AGE DK LA SPÉCIALITÉ
-oulcnir les ditVéronts aspects. Fonlenelle, en s'appuyant sur 'évolution scientituiue, imprima une sage direction à ce débat. 1 en résulta l'établissement de la notion du progrès d'une naniére aussi systématique que le comportait la grande anonalie relative au moyen Age. Cette prétendue exception à la oi du progrès ne jjouvail être résolue que parla théorie d'évoution à la fois intellectuelle et sociale qui a été établie pour a première fois dans cet ouvrage. Il serait injuste de ne pas Signaler l'influence qui résulta de la doctrine qualifiée d'écoomie politique. En e(Tot cette doctrine, en fixant l'attention ur la vie industrielle des sociétés modernes, fît ressortir la ifférence ijui existe entre notre civilisation et celle des nciens. C'est sans doute sous rinlUience d'une telle préparaion que l'illustre économiste Turgot fut amené à construire a théorie de la perfectibilité indéfinie, qui servit ensuite de ase au projet conçu par Condorcet.
Après avoir apprécié le mouvement philosophique, depuis 3 moyen âge jusqu'au début de la révolution française, il st impossible de ne pas remarquer que son ensemble ne onstilue qu'un développement préliminaire. Cette concluion résulte également de l'étude des trois autres progressions émentaires de la sociabilité moderne. Ces évolutions parelles, indépendantes les unes des autres malgré leur conexilé, exigeaient un instinct de spécialité plus ou moins xclusive, tendant à faire dominer l'esprit de détail sur l'esrit d'ensemble. Le développement isolé et empirique de chaun des nouveaux éléments sociaux était seul possible en un smps où toutes les vues systématiques se rapportaient au égime qui allait s'éteindre. Mais chacune des quatre progresions a été entravée par l'exagération de l'empirisme primitif. La progression industrielle a été, à partir du quatorzième iècle, concentrée dans les villes ; l'industrie agricole, après abolition du servage, n'y a participé qu'avec une extrême înteur, et à un degré fort incomplet. Ainsi l'élément, sinon plus caractéristique, du moins le plus important, est sté gravement arriéré dans l'évolution temporelle. Il est emeuré plus adhérent que tous les autres à l'ancienne orgaisaiion, comme le montre si nettement, par exemple, la diverité qui existe entre l'industrie rurale et les industries rbaines, au point de vue des relations respectives des entre-
preneurs et des capitalistes. Voilà donc nn premier aspect] sous lequel l'évolution industrielle attend une action systcma-f tique qui puisse rendre homogènes ses divers éléments. Sîl l'on considère seulement les industries urbaines, on voit que,| par une déplorable conséquence de Tesprit d'individualism< et de spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du développement matériel. Cependant l'homme, ei acquérant de nouveaux moyens d'action, a plus besoin d'ei régler l'exercice afin de n'être nuisible ni à lui-même ni à 1î société. La morale religieuse a été obligée, par sa nature absolue et immuable, de laisser en dehors de son empire C( nouvel ordre de rapports, que son organisation initiah n'avait pu prévoir. C'est ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes, dépourvue de toute morale systéj matique. Dans les contacts permanents entre les producteurs et les consommateurs, ou entre les différentes classes industrielles, surtout entre les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit être uniquement préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant à une véritable fonction publique. Cette déplorable tendance résulle si bien de l'ensemble de la situation moderne que des économistes en ont tenté l'apologie, et se sont élevés contre toute systématisation de l'enseignement moral. Pden ne caractérise mieux un tel désordre que son contraste avec l'ordre de l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence d'une puissante organisation, toutes les relations étaient soumises à des règles assignant à chacun ses droits et ses devoirs.
Sous l'aspect le plus philosophique, l'industrie peut être conçue comme destinée à développer, sous les inspirations de la science, l'action rationnelle de l'humanité sur le monde ; ce qui aboutit à élever la condition et même le caractère de l'homme dans les moindres classes en employant l'intervenlion humaine à diriger les forces matérielles, empruntées autant que possible au milieu môme où cette action s'accomplit. Mais l'emploi des agents mécaniques a été souvent contraire aux intérêts de la classe la plus nombreuse, dont les jusles plaintes susciteront de graves conflits, tant que les relations industrielles seront abandonnées à un sinq)le antagonisme physique. Une telle influence n'appartient pas seulement à
\GE DE L.v siM'x.ivi.rn': 337
1\ nH)loi des machines, mais elle s'étend à loul })errecl.ionneiiitiil des procédés industriels. En elïet, il en résulte toujours une diminution dans le nombre des individus occupés, et par -iiile un trouble dans l'existence des ouvriers.
II existe une disproportion notable cntric ce développement -jucial et le progrès de la condition humaine chez la majeure ( Milie des populations, surtout dans les villes. Un historien mutais, Ilallam, a établi que le salaire des ouvriers actuels
-l intérieur, eu éi>ard aux prix des denrées indispensables, à (lui de leurs prédécesseurs, au quatorzième et au quinzième siècle. Beaucoup d'intluences, comme l'extension d'un luxe mmodéré, l'emploi des machines, la condensation des ourriers, expliquent ce triste état. D'ingénieux progrès promurent aux plus pauvres artisans modernes des commolités inconnues à leurs ancêtres ; mais ceux-ci ont probaalement obtenu une plus complète satisfaction des plus indis- )ensables besoins. En outre, le rapprochement plus fraternel les entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondéance des anciennes classes avait contenu l'ambitieuse tenlance des premiers à substituer leur domination bourgeoise à elle des chefs féodaux, procurait aussi aux populations 'Uvrières une meilleure existence morale, dans laquelle leurs roits et leurs devoirs étaient moins méconnus. Il est donc erlain que l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a été jsquici que préparatoire, et qu'elle présente de grandes lakines. Ce cas étant le plus important et le plus contesté, je evais insister pour rectifier les opinions dominantes ; mais il erait superflu d'étendre le même travail aux trois parties e l'évolution intellectuelle, où les suites funestes d'une spé-
alisation exagérée paraissent si évidentes.
Dans l'ordre esthétique, l'art, privé de direction et de but, Itend une impulsion susceptible de régénérer sa vitahté et e déployer ses attributs sociaux. Réduit à une stérile agitaon, il n'a d'autre résultat que d'empêcher l'atrophie et l'ouli de facultés indispensables à l'humanité.
