LES GYMNOTES
Les voyageurs se trouvaient â un mille de distance de leur dernière halte quand les hautes berges du Pilcomayo commencèrent à se déprimer, puis à s’abaisser jusqu’à se mettre presque de niveau avec le fleuve. La col- Tine qu’ils avaient jusqu’alors suivie se conti' nuait sur l’autre bord, comme si elle eût été ' coupée par le courant qui formait en cet endroit une série de rapides contre lesquels l’eau
se brisait ea bouiUoimant et avee un bruit assourdissant.
Les voyageurs n’y prêtèrent pas attention ; ils descendirent la pente et continuèrent à remonter le cours. d’eau.
. Ils ne tardèrent pas à se. heurter contre un obstacle inattendu. C’était une sorte de ruis<seau lent, un riacho “ qui débouchait perpendiculairement dans le Pilcomayo ou en sortais suivant la saison et les caprices de l’inondation. En ce moment il semblait être imambile, parce que la rivière principale, subitement enflée par l’ouragan, arrêtait le courant plus tranquille de son affluent. Ses eaux étaient jaunâtres et comme mêlées- de terre et de saible. Le seul moyen d’en savoir la profondeur était d’y entrer à cheval, mais l’expérience était dangereuse. •
Il ne fallait pas songer à le tourner pour le franchir au-dessus de sa source, ni à chercher un gué en le remontant. Le riacho était droit comme un canal, et les cavaliers pcmvaient
. le suivre des yeux à travers la plaine sur une étendue de plus de dix milles présentant tou< jours la même largeur et probablement la même profondeur que sous la tête de leurs chevaux.
Que faire? remonter jusqu’à la source aurait exigé une demi-journée ou ' même une journée tout entière. Cypriano était trop impatient pour y songer et Gaspardo lui-même paraissait médiocrement disposé à un retard.
Essayer de passer à l’endroit où ils se trouvaient semblait être une entreprise hasardeuse; il leur faudrait peut-être nager. Cependant ' cette alternative ne les eût pas arrêtés si le bord opposé avait offert une penlte douce ou quelque point facile qui permît aux chevaux d’aborder. Mais il n’en était pas ainsi; au contraire, la bei^e s’élevait perpendiculairement à plus de deux pieds au-dessus de l’eau, et,' sous l’eau, cette sorte de muraille pouvait être encore, plus profonde. Les voyageurs étaient’ dans l’impossibilité d’évaluer la profondeur à cause de la coloration de Leau, conséquenœ
de la tormenta, et il n’existait ni courant ni ride pour les aider à se former une opinion même approximative. ' ^
Ils restaient indécis sur leurs selles. S’il avait été seul, Cypriano, dans son impatience, aurait lancé son cbeval en plein cours d’eau, mais Gaspardo avait mis la main sur la bride en lui disant : « Patience! il est bon de réfléchir, même avant de faire une folie. » .
Ils demeurèrent ainsi pendant plus de dix minutes, tantôt jetant les yeux sur le ruissau, tantôt se regardant les uns les autres.
« Gracias a Bios! que Dieu soit loué! » s’é- ’ cria tout d’un coup le gaucho.
11 proféra cette exclamation d’un ton si sa- • tisfait et avec un tel soupir de soulagement que ses jeunes camarades comprirent que le problème était résolu et que le moyen de passer était découvert.
« Qu’avez-vous imaginé, mon bon Gaspardo? demanda Cypriano, toujours le plus prompt à interroger.
— Regardez là-bas^ dit Gaspardo en montrant de la main Tendroit où l’afflaent réunissait ses eaux à celles du fleuve. Que voyezvous là-bas, senoritos? , .
— Rien de particulier, quelques grands oiseaux blancs avec de longs becs qui ressemblent à des grues.
, — Certainement, ce sont des grues, et
même des grues-soldats, des gnrzones*. Eh bien ! qu’en pensez-vous?
