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CHAPITRE XIII

Sommaire. — Ensemble de la méthode positive.

Les conséquences de l'étude du passé présentent comme indispensable la réorganisation intellectuelle et morale des peuples les plus avancés. Les esprits qui ne seraient pas assez touchés de cette nécessité, au point de vue social, pourraient apprécier, sous le simple aspect spéculatif, la réalité de ce besoin des temps actuels, où la spécialité des travaux scientifiques menace d'altérer les résultats des efï'orts antérieurs. Les conceptions abstraites les mieux établies ne peuvent subsister que par une suffisante solidarité, sans laquelle on verrait se reproduire chez les modernes l'équivalent de la honteuse dégradation mentale que les divagations théologiques et métaphysiques déterminèrent parmi les populations grecques de l'antiquité et du moyen âge. Ceux qui n'attribuent à l'évolution des diifé rentes sciences d'autre résultat que la dissolulion de l'ancien régime intellectuel, sans y vouloir chercher les bases d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent à leur insu à détruire les conquêtes partielles auxquelles ils attachent une importance exclusive. La spécialisation empirique, depuis que le développement de l'esprit positif lui a fait perdre son office temporaire, oppose de puissants obstacles au progrès scientifique. Tel est le motif de l'état flottant de la plupart des conceptions biologiques, surtout en France. Cette désastreuse influence est rendue sensible dans les études organicjues i)ar leur complication, et par le besoin qu'elles ont d'une unité directrice. La persistance de l'anarchie scientifique produirait les mêmes ravages dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques. Ainsi, abstraction faite de hautes exigences sociales, le simple intérêt des sciences exige que les diiïerente^s parties de la philosophie soient réunies en un

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seul corps de doctrine. Celte coordination est une conséquence <lii plan de cet. ouvrage, dans lequel le développement de la l»ositivité a été assujetti, suivant la hiérarchie des phénomènes, à une succession homogène d'étals de plus en plus complets, dont chacun em])rasse tous les précédents.

L'unité philosophicjuc exige la prépondérance de l'un des éléments sur tous les autres. Il s'agit donc de déterminer l'élément qui doit prévaloir, non plus pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son développement systématique. Or la constitution même de notre hiérarchie scientifique démontre qu'une telle prééminence ne peut appartenir qu'au premier ou au dernier des six éléments philosophiques qui la composent. La philosophie mathématique à laquelle nous pouvons rattacher la philosophie astronomique, qui n'en est qu'une manifestation, présente des titres à la suprématie, en raison de l'extension des lois géométriques et mécaniques à tous les ordres de phénomènes. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique, de laquelle nous pouvons cesser d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base, semble devoir obtenir la souveraineté intellectuelle, parce que toutes les conceptions peuvent être envisagées comme autant de résultats de l'évolution humaine. Quant au couple intermédiaire, qui est formé par la philosophie physique et chimique, il ne peut que seconder l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il siibit l'action simultanée.

La question se réduit ainsi à reconnaître la prépondérance soit de l'esprit mathémati([ue, soit de l'esprit sociologique. La théorie de l'évolution prouve que, si l'esprit mathématique a dû prévaloir pendant l'éducation préliminaire qu'exigeait en chaque genre l'essor de la positivité, l'esprit sociologique peut seul diriger les spéculations réelles. Cette distinction explique l'antagonisme qui s'est développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie philosophique. Pendant que la science poursuivait, sous l'impulsion mathématique, une vaine systématisation, la philosophie élevait d'impuissantes réclamations contre l'abandon du point de vue humain. Tant que l'évolution de l'humanité n'était pas ramenée à des lois, l'esprit moderne ne pouvait accueillir les protestations relatives au besoin de généralité, parce qu'elles se rattachaient à un régime caduc, d'où il fallait avant tout sortir. L'extension

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du caractère positif à tous les ordres de phénomènes permet aux conceptions sociologiques de reprendre Tascendant qui leur appartient, et qu'elles avaient perdu depuis la dernière période du moyen âge.

Dans chacune des parties de cet ouvrage, la science mathé-. matique a été recommandée comme la source de toute positivité ; mais cette science a été reconnue impuissante à diriger la formation d'une philosophie générale. Cependant toutes les tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer une philosophie nouvelle ont été conçues d'après les principes mathématiques. La grande construction cartésienne en a fourni le type. Cette mémorable conception, qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondements de toutes les sciences, a heureusement présidé, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvénients, à l'essor de la positivité dans les diverses branches de la philosophie inorganique. Etendue aux plus simples conceptions biologiques, elle y a exercé une influence perturbatrice, bien qu'elle fût d'abord nécessaire pour neutraliser l'esprit métaphysique. Quels qu'aient été, depuis ce mouvement initial, les progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient améliorer la nature d'un tel principe philosophique . Les tentatives ultérieures ont été encore plus infructueuses. Elles ont été abandonnées peu à peu à des esprits inférieurs, qui ont transporté dans l'ordre des phénomènes physiques et chimiques le point de départ de leurs conceptions universelles. Ces essais chimériques correspondent tellement, bien que d'une manière fort insuffisante, au besoin d'unité des intelligences modernes, et qui semble n'avoir pu être satisfait jusqu'ici par nulle autre voie, que les philosophes ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social pour suivre de pareils projets, à l'exemple des géomètres et des physiciens. Il devient donc indispensable, pour sortir de cette situation, d'examiner le mode suivant lequel doit s'opérer la liaison des spéculations positives. La forme la plus ra[)ide et la phis décisive de cette discussion consiste à comparer les deux marches opposées, l'une mathématique, l'autre sociologique.

Les titres philosophiques de l'esprit mathématique se rapportent surtout à la méthode. Néanmoins, si la logique scientifique s'y est d'abord manifestée, elle n'a développé ensuite

ENSKMiii.K ni: i.A MKruoni: positivk 4ll

SOS caractères essentiels qu'on s'étendant î\ des études plus oniplexes. Les sociologistossont les seuls qui aient nnc conlaissanoe complète do la méthode positive ; les géomètres, lu contraire, d'après iindépondance mémo de leurs travaux, Il ont la notion la plus imparfaite, parce (pi'ils ne la conçoi- ^onl (pfà Tétai rudimoiilaire, tandis (jue les premiers en ont suivi l'évolution totale. Les vices de la plupart des spéculations mathématiques ne tiennent pas seulement à ce qu'elles datent d'une épocpio où l'anliipio [)liilosophie conservait une suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait s'af- IVanchir. Ils résultent surtout de Tisolement de ces conceptions, sur lesquelles les parties supérieures de la philosophie n'ont pu encore exercer une réaction salutaire.

