AGE DE LA GÉNÉRALITÉ
tion a donné un témoignage impérissable île la puissance esthétique propre à tout grand mouvement social, en faisant émaner d'une nation aussi peu musicale que la nôtre le type le plus parfait de la musique politique dans cet hymne admirable quia tant île fois stimulé le patriotisme de nos héroïques défenseurs.
L'évolution scientifique, par sa nature plus progressive, et surtout par son importance sociale, nous oblige à considérer de plus prés ses derniers progrés, ainsi que les graves erreurs qu'y a développées le régime île la spécialité.
Dans les sciences mathématiques, la mécanique céleste fut complétée ; Fourier étendit l'analyse à un nouvel ordre de phénomènes généraux par l'étude des lois abstraites de l'équilibre et du mouvement des températures. De nombreuses intégrations furent accomplies sous l'impulsion prolongée d'Euler. Monge agrandit la géométrie par sa théorie des familles de surfaces. Lagrangc perfectionna la mécanique rationnelle en lui imprimant la plus parfaite unité, et, pour instituer une philosophie mathématique fondée sur la rénovation de l'analyse transcendante, il entreprit de régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions de l'analyse, de la géométrie et de la mécanique.
La géométrie céleste ne pouvait comporter que des progrès secondaires par rapport à ceux .de la mécanique céleste. Il faut citer cependant la découverte d'Uranus et de ses satellites, ainsi que celle des quatre petites planètes entre Mars et Jupiter.
La physique trouva de nouvelles ressources dans l'analyse mathématique, et fut enrichie d'une foule de notions expérimentales, surtout en optique et en électricité, parles travaux de Malus, de Fresnel, de Young, de Volta, de OErsted et d'Ampère. Les progrès de la chimie consistèrent dans la formation de la doctrine numérique et dans la série des études électriques.
Malgré les progrès de la science inorganique, cette époque est surtout caractérisée parla création de la biologie. On doit mentionner la conception de Bichat sur le dualisme vital et sur la théorie des tissus, ainsi que les efforts successifs de Vicq-d'Azyr, de Lamarck et de l'école allemande pour constituer la hiérarchie animale, qui fut systématisée par de Blain-
36o SOCIOLOGIK
ville. [1 ne faut pas oublier l'efroii prématuré par lequel Taudacieux génie de Broussais entreprit de fonder la philosophie pathologique. Considéré dans son ensemble, cet admirable mouvement biologique a contribué plus que tout autre au progrès de l'esprit humain.
L'influence sociale de la science recevait alors de notables accroissements. Au milieu des plus grands orages politiques surgissaient d'importants établissements destinés à propager l'instruction scientifique. La France instituait l'admirable système métrique, qui sera un jour adopté par tous les peuples civilisés.
Le principal obstacle à l'élévation d'une classe quelconque provient presque toujours des résistances opposées par ceux qui, pour y participer, sont obligés de s'astreindre à une préparation difficile. Hildebrand, par exemple, en poussant le clergé catholique à la tête de la société européenne, rencontra ses plus redoutables adversaires dans la corporation sacerdotale, qui fut plus choquée de la ré formation spirituelle qu'exigeait un tel triomphe que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc ni s'étonner ni s'alarmer de l'antipathie des savants pour une transformation sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir une véritable influence politique.
La formation des diverses sciences ayant été successive, l'esprit positif n'aurait pu développer en chaque cas ses attributs sans l'institution des différents ordres de spéculations abstraites. Mais la destination de ce régime initial indiquait en même temps sa nature passagère. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, les deux législateurs primitifs de la philosophie positive. Bacon et Descartes, avaient pressenti combien devait être provisoire l'ascendant de l'esprit d'analyse. Sous leur puissante impulsion, les savants plus rationnels de ces deux siècles poursuivirent presque toujours leurs importants travaux en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction ultérieure d'un système philosophique. Mais les habitudes précédemment contractées ont poussé le régime de la spécialité à la plus désastreuse exagération.
