‹ La Soeur perdueChapitre 11 sur 32 · LE POISSON QUI FAIT DU FEU · texte numérisé non relu

LE POISSON QUI FAIT DU FEU

Il y eut une lutte violente au milieu du riacho : elle dura peu. Le cheval de Ludwig reprenait courage en se sentant secouru ; il fit un effort de vigueur pour aider à celui qui

était tenté en sa faveur; ses jambes de ■ derrière, dégagées, reprirent bientôt leur fonction, et il finit par toucher terre à son , , / tour. ‘ .

Le bord de ce cours d’eâu bourbeuse pré- .sentait un étrange tableau les trois chevauv

frissonnants semblaient près de défaillir, et’

leurs cavaliers n’étaient guère dans un meilleur état.

; .Le plus âgé des trois conservait encore un peu de force, mais il était loin de se sentir aussi solide et aussi alerte que d’habitude.

Jamais il n’avait subi une si violente attaque des gymnotes, et il ne pouvait s’expliquer leur puissance extraordinaire qu’en l’attribuant à l’électricité de la tempête, qui sans doute avait surexcité en elles l’énergie du fluide.

C’était là en effet l’explication la plus plausible du fait; la raie électrique, parfois complètement inoffensive, est d’autres fois l’animal le plus dangereux qu’il soit possible de r.mcontrer au sein des eaux.

Les chevaux furent quelque temps avant de se remettre de l’influence et des souffrances causées par les décharges galvaniques des gymnotes. Les cavaliers et Gaspardo lui-même .avouaient qu’ils se sentaient très-mal à leur aise. Cependant le gaucho finit par retrouver

LA. SŒUH PEUDUE..

sa vaillante humeur. Le succès de- sa double pêche au lazo, la première qu’il eût faite en ce genre, l’avait ragaillardi, et il communiqua un peu de son entrain à ses deux compagnons.

Ils reprirent sans délai leur voyage, et, tout en continuant à suivre les bords du Pilcomayo, Gaspardo donnait à ses jeunes compagnons toutes les informations à sa connaissance relativement aux singuliers animaux auxquels ils avaient eu tant de peine à se soustraire.

a Les gauchos, dit-il, les appellent des raies : cependant j’ai entendu le senor Ludovico (il désignait ainsi le père de Ludwig)

^ leur donner le nom de gymnotes*"'. Je suppose que c’est celui qui est connu des naturalistes.

— C’est vrai, répondit le jeune Ludwig en s’intéressant aux paroles de Gaspardo. C’est là en effet leur nom scientifique.

— Avez-vous jamais vu de près un de ces vilains diables ? demanda Gaspardo.

— Non, répliqua Ludwig, mais j’ai souvent entendu mon père en parler. »

A ces mots de « père », un nuage passa sur les traits du jeune homme ; il était évident qu’il ne pensait déjà plus aux gymnotes.

« Moi, dit Gaspardo, j’en ai vu' beaucoup.

Près de l'endroit où j’allais à l’école, il y avait une espèce de mare qui était pleine de raies électriques, et nous autres enfants nous nous en amusions beaucoup, quoique nous en eussions très-peur. Vous allez voir que ce n’était pas sans raison. Je me souviens qu’un jour j’assistai à un triste spectacle. Un vieux

bœuf, qui n’avait plus qu’un œil, s’était laissé

choir dans cette mare. Les enfents ne doutent de rien : j’avais eu la chance d’accTocher, avant que la pauvre bête fût à vau-l’eau, une ' corde à l’extrémité de ses cornes; nous nous mîmes une douzaine au moins à tirer sur • cette corde, persuadés que nos efforts' suffiraient à ramener le pauvre animal- du gouffre où il était tombé. Naturellement nous n’y parvînmes pas; Le malheureux bœuf n’en eut pas pour longtemps. Je le vois encore, après

LA ÇŒÜR PEUDUK.'

s’être débattu un instant, s’abîmer tout d’un coup sous l’eau comme s’il eût été frappé d’un coup de foudre invisible. Jamais je n’oublie-^ rai le regard de détresse qu’il nous jeta avant de disparaître; ils ont de si bons ’ regards, les bœufs! Mais ce que j’oublierai encore moins,- c’est le châtiment inattendu que nous reçûmes du propriétaire du bœuf, dont nous /espérions des remercîments, châtiment dû, nous dit-il, à la maladresse de nos efforts.