Aucun attribut ne caractérise mieux l'esprit positif* que la substitution du point de vue relatif au point de vue absolu. Or ce caractère est peu marqué dans les notions mathématiques: l'extrême facilité dos déductions y fait souvent illusion sur la portée des connaissances humaines. Appliquées aux phénomènes naturels, ces notions substituent l'argumentation à l'observation. Les spéculations sociologiques, au contraire, dans lesquelles le point de vue historique a la prépondérance, offrent la plus complète manifestation de cet attribut de la positivité. Le sentiment de l'invariabilité des lois naturelles est peu développé par les études mathématiques, parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques et mécaniques permet difficilement de généraliser cette notion philosophique. Aussi, de tout temps, sans en excepter notre siècle, d'éminents géomètres ont-ils été assez inconséquents pour supposer dépourvus de lois constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand l'action humaine y intervient. Les autres sciences présentent une manifestation plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles. Mais la science sociologique seule développe pleinement ce principe en l'étendant aux événements les plus complexes, qui sont ainsi soustraits à la suprématie de l'esprit théologique et métaphysique, auquel la transaction cartésienne avait conservé cette dernière attribution.

Tous les procédés qui composent la méthode positive se retrouvent, grâce à son unité, dans chacune des six sciences fondamentales. Le privilège que possèdent, à cet égard, les

éludes mathématiques tient à la simplicité de leur sujet, qui, ofï'rant des ressources pour multiplier et prolonger les déductions, présente des exemples de tous les artifices que Tintelligence peut employer. Mais, en vertu même de cette simplification, les plus puissants de ces moyens logiques ne sont pas suffisamment définis. Ils ne deviennent appréciables que dans les parties supérieures de la philosophie. On les retrouve ensuite appliqués implicitement dans certaines spéculations mathématiques où il eût été d'abord impossible de les distinguer. Il en est ainsi de la méthode comparative, qui est propre à la biologie, et de la méthode historique, qui caractérise la sociologie.

La prééminence de l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique paraît encore plus évidente, si, au lieu d'envisager la méthode, on considère la doctrine. Bien que le point de vue géométrique et mécanique soit universel, les indications qui en résultent ne dispensent jamais de l'étude directe du sujet. Ces indications deviennent de plus en plus imparfaites à mesure qu'il s'agit de phénomènes plus compliqués. Cela est surtout manifeste dans les phénomènes sociaux et moraux, qui ont été exclus de la tentative faite par Descartes pour constituer une philosophie générale sous la seule impulsion mathématique. Les plus simples phénomènes de la vie animale n'ont pu être expliqués que par l'insoutenable hypothèse de l'automatisme. Aussi l'esprit mathématique a-t-il réduit ses prétentions à la philosophie inorganique, et encore l'incorporation du domaine chimique a-t-elle été renvoyée à un lointain avenir. On est donc fort loin de l'universalité, qu'on poursuivait d'abord. Bornée au monde inorganique, la suprématie de l'esprit mathématique n'y subsistera que jusqu'au temps, très prochain sans doute, où les physiciens seront préparés, par une éducation convenable, à diriger eux-mêmes l'usage d'un puissant instrument logique qu'ils peuvent seuls appliquer sagement à chaque destination spéciale.

Les lois les plus générales de la nature inerte étant inconnues à l'homme, qui ignore les faits cosmiques proprement dits, l'esprit mathématique ne domine le plus souvent les faits physiques qu'à l'aide de vaines hypothèses sur le mode essentiel de production des phénomènes. Les efî*orts scientifiques prennent ainsi une direction opposée aux prescriptions de la

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méthode positive en abordant des prol)lèmes insolubles, et en reproduisant, sous un imposant ap[)areil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne philosophie. Or cette altération de la positivité n'est maintenue dans la physique que par la prépondérance des géomètres. Les physiciens seraient assez disposés à sentir l'inanité et les inconvénients des iluidcs l'anlastiques pour tenter de débarrasser leurs théories de cet échalaudage métaphysique, s'ils pouvaient se soustraire à l'ascendant de lalgèlMe, (pii ne saurait se passer d'une telle base. La philosophie mathématique se trouvera donc bientôt réduite à ne présider, hors de sa propre sphère, qu'aux études astronomiques, dont la direction générale paraît lui appartenir, vu la nature géométrique ou mécanique de tous les problèmes correspondants. Mais, même dans ce dernier cas, la prépondérance des géomètres en astronomie présente un caractère forcé et précaire. En effet, l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste dans l'administration de ■ cet admirable instrument intellectuel par ceux qui en comprennent la destination, et non par ceux qui en connaissent seulement la structure. Depuis le développement , d'ailleurs si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, les Ilerschell, les Delambre, les Olbcrs, etc., ont souvent souffert de la présomption des géomètres. Ceux-ci, par un sentiment exagéré de la portée des prévisions dynamiques à l'égard de phénomènes qu'ils ont trop peu étudiés, croient pouvoir réduire le rôle des observateurs à la détermination de quel- ({ues coefficients; ce qui a plus d'une fois entravé les découvertes réelles. Ainsi, tout porte à croire que l'ascendant de l'esprit mathématique décroîtra rapidement, et se renfermera dans les limites de son sujet, à la fois abstrait et concret, tel que cet ouvrage l'a circonscrit.

Ces considérations font ressortir, du moins par exclusion, la prééminence de l'esprit sociologique, sans qu'il soit nécessaire de faire contraster son aptitude à diriger les méditations générales avec l'impuissance de l'esprit mathématique à remplir le même rôle.

Les différentes spéculations ne comportent d'autre point de vue universel que le point de vue humain, ou plus exactement social. Pour concevoir les droits de l'esprit sociologique

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à la suprématie, il suffit d'envisager toutes les conceptions comme autant de résultats du développement de l'intelligence humaine. Depuis que les philosophes méditent sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû sentir, malgré les illusions de l'état métaphysique, la réalité des lois qui les régissent. En effet, l'existence de ces lois, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours supposée dans chaque étude, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation des idées n'étaient assujetties à un ordre indépendant des volontés individuelles. Mon élaboration historique ne permet plus de méconnaître l'exactitude de ma théorie sur la marche simultanée de lesprit humain et de la société. La philosophie sociologique se trouve ainsi munie d'un premier principe propre à diriger son interventiort dans toutes les parties du domaine spéculatif. La réalité et la fécondité de cette philosophie sont vérifiées par l'existence même de cet ouvrage, dans lequel les différentes sciences sont assujetties à un point de vue commun.

La constitution de la classe contemplative représente, à chaqu-e époque, la situation correspondante de l'esprit humain. Les corporations spéculatives qui se sont développées depuis les trois derniers siècles ont transmis aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la fin du moyen âge, était restée inhérente aux études morales et sociales. Le terme de cette anomalie est maintenant arrivé. Rien ne s'oppose plus à ce que le point de vue humain reprenne son ascendant dans l'ensemble des spéculations. Mais la nouvelle philosophie devra lutter contre les passions et les intérêts d'une classe qui, bien que peu nombreuse, est devenue très puissante, surtout en France. Tel est le motif pour lequel les com])agnies savantes, dominées par les géomètres, constituent un puissant obstacle à l'évolution philosophique. Le joug des géomètres, intolérable aux biologistes, nuit à toutes les classes de savants en paraissant justifier la prétention des études inférieures à diriger les études supérieures^ et en faisant prévaloir le point de vue le plus simple et le plus incomplet sur le plus complexe et le plus étendu.

