CHAPITRE IV
Sommaire. — Relations de la sociologie avec les autres sciences.
L"étude du développement social suppose une corrélation entre riiumanité, qui accomplit le phénomène, et Fensemble des influences extérieures ou le milieu proprement dit. Le premier terme subordonne la sociologie à la philosophie organique, qui fait connaître les lois de la nature humaine ; le second la lie à la philosophie inorganique, qui peut seule faire apprécier les conditions d'existence. En un mot. Tune des deux sections de la philosophie détermine en sociologie l'agent du phénomène, et l'autre le milieu où il se développe.
L'obligation de subordonner les études sociales à toutes les autres provient de leur complication supérieure, qui exige une préparation fondée sur l'examen des catégories de phénomènes moins compliqués. Telle est l'appréciation à laquelle nous devons procéder en parcourant en sens inverse la série encyclopédique, afin de considérer d'abord les relations les plus intimes et les plus directes. Nous indiquerons ensuite la réaction de la sociologie sur les sciences antérieures.
La subordination de la science sociale à la biologie est tellement incontestable que personne n'ose plus en méconnaître le principe, môme parmi ceux qui dans l'application n'en tiennent aucun compte. Cette contradiction entre la maxime et l'usage ne tient pas seulement à la conception vicieuse des études sociales : elle résulte aussi de l'imperfection de la biologie, surtout dans sa partie transcendante, qui traite des phénomènes intellectuels et moraux.
La biologie doit fournir le point de départ des spéculations sociales, d'après l'analyse de la sociabilité humaine et des diverses conditions organiques qui en déterminent le carac-
tère. En outre, les termes les plus élémentaires de la série sociale ne pouvant comporter presque aucune exploration directe, on doit les construire en appliquant la théorie de la nature humaine à l'ensemble des circonstances correspondantes.
Quand le développement social devient trop prononcé pour qu'une pareille déduction continue à rester possible, il faut recourir à la théorie biologique de l'homme, à laquelle l'évolution de l'humanité doit toujours rester conforme. Il en résulte des vérifications qui sont fondées sur l'invariabilité de l'organisme humain, dont les dispositions physiques, morales ou intellectuelles doivent se retrouver les mêmes à tous les degrés de l'échelle sociale, et toujours identiquement 'coordonnées entre elles.
Un aperçu sociologique ne peut être admis, quelque puissantes que semblent les inductions historiques sur lesquelles il repose, s'il est contraire aux lois de la nature humaine ; si, par exemple, il suppose chez la plupart des individus un caractère très prononcé de bonté ou de méchanceté ; s'il représente les affections sympathiques comme habituellement supérieures aux affections personnelles ; s'il indique enfin une prédominance des facultés intellectuelles par rapport aux facultés affectives. Dans tous les cas semblables, les propositions sociologiques devront être soumises, d'après ce contrôle, à une rectification ultérieure.
Les doctrines politiques actuelles devraient être proclamées erronées par cet unique motif, que, dans leur appréciation des phénomènes politiques, elles conduisent à admettre, les unes chez les gouvernants, les autres chez les gouvernés, un degré habituel de perversité ou d'imbécillité et un esprit de calcul incompatibles avec les notions acquises sur la nature humaine, qui se trouve dès lors dans des classes entières en état permanent de monstruosité pathologique, ce qui est évidemment absurde. Cet exemple donne une idée des ressources que la sociologie retirera de sa subordination à la biologie.