« C’était le maître d’école lui^même, un homme pratique, qui ne se payait ni de bonnes paroles, ni môme de bonnes intentions, « Vous « vous êtes tous conduits cœnme des imbéciles, « s’écria-t-il, , en essayant de faire une chose « tellement- au-dessus de vos forces. Il fallait M crier au secours, venir me chercher. Je n’é- « tais pas loin et mon bœuf serait encore en « vie. Savoir ce qu’on peut et ce qu’on ne K peut pas, connaître' la mesure de ses forces il est indispensable à tout âge; et pour que « vous vous souveniez de celteiutile maxime.

rt je vais vous appliquer à chacun quelque ’ (( chose qui vous la fixera dans la mémoire. »

« Nous reçûmes tous une demi>douzaine de férules. Jamais correction ne fut administrée avec une plus grande impartialité. Chacun en eut son compte.

— C’était un méchant’ homme ce maître d’école, s’écria Cypriano....

— Un peu rude, j’en conviens, répondit Gaspardo, mais c’était surtout un homme sensé et judicieux. Ces férules m’ont sauvé de ‘ bien des sottises dans ma vie, et, s’il faut tout dire, elles vous ont été utiles à vousmêmes. Je m’en suis souvenu à propos dans notre caverne, tout à l’heure, quand il s’agissait d’abattre à coups de fusil notre second tigre. L’affaire était chanceuse. C’est grâce à la mémorable leçon de notre vieux maître que j’ai donné la préférence à notre fusée sur une décharge d’artillerie dont l’effet n’était pas certain. Pour en revenir à nos raies électriques, je ne me doutais pas, à l’époque où s’est pas-

LA SŒCR PERDUE.

sée l’histoire que je viens de vous raconter, que j’aurais à me tirer d’affaire avec elles aujourd’hui et dans une circonstance aussi sérieuse que celle d’où nous sortons. Soyez sûr, mon cher Ludwig, que le souvenir du bœuf et de la leçon énergique subie à cause de lui m’a inspiré heureusement tout à l’heure, quand je me suis servi de mon cheval comme d’un remorqueur pour le vôtre.

— Pauvre Gaspardo, dit Cypriano, c’est pourtant vrai que nous voici tenu de bénir le vieux maître d’école auquel il a dû un ensei • gnement si difficile à oublier. »

La conversation continua sur les raies électriques.

« Vous dites que vous avez vu des raies électriques, cousin? demanda Ludwig. A quoi ressemblent-elles ?

— Le gaucho peut vous le dire mieux que moi.

— A quoi ressemblent-elles, Gaspardo ?

— Ma foi, muchachos, si on me demandait

de faire une description de ces vilaines bêtes, je répondrais qu’elles ne ressemblent à rien. L’anima) le plus laid de la création pourrait être vexé de leur être comparé. S’il y a de l’eau en enfer, c’est d’animaux comme ceux-là qu elle doit y être peuplée.

— Tout cela ne nous apprend pas à quoi ressemble une raie électrique, interrompit Ludwig, auquel l’amour de l’histoire naturelle faisait désirer une description plus précise.

— Non certainement, répliqua le gaucho; mais ce n’est pas une chose aisée que de décrire un poisson qui n’est peut-être pas un poisson, quoiqu’il passe son temps sous l’eau.

— Quant à être un poisson, c’est un poisson, fit le jeune naturaliste, tout aussi bien que les autres raies; mais quelle est sa forme, sa couleur, sa dimension ?

— Je puis vous dire cela, senor Ludovico.

Prenez une raie ordinaire, longue d’environ une vara”, et faites-la dix fois aussi épaisse sans. rien changer à sa longueur, et vous aurez

LA SΆU PERDUE.

une jïymnote. Toiles sont du moins sa forme et ses dimensions ordinaires, car -vous pouvez par exception en trouver quelques-unes de beaucoup plus longues. Quant à la couleur, elle se rapproche de celle de l’olive parsemée çh et là de quelques taches rouges ou d’un vert jaunâtre , , plus brillantes à la gorge et sous le ventre. Leur couleur change suivant leur âge et aussi suivant l’espèce, d’eau ou de vase dans laquelle elles vivent. La tête est large, la gueule pleifite de dents aiguës, la queue plate, elles ont une paire de nageoires attachées au cou : voilà tout. Si le riacho n’avait pas été aussi boueux, vous auriez pu les voir vou8-m,êmes, ce qui vaut toujours mieux que de s’en rapporter aux yeux des autres.

. — Est-il vrai qu’elles soient bonnes à manger? demanda le jeune Paraguayen, je ne ' crois pas en avoir jamais, goûté.