Un tel régime s'oppose à l'entière conception de l'esprit scientifique. L'étude des divers ordres de phénomènes peut
A(.i: ni: i.a (.knkh.m.itk
seule l'aire connaître les diilerenls attributs de la positivité. Les savants aetuels n'en eonnaissent cjuc des fragments isolés, dont aucun ne saurait suTtire à une conception d'ensemble. Celte étrauiie situation, dans laquelle chaque savant offre un si funeste contraste entre la nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse vulgarité de toutes les autres, est manifestée par les académies scientifiques, qui sont ainsi conduites à soumettre toutes les questions à une majorité incompétente. Le morcellement de ces corporations en augmente les inconvénients : il facilite l'admission des médiocrités, envieuses d'une élévation philosophique dont elles se sentent incapables.
Les géomètres sont les plus exposés aux dangers du régime de la spéciahté. Us rêvent d'étendre leur analyse à tous les phénomènes. Le caractère absolu de l'antique philosophie s'est plus conservé chez eux que parmi les autres savants. Les biologistes, au contraire, seraient les mieux disposés à un régime vraiment philosophique, si leur éducation était moins incomplète, et si une servile imitation ne les entraînait pas à transporter dans leurs travaux des conceptions et des habitudes propres aux études inorganiques. Toutefois leur antagonisme contribue à contenir les tendances des géomètres. Aussi la formation de la biologie a-t-elle été plus entravée que favorisée par les corporations savantes, et surtout par l'Académie de Paris, qui ne sut pas s'emparer de Bichat, s'unit honteusement à Bonaparte pour persécuter Gall, et méconnut la valeur de Broussais. Le brillant mais superficiel Cuvier l'emporta trop longtemps sur Lamarck et sur de Blainville.
La seule justification spécieuse qui ait été quelquefois tentée en faveur d'un pareil régime consiste à présenter les spécialités comme Tunique garantie de la positivité des connaissances et à considérer les généralités comme donnant lieu à toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant. Cet étrange motif, fort semblable aux maximes I)olitiques qui tendent à interdire la parole ou la presse à cause des abus que l'on peut en faire, prouve l'impuissance philosophique de nos compagnies savantes, qui se proclament ainsi incapables de distinguer les généralités erronées de celles qui seraient bien conçues.
Les inconvénients du régime scientifique actuel ont été manifestés, pendant le dernier demi-siècle, par la nouvelle importance sociale qui a été procurée aux savants, et qui a fait ressortir leur infériorité morale. Dès le début de la révolution, I une générosité irréfléchie a entraîné les divers gouvernements, et surtout la France, à livrer aux corporations savantes les institutions de haut enseignement. Mais l'éducation exige un esprit d'ensemble, qui est indispensable même sous les plus simples aspects. Il était donc aisé de prévoir que les habitudes de la spécialité scientifique rendraient les académies impropres aux attributions sociales qui leur étaient conférées. De plus, en confiant à l'Académie des sciences le choix des professeurs destinés au plus haut enseignement scientifique, le gouvernement français n'a pris aucune précaution légale contre les abus que cette compagnie pourrait faire d'une telle attribution au profit exclusif de ses membres. On conçoit le funeste découragement qu'un tel système a dû produire parmi les professeurs. En effet, les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus espérer d'accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique, si ce n'est aux postes trop improductifs ou trop pénibles pour tenter aucun académicien.
La dégénération indiquée par de tels symptômes prouve l'état provisoire d'une classe spéculative chez laquelle l'actif sentiment du devoir a été affaibli, au môme degré que l'esprit d'ensemble, par la prépondérance de la morale métaphysique, fondée sur l'intérêt personnel Bientôt peut-être la science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu'une avide concurrence déterminera chez des natures trop inférieures une altération volontaire de la véracité des observations, soit parce que la cupidité sera stimulée par les relations de la science et de l'industrie.