Les principaux biologistes tendent à faire de l;i sociologie un simple corollaire de la science de l'homme, abstraction faite de toute observation historique. Cette erreur fut très marquée chez Cabanis ; Gall lui-même ne s'en garantit pas
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siilTisaminent. Sans être aussi irralionncllc que la tendance tle la plupart des physiciens et des chimistes à traiter la biologie comme une simple dérivation de la philosophie inorganique, une telle disposition n'est pas moins nuisible. La première ébauche de la série sociale doit résulter, à titre de déduction directe, de la théorie biologique de Thomme ; mais cette manière de procéder deviendrait illusoire pour Tétude ultérieure de l'évolution sociale. Le phénomène principal de la sociologie, c'est-à-dire rinlluence continue des générations les unes sur les autres, se trouverait absorbé ou méconnu. Quand même les lois de la nature humaine seraient, un jour, mieux connues, notre force de déduction resterait impuissante à en tirer des conséquences aussi difficiles et aussi lointaines. Dans les premières générations, quand l'évolution sociale commence à peine à manifester quelques caractères vagues d'une progression encore flottante, cette déduction est possible à un certain degré ; elle est même indispensable pour suppléer à l'observation directe. Mais, dès que le mouvement social est réellement établi, l'influence des générations antérieures devient la principale cause des modifications qu'il présente, et le mode d'exploration doit changer, afin d'être toujours conforme à la nature des phénomènes correspondants. Alors l'analyse historique devient prépondérante, et les indications biologiques, malgré leur importance, ne peuvent plus être «Miiployées que comme un auxiliaire et un contrôle.
Dans la simple histoire de la vie individuelle, les biologistes recourent à l'analyse directe des âges comme au principal moyen d'exploration, bien que l'état primitif de l'organisme, combiné avec lanaturedu milieu, constitue la première cause des variations ultérieures. Par quelle étrange inconséquence se croiraient-ils affranchis d'une telle obligation à l'égard d'une évolution bien plus compliquée, à laquelle concourent les diverses générations ? La plupart des philosophes biologistes ont été ainsi conduits à regarder comme inhérentes à la nature de l'homme des modifications sociales passagères, propres à un état déterminé de l'évolution. C'est ainsi que Gall a voulu établir l'immobilité des tendances militaires, malgré les témoignages historiques qui indiquent le décroissement de l'esprit guerrier, décroissement d'ailleurs conforme aux lois de notre nature. Il serait aisé d'indiquer beaucoup
d'autres cas analogues où la prépondérance des considérations biologiques et le dédain des notions historiques ont conduit à méconnaître révolution sociale et à supposer une fixité chimérique à des dispositions essentiellement variables. Cette influence est surtout marquée dans la plupart des théories relatives à l'éducation, dans lesquelles on fait presque toujours abstraction de l'état de la civilisation.
L'analogie de la science sociale et de la biologie est trop évidente pour qu'il faille insister sur la nécessité qui impose aux sociologistes l'étude préalable des méthodes biologiques. C'est là seulement qu'ils peuvent apprécier l'esprit qui doit diriger toutes les études relatives aux corps vivants. Rien ne saurait dispenser d'étudier à une telle source la méthode comparative. La sociologie doit emprunter à la biologie la transformation positive du dogme des causes finales, qui constitue le principe des conditions d'existence. C'est en vertu de ce principe que, rapprochant l'une de l'autre les deux acceptions philosophiques du mot nécessaire^ la nouvelle philosophie politique tendra, au moins en ce qui concerne les dispositions sociales importantes, à représenter comme inévitable ce qui se manifeste d'abord comme indispensable, et réciproquement. Il faut qu'un tel esprit soit propre à la nature des études sociales, puisqu'on s'y trouve amené par les voies opposées, ainsi que l'indique cet aphorisme de de Maistre : Tout ce qui est nécessaire existe.
La subordination de la sociologie à la biologie rattache indirectement la science sociale à la philosophie inorganique, à laquelle la biologie est liée. Telle est, en effet, la propriété de notre hiérarchie scientifique qu'il suffirait en chaque cas d'y motiver l'enchaînement le plus direct pour déterminer la position encyclopédique, sans aucun examen des liaisons moins intimes. Mais la sociologie se rattache à la philosophie inorganique par des relations propres et immédiates qu'il s'agit d'examiner.
La philosophie inorganique peut seule analyser les conditions extérieures, chimiques, physiques et astronomiques, sous l'empire desquelles s'accomplit l'évolution sociale. L'harmonie qui doit exister entre l'humanité civilisée et le théâtre de sa progression collective dérive du principe relatif à la corrélation entre la nature de tout être vivant et la constitution