Le droit de prééminence spéculative est tellement inhérent à la nature des études sociales ({u'il ne semble susceptible d'aucune contestation. Mais, au point où j'ai conduit Tavè-

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noinent (Tiim» nouvoUo philosophie, celle question reslait la seule à déciller. La principale dinicullé consistait à concilier \»s deux besoins dé positivilé et de généralité, qui, tout en tant également impérieux, semblaient néanmoins incompaiibles. Enlre le mode malhématicpie propre aux deux derniers siècles et lancien mode Ihéologique et métaphysi([ue, j'ai réalisé, par la création de la sociologie, un nouveau mode philosophique, salisfaisant à la l'ois aux conditions que chacun des deux modes précédents avait en vue sans les remphr suffisamment. La première de mes conclusions devait donc faire constater, après une discussion comparative, que cette réalisalion, si vainement cherchée jusqu'ici, cstaujoiu'd'hui effectuée-

Dans cette discussion, je me suis assujetti à déduire mes j)reuves de Texamen des sciences abstraites. Mais j'aurais pu y ajouter des motifs relatifs à la science concrète et à la contemplation esthéticjue, que le mode sociologique favorise ; tandis que la prolongation du mode mathématique leur serait directement contraire.

Sous le premier aspect, il ne faut pas oublier que, si la science abstraite a été le sujet exclusif des grands travaux spéculatifs, elle doit devenir le fondement de la science concrète. Or l'esprit mathématique, qui pousse l'abstraction au plus haut degré et fait prévaloir le régime le plus analytique, est incompatible avec la réalité, qui doit distinguer les études consacrées à l'existence des divers êtres. Au contraire, la sociologie, tout en gardant le caractère abstrait, développe les dispositions les plus convenables à la culture de l'histoire naturelle proprement dite. Les intérêts des études concrètes exigent donc que la présidence de la philosophie appartienne à la science dans laquelle les inconvénients de l'état d'abstraction sont atténués par la réalité plus complète des conceptions habituelles.

La sociologie ménage une transition entre la science et l'art. Tout autre mode serait impropre à subordonner le sentiment du beau à la connaissance du vrai. La contemplation esthétique n'est compatible qu'avec le genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant le plus empreint d'humanité. La tendance opposée à l'art qu'on reproche empiriquement à la science tient à la suprématie que l'esprit mathématique y exerce depuis trois siècles. En ce sens, les

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plaintes ordinaires sont loin d'être dépourvues de fondement. Rien n'est plus contraire à toute appréciation esthétique que les habitudes des géomètres, toujours disposés à argumenter quand il faudrait sentir. La nouvelle philosophie se montrera plus favorable aux beaux-arts que la philosophie théologiquo, envisagée même à l'état polythéiste. Il suffit de remarquer, pour faire pressentir une telle tendance, que l'esprit positif, qui, sous la présidence mathématique, était resté étranger aux considérations esthétiques, est au contraire forcé de se les incorporer, dès que, parvenu au degré sociologique, il entreprend de découvrir les lois de l'évolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des éléments. Rien n'est plus propre qu'une pareille étude à faire apprécier la relation qui doit subordonner le sentiment de la perfection idéale à la notion de l'existence réelle. En écartant tout intermédiaire surnaturel, la sociologie établira entre le point de vue esthétique et le point de vue scientifique une harmonie utile à leur perfectionnement mutuel, et indispensable à leur destination sociale.

Le seul ordre d'idées qui paraisse devoir souffrir de l'avènement de l'esprit sociologique à la présidence de la philosophie, c'est celui des applications industrielles. Ces applications, qui dépendent de la connaissance du monde inorganique, semblent exposées à une sorte d'abandon, dès que cette étude n'occupe plus le premier rang. Mais il y aurait peu d'inconvénients à ralentir un genre de combinaisons qui a pris une exorbitante prépondérance, et qui menace d'absorber les modes plus nobles de l'activité humaine. On ne saurait craindre, d'ailleurs, que cette diminution ne détermine une négligence dangereuse. S'il en élait ainsi, la nouvelle philosophie, toujours placée au point de vue d'ensemble, rectifierait cette fâcheuse influence. Le perfectionnement industriel dépend bien plus du judicieux emploi des moyens déjà acquis que de l'accumulation de moyens nouveaux. La doctrine destinée à systématiser l'action de l'homme sur la nature ne peut être établie (pie sous l'inspiration de la philosophie sociologique, seule apte à instituer la combinaison très complexe des divers aspects scientifiques.

Ainsi l'examen des trois ordres de travaux d'abord concrets, ensuite esthétiques, et enfin techniques, que la philo-

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Sophie doit savoir diriger, confirme la nécessité, démontrée par des motifs purement abstraits, d'accorder la prééminence à l'esprit socioloiiiipie dans toutes les spéculations positives. Chacun des nouveaux philosophes devra s'assujettir, comme je l'ai fait moi-même, à une lente et pénible préparation, à la fois scienliiiiiue et lo^i([ue. fondée sur l'étude des diverses branches de la philosophie. Sans une telle initiation, nul ne doit prétendre à un ascendant philosophique, ([ui suppose une exacte connexilé entre le mouvement général et les divers progrès spéciaux. L'illusoire prépondérance des géomètres est d'une conquête plus facile, puisqu'elle ne demande pas une préparation étrangère à leurs propres études, que leur simplicité rend accessibles à tant de médiocres intelligences, au prix de quelques années d'application régulière.

L'avènement d'une véritable unité dans tout le système de la philosophie positive dissipera l'antagonisme qui , depuis vingt siècles, s'oppose à l'état normal de la raison humaine. Les conceptions relatives à l'homme et celles qui se rapportent au monde extérieur ont toujours semblé inconciliables. La nouvelle philosophie les combine en assignant aux unes et aux autres l'influence qui convient à leur nature, sans jamais en altérer l'harmonie.

La suprématie qui a d'abord été obtenue par l'étude de l'homme, seule applicable à l'explication primitive du monde extérieur, a déterminé le caractère théologique de la philosophie initiale. Les notions positives, qui ont ensuite altéré ce premier système, sont résultées des plus simples études inorganiques, et surtout de l'astronomie. Ces notions ont présidé à la transformation du fétichisme en polythéisme, préparée par lastrolâtrie.

Dans le passage du polythéisme au monothéisme, l'évolution philosophique a exigé pour la première fois un véritable débat. Alors la science inorganique s'est élevée contre la théologie, qui, néanmoins, a prolongé longtemps encore son ascendant politique. Ainsi a surgi entre la philosophie naturelle et la philosophie morale le conflit qui, depuis Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence.