— Qu’elles nagent?,
— Nager! pas le moins du monde. Le garzon ne nage jamais. Elles passent à gué, seîloritos ; oui, à gué ! ' .
— Eh bien I après ? fit Ludwig.
— Comment! après? Je suis étonné que vous, naturaliste, un savant qui avez appris à raisonner, vous ne tiriez pas la conclusion d’un fait aussi clair.
— Quelle conclusion? demanda naïvement le jeune savant.
' — La plus simple du monde, à savoir que^
comme le dit la chanson, si des canards l’ont J)ien passé, nous> passerons nous aussi le riacho. Les grues ont de longues jambes, c’est vrai, mais où un garzon peut passer, un cheval n’est pas obligé de nager. Non, mucha- ’ chos ! nous traverserons à ' l’endroit où ces gros oiseaux blancs sont en train de s’amuser. Nous pourrions même peut-être le faire ici, mais cela serait moins sûr. Il y a évidemment une barre de sable entre le riacho et la rivièi’e et voilà pourquoi les grues sont à l’eau. J’ajoute que, si elles y sont, ce n’est pas pour le simple plaisir d’y prendre un bain de pieds.
Il est probable que l’orage a troublé les poissons et les a ramenés du large contre la barre. Les grues, les trouvant là à leur portée, y sont venues à leur tour. Tout s’enchaîne à' mer-' veille, vous le voyez, et nous n’avons nousmêmes rien de mieux à faire que de mettre à . profit le résultat de l’expérience faite par Tes grues. » !
Le gaucho avait raison. Les garzoncs étaient
avemuiæs de terre et de mer. '
activement occupés à pêcher; les uns-ploni^eaient leur bec sous l’eau ; d’autres, la tête renversée, montraient sous leur gorge de .vastes poches écarlates gonflées par le poisson qu’ils s’efforçaient d’engloutir.
rt C’est pitié de les déranger de leur dîner, dit Gaspardo, surtout après le service qu’elles nous ont rendu en nous montrant le gué. Por Dios! Il nous faut pourtant le faire, il n’y a pas moyen de l’éviter. Allons, seôoritos, descendons, nous demanderons en passant pardon à mesdames les grues de la liberté que nous prenons à leurs dépens. »
En disant ces mots, Gaspardo se dirigea vers le confluent des deux cours d’eau, suivi par ses compagnons qui n’avaient fait, comme on le pense, aucune objection au discours, du brave gaucho.
Au bout de deux cents pas, ils arrivaient au territoire de pêche des grues.
Ces grands oiseaux, effrayés par l’approche de créatures si différentes de celles qu’ils
voyaient ordinairement, se hâtèrent d’avaler I3 contenu de leurs poches écarlates, puis, agitant leurs grandes ailes au-dessus de l’eau, s'élevèrent dans les airs en protestant par leurs cris contre le dérangement qu’on leur causait.
Pendant un moment, ils tournèrent audessus de la tête des cavaliers en poussant leurs notes perçantes, comme s’ils avaient espéré leur disputer le passage du ruisseau. Cependant, quand les chevaux se mirent à l’eau, ils comprirent que pour le moment leur ' pèche était finie, et, cessant leurs bruyantes démonstrations, ils partirent l’un après l’autre en quête d’une retraite plus tranquille.
Le passage était tel que Gaspardo l’avait supposé : c’était une barre entre le fleuve principal et son tributaire. Ni en aval ni en amont les chevaux n’auraient pu passer à gué, et même sur la barre, au point le plus profond, leurs sangles baignaient dans l’eau.
La distance à parcourir était de plus de cent
mètres, car c’était à cette place' que le riaclio avait sa plus grande largeur. '
Ils avaient franchi les deux tiers du passage et se félicitaient déjà d’être bientôt arrivés sut* l’autre rive, quand tout d’un coup les chevaux . firent halte en frémissant de la tête'alix pieds. ' '■
Au même instant, chacun des trois cavaliers ressentit une commotion étrange et tellement simultanée, que leurs exclamations s’échappèrent de leurs trois bouches à la fois 'comme
d’un seul gosier.