. ;r- Bonnes -à manger, muchacko mio! Ce n’est pas assez dire; vous.. ne pouvez pas mettre dans. votre bouche un morceau plus

exquis. Cependant, avant de Tes cuire, il est

nécessaire de couper la partie spongieuse de leur individu qui, d’après ce que me disait le senor Ludovico votre onde, leur donne la ' puissance électrique. Je sais des Indiens qui les préfèrent à tous les autres poissons de nos rivières, et qui font métier de les pêcher pour les vendre ou s’en nourrir.

— De quelle manière peut-on les prendre ?

demanda Ludwig.

— Il y a différentes façons, répondit le gaucho. Quelquefois les raies quittent leur

vase et viennent à la surface de l’eau comme

pour se promener ou s’amuser. Alors le pêcheur peut s’en emparer bien facilement.

Gomme leur corps est assez gros, il les frappe avec un’ dard barbelé muni d’une corde, un morceau de caria brava, assez long pour atteindre presque l’autre bord du ruisseau où on les trouve. Il n’est pas difficile de les atteindre, mais ce n’est pas tout. Aussitôt que le pêcheur les a transpercées de son dard qu’il

emploie comme oa dit que les baleiniers emploient leur harpon, il laisse aller son arme ^ et saisit dans sa partie la plus sèche la corde qui y est attachée. S’il ne prenait pas cette précaution, il serait exposé à recevoir de terribles secousses. Et remarquez bien que c’est seulement quand ^ la corde est mouillée que l’effet se produit. C’est assez curieux, n’est-ce pas, muchachoSj qu’une corde mouillée communique la secousse des raies, tandis qu’une corde sèche ne le fait pas? J’ignore pourquoi, mais cela est.

— Ceci, dit Ludwig, c’est une loi de l’électricité et l’une des plus simples. Mais continuez, Gaspardo.

— Mon jeune maître, je n’en sais guère plus long. J’ai seulement remarqué qu’il y en ' avait plusieurs espèces, et ce fait n’est pas généralement connu, surtout parmi les gauchos qui ont autre chose à faire que de s’arrêter pour observer de vilaines bêtes. Mais j’ai entendu le sefior Ludovico parler de cette - '

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différence et il'iïie l’a fait remarquer. Il fit même une chose que je n’aurais jamais crue - ' , si je ne l’avais pas vue de > mes propres yeux.

. Voici ; nous étions ensemble occupés à ramasser des plantes aquatiques- et nous- avions pris une de ces gymnotes. C’était une énorme bête, longue presque de deux varas^ Il l’étendit sur le sable avant qu’elle ffit tout à fait morte, et. fixa à sa queue un. appareil dont je ne connaissais pas et ne connais pas encore l’usage. Savez-vous le résultat qu’il obtint? »

Cypriano et Ludwig firent un signe négatif.

« Je vais vous le dire, reprit Gaspardo. Il mit le feu à un petit tas de poudre qu’il avait préparé d’avance. Cette poudre flamba comme si on l’eut' touchée avec un charbon ardent, ’ et je savais bien qu’il n’y avait pas „de feu près de là, pas même une étincelle. Ce qui enflamma la poudre proyenait ^du corps de la raie. ».

Cypriano exprima son étonnement à cette, étrange révélation. Mais Ludwig comprit tout

LA SΟK PERDUE.

de suite la cause du phénomène qui avait tant émerveillé Gaspardo.

Pendant Paprès-midi, les voyageurs remcmtèrent la rivière, naais sans y découvrir la f piste qu’ils avaient tant d’intérêt à retrouver. ‘ Bien que cette contrée fût des plus sauvages et qu’on n’aperçût pas la moindre trace d’habitation humaine, ils suivaient pourtant- un sentier qui longeait le bord du Pilcomayo.

Peut-être avait-il été fait par les hommes, peut-être par les animaux, peut-être par les uns et les autres ; mais quels que fussent les êtres qui l’avaient foulé, on ne pouvait plus y distinguer, d’empreintes. L’ouragan avait tout ■ effacé, et l’on ne reconnaissait le sentier qu’au sol battu et à la rareté de l’herbe qui d’ailleurs y croissait moins élevée.

