II
1 ;,2 AVriNTÜRES DE TERRE ET DE MER.
~ C’est la faim qui lui donne' la fièvre, répondit Cypriano — ma foi, laissons-le faire
Si celte mascârade le distrait, tant mieux pour lui.. Ce n’.esit inquiétant que pour sa che-^ mise. ».
Le gaucho ne laissa- pas -longtemps ses jeu- ; nés compagnons à la devine.- Après avoir remué le; contenu des sacoches, il en sortit sa , chemise des dimanches**, 'toute brodée et blanche comme la neige. L’ornementation n'avait pas d’importance, il ne s’agissait que de • la Couleur.
Il se dépouilla ensuite de son poncho et , passa la chemise à la façon ordinaire. Lud- .wig et Cypriano n’en pouvaient croire deurs yeux. Leur' étonnement était tel, qu’ils, laissèrent faire Gaspardo sans lui adresser une question;, • • ‘ v ' • ' •
Mais en* ce moment Gaspardo, qui jusque-là
semblait avoir obéi à une idée fixe, interrompit ses singuliers préparatifs comme si line autre idée,.' su^enue en sens contraire^
l’avait soudainemejit arrêté dans son -dessein, ‘
. « Sefior*Cypriano, dk-i4 je réfléchis — oui, ma, foi , je réfléchis que vous pourrez faire l’affaire beaucoup mieux que moi.
Quelle, affaire? s’écria Cypriano, de plus, ^ plus stupéfait. Savez-vous,^ Gaspardo, que depuis un instant nous, nous demandons si
v-)tre tête , , . * •
— Sima tête? dit Gaspardo.... ;
' — Si votre tête ne déménage pas.
— Rassurez-vous, mon enfant, dit Gaspardo en> éclatant de rire. — Ce que je vous demande est simple comme bonjour. Il s’agit de niéttre ma chemise, ou . la votre, si vous le; préférez, et de vous déguiser en- grue, en un mot. de faire « la grue '
^ La grue? ' '
— Eh. bien, oui, la grue. , - ,
— Mais dans quel but? - ^ — Dans le but louable de conquérir un morceau de chair/ d’autruche, pour notre sour
celle, et il serra les larges pantalons autour des jambes de Cypriano pour les faire paraître aussi minces que possible. Alors, il ôta le chapeau du Paraguayen qui était en feutre mou, passa dans son bord antérieur un lon£^^ bâton de forme conique épointé, auquel il donna une couleur d'un noir bleuâtre en le frottant de poudre mouillée, Cypriano, avec son chapeau replacé sur sa tête, offrît alors le simulacre grossier d’un oiseau ayant un bec noir long de plus d’un pied. Le bord de ce bizarre couvro-chef fut rabattu sur Je cou et sur les oreilles du jeune garçon, en lui laissant
les yeuK suffisamment découverts pour lui en permettre l’usage.
Une légère couche de poudre humide sur ses joues naturellement brunes compléta la transformation de la tête. L’artiste n’avait ce- ' pendant pas encore achevé sa besogne. Pre- ?
nant dans sa poche un mouchoir de soie 'écarlate comme ceux dont les gauchos sont presque toujours munis, il l’attacha autour
185 AVKNTUHKS DE TEKÏÎF.' ET DE MER.
du cou .de . Cypriano de manière à figurer une large poclie' rouge devant sa .poitrine.
« Maintenant, senorito, dit^il,- je pense que
vous pouvez passer pour une grue-«oldat*‘.
Carrai! quand je vous regarde, j’ai envie .de changer les conditions et de parier mon ohe^ val contre un âne que inon-rseulement lès au*, truches, mais un garzon lui-même ne .vous distinguerait pas d’un de ses confrères. Partez etgagnez-nous notre souper. . v ►
— Je vous répète, Gaspardo, que je ne vous comprends pas encore. Gomment voulez-vous que je fasse? S’agirait-il, par hasard, d’approcher des autruches pour leur déposer un grain de sel sur la queue? C’est un genre de chasse où j’ai peu d’expérience, je- vous ' l’avoue. En un mot, votre proposition est-elle sérieuse ou ne l’est-elle pas? Cette mascarade a-t-elle pour but de vous donner un spectacle faute de pouvoir nous offrir à dîner ?
— Sanlo Bios! senorito, vous me surprenez! Quoi, vous êtes du pays, et vous m’adres-
LA feCEüR PERDUE. > - 187 '
sez de ipareilles' questions! N’êtes yous pas né pour être .un gaucho? .Un yringo^ lùi-même, ainsi déguisé , comprendrait tout^ de suite, qu’il s agit d’aller garzôneando! ». ■ , -
Cypriano jeta un coup , d’œil interrogatif sur hudwig; mais le jeune savant, secouant la tête, confessa l’impossibilité où il était, de. le, renseigner. Tous les deux étaient également stupéfaits devant la singularité des préparatifs de Gaspardo, leur compagnon. .
« Ây de mi! s’écria ce dernier, en poussant une sorte de soupir. Vraiment, vous ne savez ni l’un ni l’autre dans quel but je me suis donné tant de mal? Je vais vous le dire, senor Cypriano. Habillé comme vous l’êtes, vous ressemblez exactement à un garzon; il s’agit. de faire votre possible pour agir comme un gurzon. D’abord, approchez vous autant que vous le pourrez des autruches. Prenez avec vous votre fusil ou vos bolas. Les holas vaudront mieux, car vous les lancez avec beaucoup d’adresse. En cela, je sais que vous n’êtes pas un
gringo. Croyez bien que les oiseaux ne se douteront de rien. Voyez-vous là bas un estero* • tout près duquel ils paissent? Faites-en le tour et marchez sur eux dans cette direction. Ils vont vous prendre pour une grue, et ne seront détrompés que lorsque vous en tiendrez un. Maintenant, avez-vous besoin que je vous donne de plus amples instructions?
— Non, non, dit Cypriano, qui compre nait enfin; je vois l’affaire, Gaspardo, et je^ vais tâcher de saisir par la patte un de ces gros poulets. En avant ! »
En disant ces mots, le jeune homme se dirigea vers son reCado et y prit ses boliadores. Muni de cette arme, il partit à travers la savane, dans la direction des rhéas.