Cette appréciation fait comprendre la sagacité des conventionnels, qui n'avaient pas excepté les compagnies savantes de la suppression des corporations antérieures. Toutefois les illusions métaphysiques, propres à la philosophie dirigeante, avaient fait prendre, à cet égard, comme à tout autre, une destruction pour une création. Il aurait fallu changer, non seulement la constitution des académies, mais encore le régime qu'elles représentaient, et sur lequel les mesures politiques ne pouvaient avoir aucune action.
AGE DK LA GENERALITE
Nous devons maintenant considérer le développement simultané de la philosophie.
A mesure que la science se séparait, au seizième et au dixseptième siècle, d'une philosophie caduque, la philosophie, de son côté, s'isolait de l'évolution scientifique. Depuis cette séparation, il n'a existé aucun véritable philosophe, si ce titre suppose la prépondérance de l'esprit d'ensemble. En ce sens, Leibniz a été le dernier philosophe moderne, puisque personne après lui, pas même Kant, malgré sa puissance logique, n'a possédé une généralité philosophique en harmonie avec l'état avancé de la raison. Si la philosophie do J. de Maistre a semblé complète à sa manière, c'est uniquement parce que son caractère rétrograde l'a dispensée de la difficile obligation de correspondre aux divers besoins de la sociabilité moderne. Ainsi, sauf quelques heureux pressentiments d'une prochaine rénovation, le dernier demi-siècle n'a fait que prolonger une situation transitoire.
L'esprit de la philosophie primitive, qui a persisté jusqu'ici, consistée concevoir l'étude de l'homme intellectuel et moral comme indépendante de celle du monde extérieur, à laquelle elle sert au contraire de base. Depuis que la science, afîranchie de toute tutelle, a développé la puissance de la méthode positive, la métaphysique moderne a voulu aussi justifier sa propre marche, d'après un principe logique équivalent à celui de la science, dont elle comprenait de moins en moins les conditions réelles. Cette tendance a été prononcée à partir de Locke. La philosophie a été représentée comme fondée, autant que la science elle-même sur un ensemble de faits observés. Il a suffi pour cela d'imaginer, parallèlement à la véritable observation, extérieure à l'observateur, cette fameuse observation intérieure, qui n'en peut être que la vaine parodie. On sait à quelle stérile agitation ce principe illusoire a conduit la métaphysique actuelle, qui offre partout le spectacle des plus ambitieuses prétentions philosophiques aboutissant à produire des traductions et des commentaires de l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique. On n'y trouve même le plus souvent aucune judicieuse appréciation des doctrines correspondantes, faute d'une saine théorie du développement de l'esprit humain.
La spécialité des études scientifiques a été aveuglément
3(>/f SOCIOLOGIE
transportée aux études morales et sociales, au temps même où cette spécialité, longtemps indispensable à la science inorganique, dont elle émanait, était déjà parvenue au terme de son office provisoire. L'étude de la science morale et politique a été partagée entre les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile imitation du morcellement de l'Académie des sciences. Cette étrange institution, détruite par Bonaparte, a été restaurée par Guizot, et complétée par l'adjonction d'une section nouvelle destinée à l'histoire. Le but d'une telle innovation a été d'instituer, à l'égard de la presse périodique, un misérable expédient de corruption permanente.
Nous avons enfin terminé l'examen du passé. Avant de formuler les conclusions philosophiques qui doivent en résulter, nous allons résumer l'ensemble de notre analyse historique. Ce résumé, qui en facilitera la conception, sera surtout utile pour les temps modernes, où nous avons étudié séparément les deux mouvements simultanés de décomposition et de recomposition.
