si déplorable. Les controverses religieuses y ont sans doute concouru, mais ce fut surtout l'ardeur immodérée pour les productions grecques et latines qui éteignit les plus précieuses qualités esthétiques, l'originalité et la popularité. Cette altération se manifesta surtout dans l'architecture, qui, malgré les progrès de sa partie technique, n'a produit, depuis le quinzième siècle, aucun monument comparable aux cathédrales du moyen âge.

Xe trouvant autour de lui une sociabilité ni assez caractérisée ni assez fixe, l'art moderne s'est imbu de la sociabilité antique autant que le permettait une idéale contemplation guidée par l'ensemble des monuments de tous genres. C'est à ce milieu abstrait que le génie esthétique tenta d'appliquer les impressions hétérogènes qu'il recevait du milieu réel, dont il ne pouvait s'isoler. Un tel expédient, malgré son insuffisance et ses dangers, a évité une anarchie qui eût été bien autrement funeste. Aussi voit-on les plus puissants esprits, non seulement Pétrarque et Boccace, mais Dante lui-même, qu'on ne peut pas soupçonner de servilité, recommander avec une ardente sollicitude l'étude approfondie de l'antiquité comme base du développement esthétique. Ce régime provisoire, ainsi imposé à l'art moderne pendant le quinzième siècle.

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détermina, outre l'altération du mouvement antérieur, une suspension inévitable. A un système de composition factice il fallait préparer pendant (pielques générations un public qui ne le fût pas moins. En perdant sa grossière originalité du moyen âge, Tart perdait aussi sa popularité. Il était alors forcé de s'adresser à des auditeurs privilégiés, placés par une laborieuse éducation dans des conditions esthétiques analogues à celles des artistes eux-mêmes, et sans lesquelles l'harmonie indispensable à toute action des beaux-arts n'aurait pu exister entre l'état passif des uns et l'état actif des autres. Quand cette préparation artificielle fut accomplie chez un public suffisamment nombreux par une éducation fondée sur l'étude des langues anciennes , l'évolution esthétique reprit son cours, et produisit les admirables résultats qu'il nous reste à indiquer. Un tel régime s'étendit à tous les arts, à des degrés très inégaux : son influence la plus puissante se fit sentir dans la poésie ; la sculpture et l'architecture y furent plus assujetties que la peinture, et surtout que la musique, dont l'évolution fut ainsi plus tardive et plus originale.

Pendant la seconde phase, les arts furent partout encouragés par les divers gouvernements européens. L'art avait alors un double avantage sur la scienee, dont la marche éprouvait une transformation identique. Il inspirait des sympathies plus vives, et son développement n'excitait aucune inquiétude chez les pouvoirs les plus ombrageux. C'est surtout ce dernier motif qui fit des papes, déjà dégénérés en simples princes italiens, et peu favorables aux sciences, les plus zélés protecteurs des arts, que leur éducation les disposait à goûter. Toutefois, c'est surtout comme moyen d'influence et de considération, bien plus que par un goût réel, que les beaux-arts furent encouragés par des princes qui sentaient le prix de la popularité ainsi obtenue. Aussi plusieurs souverains, entre autres François P*" et Louis XIV, se sont-ils distingués, malgré la médiocrité de leur esprit, par l'inclination personnelle qui les porta, indépendamment de ces motifs généraux, à favoriser le développement esthétique. Ces encouragements étaient un symptôme de la puissance sociale que l'art commençait à obtenir.

Les différences qui se sont produites dans la marche des beaux-arts ont été déterminées par les deux systèmes de die-

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Litiuv UMiipoivllo. Siiivanl la ivnian[uo do quelques philo- Mtphes italiens, l'abolilion du eulle calholi([uc a exercé une iiilUienee déiavorable au développement eslhéliciuc, surtout en ce qui concerne la musique, la peinture et la sculpture, dont rimperiection contraste en Angleterre ave(î le progrès de la poésie. Dans cette appréciation, on s'atlache trop à rinfluence spirituelle; tandis que les principales causes ont été politiques. Les académies poétiques ou artistiques, fondées en Italie, acquirent bientôt en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance réelle. En Angleterre, la prépondérance du pouvoir local livrait les beaux-arts à l'insuffisante ressource des protections privées, chez des populations où le protestantisme entravait toute éducation esthétique. Aussi, sans les triomphes passagers d'Elisabeth et de Cromwell sur l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de Milton ne nous eussent probablement pas fourni deux témoignages décisifs contre la prétendue dégénéralion de la poésie. Toutefois, par une compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel milieu social garantissait mieux l'originalité de l'art, qui était souvent altérée, sous l'autre régime, par des encouragements excessifs ou mal appliqués.

