‹ La Soeur perdueChapitre 14 sur 32 · LES AUTRUCHES · texte numérisé non relu

LES AUTRUCHES

« Caspita! s’écria le gaucho, quand Cypriano se ùit éloigné d’une centaine de mètres, ce gentil garçon ûe ressemble-t-il pas complètement à une grue? Je m’y tromperais moi-même , si je ne connaissais pas ma chemise. »

Ludwig ne répondit pas. Il était profondément attentif aux moindres mouvements de son cousin, qui marchait silencieusement en se dandinant gravement comme un garzon. .

Le jeune Paraguayen jouait son rôle comme

190 AVË>.'Tt:nES DE TERRE ET DE MER.

s’il n’avait fait que’ cela toute sa vie : tantôt il

s’avancait' résolument, tantôt il s’arrêtait et pointait son long bec vers le sol comme pour y 'ramasser des limaces, ‘des serpents; des lézards et autres reptiles dont les grues se

nourrissent. Il gardait toujours ses 'bras serrés sous sa chemise, ainsi que les holiadores qu’il se disposait à lancer.

Au lieu de se rendre directement vers les rliéds, il suivit l’avis du gaucho, et s’en approcha par une grande ligne courbe à laquelle ie bord dq Vesiero servait de-corde;

Lorsqu’il fut arrivé à se placer eiitrc le g;ibier et le marais,' il avança avec . autant de prudence, mais en manœuvrant davantage, s’arrêtant parfois pour seeouer ses ailes blanches, projetant son bec en l’air comme-s’il avalait un poisson au un reptile, et. se remettant en mouvementî comme pour,' en rechercher un antre.’ < . • ' ' v . * .

La confiahco dés rhéas n’avait rien d’éton»nant. Des animaux beaucoup plus intelligents.

lë vieux Male

GISAIT INANIME,

la'sœür PEKDÜK.''. • 191

l’aigle -cerf, des pampas, le puma,' le jaguar, sont souvent trompés par les ^arzméadores.

Ils ne commencèrent à se douter de quel- • que chose que lorsque la fausse grue fut tout ^ près d’eux. Ils- cessèrent «ubilement do bm:> «ter, redressèrent ensemble leurs longs, cons et jetèrent un cri rauque moitié interrogatif, moitié inquiet. ■

: < La femelle,' comme cela arrive presque tou*- •

■ tjours, se montra la plus prompte et la plus , . rusée,* peut-être aussi la plus' peureuse. Au

moment où elle poussait' son cri, elle 'battit

en retraite de quelques pas, laissant son compagnon seul en, face du danger. Celui-ci* exé-, cuta une démonstration hostile, analogue à scelle d’une oie qu’on agace; il tendit le côu, mais cette fière-atti tilde ne lui servit à rien ^ on entendit. un sifflement, et avant qu’il pût jouer des jambes, l’oiseau les sentit toutes les deux enlacées par .un nœud solide^ Il trébu- . cha et tomba sur l’herbe.

Prompt comme l’éclair, de feox’garzon était,

,l92 AVENtURES DE TERRE ET DE' MER.

sur lui, et frappé d’un coùp violent à la tête, dont le gaucho lui avait donné le secret, U > vieux mâle gisait inanimé sur le vert gazon, tandis que sa compagne effrayée, les ailes ouvertes et courant de toute sa vitesse, disparaissait dans les hautes herbes de la pampa. ' .

Ludwig avait examiné ce spectaele avec un vif sentiment d’intérêt, et Gaspardo en salua ■ l’heureux succès par un cri de joie. Puis tous deux s’empressèrent de se rendre auprès de Cypriano pour l’aider à tramer son énorme gibier.

Le gaucho en choisit les plus fins morceaux, et les trois voyageurs affamés se préparèrent à souper des cuisses de l’autruche, avec une satisfaction d’autant plus grande que • leur repas avait été pour eux plus problématique. • ' •

, Cependant on n’avait ni préparé le feu, ni ramassé de bois. Gaspardo et Ludwig avaient été trop occupés de suivre l’expédition de Cy-

LA SŒtii plrüi:e.

priano contre l’autruche pour penser à autre chose.

