‹ La Soeur perdueChapitre 12 sur 32 · LE SAC PERDU · texte numérisé non relu

LE SAC PERDU

La proposition que fit Gaspardo de camper, bien que le soleil eût encore üne heure à rester au-dessus de l’horizon, fut acceptée aussitôt par ses deux compagnons. Cet empressement avait deux causes, la fatigue morale née de leurs incertitudes, et la fatigue physique "et d’eux-mêmes et de leurs chevaux après une journée si laborieuse. L’effet produit par les décharges des raies électriques n’était pas si , bien dissipé qu’il ne fût pour beaucoup aussi dans le besoin de repos qu’ils éprouvaient.

L’impatient Cypriano lui-même n’éleva pas ■

Où pouvait-il l’avoir perdu ? telle fut la question qu’ils ae posèrent immédiatement les uns aux autres. Tous trois répondirent en- t semble :

« Dans le riacho 1 1 »

Il n’y avait pas à en douter. Ce sac précieux ne pouvait avoir disparu qu’en cet endroit. Ils se rappelèrent la lutte que le cheval avait eu à soutenir pour échapper aux raies électriques et remonter sur la rive. C’est au milieu de ses efforts que les courroies avaient dû se rompre. Cypriano se souvenait d’avoir vu Ludwig assurer le sac aux provisions au sortir de la caverne. Aucun autre incident de la route n’en pouvait expliquer la chute.

Leurs vivres étaient certainement au fond du ruisseau bourbeux, à la merci des gymnotes et des grues. Aussi, lorsque les' trois compagnons eurent dessellé leurs chevaux et qu’ils les virent se jeter avec un très-évident plaisir au milieu .-de l’herbe verte et touffue, ils ,ne purent se retenir d’envier non pas leur

appétit; sur ce point ils avaient des points à leur rendre; mais bien le sort qui mettait à la disposition de leurs bêtes une table si bien servie, tandis qu’eux-mêmes n’avaient devant eux que la douloureuse perspective d’aller se coucher sans souper; c’est-à-dire de vérifier une fois de plus la valeur du proverbe qui prétend que « qui dort dîne. »

« Puisque nous ne sommes pas de force à manger de l’herbe, serrons nos boucleS; rétrécissons d’un cran nos ceintureS; » dit philosophiquement Cypriano à Ludwig; qui ne put s’empêcher de sourire en s’apercevant quC; prenant à la lettre l’avis de son cousin; il était en train de serrer en effet la boucle de sa ceinture de cuir.

Gaspardo n’avait pas l’air content; non ! il avait le n^ long; comme on dit; et n’écoutait rien que les cris de son robuste estomac. 'Les trois cavaliers restèrent d’abord immobiles en se jetant mutuellement des regards où chacun d’eux pouvait lire : « Ge n’est pourtant pas

amusant de se passer de dîner ! » Puis, petit à petit, la résignation se fit, tous les trois semblèrent prendre leur parti de dormir l’estomac vide. Cypriano et Lüdwig avaient déjà fait choix d'un emplacement qui pût leur tenir lieu de chambre à coucher; seul le gaucho n’en était pas encore arrivé à renoncer à tout espoir de se mettre quelque chose sous la dent. Il restait comme dans une muette contemplation en observation devant le paysage*

L’histoire de la manne dans le désert lui r3venait-elle à l’esprit? toujours est-il que son regard errait de la forêt de palmiers à la verdoyante savane qui s’étendait immense en face de leur bivouac, comme s’il eût espéré quelque chose de cet acte de foi.

Tout à coup un geste plein de fantaisie lui échappa.

« Qu’y a-t-il, Gaspardo ? lui demanda Gypriano.

— Il y a, il y a, ma foi, je ne sais pas ce qu'il y a ! dit le gaucho en montrant la plaine;

mais ne voyez-vous rien là-bas dans la direction de mon bras? » . ■ .