Nous avons appliqué à l'ensemble du passé la loi d'évolution, qui consiste dans le passage de l'humanité par trois états successifs, l'état théologique, l'état métaphysique, l'état positif. L'usage de cette loi nous a permis d'expliquer les grandes phases historiques, et d'en apprécier le véritable caractère. Il en est résulté, pour la première fois, la conception d'une série homogène et continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier essor de l'intelligence et de la sociabilité jusqu'à l'état actuel. Quelque immense que semble un tel intervalle, nous l'avons vu rempli par les divers degrés de l'état théologique et de l'état métaphysique, qui constituent l'éducation préliminaire de notre espèce, dont l'état définitif n'a été jusqu'ici ébauché que parle développement partiel des nouveaux éléments sociaux. Nous avons suivi dans toute son étendue la vie théologique et militaire en considérant d'abord son origine, ensuite sa plus complète extension, enfin sa décadence. Ces trois phases principales du passé correspondent aux trois formes de l'esprit théologique, fétichiste dans son élan initial, polythéiste au temps de sa plus grande splendeur, monothéiste à son déclin. L'analyse historique devait surtout faire ressortir le mode de participation de chacun de ces trois âges à l'ensemble du développement humain.
v(;i: ni: i.v gé.nkrai.iti': 365
Ouclque imparfait que soit le lelichisnie. sa spontanéité lui procure le privilèu^e de tirer rintclligence et la sociabilité de leur torpeur initiale. Constituant le fond de toute philosophie théologique, il correspond à l'époque de la plus entière prépondérance de Tesprit religieux, qui n'est encore ni modifié par la métaphysique ni entravé par la science. Aussi l'empire intellectuel du principe théologique ollVe-t-il, après ce premier Age, malgré de spécieuses apparences, un décroissement continu pendant tout le reste de la vie religieuse. Le régime fétichiste a d'abord ébauché le développement humain, soit industriel, soit esthélic[ue, soit même scientifique ; mais il l'a ensuite entravé par son excessive durée. On y trouve, sous l'aspect social, les germes de l'organisme antique, soit dans l'exercice primitif de l'activité militaire, soit dans la disposition naturelle à l'hérédité des professions, qui a conduit à étendre le gouvernement domestique. Toutefois la nature de cette première religion a retardé l'institution d'un culte régulier, dirigé par un sacerdoce distinct. Il en est résulté que les propriétés sociales de la philosophie théologique, qui sont surtout liées à l'existence d'une classe sacerdotale, ont été longtemps dissimulées.
L'âge du fétichisme se divise en deux périodes principales : la première comprend le fétichisme proprement dit; la seconde l'astrolatrie, pendant laquelle cette philosophie initiale s'est étendue aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors, parvenu à la plus grande perfection dont il était susceptible, le régime fétichiste a déterminé le développement d'un véritable sacerdoce, et a permis à l'ordre naissant des sociétés humaines d'acquérir une extension et une consistance durables, au moyen d'un système d'opinions communes et du principe de subordination inhérent à la consécration religieuse. Le passage simultané de l'existence nomade à l'existence sédentaire a fortifié cette influence sociale. Une telle phase était nécessairement très voisine de l'avènement du polythéisme, qu'elle était destinée à préparer. Le principe religieux est alors profondément modifié. L'activité divine primordiale, résultant de l'assimilation de tous les phénomènes aux actes humains, est retirée aux êtres réels pour devenir l'attribut d'êtres fictifs, susceptibles d'élimination graduelle, sous l'impulsion ultérieure de la raison humaine.