Quant à la philosophie, sa nullité, qui provient d'un isolelent irrationnel, n'a besoin d'aucune nouvelle explication. ! Enfin, relativement à la science, j'ai établi combien le
gime de la spécialité lui est devenu funeste. Il suffit, par semple, de rappeler que les fluides fantastiques sont cou- Comte. — Sociologie. 22
SOCIOLO(;iK
serves dans la physique actuelle, au grand détriment de lî science, par la vicieuse éducation des savants. Tous ces inconvénients n'étaient pas encore pleinement développés, aul temps où s'arrête notre appréciation historique. Ils étaient! cependant imminents. Il était donc convenable de les indiquerj pour établir que le régime de la spécialité, sous lequel s'esl développée l'évolution scientifique préparatoire, est deveni impropre à en diriger le cours.
Dans tout l'Occident européen, l'essor des nouveaux éléments sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouve<J ment de recomposition partielle, destiné, comme le mouve* ment simultané de décomposition, à régénérer l'humanité, Mais la spécialité des diverses progressions a empêché le développement de l'aspect d'ensemble. C'est ainsi qu'à l'avène^ ment de la révolution française, préparée par cette doubl^ série de progrès, il n'a pu exister aucune vue générale di passé, et par suite aucune saine appréciation de l'avenir.
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CllAlMTHK XII
Sommaire. — Appréciation »lc la partie dé'}h accomplie de la révolution française. — Délenninalion de la tendance des sociétés modernes d'après l'ensemble du passé : état positif, ou Age de la généralité, caractérisé par la prépondérance de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail.
Los doux moiivcmontssimullancs qui agitent, depuis le quaorzième siècle, les sociétés modernes ne se sont pas accom- )lis avec la mémo ra[)idité. Vers la fin de la troisième phase, a progression négative s'est trouvée assez avancée pour ren- Ire évident le besoin d'une réorganisation ; mais le retard de a progression positive n'a pas permis de déterminer quelle en levait être la nature. Malgré les dangers d'une telle discorance entre le principe et le but, une révolution n'en était pas ûoins nécessaire pour dévoiler à tous les yeux l'impuissante aducité de l'ancien régime, et pour faire apprécier le dcveoppement des nouveaux éléments sociaux.
Il existait dans les diverses parties de l'Europe une grande
Qégalité, au point de vue de la décadence de l'ancien régime
t de l'avènement du nouvel état social. Sous l'un et l'autre
spect, les principales difTérences résultaient du mode de dic-
ature temporelle. La monarchie avait été plus favorable au
en versement de l'ordre ancien et au développement de l'or-
re nouveau. En France, l'évolution était devenue la plus
Importante à tous égards : l'asservissement de l'aristocratie y
Ivait plus détruit l'ancien système politique que ne l'avait fait
1 décadence de la royauté en Angleterre. Le mouvement
,-lhétique de la nation française, malgré son infériorité sur
■hii de l'Italie, était plus avancé que celui des autres peu-
N's. La supériorité d(; la P'rance était encore plus grande
nus le domaine scientifique. Enfin l'esprit philosophique^
lus dégagé chez elle que partout ailleurs de l'ancien régime
34o SOCIOLOCilK
Ihéologique et métaphysique, y était exempt de l'empirisme anglais et du mysticisme allemand. Ainsi s'explique l'initiative de la France^ dans la grande crise des sociétés européennes. Mais il ne faudrait pas regarder un tel mouvement comme particulier à la nation française, «qui a pris en celaj une simple avance, analogue à celle que l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre, avaient eue tour à tour. Les conditions qui déterminaient une telle initiative: étaient favorisées par les dispositions morales du peuple français, qu'une noble émulation avait souvent poussé, depuis lesj croisades, à se faire l'organe désintéressé des principaux besoins de la grande association européenne.
Cette révolution, qu'indiquait si clairement l'étatgénéral, et dont les principaux penseurs, depuis un siècle, avaient eu le pressentiment, avait été annoncée par trois événements signi ficatifs. Le premier fut l'abolition des jésuites : cette mesure, appliquée au lieu même où la politique rétrograde était 1 plus profondément enracinée, reçut la sanction du pouvoir* pontifical. Rien n'indiquait mieux la caducité de l'ancien système social que cette aveugle destruction de la seule puissance capable d'en retarder le déclin. Un tel événement était d'autant moins équivoque qu'il s'accomplissait sans aucune participation directe de la philosophie négative. Le second symptôme précurseur résulta, peu de temps après le premier, de l'essai de réforme qui fut tenté sous le ministère de Turgot, et dont l'avortement fit ressortir le besoin d'innovations plus radicales. Enfin, la révolution d'Amérique prouva bientôt la tendance des esprits français à concevoir qu'une telle crise devait être commune à toute l'humanité civilisée. On se fait, à cet égard, une fausse idée de la coopération de la France, qui, même sous l'aspect moral, apporta beaucoup plus qu'elle ne reçut ; car elle déposa les germes de l'émancipation philosophique chez des peuples engourdis par le protestantisme.
La révolution française se présenta, dès son début, comme destinée à opérer une rénovation complète ; mais ce but ne put être atteint, faute d'une doc^trine organique. La métaphysique négative, qui, depuis cinq siècles, avait présidé au mouvement de décomposition, semblait être la seule doctrine qu'on pût appliquer à une organisation nouvelle. C'est ainsi que toutes les intelligences actives furent entraînées à déve-
agi: ni: i.a génhualiti': 3^1
lopptM* les principes critiques. Sous une telle intluencc, les tentatives de réorganisation, au lieu de changer la nature et le rôle des pouvoirs sociaux, n'ont abouti qu'à morceler, à limiter, à déplacer les anciennes autorités de manière à entraver toute action. C'est alors que l'esprit métaphysique conçut la société comme étant indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre, à la succession des essais constitutionnels. Cette illusion, malgré ses dangers, était excusable. Les conceptions critiques étaient familières à tous les esprits : sans poser les l'ondements de l'organisation nouvelle, elles en formulaient les plus indispensables conditions. Ainsi la nécessité de quitter un régime devenu hostile à tout progrès oblia^eait à recourir au seul principe qui pût faire entrevoir la régénération sociale. -
Le triomphe de la doctrine critique amena celui des métaphysiciens et des légistes. L'intluence était passée des doceurs proprement dits aux simples littérateurs, pendant l'époque de propagation de la métaphysique révolutionnaire. Lue dégradation équivalente transmit aux avocats la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges, qui furent relégués à leurs fonctions spéciales.