Au moyen âge, ce long antagonisme reçut de la transac- CoMTE. — Sociologie. 27

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tion scolastique une modification profonde, qui fut suivie de la décadence de la philosophie initiale. Cette philosophie, dont l'efficacité, au point de vue social, venait d'être épuisée par la constitution du catholicisme, fut obligée par les exigences du progrès intellectuel à sanctionner, en se les incorporant, les prétentions politiques de la métaphysique, qui ne put jamais éliminer entièrement les conceptions rehgieuses, seule base de son autorité. Quand l'essor des connaissances réelles, surtout en astronomie, eut enfin déterminé une collision, le célèbre compromis cartésien marqua un état plus provisoire encore que le précédent en proclamant la suprématie de la méthode positive dans toute la philosophie, sous la réserve d'une vaine présidence conservée à la méthode théologique et métaphysique dans les études morales et sociales. Descartes brisa ainsi la fragile unité métaphysique qui avait été instituée au treizième siècle. D'impuissantes tenta tives ont été faites, pendant les deux derniers siècles, pour constituer la philosophie positive sous l'impulsion mathématique. L'extension de l'esprit positif aux spéculations morales et sociales dénoue une difficulté de toute autre manière inextricable en assurant une large satisfaction aux conditions, dès lors solidaires, de l'ordre et du progrès. Ainsi se trouvent conciliées, en ce qu'elles renfermaient de légitime, les prétentions soulevées de part et d'autre pendant les luttes philosophiques de la transition moderne.

La positivité, que l'impulsion mathématique avait en vue d'introduire dans toutes les spéculations, y est établie. La généralité, dont la résistance théologique et métaphysique stipulait avec raison, mais sans force, les indispensables garanties, y devient plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être. Par là disparaît enfin le déplorable antagonisme qui, depuis l'évolution grecque, semblait exister entre le progrès intellectuel et le progrès moral. A partir de la transaction scolastique, cet antagonisme a fait de plus en plus négliger les besoins moraux. Dans l'éducation de l'individu, reflet nécessaire de celle de l'espèce, on ne s'est proposé que le développement intellectuel, sans s'inquiéter du développement moral.

Lntre la souveraineté spontanée de la force et la })réteiidue suprématie de l'intelfigcnce, la philosophie positive réalise la prépondérance de la morale, que le catholicisme avait noble-

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nuMit j>roclaniôo au moycMi Age, sans avoir pu la constituer, parce ijue la inorahMMail alors subordonnée à une philosophie implicitement caduiiue. Les propriétés morales inhérentes ù la grande concej)lion de Dieu ne peuvent être convcnabkunent remplacées par celles que comporte la vague entité de la nature. Mais elles sont intérieures à celles qui caractérisent la notion de Thumanité présidant enfin, après ce double elTort préparatoire, ù la satisi'action de tous les besoins essentiels, soit intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de l'organisme collectif. La prépondérance de la morale est aussi indispensable à révolution intellectuelle qu'à sa destination sociale. L'indiilerence pour les conditions morales altérerait la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendraient à se transformer en instruments d'ambition personnelle.

Il importe de dissiper les dernières illusions métaphysiques en faisant ressortir la nature du point de vue humain, qui est nécessairement social. Sous l'aspect statique, aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme proprement dit n'est qu'une abstraction. Il n'y a de réel que l'humanité, surtout dans Tordre intellectuel et moral. La philosophie théologique est jusqu'ici la seule qui ait satisfait à cette condition générale. C'est surtout à cet égard que, malgré sa caducité, elle n'a pu encore être remplacée. La métaphysique n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue individuel. Elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction cartésienne, d'en consacrer la prépondérance, comme l'indique journellement son langage, rappelant toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle, qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent développer des sentiments d'égoïsme.

Quand l'insuffisance philosophique de l'esprit mathématique est devenue irrécusable, l'esprit biologique s'est efforcé à son tour de former la base de la coordination positive, comme le témoignent les exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort a réalisé un progrès en transportant le centre de la générahsation plus près de son siège réel. Mais ce progrès, sauf son utilité à titre d'intermédiaire, ne peut conduire qu'à une utopie fondée sur une exagération des rapports de la biologie et de la sociologie. La science de l'individu est impuissante à

construire une philosophie, parce qu'elle reste étrangère à l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. Au contraire, c'est Tascendant delà sociologie qui doit consolider la biologie ainsi que toutes les autres sciences.

La prépondérance de la biologie ne constitue qu'une dernière préparation, comme auparavant celle de la chimie, de la physique et de l'astronomie. Tant qu'il ne s'est pas élevé au degré sociologique, l'esprit positif n'a pu parvenir à des vues d'ensemble propres à lui conférer le droit et le pouvoir de constituer une véritable philosophie. Mais, cette condition étant remplie, rien ne peut empêcher l'accomplissement d'une rénovation qui est préparée depuis longtemps. Les espérances de Bacon et de Descartes se trouvent ainsi réalisées, malgré l'incompatibilité qui semblait exister entre les tendances de ces deux philosophes. Descartes s'était interdit les études sociales pour concentrer ses efforts sur les spéculations inorganiques, par lesquelles il sentait que devait débuter la méthode destinée à régénérer la raison humaine. Bacon, au contraire, avait surtout en vue la rénovation des théories sociales, à laquelle il voulait rapporter le perfectionnement des sciences naturelles. Ces deux élaborations complémentaires accordaient donc, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins sociaux, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre provisoires, bien que diversement efficaces. Pendant ([ue la conception de Descartes faisait progresser la science inorganique, la pensée de Hobbes, principal représentant de l'école de Bacon, après avoir ébauché la science sociale, dirigeait le mouvement politique sans lequel cette double évolution ne pouvait être appréciée. Ainsi s'est réalisé l'accord de ces deux ordres de travaux, dont l'un devait poser le problème, et l'autre tracer la seule voie qui pût conduire à le résoudre. Mon œuvre philosophique résulte de la combinaison de ces deux évolutions préparatoires.

L'ensemble de cet ouvrage dispense de montrer l'inanité des inquiétudes que pourrait inspirer la prépondérance de l'esprit sociologicpie au sujet des diverses branches de la science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques. Ces craintes seraient vaines à l'égard d'un principe qui ne peut établir son ascendant sans s'appuyer sur tous les autres modes de l'esprit positif.

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La thôoric sociologique montre que l'éducation de l'individu doit reproduire celle de res[)èce, au moins dans chacune de ses principales phases. Les spéculations mathémaliques conserveront donc toujours pour l'individu le privilège, qu'elles ont exercé pour l'espèce, de fournir la base de la positivité. Mais on ne devra pas oublier que le plus simple degré de l'élaboration positive ne peut dispenser d'en poursuivre les modilicalions dans les dilîérents ordres de phénomènes.

Après cette discussion, qui caractérise Tesprit de la nouvelle philosophie, nous allons considérer d'abord la nature et la destination, ensuite rinslitution et le développement de la méthode positive.

La nouvelle philosophie se distingue surtout de l'ancienne par sa tendance à écarter comme vaine toute recherche des causes premières et des causes finales. Elle se borne à étudier les rapports qui constituent les lois de tous les événements observables, ainsi susceptibles d'être prévus les uns d'après les autres. Tant que les phénomènes restent attribués à des volontés surnaturelles, les spéculations relatives à l'origine et à la destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper les intelligences les plus actives. Mais, sous la décadence de l'esprit religieux, à mesure que l'activité mentale trouve un meilleur aliment, ces questions sont graduellement abandonnées et jugées vides de sens.