Le polythéisme correspond à la principale époque de la vie religieuse. L'impulsion qu'il a imprimée à Timagination a rendu son empire longtemps favorable à l'essor intellectuel. 11 a exercé une heureuse influence sur le développement industriel, que le fétichisme avait entravé en consacrant la matière. Les faciles ressources qu'il présentait pour expliquer les phénomènes lui ont permis de favoriser les débuts de l'évolution scientifique ; mais il a surtout dirigé l'éducation esthétique de l'humanité. Sous l'aspect social, outre sa participation à l'établissement d'un ordre régulier et stable, propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme a présidé à l'immense opération politique par laquelle la sociabilité ancienne a préparé la sociabilité moderne en utilisant l'exercice de l'activité militaire. Quelque variées qu'en aient été les formes, le régime polythéiste a toujours été marqué par deux institutions connexes : d'une part, l'esclavage des travailleurs, qui était nécessaire au système de conquêtes et à la première formation des habitudes industrielles ; d'autre part, la concentration des pouvoirs chez les mêmes chefs, sans laquelle l'action directrice n'aurait pu obtenir la plénitude d'autorité indispensable à sa destination. Les exigences politiques ont constamment dirigé les progrès qui se sont réalisés dans la morale, personnelle, domestique, sociale.
Le polythéisme présente deux états généraux, l'un théocratique, l'autre militaire. Dans le premier système, qui est caractérisé par le régime des castes, l'imitation constitue, à l'exemple de l'organisme domestique, le principe de toute éducation. La sociabilité humaine a partout manifesté une tendance initiale vers une telle organisation, qui a été régularisée par la caste sacerdotale, unique dépositaire de toutes les connaissances. Ce principe hiérarchique a même prolongé son influence jusqu'aux temps modernes : chez les populations les plus avancées, la royauté en constitue aujourd'hui le dernier vestige. Cet ordre primitif, éminemment conservateur, était adapté aux principaux besoins de la civilisation naissante, qu'il pouvait seul consolider. Destiné à ébaucher l'essor spéculatif en établissant une première séparation entre la théorie et la pratique, il était surtout apte à favoriser le développement industriel par sa préoccupation continue des 1
AGE Di: LA (lÉNÉHAMTl': 867
applications iniméclialcs. Après avoir présidé aux divers progrès, ce régime, dont la race jaune ollVe encore au exemple, st devenu peu à peu stalionnaire, el a déterminé une immo- )ilité presque complète, bien que loule issue n'y soit pas fernée au mouvement social.
L'évolution de rélite de riiumanité s'est accomplie, suivant
ine voie plus rapide, par l'ascendant, longtemps progressif,
u polythéisme militaire, qui a été réalisé sous deux formes^
une intellectuelle, l'autre politique. La première, qui est
)ropre à la civilisation grecque, s'est développée lorsque les
irconstances locales et sociales, stimulant assez l'activité
nilitaire pour empêcher le triomphe du régime théocratique,
nt néanmoins opposé d'insurmontables obstacles à l'établis-
ement régulier d'un système de conquêtes, de manière à
efouler vers la culture intellectuelle une activité qui man-
[uait d'une suffisante destination politique.
La libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de
'économie ancienne, se manifeste alors par la première appa-
ition de la science, qui, bornée aux simples conceptions ma-
hématiques, suffit pour déterminer une importante réaction
ihilosophique, favorable à la métaphysique, et opposée à la
héologie. En accomplissant la destruction du polythéisme,
a métaphysique s'empare, dès cette époque, de l'étude du
aonde extérieur. Mais elle essaie vainement d'établir la do-
iiination philosophique de ses entités. Sans pouvoir enlever
la théologie l'empire des conceptions morales et sociales,
lie l'y réduit au monothéisme. Par là se trouve rompue l'an-
ique unité de la philosophie primitive. Alors surgit cette
trange division, ou plutôt ce long antagonisme qui a persisté
asqu'ici entre la philosophie naturelle et la philosophie morale,
La civilisation romaine réalisa la forme politique propre au
•olythéisme militaire. L'incorporation graduelle des peuples
ivilisés à une seule nation conquérante était Tunique moyen
étendre la société, et d'y comprimer une ardeur guerrière
icompatible avec la vie laborieuse. Telle fut la destination
"une admirable politique, poursuivant son but sans se laisser
istraire par aucune diversion, et avec une continuité d'efforts
e tous genres qui demeurera toujours le type le plus émi-
ent de l'homogénéité sociale. La politique romaine pouvait
eule consolider les résultats de la civilisation grecque. Mais,
après la combinaison de ces deux modes, le polythéisme marcha vers une inévitable décadence. L'accomplissement du système de conquêtes en faisait cesser le principal office. Le! régime monothéiste pouvait seul continuer le développement de l'humanité, et rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions nationales devenues sans objet, et chez lesquelles surgissait le besoin d'une morale universelle. D'ailleurs, il était désormais impossible de maintenir sur un aussi vaste territoire la concentration des deux puissances qui se rapportait d'abord au régime d'une seule ville. L'action spéculative des philosophes, extérieure à l'ordre légal, portait le germe d'un pouvoir spirituel indépendant dii pouvoir temporel.