Après avoir indiqué la direction, le théâtre et les agents de la révolution, nous allons en apprécier la marche en y distinguant deux périodes, l'une préparatoire, l'autre caractérisique, sous la conduite de nos deux grandes assemblées naionales.
Au début de la révolution, le besoin de renouvellement, *rop vaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec le uaintien de l'ancien régime, réduit à ses points essentiels et légagé des abus secondaires. Cette première période semble, n général, moins métaphysique que la seconde. Cependant es illusions politiques y étaient plus complètes. On était plus loigné d'apprécier sainement la situation sociale. On confonait le gouvernement moral avec le gouvernement politique. lu un mot, jamais situation aussi provisoire n'a paru aussi iéfinitive. La métaphysique constitutionnelle rêvait d'unir le )rincipe monarchique à l'ingérence populaire, et la constituion catholique à l'émancipation des esprits. Une telle docrine conduisait à penser que, pour détruire l'ancien orgasi.sme, il suffisait de joindre au renversement de la puissance
arisiocrali({uc rabaissemeiiL de la monarchie. Les esprils français furent ainsi amenés à vouloir suivre le mode de gouvernement particulier à l'Angleterre. Une semblable imitation était irrationnelle, parce que le mouvement de décomposition avait été dirigé en France contre Télément politique dont la prépondérance avait déterminé le caractère du régime anglais.
Les principaux chefs de l'Assemblée constituante, en proposant pour but à la révolution française la simple imitation du régime, anglais, tendirent à constituer un pouvoir aristocra" tique, dont l'instinct de la population française, si dignement représenté à cet égard par les Parisiens, les empêcha de poursuivre ouvertement . l'organisation. Ils cherchèrent détacher les chefs industriels des masses placées sous leu patronage pour les unir, suivant le type anglais, aux ancienne classes dirigeantes. Ils s'efforcèrent d'ériger le gallicanisme en une sorte d'équivalent du protestantisme anglican. C'était sans doute une étrange tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot. Mais ce projet n'en caractérise pas moins une telle politique, qui n'a pas cessé de trouver de fervents admirateurs parmi les métaphysiciens et les légistes qui dirigent encore nos destinées.
Pendant la seconde période de la crise révolutionnaire, le sentiment plus exact des besoins sociaux, compensant en partie, sous l'impulsion des circonstances, l'influence de la métaphysique, détermina le caractère de la révolution.
Écartant les fictions politiques sur lesquelles reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée constituante, la Convention nationale regarda l'abolition de la royauté comme l'indispeii sable préliminaire de la régénération sociale.
Cette abolition entraîna bientôt la suppression légale d christianisme et la destruction systématique de toutes les co porations antérieures, qui étaient devenues une source d'entraves bien plus ([ue de piogi'ès. Telles étaient les comj)agnies savantes, et même l'Académie des sciences de Paris, la seule qui pût mériter (juelque regret sérieux. Cette institution avait alors rendu tous les services conq^atibles avec la nature et l'esprit de son organisation primitive ; depuis cette époque, son influence a été plus contraire que favorable à la marche des idées modernes. L'instinct progressif de la grande dicta-
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turo révolutionnaire ne l'ul donc pas plus en dérauldans celte circonstance que dans tant crautres où une meilleure a})précialion a déjà conduit à lui rendre justice. Sous l'aspect scienlitique, sa sollicitude pourtant d'heureuses fondations, et surtout pour la création de l'école polytechniiiue, montre que la suppression des académies tenait, non pas à de sauvages ani tipathies, mais plutôt à une certaine prévision juste, bien que confuse, des nouveaux besoins de l'esprit humain.
l*our apprécier le caractère de cette })ériode^ il est nécessaire d'y considérci- l'inlluence, plus favorable que funeste, des circonstances c[ui la dominèrent. Les gouvernements européens, qui avaient laissé tomber Charles I^'^, n'eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté française pour réunir tous leurs elï'orts contre une révolution que la France signalait comme devant être commune à toute FEurope. L'oligarchie anglaise, bien que désintéressée en apparence, se plaça à la tête de la coalition rétrograde. Cette formidable attaque favorisa l'œuvre révolutionnaire en provoquant une communauté de sentiments et de vues politiques indispensable au succès. Ce fut la source de l'énergie et de la rectitude morales qui placèrent la Convention bien au-dessus de l'Assemblée constituante. Poussée par sa philosophie à des conceptions vagues et absolues, l'assemblée républicaine fut bientôt conduite, par les exigences de sa mission, à ajourner toute constitution pour s'élever à l'admirable idée du gouvernement révolutionnaire. C'est ainsi que les conventionnels français, renonçant à fonder des institutions qui ne pouvaient encore avoir aucune base solide, s'attachèrent à organiser une vaste dictature temporelle, équivalente à celle de Louis XI et de RicheHeu, mais dirigée par une plus juste appréciation de son but et de sa durée. Cette dictature développa les sentiments de fraternité, et inspira aux classes inférieures la conscience de leur valeur politique. Une telle conduite, récompensée par de sublimes et touchants dévouements, a laissé chez le peuple français d'ineffaçables souvenirs, et même de profonds regrets qui ne disparaîtront que par une juste satisfaction donnée aux aspirations populaires. L'organisation de la dictature révolutionnaire tendait à séparer le gouvernement moral du gouvernement politique. Cette tendance fut indiquée par l'action d'une célèbre association vo-
loiiiaire, celle des Jacobins, qui, extérieure au pouvoir, était surtout destinée, en appréciant mieux l'ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses indications. On en retrouve d'autres indices dans les diverses tentatives qui furent faites pour fonder sur la régénération des mœurs françaises les nouvelles institutions politiques.