La connaissance de la nature des recherches positives nous a conduits à déterminer le rôle de l'observation et celui du raisonnement, de manière à éviter les deux écueils de l'empirisme et du mysticisme. D'une part, nous avons appliqué la maxime de Bacon sur la nécessité de prendre les faits observés pour base de toute spéculation. D'autre part, nous avons écarté les systèmes qui tendent à réduire la science à une accumulation de faits incohérents. La science se compose de lois et non de faits, bien que ceux-ci soient indispensables à l'établissement et à la sanction des lois. L'esprit positif, sans méconnaître la prépondérance de la réalité constatée, agrandit toujours le domaine rationnel aux dépens du domaine expérimental en substituant la prévision des phénomènes à leur exploration. Le progrès scientifique consiste à diminuer le nombre des lois distinctes et indépendantes en étendant sans cesse les liaisons. Malgré la tendance qu'ont les géo-

mèlrcs à chercher, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité, le nombre des lois irréductibles est plus considérable que ncTindiquent ces illusions, qui sont fondées sur une fausse appréciation de rintelligence humaine et des difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication sera toujours impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science. La branche la plus simple de la philosophie constitue seule une exception, d'ailleurs incomplète, puisque la théorie de la gravitation n'établit aucun rapport entre la plupart des données relatives aux divers astres de notre monde.

Le régime théologique et métaphysique, plaçant l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles, a imprimé aux habitudes spéculatives un caractère d'élévation chimérique qui les écarte des modestes allures de la sagesse vulgaire. Tandis que la raison commune se bornait à saisir dans l'observation des événements quelques relations propres à diriger les prévisions pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès, attendait d'une lumière surnaturelle la solution des plus impénétrables mystères. La saine philosophie, substituant partout la recherche des lois effectives à celles des causes essentielles, combine intimement ses spéculations avec les notions populaires. Elle constitue, sauf l'inégalité du degré, une identité mentale qui ne permet plus à la classe spéculative de s'isoler de la masse des travailleurs. Chacun doit concevoir qu'il s'agit de questions semblables, relatives aux mêmes sujets, élaborées par des procédés analogues, et accessibles aux intelligences convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation. Le véritable esprit philosophique consiste à étendre le bon sens à tous les sujets accessibles à la raison. Dans tout genre, ce sont les inspirations de la sagesse pratique qui ont transformé les antiques habitudes spéculatives en rappelant les contemplations humaines à leur véritable destination et aux conditions de la réalité.

La méthode positive est, comme la méthode théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité ; elle n'est due à aucun inventeur spécial : ses principaux caractères ont été appréciables dès que les premières recherches usuelles ont été dirigées vers un Ijut déterminé. Prenant pour type cette sagesse spontanée, recommandée par des succès journaliers.

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elle s'ost bornée à la géiiôralisor ol à la syslémaliser cii réteiidanl aux diverses spéculalions abstraites, qu'elle a ainsi successivement régénérées, soit quant à la nature des problèmes, soit quant au mode de solution.

La supériorité de l'esprit })liilosopliiquo sur le simple bon sens résulte dune a})plicalion spéciale et continue aux études communes. Ces études sont ramenées à un état abstrait sans lequel ne pourraient s'accomplir la généralisation et la coordination qui constituent la valeur des théories scientifiques. Ce qui manque aux esprits ordinaires, c'est moins la justesse et la pénétration pro|)res ù dévoiler d'heureux rapprochements partiels i[ue ra|)titude à généraliser des rapports abstraits et à établir entre les dill'érentes idées une parfaite cohérence logique. Malgré sa spontanéité primitive, la philosophie théologique a dû être attribuée aux lumières surnaturelles de quelques organes privilégiés, sans aucun concours actif de la raison publique. L'adjonction de la masse pensante à la classe spéculative constitue l'un des caractères distinctifs de la nouvelle philosophie. On voit ainsi à quelle incorporation sociale est réservé un système spéculatif conçu comme un simple accroissement de la sagesse vulgaire.

La philosophie positive assujettit tous les phénomènes, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, à des lois invariables, sans lesquelles, toute prévision étant impossible, la science resterait bornée à une stérile érudition. En aucun temps, la raison humaine n'a été entièrement soumise au régime théologique. Pendant la longue enfance de l'humanité, les phénomènes partiels ou secondaires, à l'égard desquels l'existence de certaines règles constantes n'a jamais pu être méconnue, ont constitué une simple anomalie, fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés dirigeantes. Les lois nati\relles ont commencé par être admises dans les plus simples éludes géométriques, et d'abord numériques, qui, vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, ont été spontanément .soustraites à l'empire des croyances théologiques. Les mômes lois se sont ensuite étendues aux notions astronomiques, destinées à marquer dans leurs principales phases les plus grandes révolutions intellectuelles de l'humanité. Cette première extension a transformé le polythéisme en monothéisme,

ce qui a commencé la décadence de la philosophie initiale. Toutefois, c'est seulement sous l'ascendant d'une telle forme religieuse que le principe des lois naturelles a pu obtenir une véritable popularité, surtout en s'introduisant, pendant la dernière période du moyen âge, dans les études physiques et chimiques, à l'aide des conceptions astrologiques et alchimiques.

La transaction scholastique a subordonné à des règles constantes le développement de la volonté directrice, ainsi éliminée de tous les phénomènes à l'égard desquels de telles règles ont pu être découvertes. Cet artifice a protégé l'essor du principe positif, qui, après avoir obtenu, pendant les deux derniers siècles, la prépondérance dans les études inorganiques, a fini par prévaloir, de nos jours, dans la science de l'homme, considéré comme être intellectuel et moral. Néanmoins la connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier aspect, avec celle du développement social ne permettait pas d'y sentir suffisamment l'invariabilité des lois naturelles, tant que l'évolution de l'humanité restait soumise à la volonté divine.

Il fallait peu compter sur un raisonnement métaphysique pour établir à priori l'existence des lois naturelles, sans en signaler aucun germe dans les cas les plus importants. La découverte des lois propres aux événements les plus complexes, quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laisse subsister aucun doute sur la généralité du principe relatif à l'invariabilité des lois naturelles. Dans cette nouvelle situation, l'inlluence prolongée des croyances monothéistes s'oppose seule à l'admission de ce principe en conservant la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement changer l'ordre fondamental. Sans une telle arrière-pensée, inhérente à toute philosophie théologique, la raison moderne aurait déjà cédé à la conviction que doit produire, à ce sujet, 16 cours journalier d'une foule d'événements de tous genres qui se sont accomplis selon les prévisions humaines.

La sociologie a complété la notion des lois naturelles en assurant à ces lois une indépendance conforme au génie des études correspondantes, et en faisant sentir que chaque ordre de phénomènes a ses lois propres, outre celles qui résultent de ses relations avec les ordres moins compliqués et plus généraux.

C4onsidéroos au point de vue scienliluiuo, les lois naturelles donnent lieu à une dillërenee importante, selon qu'elles ont pour objet la similitude ou la succession des phénomènes. Les explications positives se réduisent à lier entre eux les phénomènes, tantôt comme semblables, tant(M comme successifs, sans ([u'on puisse rien constater au delà du fait d'une telle similitude ou dune telle succession, dont lasource et le mode restent toujours impénétrables. La connaissance de ces analogies ou de ces filiations suffit pour atteindre le but de toute élude positive de la nature ; car les phénomènes peuvent être dès lors éclaircis et prévus les uns d'après les autres. Cette prévision i)eut, du reste, s'appliquer au présent ou même au passé, aussi bien qu'à l'avenir. Elle conserve toujours un caractère identique, consistant à connaître les événements indépendamment de leur observation directe, et seulement en vertu de leurs rapports mutuels.