Résultat d'une telle situation, le monothéisme constitua,! au moyen âge, la dernière phase religieuse de l'humanité, pendant que l'ancien organisme politique aboutissait à unei dispersion graduelle, accélérée par des invasions qui faisaient' sentir la nécessité d'un lien spirituel. Le régime primitif subit alors une modification qui fut l'indice de son déclin : l'esprit rationnel s'empara d'une partie de plus en plus grande du| domaine de l'esprit religieux ; l'activité conquérante se transJ forma en activité défensive ; la séparation des pouvoirs fut| organisée ; le principe des castes fut ébranlé par la suppression de l'hérédité du sacerdoce. Mais, avant de disparaître, l'organisme théologique et militaire, ainsi modifié, devait marquer ses propriétés civilisatrices par l'établissement d'une morale universelle, et par le développement des nouveau^! éléments sociaux. La division des pouvoirs, d'abord empiriquement établie, fut profondément entravée, et même bientôlj compromise par les imperfections de la théologie dirigeante, Malgré son caractère passager, cette tentative anticipée n'er, a pas moins réalisé un résultat fondamental, base de tous \ei^ progrès ultérieurs, em rendant la morale indépendante de lî, politique. Le régime monothéiste favorisa le développemen des nouveaux éléments sociaux en transformant d'abord e en supprimant ensuite l'esclavage antique, de manière à per mettre l'essor de la A'ie industrielle, principal attribut d, l'existence moderne. Au point de vue spéculatif, ce régim seconda l'évolution scientifique, tant qu'elle conserva ; l'égard du monothéisme une harmonie que le polythéismj
AGE m: l.\ GÉNKRALITK 869
n'avait pu longtemps admet liv. Kn outre, l'évolution eslhéique, bien que moins encouragée par un tel système, y rouva une incorporation sociale supérieure à ce querantiquitc wait réalisé.
Le moyen àgc se divise en deux époques principales : la [u'emière s'étend du début du cin([uième siècle à la fin du îieptième ; elle correspond à l'établissement initial de la nouvelle société à l'issue des invasions, et à la transformation de esclavage en servage. Dans l'époque suivante, le régime molothéiste développe tous ses attributs en consacrant Tindé- >endance régulière du pouvoir spirituel, et en faisant servir activité militaire à contenir les invasions. Cette seconde poque peut être subdivisée en deux périodes composées hacune d'environ trois siècles, suivant que Tactivité féodale si dirigée contre les sauvages polythéistes du Nord ou contre t; monothéisme musulman. Dans la première, les deux pouoirs tendent à se constituer. La libération individuelle sucède au servage. Les habitants des villes, suffisamment initiés la vie laborieuse, développent la nouvelle activité indus- •ielle. Les langues modernes s'élaborent, à mesure que l'hulanité s'éloigne de la sociabilité antique, et préparent ainsi n essor esthétique vraiment original. L'élément scientifique t philosophique, extérieur à la société ancienne*, commence s'incorporer à la société nouvelle.