Cypriano regarda dans la direction indi- ^ .

quée en abritant ses yeux avec sa main^ car c’était du côté de Touest et le' soleil était encore au-dessus de Thorizon.. Ludwig bientôt l’imita.

« Est-ce de ce quelque chose qui dépasse les grandes herbes que vous entendez parler,' dit Cypriano, quelque chose ■ comme deux tiges de .'cardon**, avec une toufPe de feuilles au sommet,?

— Précisément, répondit Gaspardo.

■ — Eh bien', reprirent les deux jeunes gens, qu’est-ce que vous croyez que cela peut être ?

— Un couple d’aVestruz** ou d’autruches, le mâle et la femelle, autant que j’en puis ju- ,ger à leurs cous qui sont assez longs pour dépasser les plus hautes herbes des pampas, mais pourtant de tailles différentes.

— Vous devez avoir raison, Gaspardo , dit ■ Ludwig ; tenez, cela marche : ce sont des au-

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truches en effet. La grande, s’est même rapprochée de l’autre. Elles sont maintenant dans un espace découvert et nous pouvons les voir des pieds à la tête. Comme elles sont grandes ! Oh! voilà qu’elles baissent la tête; que fontelles, selon vous ?

— Elles font ou essayent de faire -la même chose que nous, je' pense : elles cherchent leur dîner. Je parie bien qu’elles auront plus de succès que nous, car elles ne sont pas trèsdifficiles sur le menu. Elles se contentent de racines et d’herbes; et si elles n’en trouvent pas, elles ne font pas difficulté d’avaler du sable et même des cailloux. »

Le gaucho fit une pause comme pour, se donner le temps de la réflexion. Ludwig réfléchissait aussi. Les paroles prononcées par Gaspardo avaient réveillé ses instincts de naturaliste et il désirait en entendre davantage. Mais le jeune Paraguayen, qui ne s’inquiétait !?nère des habitudes de l’autruche ou de tout

autre oiseau, demanda simplement : Sont-

. elles bonnes à manger, les autruches, Gaspardo?

— Bonnes à manger, senorito I Santissima !

qu’est-ce qui n’est pas bon à manger pour l’homme qui meurt de faim? Il ne s’agit pas de leur qualité, mais de la façon de les prendre. Si je pouvais avoir mon lazo ou mes bolas autour "des jambes de l’une d’elles, le mâle ou la femelle, cela m’est égal, je vous donnerais un dîner de prince. Maladita ! que faire ? pas moyen de les approcher à portée; pas un buisson pour s’abriter !

— Mettons-nous à quatre pattes, rampons dans l’herbe, dit Cypriano dont l’appétit semblait s’accroître d’instant en instant.

— Ce ne serait pas de refus si cela devait nous servir à quelque chose, mais nous n’y gagnerions rien, mes enfants ; de tous les animaux, oiseaux ou quadrupèdes, qui parcourent ces savanes, aucun n’est plus craintif et plus difficile à approcher que les grands oiseaux qui paissent là-bas. Ils fuiraient bien vite

avant d’être à portée de nos bolas^ de nos lazos ou même de nos carabines. »

Le gaucho cessa de parler et se remit à se frotter le front pour tâcher d’en faire sortir une idée'. Tous restèrent silencieux, chacun cherchant un moyen de s’emparer des oiseaux.

Le gaucho, le premier, reprit la parole :

« Gracias a DiosI s’écria-t-il, je tiens peutêtre ce que je cherchais. Ramassez du bois, mes enfants, préparez un feu; avant qu’il. soit allumé, il se peut que j’aie une autruche toute plumée et prête à rôtir. Où est ma chemise blanche? »

Tout en parlant, le gaucho se dirigeait vers les bagages épars sur le sol, et commençait à défaire une des sacoches qui était encore accrochée à l’arçon de son recado. A ces mots de Gaspardo : «Où est ma chemise blanche? » -Ludwig etCypriano se regardèrent •

^fort intrigués. , ,

« Si Gaspardo n’est pas fou, dit Ludwig — j’ai peur qu’il ne s’en manque guère.

. -, Il .

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