Nous avons considéré dans cet ouvrage les lois de similitude et de succession sous une autre forme plus usuelle, et d'ailleurs équivalente, en traitant successivement l'étude statique et l'étude dynamique de tout sujet, envisagé tantôt quant à l'existence, tantôt quant à l'activité. En attachant trop d'importance à ces dénominations, on les croirait émanées de la science mathématique; mais elles pouvaient être aussi bien empruntées à l'art musical, qui fournit même, à cet égard, une plus heureuse comparaison par le contraste de l'harmonie et de la mélodie. Abstraction faite de toute •formule, c'est en mathématique qu'une telle différence est la moins prononcée. En effet, elle ne convient pas à la géométrie, dans laquelle il ne s'agit que de rapports de coexistence ; elle ne commence à s'appliquer que dans la mécanique, d'où résultent les termes employés. L'étude des corps v'.^ants la rend plus manifeste en l'appUquant aux idées d'organisation et de vie. Enfin, la sociologie l'accentue au plaS haut degré en la faisant correspondre aux idées d'ordre et de progrès.

Appréciées au point de vue logique, les lois naturelles offrent une autre différence, suivant que leur source est expérimentale ou rationnelle: cette diversité n'influe ni sur leur certitude ni sur leur utilité, pourvu qu'elles soient constatées et établies d'après le mode le plus convenable à la nature du sujet. Chacune des six sciences présente des exemples de ces

deux marches complémentaires. Malgré les préjugés des géomètres, il n'y a pas moins de génie dans la découverte de Kepler que dans celle de Newton. Les lois initiales de la mécanique rationnelle et même celles de la géométrie ne reposent que sur une judicieuse observation. La perfection logique consiste surtout à confirmer par Tune de ces deux voies ce qui a été trouvé par l'autre. Cependant chaque science renferme des notions essentielles qui ne résultent que d'un seul des deux procédés, sans être pour cela moins certaines. Les avantages de ces deux modes varient suivant la nature des cas. La déduction doit être ordinairement préférée pour les recherches spéciales, et l'induction pour les lois générales. L'abus de la seconde tend à faire dégénérer la science en un assemblage de lois incohérentes, et l'emploi exagéré de la première altère l'utilité, la netteté et même la réalité des spéculations.

En considérant la philosophie positive comme ayant pour objet l'étude des lois d'harmonie et de succession, nous avons été conduits à faire ressortir les deux caractères corrélatifs de tout sujet, l'un logique, Tautre scientifique. Le premier consiste dans la prépondérance de l'observation sur l'imagination. Tant que l'état franchement théologique a persisté^ c'est-àdire jusqu'à l'ascendant du monothéisme, les enquêtes inaccessibles qui préoccupaient Fesprit humain ont été dirigées par des révélations dans lesquelles l'imagination avait seule part, sans que l'observation y pût exercer aucun contrôle, puisque le sentiment de l'existence des lois naturelles n'existait pas encore.

Dans l'état métaphysique, qui a commencé à prévaloir après l'entier développement du monothéisme, l'imagination pure n'est plus souveraine, mais l'observation ne l'est pas encore; c'est l'argumentation qui domine le régime philosophique : le raisonnement s'exerce non sur des fictions ni sur des réalités, mais sur de simples entités. Dans cet état transitoire, la nature des recherches n'est pas changée ; des considérations à priori indépendantes de toute observation continuent à diriger les hautes spéculations. La prolongation de ce régime vague et équivoque constitue le plus grand danger pour le développement de la raison moderne, qui ne peut plus sérieusement redouter les fictions tliéologiques, tandis

ENSEMiu.i: ni-: i.\ métiiodk positive ^127

(liiil [)tMil iHrr l'orl oiilravô par les cnlilôs iiiélaphvsi([ues.

l.a môlhode positive est si mal comprise des savants actuels qu'il nest pas iuulile de l'aire remarquer que la prépondérance de l'observation sur Timagination en constitue le principal caractère. C'est ainsi que les recherches sont dirigées non |)as vers les causes essentielles, mais vers les lois des phénomènes. Les dilVérents ordres de spéculations accordent une place à rimatiinalion, mais ni le point de départ ni la direction ne peuvenl eu aucun cas lui appartenir. Môme quand on procède à priori, les considérations dirigeantes ont été fondées sur la simple observation. Voir pour prévoir, tel est le caractère de la véritable science. Tout prévoir sans avoir rien vu ne constitue qu'une absurde utopie métaphysique.

A cette appréciation, faite au point de vue logique, correspond, sous l'aspect scientifique, la substitution du relatif à l'absolu, qui constitue le principal attribut de la philosophie positive. Il nous reste à caractériser le contraste qui existe à ce sujet entre la nouvelle philosophie et l'ancienne. Celle-ci conserve la tendance aux notions absolues, qui convient à toute recherche de la cause proprement dite et du mode essentiel de production des phénomènes. Rien ne marquant mieux les natures éminentes que leurs efforts pour surmonter une vicieuse direction, le plus grand des métaphysiciens modernes, l'illustre Kant, a mérité une éternelle reconnaissance en tentant le premier d'échapper à l'absolu philosophique par sa célèbre conception de la double réalité à la fois objective et subjective. Mais cet heureux aperçu, privé de toute consistance scientifique par suite de l'isolement dans lequel se trouvait placée la métaphysique depuis la transaction cartésienne, ne suffisait pas à constituer une philosophie relative. Aussi l'absolu, que ce puissant penseur avait implicitement contenu, a-t-il repris chez ses successeurs son ancienne prépondérance. Rien de décisif n'était possible à cet égard tant que l'évolution scientifique ne s'étendait pas aux spéculations sociales. Mais une telle condition, réalisée par cet ouvrage, entraîne la décadence de toute philosophie absolue. D'abord les études inorganiques montrent la relativité de toutes les notions qu'on possède sur le monde extérieur, où l'homme n'intervient que comme spectateur de phénomènes indépendants de lui. Ensuite la philosophie biologique fait sentir que les opérations

de rintelligence, en qualité de phénomènes vitaux, sont suibordonnées comme tous les autres phénomènes humains, à la relation qui existe entre l'organisme et le milieu, dont le dualisme constitue la vie.