La dernière période est le temps de la plus grande splen-
eur du régime monothéiste, dont la maturité est marquée par
ndépendance politique du pouvoir spirituel et par la consti-
ition de la hiérarchie féodale. Ce puissant organisme accom-
lit alors son plus noble office en faisant prévaloir la morale
ir la politique, et en préservant l'éHte de l'humanité de
;)ppressive domination de l'islamisme. Sous sa tutélaire pré-
Dndérance, l'industrie urbaine est consolidée par l'affranchis-
•ment collectif, qui conduit rapidement à l'abolition de la
rvitude rurale. L'ensemble de la situation encourage l'évo-
tion esthétique, qui, dans tous les arts, manifeste une
ndance à la fois originale et populaire. La science et la
lilosophie, dont l'activité avait été ralentie tant que l'insti-
ition du catholicisme avait absorbé les plus hautes in-
lligences, reçoit une impulsion croissante, et constitue
■'jà une dangereuse rivalité pour l'esprit religieux, qui, par
Comte. — Sociologie. 24
370 SOClOI.OCilK
la mémorable transaction scolastiqiie, est obligé d'abandonner à la métaphysique le domaine moral. Une certaine unité ontologique est organisée dans le système intellectuel Le gouvernement providentiel est conçu comme subordonné à des lois immuables, ce qui constitue une concession invo lontaire, mais décisive, faite par la théologie à la science.
L'ascendant du régime monothéiste cessa dès que sa mis sion temporaire fut accomplie. Cette destination avait seul( pu contenir les germes de décomposition inhérents à un te système. Sous l'aspect politique, l'indépendance du pouvoi spirituel, qui en constituait le principal caractère, était incompatible, soit avec l'esprit de concentration absolue, insépa rable de l'activité militaire, qui était restée dominante, soi même avec la nature, non moins despotique, propre à touti autorité religieuse. Un tel organisme flottait toujours entn la théocratie et l'empire. Dans l'ordre mental, une théologi» qui n'avait pu s'incorporer le mouvement intellectuel, déjî dirigé par une métaphysique implicitement hostile, fut discré ditée, après avoir réalisé, par l'établissement de la morale uni verselle, la haute mission sociale qui avait fait oublier son infé riorité philosophique. Ce régime transitoire finit par deveni incompatible avec les progrès qu'il avait ébauchés. Telle esii l'origine de l'état métaphysique. Pendant les cinq siècles qui ont suivi le moyen âge, cet état a réalisé, par une double série d'opérations simultanées et solidaires, les unes négatives, les autres positives, la destruction de l'ancien régime et le développement des nouveaux éléments sociaux.
Pour apprécier cette importante progression, à la fois révolutionnaire et régénératrice, qui est particulière à l'Europe occidentale, comme l'initiation catholique et féodale dont elle émanait, il faut y distinguer deux phases successives, suivant que la décomposition générale et la recomposition partielle présentent un caractère spontané ou systématique. Dans la première, qui s'étend du début du quatorzième siècle à la fin du quinzième, la dissolution de l'ancien régime résulte du seul antagonisme de ses éléments. Le pouvoir temporel annule socialement le pouvoir spirituel en ruinant d'abord l'autorité européenne des papes, ensuite l'unité de la hiérarchie catholique. En môme temps, le conflit des deux éléments du pouvoir temporel se développe de manière A lench'e
Ac.i: m: \.\ {,\:\\:u\\.v\\: ^7^
rapidement vers renlière piépoiuléraiice de Tiin deux. Vcndanl que toutes les l'orces politiques concourent ainsi à détruire Torganisme monothéiste, les nouveaux cléments sociaux, coopérant î\ ces luttes comme simples auxiliaires, s'eiforcent de les utiliser pour leur propre développement, qui accélère le mouvement de déconq>osition. La vie industrielle s étend et se consolide ; elle soustrait la masse des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires et des liens féodaux. Elle fait ressortir l'inaptitude croissante de la morale théologique à régler une sociabilité qu'elle n'avait pu prévoir. L'essor esthétique, sous l'impulsion du moyen Age, parvient bientôt à un mémorable élan, déjà hostile à Tordre ancien, mais bientôt entravé par l'incohérence et l'instabilité de la situation sociale, qui fait naître le besoin d'une direction artificielle et précaire, fondée sur une servit e imitation de l'antiquité. L'évolution scientifique, suivant encore la direction scolastique, enrichit et agrandit le domaine de la philosophie naturelle par les conceptions, alors progressives, de lastroloûie et de l'alchimie.
