ENSEMBLE DE J.\ METHODE POSITIVE
vision, qui constitue le principal caractère des théories positives. Abstraction laite des inspirations dues à la prépondérance de l'esprit inalhémalique, les imperfections de l'astronomie, au point de vue philosophique, résultent d'une trop vague appréciation de ses recherches, dont la nature n'est assez circonscrite ni quant ù l'objet ni quant au sujet. Il en résulte un reste de tendance aux notions absolues, qui est toutefois moins prononcé qu'en toute autre science. Contrairement aux préjugés qui placent les géomètres au-dessus des astronomes, la phase astronomique constitue un degré plus avancé et plus rapproché du véritable état philosophique.
A cette seconde phase de la positivité succède la phase physique et chimicpie. Pour diminuer le nombre des degrés de l'évolution logique, j'ai réuni les études chimiques aux études physiques, mais je n'en confondrai pas, dans le chapitre suivant, l'appréciation scientifique. En effet, la chimie applique avec une moindre perfection la méthode d'exploration développée par la physique. Le seul attribut logique qui appartienne à la chimie consiste dans l'art des nomenclatures. Or cet artifice, malgré son importance, ne me semble pas exiger ici une séparation qui rendrait moins facile à saisir la marche de l'éducation positive. Cette double étude établit un hen entre les deux termes extrêmes des spéculations. D'une part, elle complète l'étude du monde et prépare celle de l'homme ou plutôt de l'humanité ; d'autre part, la complication de son sujet est intermédiaire et correspond à un état moyen de l'investigation positive. La nature plus complexe des phénomènes exige non seulement les artifices du raisonsonnement mathématique et les ressources de l'exploration astronomique étendues à tous les sens, mais encore un nouveau mode de l'art d'observer, l'expérimentation. C'est spécialement en physique que la saine philosophie placera toujours le règne de la méthode expérimentale, qui n'était auparavant ni possible ni nécessaire, et qui devient ensuite insuffisante ou même illusoire.
L'artifice delà théorie corpusculaire ou atomistique achève de donner à ce troisième degré de l'esprit positif une physionomie caractéristique. S'appliquant à des phénomènes qui appartiennent aux moindres particules, puisqu'ils constituent l'existence de toute matière, une telle conception est bornée
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à ces phénomènes, comme rexpérimentation correspondante. Quand les conditions logiques et scientifiques y seront suffisamment remplies, cette troisième phase de la positivité sera aussi supérieure à la phase astronomique que celle-ci l'est à la phase mathématique. La nature plus variée et plus compliquée d'un tel ordre de recherches ne peut permettre une précision ni une coordination comparables à celles que comportent les théories célestes. Mais ces imperfections n'empêchent pas que le sentiment des lois naturelles soit alfermi par l'étude des phénomènes les plus complexes de l'existence inorganique.
En passant de la nature inerte à la nature vivante, la méthode positive s'élève à une élaboration aussi supérieure aux précédentes par sa plénitude logique que par son importance scientifique. Jusqu'alors le sujet des recherches avait comporté un morcellement presque indéfini, longtemps indispensable.à la positivité préliminaire. Mais, dans les études biologiques, où les phénomènes sont caractérisés par leur solidarité, toute opération analytique doit être conçue comme préparant une détermination synthétique. La nature du sujet exige donc une modification du régime scientifique antérieur, et tend à faire prévaloir l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail. La connexité des phénomènes détermine le développement du principe des conditions d'existence. Mais ce qui caractérise le mieux cette quatrième phase de la logique positive, c'est l'extension qu'y reçoit l'art d'observer par l'adjonction d'un nouveau procédé d'investigation, la méthode comparative, qui est destinée à constituer le plus puissant instrument logique applicable à de telles recherches. Ce mode transcendant ne peut être apprécié qu'avec l'institution correspondante de la théorie des classifications, qui appartient au même titre à la biologie, où, scientifiquement envisagée, elle résume les résultats des comparaisons antérieures, tandis que logiquement elle dirige aussi l'étude des nouveaux rapprochements. Le sentiment des lois naturelles ne pouvait d'abord être développé que par les études inorganiques, mais il ne devait devenir décisif qu'après sêtre étendu aux spéculations biologiques, dont la nature est si propre à montrer l'inanité des notions absolues. Toutefois la biologie, bien (pie supérieure aux sciences précédentes, reste comme elles préli-
minairo, mais à un moindre degré. Son insuffisance devient ap})réciable dès qu'on (juille les études les plus élémentaires qui se rapportent aux phénomènes généraux de la vie organii[ue.
L'évolution de la méthode positive demeure incomplète jusqu'à ce qu'elle s'étende à l'élude de l'humanité. C'est là que le sentiment des lois naturelles prend son entier dévelopment en s'appliquant aux cas où l'élimination des volontés arbitraires et des entités chimériques présente le plus d'importance et de thlTicullé. En même temps, rien n'est plus propre à ruiner l'absolu philosophique qu'une étude instituée pour dévoiler les lois de la variation des opinions humaines. La récente formation de la sociologie et sa complication supérieure ne peuvent l'empêcher d'être la plus rationnelle de toutes les sciences, eu égard au degré de précision compatible avec la nature des phénomènes, puisque les spéculations les plus difficiles et les plus variées se trouvent rattachées à une seule théorie. Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c'est l'extension des moyens d'investigation, nécessitée par les exigences du sujet le plus complexe et par le caractère des recherches correspondantes. Ce complément de la logique positive consiste dans la méthode historique, qui organise l'investigation, non par simple comparaison, mais par fihation graduelle.
Telles sont les cinq phases de la méthode positive, dont la succession a élevé l'esprit scientifique à la dignité d'esprit philosophi([ue en effaçant la distinction qui devait subsister entre eux tant que l'évolution du génie moderne n'était pas suffisamment opérée. Si l'on considère de quel misérable état théorique la raison humaine est partie, on cessera d'être surpris qu'il lui ait fallu cette longue préparation pour étendre à ses spéculations abstraites le même régime mental que la sagesse vulgaire emploie spontanément dans ses actes partiels et pratiques. Rien ne peut dispenser les esprits modernes de reproduire cette succession dans laquelle réside l'efficacité du développement philosophique. Une telle éducation, pouvant désormais devenir systématique, tandis qu'elle a dû rester jusqu'ici instinctive, sera plus rapide et plus facile.
Ce chapitre comprend la partie la plus difficile et la plus importante de nos conclusions générales. En un temps où la
doctrine est peu avancée, le principal travail philosophique doit consister à instituer complètement la méthode.
Nous apprécierons dans le chapitre suivant les résultats de Télaboration préliminaire de la doctrine positive, et nous indiquerons dans un dernier chapitre l'action que devra exercer la nouvelle philosophie, lorsqu'elle sera pleinement constituée.