La valeur des chefs du mouvement révolutionnaire et celle des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement firent triompher de précieuses vérités. Les graves erreurs qui furent commises résultèrent de la philosophie dominante. Cette philosophie, au lieu de rattacher les tendances de l'humanité aux transformations antérieures, représentait la société comme étant, sans aucune impulsion propre, entièrement livrée à l'action arbitraire du législateur. Elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter aux anciens un type rétrograde et contradictoire. Au milieu des circonstances les plus irritantes, elle appelait les passions à l'office réservé à la raison. Un semblable contraste doit porter à admirer les grands résultats qui furent obtenus, tout en faisant réprouver d'inévitables égarements. Aucun ordre de faits ne caractérise mieux cette opposition que ceux qui se rapportent au besoin d'unité nationale, dont le sentiment surmonta chez les natures vraiment politiques la tendance dissolvante de la métaphysique. Cette réaction d'un heureux instinct pratique contre les indications d'une fausse théorie se manifesta surtout dans la lutte qui fut suscitée par le puéril orgueil des malheureux girondins. Ils furent entraînés par leur incapacité politique à de coupables menées, qu'ils poussèrent jusqu'à des coalitions armées avec le parti monarchique, dans le but de décomposer la France en républiques partielles, au temps où une redoutable agression extérieure exigeait la plus intense concentration. Quand, par une épuration indispensable, la révolution, dans sa marche, se fut délivrée de ces dangereux discoureurs^ une mémorable unanimité d'efforts contint toute tendance au morcellement pohtique.
L'exaltation qui s^ensuivit, bien que nécessaire, ne pouvait durer. Elle aurait dû s'arrêter à l'époque, fort antérieure à la journée thermidorienne, où la France était suffisamment garantie contre l'invasion étrangère par la conquête de la Belgique et de la Savoie. Mais l'irritation produite par d'aussi
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extrêmes nécessités el surtout les inspirations absolues de la métaphysique dirii^eanle ne permirent pas à la polit icjue exeeplionnelle d'abdiquer aussitôt après avoir accompli son oltiee provisoire. Telle fut l'origine des actes horribles que rappelle trop exclusivement le souvenir de cette grande époque.
C'est ici le lieu de distinguer les écoles de Voltaire et de Rousseau, (pii ont dirigé le mouvement philosophi([ue en [poursuivant, Tune l'émancipation des esprits, l'autre l'agitation sociale. La première concevait la métaphysique dirigeante connue négative el la dictature républicaine comme une mesure provisoire. Au contraire, aux yeux de la seconde, la doctrine critique formait la base d'une réorganisation directe. En même temps, l'une faisait preuve d'un instinct confus, mais réel, des conditions de la civilisation moderne, pendant que l'autre était surtout préoccupée d'une vague imitation de la société antique. Après que le danger commun eut cessé de contenir ces divergences, l'école de Voltaire montra son impuissance en formulant précipitamment une sorte de polyxhéisme métaphysique dominé par l'adoration de la grande entité scolastique. Il en résulta la catastrophe de Danton et de Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient par l'impitoyable extermination des adversaires, sous les inspirations d'une doctrine qui laissait prévaloir les passions les plus cruelles.
L'école de Rousseau, dans laquelle le sincère fanatisme de quelques chefs dissimulait l'hypocrisie d'un plus grand nombre de purs déclamateurs, prouva bientôt à son tour, par un horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était encore moins apte que sa rivale à réorganiser la société. Ce fut surtout alors que la métaphysique révolutionnaire se montra hostile à la civilisation. Cette hostilité, sensible même dans le domaine de la science et de l'art, se maaifesla surtout dans l'ordre industriel, qui fut menacé d'une ^uine complète par la désastreuse tendance politique à déruire la subordination nécessaire des classes laborieuses aux :hefs de leurs travaux. La réaction rétrograde, que l'on fait :ommencer à la journée thermidorienne, remonte à la tentaive d'organisation du déisme légal. De singulières révélations îttribuaient une sorte de mission céleste à Robespierre, le
sanguinaire dcclamateur érigé en souverain pontife de celte étrange restauration religieuse.
Le mouvement thermidorien, d'abord dirigé par les amis de Danton, fut le symptôme de la décadence d'une désastreuse, politique, qui, malgré une horrible exagération de procédé exceptionnels, n'avait produit qu'un mouvement rétrograde. Il est d'ailleurs incontestable que de sanglantes représaille furent exercées, à la secrète instigation du parti monarchique, contre le parti révolutionnaire.
J'ai cru devoir insister sur l'époque la plus décisive de la révolution. D'une part, la Convention formula, d'une manière plus complète que ne l'avait fait l'Assemblée constituante, une sorte de programme politique qui indique encore aujourd'hui le but à atteindre ; d'autre part, son impuissance à réorganiser la société fut démontrée par l'épreuve de son en tier ascendant.
Après la chute d'un tel régime, la réaction ne se fît d'abor sentir que par le retour de la métaphysique constitutionnelle,! qui proposa de nouveau pour type la constitution anglaise. En même temps, des tentatives énergiques, mais insensées,] montrèrent la déplorable tendance du parti progressif à cher-l cher la solution sociale dans un plus complet bouleversement' des institutions. Par ces deux ordres d'erreurs, tous concouraient à maintenir la position abstraite du problème politique sans tenir compte du milieu social correspondant. Tous concevaient la société indéfiniment modifiable, et s'accordaient à subordonner la régénération morale aux règlements législatifs
Une telle fluctuation politique , aussi menaçante pour l'ordre que stérile pour le progrès, devait aboutir, malgré lesj répugnances populaires, au triomphe passager de l'espri rétrograde.
Cette dernière épreuve était indispensable pour faire appré cier l'espèce d'ordre réellement compatible avec l'existence des anciens pouvoirs. Le cours des événements préparait une domination militaire, à mesure que la guerre perdait son ca ractère défensif pour devenir offensive. Tant que l'armée, attachée au sol de la patrie, n'avait pas cessé de participer aux émotions et aux inspirations nationales, l'énergie du terrible comité y avait maintenu la plus parfaite prépondérance do l'autorité civile sur la force militaire. Mais, dans ses expédi-
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lions loinlaines. Tarmée, devenue de plus en plus étrangère aux atVaires intérieures, s'identifia avec ses propres chefs au milieu de populations inconnues. En outre, son intervention politique parut indispensable pour comprimer l'agitation sociale entretenue par l'esprit métaphysique. Une dictature militaire était donc inévitable; mais sa tendance rétrograde ou progressive devait, malgré l'influence d'une réaction passagère, dépendre beaucoup de la disposition personnelle de celui qui en serait honoré parmi tant d'illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités.
Par une l'alalilé à jamais déplorable, cette suprématie, à laquelle le général Hoche semblait si heureusement destiné, échut à un homme presque étranger à la France, issu d'une civilisation arriérée, et pénétré, sous la secrète impulsion d'une nature superstitieuse, d'une admiration involontaire pour l'ancienne hiérarchie sociale. L'immense ambition dont il était dévoré ne se trouvait en harmonie, malgré son vaste charlatanisme, avec aucune éminente supériorité. Il faut en exepter celle qui se rapporte à un incontestable talent pour la guerre. Or ce talent est plus lié, de nos jours, à l'énergie morale qu'à la force intellectuelle.