Quand la désorganisation spontanée est suffisamment avancée, elle passe à l'état systématique ; les conséquences révolutionnaires des luttes antérieures sont poursuivies jusqu'à l'entière abolition de l'ancien régime. C'est alors que le développement des nouveaux éléments sociaux reçoit les encouragements du pouvoir temporel. Cette double progression peut se partager, jusqu'au début de la révolution française, en deux phases très distinctes, qui se succèdent vers le milieu du dixseptième siècle. Elles sont caractérisées, dans la série négative, par les dénominations de protestante et de déiste, suivant que l'esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du libre examen entre des limites compatibles avec l'existence de l'ancien organisme, ou bien qu'il en étend l'application jusqu'à rendre logiquement impossible cette existence contradictoire. Ces deux phases présentent d'ailleurs des diflerences équivalentes dans la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par la consécration dogmatique, sous des formes diverses de l'entier abaissement du pouvoir spirituel à l'égard du pouvoir temporel, d'après l'essor direct ou indirect de l'esprit protestant. Elle aboutit à la dictature de l'un des deux éléments temporels, auquel l'autre
s'est enfin servilement subordonné. Cette issue offre deux modes différents, suivant que la prépondérance appartient à l'élément monarchique ou à l'élément aristocratique. Une telle distinction est ordinairement liée à la prééminence respective du catholicisme ou du protestantisme. Le premier cas est beaucoup plus favorable que le second à la destruction de l'ancien régime et à l'avènement du nouvel état social. L'une et l'autre dictature montrent un caractère rétrograde en cherchant à reconstruire l'ancienne constitution sociale, ou du moins à retarder sa chute, tout en favorisant le développement de la sociabilité moderne.
Pendant que s'accomplit cette transformation du régime monothéiste, l'évolution industrielle, accélérée par une protection systématique, pénètre de plus en plus dans la société européenne. L'évolution esthétique, pareillement encouragée, fait partout surgir, malgré les entraves d'une situation confuse et mobile, d'éternels témoignages de l'entière conservation et même de l'extension des facultés poétiques et artistiques de l'humanité. L'évolution scientifique, parvenue à un grand éclat dans le domaine inorganique, commence à manifester l'incompatibilité de l'esprit positif avec l'ancienne philosophie, surtout par suite des éminentes découvertes qui renouvellent le système des notions astronomiques. Enfin, sous cette impulsion, une crise décisive est opérée par l'heureuse émancipation de l'esprit positif, qui aboutit au compromis provisoire institué par Descartes. C'est la dernière modification du partage organisé par Aristote et Platon entre la philosophie naturelle et la philosophie morale. Cette répartition avait déjà été altérée, au profit de la métaphysique, par la scolastique du moyen âge. La méthode positive entre alors en possession de toute l'étude du monde extérieur. Elle réduit l'antique méthode au domaine de l'intelligence et de la sociabilité. Cet ensemble d'opérations critiques et organiques porte une atteinte irréparable aux bases de l'ancienne économie et rend irrécusable la nécessité d'une rénovation totale. Mais, toujours inconséquente, la métaphysique continue à fonder la régénération sociale sur la conservation contradictoire des impuissants débris du passé.
En même temps, la dictature accorde à l'évolution industrielle la plus grande concession qui soit compatible avec