Nos connaissances dépendent d'une part du milieu qui agit sur nous et d'autre part de notre organisme. Nous ne pouvons apprécier la part d'influence de chacun de ces deux éléments de nos impressions et de nos pensées. C'est à l'équivalent très imparfait de cette conception biologique que Kant était parvenu. Mais un tel progrès ne pouvait suffire, puisqu'il se borne à une appréciation statique de l'intelligence individuelle ; il fallait le compléter par l'appréciation dynamique de l'intelligence collective de l'humanité. L'aperçu statique montrait seulement que nos conceptions seraient modifiées par un changement de notre organisation ou par l'altération du milieu ; mais, ce changement organique étant seulement fictif, l'absolu n'était qu'imparfaitement écarté. Notre théorie dynamique, au contraire, considère le développement auquel est assujettie, sans aucune transformation d'organisme, l'évolution intellectuelle de l'humanité. Ce dernier effort est donc seul efficace contre la philosophie absolue. S'il était possible que je me fusse mépris sur la loi de l'évolution humaine, il n'en résulterait que la nécessité d'établir une meilleure doctrine, et je n'en aurais pas moins constitué l'unique méthode susceptible de conduire à la connaissance positive de l'esprit humain. L'immutabilité mentale étant ainsi écartée, la philosophie relative se trouve constituée. Les théories successives sont des approximations croissantes d'une réalité qui ne saurait jamais être rigoureusement appréciée. La meilleure théorie est, à chaque époque, celle qui représente le mieux l'ensemble des observations correspondantes.

Cette appréciation doit dissiper les craintes qu'avait puinspirer jusqu'ici une élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique. Sous l'aspect statique, plusieurs écoles ont exagéré l'influence des diversités organiques sur les conceptions mentales en rapportant au modèles variations qui sont toujours bornées au degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes, on reconnaît aisément que les connaissances propres aux diverses races ont un fonds commun,

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apj)ivc'ié par dos oiiloiultMiionts plus ou moins parfaits, mais toujours homogènes. Cciic conformité ost incontestable pour la partie expérimentale de chaque notion; car nos impressions personnelles n'y servent que d'intermédiaires à la manifestation des rapports externes. Elle est plus évidente encore pour la partie rationnelle ; car les inlelligences ne diffèrent pas sur la nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur aptitude très inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait méconnaître cette universalité des lois intellectuelles sans être conduit à nier celle des autres lois biologiques. Ainsi le monde est sans doute moins bien connu, sauf à quelques égards secondaires, par les animaux, même les plus élevés, que par notre espèce; il pourrait Tetre mieux par des êtres plus parfaits, capables d'observations plus complètes ou plus exactes et de raisonnements plus généraux ou plus suivis. Mais le sujet des études et le fond des conceptions restent identiques, malgré la diversité des degrés, qui est toujours analogue à celle que nous apercevons chez les différents hommes. Les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent pas essentiellement cette identité.

Sous Taspect dynamique, les variations continues des opinions humaines suivant les temps et les lieux ne modifient pas davantage une telle uniformité. Nous connaissons maintenant la loi d'évolution à laquelle est assujetti le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations, qui a fait croire à l'incertitude des connaissances humaines, parce que la prépondérance d'une philosophie absolue ne permettait pas de concevoir la vérité sans l'immutabilité. Une autre conséquence de ce vicieux régime intellectuel se trouve dissipée par la philosophie positive : c'est la tendance à exagérer la supériorité de la raison moderne et à considérer la plupart des opinions antérieures comme l'indice d'une sorte d'état d'aliénation mentale, qui aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on s'in(iuiète plus d'en motiver la cessation que l'origine. Cette tendance, qui est le fondement des conceptions révolutionnaires, empêche d'apprécier sainement l'ensemble de l'évolution humaine. Elle a été rectifiée dans cet ouvrage ; l'étude du passé nous a présenté non seulement les théories successives de chaque science, mais encore les croyances rehgieuses les plus opposées à nos lumières ac-

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tuelles comme ayant toujours constitué, d'abord au temps de leur avènement et ensuite pour une certaine durée, le meilleur système compatible avec lâge correspondant du développement humain, c'est-à-dire la moins imparfaite approximation, alors possible, de cette vérité fondamentale dont nous sommes plus rapprochés aujourd'hui. La saine philosophie explique donc, par le principe d'une harmonie croissante entre les conceptions et les observations, le cours des opinions générales pendant les phases successives qui ont pré" paré la virilité de l'esprit humain. C'est ainsi que la sociologie a fondé une philosophie relative en rendant prépondérante l'idée d'une évolution assujettie à une marche déterminée.

Après avoir fait connaître la nature de la méthode positive, nous allons en examiner la destination dans l'individu et dans l'espèce, d'abord quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie pratique.

L'office théorique de cette méthode consiste, en ce qui concerne l'individu, à satisfaire au double besoin qu'éprouve l'intelligence d'étendre et de lier ses connaissances. Ces deux conditions ont été imparfaitement remplies, et sont restées opposées sous l'empire de la philosophie théologique et métaphysique, dont le caractère absolu ne pouvait s'accorder qu'avec l'immobilité des croyances. La liaison établie entre les conceptions sous l'ascendant des volontés ou des entités était très vague et peu stable ; elle empêchait leur extension en expliquant d'une manière uniforme tous les cas imaginables. Si un tel régime avait été universel, il aurait opposé au progrès un obstacle insurmontable. Mais, tandis qu'il dominait dans les hautes spéculations, les questions les plus usuelles présentaient la première ébauche des lois naturelles. C'est ce qui a permis à la science de se développer. La philosophie positive ne peut être mieux caractérisée que par son aptitude à concilier ces deux besoins, jusqu'alors opposés, de liaison et d'extension. Elle tire de la liaison même des connaissances le plus puissant moyen de les étendre, et réciproquement elle fait servir chaque extension accomplie à perfectionner la liaison antérieure en établissant l'harmonie entre les différentes parties du système intellectuel. Cette cohérence logique fournit , à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité des conceptions, puis(|ue sa correspon-

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danco avec les observations est dès lors garantie, et qu'on est assuré d'èlre aussi près de la vérilé que le conqiorle Félal de révolution hunuiine. Poule prévision rationnelle consistant à passer d'une notion A une autre en vertu de leur liaison mutuelle, une telle prévision devient le critérium le plus certain de la positiviti'» en manifestant la destination de cette harmonie ipii étend les connaissances en les coordonnant.

Les besoins intellectuels sont ordinairement peu prononcés, vu la faible énergie des fonctions spéculatives chez la plupart des hommes. Ils sont cependant plus vifs que ne le fait supposer la longue résignation avec laquelle l'esprit humain a supporté le régime philosophiciue le moins propre à les satisfaire, A tout degré de cette lente préparation, les conceptions positives ont été accueillies avec empressement, malgré rattachement primitif de l'intelligence aux explications théologiques ou métaphysiques. D'ailleurs la faiblesse de l'entendement humain est un motif de la prédilection qu'il marque pour les connaissances réelles, dès qu'elles peuvent lui faire retrouver dans les relations générales la constance et la continuité que ne sauraient lui olfrir les phénomènes particuliers.

C'est surtout à l'égard de l'espèce qu'un tel office spéculatif devient fondamental en constituant la base de l'association humaine. D'après la similitude qui existe entre l'organisme individuel et l'organisme collectif, toute philosophie qui peut constituer une cohérence logique chez un esprit unique est par cela seul susceptible de rallier la masse des penseurs. C'est ainsi que les philosophes deviennent les guides de l'humanité en subissant les premiers chaque révolution intellectuelle.