Ils n’étaient pas aussi surpris que d’autres des énormes épaisseurs de poussière que l’ouragan avait étendues sur la contrée. Ils savaient qu’après des périodes ,de sécheresse • prolongée il existait d’immenses étendues de '

pampas où non- seulement le sol se pulvérisait^ mais encore les herbes de la plaine, les feuilles des arbres et même les rudes tiges des chardons. Les bestiaux périssaient par 'milliers dans ces contrées désolées et l’homme avait peine à y trouver de quoi vivre. Quand une tempête succède à l’une de ces grandes sécheresses, on trouve souvent' des animaux ensevelis sous la poussière et morts par suite du manque d’herbe ou d’eau. Gaspardo raconta à ses jeunes compagnons qu’il avait vu naître plusieurs procès à la suite d’une /ormenta entre propriétaires qui ne parvenaient plus à reconnaître les limites de leurs propriétés effacées par les dépôts de poussière.

« S’il en est ainsi, disait Ludwig, nous ne trouverons d’empreintes nulle part de longtemps; et si nous sommes dans une mauvaise direction, au milieu de ces solitudes, comment le saurons-nous ? »

Gaspardo réagissait de son mieux contre

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ce qu’il y avait d’anxiété dans les réflexions de son jeune maître.

« J’admets, lui disait-il en lui montrant le fleuve, que nous allons sans guide bien certain. Mais que pouvons-nous faire de mieux ?

Nous éloigner du fleuve gâterait encore plus les choses, autant vaudrait chercher une épingle au milieu des herbes de la pampa. Nous irions alors tout à fait au hasard, et il serait plus sage de tourner tout de suite la tête du nos chevaux et de nous en revenir chez nous.

Or, au point où nous en sommes, je ne suppose pas que vous ayez cette intention.

— Non, non! s’écria Cypriano. Non, pas avant d’avoir tout fait pour retrouver la nma !

— Sans doute, sans doute, reprit Ludwig, revenir sans Francesca, ce serait condamner ma mère à un chagrin éternel. Si jamais nous en sommes réduits là, ce ne peut être qu’après avoir épuisé jusqu’à nos dernières forces.

— A la bonne heure, Ludwig, répondit

Cypriano, j’aime à vous entendre parler ainsi.

— Nous sommes tous du mêùae avis làdessus, • répliqua Gaspardo. Francesca doit être retrouvée, et si.... »

Il allait dire « si elle est vivante, » mais il craignit d’énoncer un doute et il arrêta sa phrase.

« Vamos! continua-t-il en changeant rapidement de sujet. Vous savez, mes jeunes maîtres, que les Indiens Chaco vivent rarement' loin d’un fleuve. Ils aiment trop les bains pour cela. Rien n’est plus curieux que de les voir tous ensemble dans l’eau, les vieux, les jeunes, tout le monde; ces sauvages nagent et plongent comme des danlas^. J’ai vu un Indien Chaco plonger au bord d’une lai^ rivière et sortir de l’autre côté sans avoir une seule fois levé sa tête au-dessus de l’eau. » Cypriano fit signe qu’il avait été témoin d’un fait semblable. • '

« Eh bien! senoritos, continua le gaucho, ma conclusion est celle-ci ; comme ces Indiens sont de vrais canards, ils ne s’instal-

leront jamais à une grande dislance des bords d’une rivière, et cette rivière doit être le Pilcomayo ou l’un de ses affluents.

— Explorons-les tous ! s’écria Cypriano.

— Très-bien, senor Cypriano; mais cela n’abrégera pas notre route, car il y a un bon nombre d’affluents soit à droite, soit à gauche du grand fleuve. J’espère bien que loin d’avoir à les remonter tous, nous pourrons nous dispenser d’en remonter même un seul. Si nous avions à perdre notre temps dans une recherche de ne genre, il nous faudrait des indices qui ne se présenteront pas. Nous avons dix chances sur une de retrouver la piste des cavaliers indiens en allant au contraire tout droit devant nous et en serrant le plus près possible les rives du fleuve. Soyez tranquilles, mes enfants, une fois sur la trace, je sais un gaucho qui les traquera jusqu’à leurs nids. »

Ainsi encouragés, les voyageurs continuèrent leur route ; Gaspardo marchait en avant

«t examinait le terrain avec l’œil d’un habile rastreador*^.

Le gaucho^ il faut le dire^ avait moins de confiance dans ses propres paroles qu’il ne voulait le laisser voir à ses jeunes amis; il connaissait mieux qu’eux les difficultés de leur entreprise et savait combien le succès de leurs efforts était incertain, mais il importait qu’ils ne se décourageassent pas, et le brave homme tâchait de garder ses doutes pour luimême sans en rien laisser voir.

Le parti qu’il avait pris de ne point abandonner le lit du fleruve était du reste le seul raisonnable. Tout autre eût été encore plus conjectural.

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