Je ne prétends pas blâmer l'avènement de cette dictature •inévitable ; mais je voudrais flétrir avec toute l'énergie dont je suis capable l'usage profondément pernicieux qu'en fit un chef investi d'une puissance matérielle et d'une confiance morale qu'aucun autre législateur moderne n'a réunies au même degré. Sans doute, l'état de l'esprit humain ne permetlait pas à son immense autocratie de réorganiser la société ; mais il aurait pu y appliquer les hautes intelligences et y disposer la masse des populations. S'il avait eu un véritable génie politique, Bonaparte ne se serait pas abandonné à son aversion pour les idées républicaines : il n'en aurait pas méconnu les tendances rénovatrices, qui n'eussent pas échappé, dans cette lumineuse situation, à Richelieu, à Cromwell ou à Frédéric. Mais toute sa nature intellectuelle et morale était incompatible avec la seule pensée de l'extinction du régime théologique et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir. Néanmoins, il n'en comprenait ni l'esprit ni les conditions, comme le prouvèrent tant de graves contradictions dans la marche de sa politique rétrograde, surtout en ce qui concerne
la restauration religieuse. Suivant la tendance du vulgaire des rois, il y voulut allier la considération à la servilité en s'efl'orçant de ranimer des pouvoirs qui ne peuvent jamais rester subalternes.
Le développement continu d'une immense activité guerrière était le fondement de cette désastreuse domination, qui, pour rétablir un régime antipathique au milieu social correspondant, exploita les vices généraux de Thumanité, les imperfections de notre caractère national, et principalement notre vanité exagérée. Sans un état de guerre très actif, le ridicule aurait suffi pour faire justice de l'étrange restauration nobiliaire et sacerdotale qui fut tentée par Bonaparte, tant elle était contraire à l'état des moeurs et des opinions. La France n'aurait pas été réduite à cette longue et honteuse oppression pendant laquelle la moindre réclamation généreuse était aussitôt étouffée comme un dessein de trahison nationale concerté avec l'étranger. L'armée, qui, pendant la crise républicaine, avait été animée d'un si noble esprit patriotique, n'aurait pas tyrannisé les citoyens, réduits à se consoler du despotisme et de la misère par la puérile satisfaction de voir l'empire français s'étendre de Hambourg à Rome. La Convention, en élevant le peuple sans le corrompre, avait achevé de décomposer l'ancienne hiérarchie sociale. Bonaparte faussa le sentiment, de l'égalité en associant la partie la plus active du pays à un désastreux système de rétrogradation politique, et en lui abandonnant, pour prix de ses services, le pillage et l'oppression de l'Europe.
Je ne m'arrête à cette malheureuse époque que pour noter les graves enseignements qu'elle nous a si chèrement procurés. Les convictions révolutionnaires furent remplacées par une déplorable versatilité politique, sans laquelle Bonaparte aurait manqué d'instruments et d'appuis pour restaurer un régime que l'antipathie générale avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d'indignes républicains et l'entraînement insensé des masses marquèrent la fragilité inhérente à toutes les convictions métaphysiques. La guerre était la base du système de rétrogradation, qui n'aurait pu obtenir autrement une telle consistance temporaire. L'esprit militaire, avant de s'efï'acer, fut conduit à rendre hommage à la nature pacifique de la sociabilité moderne en s'efï'orçant de rcpré-
A(;i: i>K i.A (;i':m':mai.itk S/Jt)
siMitor la guerre eomme un moyen de civilisation. C'était rajeunir la politiijue romaine, ([ui, réalisée (juinze siècles auparavant, ne pouvait plus être renouvelée. L'ne telle illusion politique était excusable à l'issue de la défense révolutionnaire, qui excitait à propager les principes français. Mais, pendant les guerres impériales, la prétention d'accélérer le progrès par le pillage et l'oppression de l'Europe ne pouvait exercer une séduction sérieuse.
(a^ système de guerres fit surgir, comme l'eût fait une invasion de barbares, un principe d'indépendance et de liberté plus ou moins iilentique à celui de notre révolution. C'est ainsi que la tyrannie impériale a concouru, contre les desseins de son chef, à régénérer rEuroi>e. Pendant que [^aris opprimé était réduit à chercher un aliment à son activité dans les misérables querelles des comédiens et des versificateurs, Cadix, Berlin, Vienne retentissaient de chants énergiques et de patriotiques acclamations excitant partout à des soulèvements contre une domination intolérable. Mais, sauf cette inévitable réaction, la politique impériale, loin d'avoir propagé l'influence française, lui fut au contraire nuisible en stimulant les peuples à s'unir aux rois pour repousser l'oppression étrangère, et en détruisant la sympathie et l'admiration que notre initiative révolutionnaire et notre défense nationale avaient partout inspirées.
Ai)rès une sanglante prépondérance aussi désastreuse pour la France que pour l'Europe, ce régime fondé sur la guerre tomba par la guerre elle-même, quand la résistance fut devenue partout populaire. La chute du tyran fut accueillie avec joie par la France, qui, outre sa misère et son oppression intérieures, était lasse d'être condamnée à toujours craindre ou la honte de ses armes, ou la défaite de ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne doit laisser à la nation française qu'un seul regret, celui d'y avoir pris une part trop passive et trop tardive, au lieu d'avoir prévenu un dénouement funeste par une insurrection populaire.
Les habitudes politiques contractées sous l'influence de Bonaparte facilitèrent le retour provisoire des héritiers de l'ancienne royauté française, qui furent accueillis sans confiance, mais sans crainte, chez une nation dont le seul vœu était de vou' cesser à tout prix la guerre et la tyrannie. On
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pensait que cette famille comprendrait, comme tout le monde le sentait en France, que le système de conquêtes et le régime de rétrogradation étaient également détestés. Mais, croyant voir, au contraire, un symptôme d'adhésion à leur utopie monarchique dans un retour qu'ils ne devaient qu'à Bonaparte et où le peuple était resté passif, les Bourbons reprirent la politique rétrograde du pouvoir déchu. Pour préserver le pays des tracasseries qui devaient résulter de cette restauration, il eût suffi de laisser agir une ancienne rivalité domestique, si le désastreux retour de Tîle d'Elbe n'était venu mettre de nouveau l'Europe en garde contre la France, et retarder de quinze ans, au prix d'immenses sacrifices, une substitution de personnes devenue inévitable.