Gaspardo seul reconnut la cause de ces chocs imprévus.
a Caramba ! s’écria-t-il, c’est une raie électrique. Non pas une, mais peut-être un millier! Il' y en a tout autour de nous^ je le vois bien au frémissement des chevaux. Donnez de l’éperon, senoritos! donnez de l’éperon, ou nos bêtes paralysées n’atteindront jamais le bord! » • r •
'Ainsi apostrophés, les jeunes 'gens piquè-
LA 5ŒUR PERDUE.
rent de toute la force de leurs talons et leurs montures s’avancèrent encore, mais avec inquiétude et une visible irrésolution. ’ Parfois ■ elles essayaient de reculer en dépit des coiips - , d’éperon. ' ’•
Les cavaliers n’échappaient pas à cette influence. Le fluide subtil courant le long des - •
membres des chevaux, pénétrait dans, le sysr tème nerveux' des hommes et leur causait de ‘ . ' • violentes secousses. Tous les trois se sentirent r
d’autant plus troublés, que la force ne pouvait rien contre l’obstacle bizarre qui s’opposait à leur marche en avant. Gaspardo seul conservait encore assez de présence d’esprit pour parler et agir.
« Éperonnez, criait-il, éperonnezl si nous' ne gagnons pas le bord rapidement, les gym- • notes auront raison de nous et de nos bétes.
Nos chevaux s’enfonceront dans l’eau comme des pierres, et nous-mêmes, si nous n’échap- ^ , pons pas à l’influence de ces infernales bêtes, nous ne pourrons passer ni à gué ni en aa-
géant. En avant donc, senoritos ! Jouez de la cravache et des éperons comme s’il s’agissait du salut de. nos âmes ! »
Ludwig et Cypriano n’avaient pas besoin d’être excités. Ils sentaient parfaitement l’imininenee du péril et ne comprenaient que trop que chaque minute le décuplait. Tous deux poussaient leurs montures autant que le leur permettait leur énergie défaillante.
. Gaspardo le premier finit par atteindre le bord, il fut suivi de près par Cypriano. Mais cfuand tous deux, se retournant, jetèrent les yeux sur Ludwig, ils s’aperçurent que celui-ci était resté en arrière d’eux à quelques mètres de la rive; son cheval tremblait comme une feuille et refusait d’avancer. Le cavalier commençait à perdre la tête en voyant l’inutilité de ses efforts. Tout d’un coup sa monture cessa de bouger. Le gaucho et Cypriano la virent peu à peu enfoncer. Évidemment Ludwig était hors d’état de la retenir!
Cypriano fit mine de descendre de cheval et
Digilized by Coogle
de se jeter à l’eau pour aller au secours dt* son cousin.
.« Gardez - vous - en bien, s’écria le gaucho. Vous n’arriverez qu’à périr avec lui.
Il y a mieux à faire pour le salut de Ludwig. »
. En même temps il détachait son lazo de sa selle et le faisait tournoyer autour de sa tête. Le nœud coulant tomba juste sur les épaules d3 Ludwig. Lejeune homme enlevé de sa selle abordait, cinq minutes après, sain et sauf sur le rivage.
Sans perdre un -instant, le gaucho relâcha le lazo, le détacha promptement des épaules de Ludwig, le fit siffler encore, et le lança sur le cheval dont l’arrière-train était déjà sous l’eau.
Cette fois, la boucle largement ouverte tomba sur le cou de l'animal en entourant dans sa première moitié la haute selle espagnole qu’il portait; Gaspardo, assurant solidement le lazo autour de son poignet et de son avant-
bras, fit faire demi-tour à sa propre monture du côté opposé à la rive, et l’encourageant de la voix^ il la lança d’un ékn vigoureux en avant;
LA «ŒUR iPEHDVl^. ,155