Les modernes ont perfectionné la division de la poésie dramatique en y faisant correspondre les deux ordres de poèmes, lun à la vie publique, l'autre à la vie privée. Dans la tragédie grecque, il n'y avait ordinairement de politique que la nature des familles dont on retraçait les passions et les catastrophes, toujours essentiellement domestiques. La tragédie moderne a )ris un plus éminent caractère en rappelant les modes antérieurs de la sociabilité. Elle a suivi deux marches différentes, ^juivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé sa direction vers la société ancienne ou vers celle idu moyen âge. La dictature monarchique répugnait naturelement en France aux souvenirs du moyen âge, où la royauté Hait si faible et l'aristocratie si puissante. L'ensemble des ntluences sociales excitait le génie esthétique à reproduire es grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi que Corneille, lioisissant ce que le monde ancien offrait de mieux connu, ;mploya son admirable génie à idéaliser les principales iliases de la société romaine, depuis son origine jusqu'à son

déclin. Par contre, en Angleterre, où le triomphe de Taristocratie avait moins altéré le régime féodal, les sympathies de la classe prépondérante et celles de la nation conservèrent les derniers souvenirs du moyen âge, dont la popularité fut puissamment augmentée par Shakespeare. D'ailleurs, ce résultat a été fortifié par l'isolement qui distinguait la politique anglaise, et qui inspirait le choix presque exclusif de sujets nationaux. A la même époque, il se développa en Espagne un art dramatique analogue au précédent, et encore plus éloigné de toute imitation de l'antiquité. Ce fut l'une des conséquences de l'incorporation du catholicisme à la politique espagnole.

Ces différences de l'art poétique ne se sont fait sentir que dans les compositions relatives à la vie publique. Les œuvres qui retraçaient la vie privée, ne pouvant se rapporter qu'à la civilisation moderne, étaient soustraites au système esthétique fondé sur l'imitation de l'antiquité. Aussi ce dernier ordre de poème, soit épique, soit dramatique, sans exiger ni plus de force ni plus d'invention, devait-il offrir une originalité plus complète, et obtenir une plus grande popularité. Cervantes et Molière furent alors, de même qu'aujourd'hui, presque également goûtés chez les divers peuples européens. Tant que le caractère de notre état social ne sera pas suffisamment caractérisé, la vie publique ne pourra pas être idéalisée dans l'ordre le plus élevé de la poésie, soit dramatique, soit épique. Aucun génie esthétique ne l'a tenté pour le premier genre. Les puissants efforts qui se rapportent au second, tout en faisant ressortir la supériorité de leurs éminents auteurs, montrent l'impossibilité d'un tel succès dans la situation transitoire des sociétés modernes. Il faut en excepter le merveilleux poème d'Arioste, qui se rapporte plus à la vie privée qu'à la vie publique. Quant à l'œuvre du Tasse, il suffit de remarquer son étrange coïncidence avec le succès d'une composition destinée à effacer par le ridicule le dernier souvenir de cette môme chevalerie dont la gloire était immortalisée. Ce rapprochement fait sentir que la nouvelle situation sociale ne permettait plus le succès de semblables sujets. Chez les anciens, au contraire, les chants d'Homère retrou- ' vaient encore, après dix siècles, les dispositions populaires qui se rapportaient aux premières luttes de la Grèce contre

1 Asii\ lu part'il cimliiislc n'osl j)as moins sensible dans TtiMiM-e «le Millon. ([ui s"elï'oi\'ait d'exallcr la foi chrélienne an lenijïs même oii elle s'éteignait autonr de Ini chez les esprits les pins avancés.

Le monvemenl oslhétiqne développait dans toutes les classes un premier degré d'activité intellectuelle, dont les conséquences ne pouvaient être que contraires à rancien régime. En outre, presque tous les organes du mouvement esthétique coopéraient, sous des formes équivalentes, en Italie, en Espagne, en l'rance et en Angleterre, aux principales attaques contre la constitution catholicjue el féodale. La poésie dramatique y prit également part. C'était le résultat de l'anathènu' dont les théâtres avaient été frappés, quand l'Église avait été contrainte de renoncer à l'espoir d'en Conserver la direction. La comédie marqua, surtout en France, son aptitude à refléter l'esprit moderne. Rien ne fut plus sensible chez Molière : il comprit l'opposition qui existait entre son époijuc et l'esprit catholique et féodal, il n'épargna pas davantage l'esprit métaphysique, et osa même censurer les classes dirigeantes. Cette haute magistrature morale fut activement protégée contre les rancunes sacerdotales et nobiliaires par Louis XIV, qui soupçonna la tendance d'une telle critique à favoriser l'établissement de la dictature royale.

Tel est le caractère de la principale évolution des beauxarts. Nous allons apprécier la transformation qui a déterminé, surtout en France, pendant la troisième phase, une incorporation plus intime de l'élément esthétique à la sociabilité iuodernc.