Sans regarder le problème de la réorganisation comme résolu, et sans renoncer à le résoudre, la France, désabusée des espérances qu'elle avait attachées au triomphe de la politique métaphysique, ne s'occupa plus que de son développement industriel. Elle ne prit qu'un intérêt secondaire aux stériles discussions constitutionnelles qui aboutirent à une troisième tentative d'imitation du régime anglais. Cette nouvelle épreuve, plus prolongée, plus paisible, et par suite plus décisive que les précédentes, fit bientôt ressortir le caractère d'une telle utopie. Sous l'ascendant de l'aristocratie, le pouvoir royal était réduit en Angleterre à une vaste sinécure accordée au chef nominal de l'oligarchie britannique, avec une puissance peu supérieure à celle des doges vénitiens. En France, l'instinct royal répugnait à une telle dégradation d'un régime qu'on prétendait seulement modifier quand on l'annulait radicalement. L'imitation du type anglais neutralisait la royauté, et, par la nouvelle forme d'une telle institution, l'adhésion monarchique y semblait volontaire.
C'est à cette époque qu'il faut placer dans l'histoire la chute de la dictature temporelle. Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette dictature, élaborée par Louis XI et complétée par Richelieu, avait été maintenue énergiqucment, d'abord avec un caractère progressif par la Convention, ensuite dans un esprit rétrograde par Bonaparte, qui en fut réellement le dernier organe. Elle finit par se partager en un antagonisme entre l'action centrale, que cette nouvelle royauté représente imi)arfaiteinent, et l'action locale ou par-
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[tiollo, ônuméo iriino asseniblôo [)lus ou moins [)opulairc. /unilô de direclion disparaît sous le liraillemcnt de ces deux (forces opposées, donl chacune lend ;\ s'assurer une prépondérance désormais impossil)le. L'abaissement du pouvoir royal [esl uian[ué par la nouvelle existence du pouvoir ministériel, [([ui, après en avoir été une émanation facultative, s'y est labsolument substitué.
La lutte entre l'instinct progressif et la résistance rétro- Liraile s'est continuée à la faveur même de ce régime métaphysique, qui, malgré son éternité oflicielle, n'était regardé par les divers partis que comme une transition précaire. C'est alors que s'est pleinement établi le déplorable dualisme social que j'ai décrit dans le premier chapitre et qui a persisté jusqu'à présent. L^n tel dualisme est caractérisé, sous l'aspect moral, par une corruption systématique, et, au point de vue politique, par la prépondérance des littérateurs et des avocats. On a tenté d'ériger en Fhonneur de l'entité décorée du nom de loi une sorte de culte métaphysique qui a consacré la domination des légistes. Faute de notions fondamentales on a été conduit, pour éviter un arbitraire indéfini, à accumuler une multitude presque illimitée de décisions particulières. La confusion des idées politiques est parvenue à un degré tel, que les plus habiles jurisconsultes, après avoir consumé leurs veilles à Tétude des décisions légales, ne peuvent presque jamais convenir, en un cas déterminé, de ce qui constitue la légalité.
L'action rétrograde a été marquée par des inconséquences dont la plus grave a consisté à combiner Fancieri régime avec un état de paix continu. Cette étrange politique a reproduit, sur une moindre échelle et suivant un cours plus rapide, les mêmes dissidences qui ont amené, pendant les cinq derniers siècles, la décomposition du régime féodal. La réorganisation spirituelle a été entreprise par les jésuites, qui se sont attiré, outre la haine qu'ils avaient jadis inspirée, le mépris justement acquis à une congrégation chez laquelle la plus ignoble I hypocrisie dispense si souvent de mérite et môme de moralité.
(Juand cette vaine réaction eut pris une attitude sérieusement menaçante pour le mouvement révolutionaire, une seule secousse, en détruisant une politique dépourvue de , toute racine populaire, démontra aux plus aveugles observa-
teurs que la chute de Bonaparte, loin d'avoir été due à Tunique amour de la paix, était également résultée de Taversion inspirée par sa tyrannie rétrograde. Tel fut le terme de la réaction qui, commencée à l'institution du déisme légal deRobespierre, fut complétée par Bonaparte et prolongée par ses faibles successeurs.
La précision du langage philosophique ne permet guère d'appliquer au pouvoir central l'ancienne qualification de royauté, depuis que tous les prestiges monarchiques ont disparu avec les croyances qui les consacraient. L'Assemblée législative s'est fait remarquer par de nouveaux empiétements sur le pouvoir royal en lui imposant les ministres qu'il devait employer, de manière à empêcher l'exercice le plus légitime de sa spontanéité. Le centre d'action, privé de toute stabilité, s'est trouvé successivement transporté chez chacun des personnages les plus influents des assemblées parlementaires. Les ministres eux-mêmes, devenus presque indépendants de la puissance royale, l'auraient éliminée sans plus d'embarras que les anciens maires du palais, si notre milieu social n'avait empêché une telle usurpation.
Depuis que le régime politique a renoncé à toute prétention sur la réorganisation spirituelle, la puissance morale a été livrée à quiconque a voulu s'en saisir. Il en est résulté la domination du journalisme, qui appartient aujourd'hui à des littérateurs incapables de traiter d'une manière rationnelle une question quelconque, et disposés, même avec les plus loyales intentions, à transformer les discussions sociales en un stérile appel aux passions. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, ce pouvoir a été employé à propager des conceptions anarchiqucs. Quoi qu'il en soit, rim})erfection de ce nouveau pouvoir n'en doit pas faire méconnaître l'importance. C'est ainsi que les perturbations sociales d'un demisiècle ont conduit tous les partis à reconnaître la priorité que doit obtenir la régénération intellectuelle et morale.
Une telle régénération ne dépend plus que d'une initiative philosophique, qui seule lui manque encore, et que j'ose tenter dans cet ouvrage. Néanmoins, avant d'en faire l'exposé, je dois compléter l'examen de l'époque actuelle en y étendant la double progression sociale que les deux chapitres précédents ont démontrée appartenir à révolution moderne.