Aucune intelligence ne saurait s'isoler assez de la masse pensante pour n'être pas entraînée par l'accord public. On le prouverait au besoin par Fexemple des réunions d'aliénés, qui, malgré leur discordance, exercent une influence déplorable sur l'état mental des plus éminents médecins exposés à leur action journalière, en vertu de l'aptitude que possède toute énergique conviction, môme erronée, à troubler les opinions contraires, quelque fondées qu'elles soient. Tous les hommes doivent être regardés comme collaborant pour découvrir la vérité, autant que pour l'utiliser. Quelle que soit la

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hardiesse du génie destiné à devancer la sagesse commune, son isolement absolu serait aussi irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction, indispensable aux grands efforts intellectuels, expose à tant de graves erreurs, soit par négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit dédaigner le contrôle permanent de la raison publique.

Toute association exige une certaine communauté d'intérêts, de sentiments, et surtout d'opinions. Sans ce triple fondement, aucune société, depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni active ni durable. L'étude de l'évolution moderne nous a suffisamment prouvé que l'unique base d'une vraie communion intellectuelle se trouve dans l'esprit positif. Telle est donc pour l'espèce et l'individu la destination de la méthode positive, envisagée, quant à la vie spéculative, comme principe de cohérence logique et d'harmonie.

Ce jugement est fortifié par l'examen des besoins intellectuels relatifs à la vie active. C'est surtout comme base de toute action rationnelle que la science a été jusqu'ici goûtée. Cette attribution conservera toujours sa valeur. L'essor de la positivité a été partout provoqué par les exigences de la pratique, qui sont plus impérieuses et plus précises que celles de la pure spéculation. Néanmoins, si cet essor n'eût été à un certain degré spontané, il n'aurait jamais pu s'accomplir ; car les théories positives ne deviennent efficaces qu'après une culture suffisante. Les chimères théologiques et métaphysiques ont semblé longtemps plus aptes à satisfaire les désirs de l'enfance de l'humanité. Mais, dès que la relation de la théorie à la pratique a été établie en quelques cas importants, elle a exercé une influence capitale sur le développement de l'esprit philosophique en montrant que le régime des volontés et des entités est impuissant à diriger l'action de l'Iiomme sur la nature. Les moindres problèmes pratiques sont liés aux plus éminentes recherches théoriques, comme le témoignent, depuis longtemps, tous les arts relatifs à l'astronomie. La prévision, qui constitue le principal caractère de la science, devient ainsi la base de toute action rationnelle.

L'intelligence humaine éprouve, indépendamment de toute application active, le besoin de connaître les phénomènes et de les lier ; mais, sauf chez quelques organismes exceptionnels, cette tendance est trop peu prononcée pour faire préva-

ENSKMHLi: DK LA MKTIIODK POSITlVi: 4^^

loir un rôginio j>lîiloso|)]Hqiio qui choque les inclinalions initiales (.le riunuauilé. lue insufiisaule analyse des ell'els de rélonnement ferait attribuer une plus grande intensité à ces besoins spéeulalirs : car rien n'égale peul-ôlre la perturbation déterminée, d'abord dans l'appareil cérébral, et ensuite dans tout le reste de l'économie, par la seule apparence d'une grave et brusque infraction à l'ordre des phénomènes naturels. Mais une plus complète appréciation montre que le principal trouble est dû aux in([uiétudes pratiques que suggère une telle pensée. Le renversement des lois extérieures exciterait à peine notre attention s'il ne devait amener que des événements étrangers à notre existence. Sans insister sur cette explication, il faut remarquer que la sociologie relie la spéculation à l'action dans tous les cas possibles. L'art a commencé à se subordonner à la science, d'abord dans les arts mathématiques, soit géométriques, soit mécaniques, ensuite dans les arts physiques et chimiques, et enfin, de nos jours, dans les arts biologiques, soit hygiéniques, soit thérapeutiques. L'art politique lui-même cessera de s'isoler de toute théorie quand la raison publique sentira que les phénomènes correspondants sont déjà ramenés à des lois susceptibles de fournir d'heureuses indications pratiques. Dès lors complétée et systématisée, la relation de la science à l'art deviendra la source d'une stimulation philosophique propre à accroître les connaissances humaines et à en perfectionner le caractère.

Après avoir apprécié la nature et la destination de la méthode positive, il nous reste à en considérer l'institution et le développement.

L'unité de l'esprit humain, l'identité de sa marche dans tous les sujets qui lui sont accessibles, permettent de prévoir que la philosophie positive finira par embrasser l'ensemble de l'activité mentale en comprenant, non seulement toutes les sciences, mais encore tous les arts, soit esthétiques, soit techniques. Néanmoins, l'institution de la méthode exige que la spéculation reste distincte de l'action, et qu'il en soit ainsi de la science par rapport à l'art.

Sous le premier aspect, toutes les parties de cet ouvrage

nous ont représenté l'indépendance de la théorie à l'égard de

la pratique comme la condition primordiale de l'évolution

intellectuelle. L'esprit théorique ne peut s'élever à la généra-

CoMTE. — Sociologie. 28

lité qui en constitue la valeur qu'en se plaçant à un point de | vue d'abstraction analytique qui permette de saisir ce que les divers cas ont de semblable en écartant leurs diversités. Ce point de vue est, par cela même, toujours plus ou moins opposé à la réalité. Au contraire, l'esprit pratique, en vertu de sa spé- ^ cialité, est en chaque cas le seul réel et complet, mais aussi le moins propre à l'extension des rapports. La domination de l'esprit pratique tendrait à étouffer la progression intellectuelle ; l'ascendant de la théorie ne serait pas moins funeste en empêchant de conduire toute opération active jusqu'à un suffisant accomplissement. L'orgueil scientifique ou philosophique a souvent rêvé de systématiser les travaux pratiques en dehors de toute culture directe et spontanée. Ce projet repose sur une absurde exagération de la portée de nos moyens théoriques, dont la puissance apparente suppose toujours qu'on a réduit les questions à un état abstrait trop éloigné de l'état concret pour suffire aux exigences de la pratique. On en trouve le témoignage dans l'impuissance des théories mathématiques à l'égard des moindres travaux techniques. L'esprit pratique ne doit jamais cesser de présider à l'ensemble, souvent très complexe, de chaque opération concrète en comprenant seulement les données scientifiques parmi les éléments de ses combinaisons spéciales. Toute subordination de la pratique à la théorie qui dépasserait cette mesure exposerait à de graves perturbations. Du reste, la nature de la civilisation moderne tend à contenir les conflits de ce genre en développant de plus en plus une telle division. La fondation de la sociologie complète à ce sujet les garanties antérieures en instituant une semblable séparation dans le cas le plus important.

La division qui existe entre l'art et la science est moins prononcée que celle qu'on remarque entre la spéculation et l'action. Elle est cependant moins contestée. Aux temps mêmes où l'imagination dominait en philosophie, l'esprit poétique, sans altérer sa spontanéité, s'est subordonné à l'esprit philosophique. C'est un résultat de la relation qui rattache en tout genre le sentiment du beau à la connaissance du vrai, et qui assujettit l'idéal à l'ensemble des condilions admises, à i chaque époque, pour la réalité scientifique. *'

Nous devons indiquer une autre division entre la science

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