L'encouragement des beaux-arts prend alors un caractère îlus élevé. Précédemment la protection de Fart avait été considérée par les gouvernements, non pas comme un devoir, nais comme un calcul dans l'intérêt de leur gloire ou de leur )opularité. Après le développement qui venait de s'accomplir, fart était devenu si nécessaire aux populations, que les poul'oirs dirigeants reconnurent l'obligation de lui accorder des encouragements réguliers dont le cours procédât, non plus l'une générosité personnelle, mais de la sollicitude pubhque. •A\ même temps, la propagation de la vie esthétique dans les îiverses classes de la société consolidait l'indépendance des »oètes et des artistes en leur assurant une existence afïran- CoMTE. — Sociologie. 21

chie de toute protection. L'institution des journaux, qui commençait à prendre une importance réelle, bien que purement ^ littéraire, fournissait à de jeunes talents une honorable situa- 1 tion et vulgarisait tous les arts. ^ Il

Pendant que l'élément esthétique obtenait ainsi plus d'indépendance, il subissait une altération sensible. L'imitation de l'antiquité constituait un principe trop factice pour pouvoir durer longtemps. Le progrès de la transition révolutionnaire permettait d'apprécier le caractère du nouvel état social. Ce caractère, bien que très vaguement entrevu, développait d'universelles répugnances pour l'imitation de l'antiquité. Le génie moderne en avait tiré tout ce qu'elle pouvait fournir. Les chefs-d'œuvre qui en étaient résultés prouvaient la nécessité d'un renouvellement de l'art, susceptible de produire des impressions plus complètes et plus unanimes. La tendance à l'émancipation poétique est alors caractérisée par la grande discussion sur la comparaison des anciens et des modernes, qui est devenue un véritable événement dans l'histoire de l'esprit humain. Une telle controverse, que les défenseurs des modernes étendirent à tous les aspects du mouvement intellectuel, acheva de discréditer l'ancien régime. Le développement esthétique de l'Angleterre et de l'Espagne subit une décadence simultanée. Cette époque n'offre de progrès poétique que dans les compositions qui se rapportent à la vie | privée. Encore ce progrès ne s'étend-il pas aux compositions ^ dramatiques, où Molière est resté jusqu'ici sans émule. Quant aux productions destinées à la représentation épique des mœurs privées, qui constituent le genre le plus original et le |i plus étendu des créations modernes, on voit alors surgir les chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding. Relativement aux arts plus spéciaux, cette phase est caractérisée, surtout en Italie et en Allemagne, par l'évolution de la musique dramatique.

Le caractère critique de l'art se développa davantage pendant cette période, en même temps que la désorganisation de l'ancien régime. L'impulsion philosophique exerça sur Tari une haute intlucncc en lui procurant une direction et un but. Cette époque fut surtout marciuée par Voltaire, qui, placé à la tète du mouvement philosophique, employa à le propaget radmirabk- variété de son talent. Les poètes et les artisteà

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deviiirenl les chefs de ropposition (lui l'ut faite aux puissances rétrogrades. L'élaboration négative, déjà préparée par les métaphysiciens, permettait à des intelligences plus esthétiques que }diilosophi(pies de s'enniarer de la direction d'un mouvement où elles trouvaient une activité cpie l'art proprement dit ne pouvait |)lus leur otVrir.

Après cet examen de l'évolution esthétique, nous allons envisager le mouvement scientifique qui se rapporte à la même époque.

L'organisation catholique favorisa le développement scientifique en excitant un premier degré d'activité spéculative, en fondant sa hiérarchie sur le principe de la capacité et en blTranl d'immenses facilités à la vie intellectuelle. Le savant Gerber, devenu pape, employa son pouvoir à établir le nouveau mode de notation arithmétique élaboré pendant les trois siècles précédents. L'éducation que recevaient tous les ecclésiastiques et une foule de laïques excitait les esprits à la culure des sciences. Le trivium, auquel s'arrêtait la masse des ^lèves, était, comme aujourd'hui, purement littéraire et méta- :)hysique ; mais les esprits distingués allaient ordinairement usqu'au quadrivium, qui comprenait les études mathémaiques et astronomiques.

L'avènement de la scolastique constitua le règne de l'esprit

iiélaphysique. Cette révolution intellectuelle, dont la portée

st encore trop peu comprise, fut l'origine du mouvement

cientifi(|ue qui se manifesta par une active culture des con-

laissances grecques et arabes et par la création de la chimie.

Les entités scolasliques, liées entre elles, par l'entité générale

e la nature, établirent entre les différentes connaissances une

ïrtaine harmonie, à la fois scientifique et logique, qui n'avait

icore existé au même degré que sous le polythéisme, et dont

oger Bacon fut la plus haute personnification.

Il faut rapporter à ce mouvement scientifique l'astrologie

l'alchimie, dont on se fait une fausse idée en les envelop-

int dans le dédain (pii s'attache à tout l'incohérent assem-

age de ce qu'on a nommé, depuis le dix-septième siècle, les

'iences occultes. Cette flétrissure s'applique à la fois à des

oyances rétrogrades, héritage des superstitions polythéistes

même fétichistes, et à des conceptions progressives : la

[agie est dans le premier cas; mais l'astrologie et l'alchimie

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