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Je considérerai d'abord le prolongement de la décomposition polit iipie, en ce qui concerne l'organisme théologique, principale base de l'ancien système social. La révolution a porté une dernière atteinte aux diverses conditions, politiques, intellectuelles et morales, de l'ancien pouvoir spirituel. L'assujettissement de l'ordre ecclésiastique à la puissance temporelle a été augmenté. Le clergé a perdu sur la vie domestique cette inlluence légale dont il conserve encore l'apparence chez les populations protestantes. L'existence du clergé, privé de ses biens, a été subordonnée aux décisions annuelles d'une assemblée de laùpies incrédules, presque touours mal disposés à l'égard de la corporation sacerdotale. în laissant Bonaparte rétablir sans opposition sérieuse un culte encore cher aune partie arriérée du pays, la nation française a imposé au clergé, comme condition tacite d'une domination désormais facultative, l'obligation de renoncer à toute influence politique. x\ la prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit d'un pouvoir qui ne peut se résigner à un tel abaissement, cette disposition nationale déterminera sans doute la suppression du budget des cultes en réservant aux divers fidèles l'entretien de leurs pasteurs respectifs. Or une telle mesure, qui, dans les mœurs protesantes des Américains, est très favorable à la profession sacerlolale, consommerait sa ruine d'abord en France, et ensuite dans tous les pays catholiques. Quanta la décadence intellectuelle de l'organisation catholique, la crise révolutionnaire a dû l'aggraver profondément en propageant dans toutes les classes l'émancipation des esprits. Une nation qui, pendant plusieurs années, loin de réclamer contre la suppression légale du culte public, a paisiblement écouté dans ses vieilles cathédrales la prédication d'un audacieux athéisme, ou d'un déisme non moins hostile aux anciennes croyances, a suffisamment prouvé son affranchissement théologique. D'odieuses persécutions n'ont même pas ranimé une ferveur rehgieuse ^lont les sources étaient taries.
Depuis qu'une émancipation complète est devenue fré- ([uente chez les esprits cultivés, de nombreux exemples, parmi lesquels on distinguera toujours la vie entière du vertueux Spinoza, ont prouvé l'indépendance de toutes les vertus à l'égard des croyances qui, dans l'enfance de l'humanité,
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avaient été longtemps indispensables à leur stimulation. Malgré ces divers enseignements, les prétentions de la théologie survivront longtemps aux situations qui les ont motivées. Il n'y a pas de vertu qui, pour se convertir en habitude, n'ait eu d'abord besoin d'une sanction religieuse, que le progrès a ensuite éliminée sans danger, à mesure que la saine appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulants chimériques. Aussi, à toutes les époques, des déclamations rétrogrades ont-elles annoncé, comme aujourd'hui, la dépravation qui serait pour l'humanité l'inévitable résultat de la ruine de telle ou telle croyance superstitieuse. Il suffit de parcourir les diverses civilisations contemporaines, pour retrouver Téquivalent de ces vains regrets, même dans les cas que les plus croyants regardent, chez les peuples avancés, comme étrangers à toute considération théologique. Ainsi, la propreté est devenue depuis longtemps indépendante des motifs religieux ; elle est simplement rattachée à des convenances privées ou publiques. Cependant tous les brahmanes persistent à ériger en nécessité absolue sa liaison è leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l'établissement du christianisme, un grand nombre d'hommes d'État et même de philosophes continuèrent à déplorer l'imminente démoralisation qu'ils regardaient comme attachée à la chute des dogmes polythéistes.
Les clameurs modernes ne sont pas plus raisonnables. Les plus hautes vertus se sont développées chez une population devenue étrangère et même antipathique aux croyances théologiques. Tel est le service dont l'émancipation humaine sera toujours redevable à la révolution française. En voyant alors, non seulement parmi les chefs, mais encore chez les moindres citoyens, tant de courage, soit militaire, soit civil, tant d'admirables dévouements patriotiques, tant d'actes, même obscurs, d'un noble désintéressement, surtout pendant la durée de la grande défense républicaine, tandis que toutes les anciennes croyances étaient persécutées ou avilies, il est impossible de ne pas sentir que la morale est maintenant indépendante de toute croyance religieuse. Cette grande expérience ne laisse pas à l'esprit théologique la ressource, d'ailleurs illusoire, de rattacher à un vague déisme d'aussi heureux résultats. Les demi-convictions propres à cette vaine
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loctrine sont trop confuses et trop chancelantes pour com- )orler de tels etVels. En outre, à cette époque, la plupart des citoyens actifs, soit dans l'armée, soit dans la nation, étaient )resque aussi indifférents au déisme moderne qu'à tout autre système relii^ieux. La révolution a donc complété la décalence du régime Ihéologique en ôtant aux doctrines reliiieuses les attributions morales, dont un opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilège exclusif.
Le catholicisme, après avoir si longtemps présidé à l'évolu-
ion moderne, est devenu étranger à la société actuelle : il ne
>eul plus y figurer qu'à titre d'imposante ruine, pour em-
)écher le monde de perdre le sentiment d'une organisation
pirituelle, et pour en indiquer aux philosophes les conditions
ondamentales.
En considérant le progrès de la décomposition politique
ans l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que,
lalgré le développement d'une prodigieuse activité guer-
ière, la révolution n'a pas moins concouru à compléter la
écadence du régime militaire que celle du système théolo-
ique. Le mode suivant lequel s'accomplit la grande défense
épublicaine déconsidéra l'ancienne caste militaire, qui fut
insi privée de sa seule attribution caractéristique. Les
itoyens les moins préparés, en surpassant alors, après un
ipide apprentissage, les maîtres les plus expérimentés, rui-
èrent à jamais le prestige inhérent à la spécialité d'une telle
rofession. Cette épreuve décisive, accomplie au milieu des
rconstances les plus défavorables, fit sentir que, pour une
mple activité défensive, seule compatible avec l'esprit paci-
jue de la sociabilité moderne, l'existence d'une caste mili-
ire et même toute préoccupation continue des choses de la
lerre sont devenues inutiles.
La révolution a fait cesser les guerres systématiques qui aient mis l'activité militaire au service de l'activité indusielle. Cet ancien esprit n'a persisté qu'en Angleterre. La ruine ] régime colonial, que la séparation des principales colonies •truisit après trois siècles, a prévenu tout renouvellement rieux des guerres importantes que ce régime avait suscies. L'Angleterre seule offre à ce sujet une exception spéciale, probablement passagère. C'est ainsi qu'ont disparu en irope les derniers motifs généraux des guerres modernes-
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La décadence du régime et de l'esprit militaires a été marquée, pendant ce dernier demi-siècle, par l'innovation du recrutement forcé, qui fut d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de la défense nationale, ainsi qu'aux exigences plus durables du régime impérial, qui lui succéda. Cette innovation, qui, depuis la paix, a partout survécu aux nécessités initiales, est un témoignage des dispositions pacifiques des populations modernes, parmi lesquelles on trouve encore des officiers volontaires, mais qui ne fournissent plus ou qui fournissent trop peu de soldats dans le même cas. En même temps, elle concourt à détruire les mœurs et l'activité guerrières en faisant cesser la spécialité d'une telle profession, et en composant les armées d'une masse antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau qu'elle ne support qu'avec l'espoir d'une prochaine libération.
Le vaste appareil militaire qui a été conservé dans les diffé rents pays civilisés semblerait annoncer une dispositioi opposée à la paix, si cette anomalie apparente ne s'expliquait"' par les nécessités d'une crise révolutionnaire qui s'étend plus ou moins à toute l'Europe. Le maintien de l'ordre public, qui n'olfrait jadis aux armées qu'une destination accessoire et passagère, constitue maintenant leur attribution principale. Cette situation n'étant pas suffisamment comprise, les gouvernements actuels ont souvent recours à des artifices peu convenables, et môme dangereux, pour motiver, par la prétendue imminence d'une guerre impossible, le maintien d'un vaste appareil militaire qu'ils n'osent pas justifier par sa véritable destination. Quoi qu'il en soit, la profession militaire ne saurait être frappée d'un discrédit équivalent à celui qui menace la corporation sacerdotale. Rien ne peut empêcher la milice actuelle, et surtout ses chefs, de prendre les mœurs el l'esprit modernes.
L'institution des armées permanentes a été dirigée par la dictature temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguent-ils presque toujours de ceux du moyen Age, et encore plus de ceux de l'anliciuité, par une émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, rnalgré son ascendant sufl Tarmée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance reli-
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gieiise, qui, politiquement appréciée, eût alors sui'li pour faire juEcer une ulopio rétroi2;rade fondée sur la combinaison de deux éléments devenus inconciliables. Les elTorts insensés de ses débiles successeurs n'aboutirent qu'à développer une telle antipathie. La netteté et la précision des spéculations militaires développent aujourd'hui chez ceux qui s'y livrent l'esprit positif. Depuis trois siècles, il a existé entre les recherches scientifiques et les études relatives à la guerre une liaison qui a déterminé jusqu'ici les plus importantes créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des antipathies et des sympathies communes ont fait pénétrer dans les armées, surtout en France, l'esprit progressif des populations modernes. Au contraire, la classe sacerdotale est devenue, grâce à son immobilité, presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle est la cause dune différence qu'il importait d'expliquer entre les destinées des deux éléments de l'ancien système politique.
Après avoir apprécié le prolongement de la progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à compléter l'examen de la progression positive en considérant les quatre évolutions partielles qui la composent.
La prépondérance sociale de l'élément industriel a été augmentée et consolidée par la révolution, qui, en détruisant l'ancienne hiérarchie, a placé en première ligne l'élévation fondée sur la richesse. Le progrès technique de l'industrie, qui a suivi son progrès social, a consisté surtout en une large application des agents mécaniques. Cet emploi, fondé sur l'introduction de la puissance motrice de la vapeur, a déjà réalisé de nombreux perfectionnements, que va compléter la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, et même maritime.
Il existe encore de regrettables lacunes dans l'organisation industrielle. L'isolement de l'industrie agricole a été aggravé par l'essor plus rapide de l'industrie manufacturière et commerciale. Une opposition plus complète s'est établie entre les intérêts respectifs des entrepreneurs et des travailleurs. La propagation des tendances anarchiques a détaché les ouvriers de leurs chefs pour les placer sous la direction des rhéteurs et des sophistes. Cette scission entre la tête et les bras doit être attribuée à l'incapacité politique, à l'incurie sociale, et surtout à l'aveugle égoïsme des entrepreneurs plutôt qu'aux exigences des travailleurs. Les premiers n'ont nullement
cherché à garantir les seconds de la séduction des utopies anarchiques en organisant une large éducation populaire, qu'ils semblent au contraire redouter. Ils se sont substitués aux chefs féodaux sans hériter de leur antique générosité envers leurs inférieurs. Les hauts fonctionnaires industriels ont utilisé leur influence politique pour s'attribuer au détriment du public d'importants monopoles. Ils ont abusé de la puissance des capitaux pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs sur celles des travailleurs, dont les rapports n'ont pas même été réglés avec équité, puisque la législation interdit aux uns les coalitions, qu'elle permet ou tolère chez les autres.
Les remarques du chapitre précédent sur le caractère de l'évolution esthétique nous dispensent de toute nouvelle appréciation à ce sujet. Le dernier demi-siècle, qui a offert une simple extension de la marche antérieure, a fait plus vivement sentir dans l'art moderne l'absence de principes philosophiques et de destination sociale. La philosophie négative a conduit de prétendus novateurs à constituer une sorte de dévergondage esthétique où le désordre même des compositions est devenu un mérite trop souvent destiné à dispenser de tout autre. Néanmoins, d'immortelles créations prouvèrent, dans chaque genre, que les facultés esthétiques de l'humanité ne peuvent s'éteindre, même dans le milieu social le plus défavorable. Un éminent poète, lord Byron, que l'aristocratie britannique, qui pouvait s'en honorer, aima mieux persécuter d'une manière odieuse, idéalisa l'état de scepticisme et de fluctuation de son époque. Alliant la peinture de la vie privée à celle de la vie publique, Walter Scott choisit des phases sociales bien déterminées, dont il tira d'éminentsj chefs-d'œuvre, qui, tout en se rapportant à la civilisatioi protestante, se répandirent dans les diverses parties de l'Europe. La civilisation catholique ne fut représentée que par h composition de / promessi sposi. Une telle voie épique renou-^ vellera sans doute l'art moderne, quand la nature de notre sociabilité se manifestera d'une manière assez prononcée et assez fixe. Tous les arts ont soutenu leur éclat antérieur, sans toutefois recevoir aucune amélioration notable, si ce n'est la musique, dont le caractère est devenu, en Italie et dans l'Allemagne catholique, plus élevé et plus complet. La révolu-