L’affaire terminée, ils l’aidèrent à traîner le rhéa à leur bivouac. Leur concours n’était pas superflu : l’oiseau pesait autant qu’un gros mouton. -

Tandis que le gaucho, avec son couteau toujours prêt, dépeçait la venaison, Ludwig s’occupait à ramasser du bois pour le feu et Cj priano à se débarrasser de son déguisement.

Il lui fallut un certain temps pour repasser de l’état de grue à celui de Paraguayen, car la poudre dont Gaspardo l’avait barbouillé > exigea d’abondantes ablutions avant de disparaître. Heureusement un ruisseau coulait près de là; du reste, sans ce voisinage les voyageurs n’auraient pas campé en cet endroit.

Camper loin, de l’eau ne vient jamaia à l’idée de personne, sauf quand on y est contraint impérieusement, dans un désert, par exemple.

Pendant le temps employé par le jeune Paraguayen à ôter la belle chemise de Gas-

pardo, à ‘ retirer de ses jambes les liens qui les entouraient et à se débarbouiller, le feu flambait, et devant la flanime les morceaux délicats du rhéa, choisis par le gaucho, gril- ‘ laient en répandant un fumet de bon augure.

Le thé se préparait aussi. Par bonheur, le SIC contenant la yerba et les instruments à ' thé, le maté et la bombilla qu’on avait cru perdu fut inopinément tetrouvé. Au lieu de l’avoir attaché à la selle de Ludwig, le gaucho l’avait, paraît-il, placé sur sa propre selle, où il. était caché sous les nombreuses cour-

roies du recado. Sans* cette circonstance, le précieux condiment serait ,tombéi avec le reste au fond du riacho. Or, sans sa > « yefba- » un Paraguayen, ne peut être à son aise. Satisfaits d’avoir du moins ce paquet en bon -état, toUs les trois se sentaient dans une favorable disposition d’esprit, autant, bien entendu, que cela leur était permis par le chagrin commun, toujours ..présent à' leur mémoire. La nature semblait les protéger contre une . trop écra-

LA SŒUH PERDUE.

santé douleur; en les obligeant, à en distraire

leur pensée, par suite des incidents émouvants ' i qui ne cessaient de.se présenter a eux. Autrement, ils eussent été accablés sous 'le poids de leur affliction,' . V

Tons trois savouraient lés douceurs du repop, assis autour du feu pétillant, en ajttehdant que-l’eau' fût' en - ébullition et que la chair d’autruche parût suffisamment rôtie. Ils ue restaient pas silencieux.' Gaspardo ue voulait ’ pas laisser ses jeunes compagnons ; à leurs tristes réfle^xions, et, pour les distrairej il ne cessait de les entretenir d’un sujet ou d’un 'autre. . : ; . ^

. -Tout natnrellement > la* conversation roula sur les autruches ou « rhéas », ainsi fju’on nomme les «espèces sud-américaines du genre

struthio. ' ' *

Ge sujet présentait» un- grand intérêt pour Ludwrg,v et, en‘Ie traitant, il étala devant ses compagnons tout le* bagage scientifique qu’il avait recueilli dans les. livres ou appris de la .

bouche de son père. Il leur raconta tout ce qu'il savait touchant les espèces d’autruches répandues sur la surface du globe. '

Il y a d’abord la grande espèce africaine .

« struthio camelus », la plus grande de toutes, appelée « struthio » par les Romains et a camelus » par les ornithologistes, parce que l’oiseau, dans sa structure générale, a, en effets un rapport marqué avec le chatueau du désert. Cette ressemblance est' si frappante que les colons hollandais du cap de Bonne-Espérance; ignorants du nom scientifique, l’avaient aussi . observée, et avaient eu conséquence donné à l’autruche le nom d’ « oiseau-chameau ».

. Ludwig dit aussi- que l’autruche afi^icaine, ^ quoique d’une taille beaucoup supérieure au rhéa de l’Amérique du Sud et différent de celui-ci par la couleur de son plumage, lui est presque identique relativement à ses habitudes. L’une et l’autre habitent les pays de plaines ; rarement on les rencontre dans les endroits boisés pu rocheux ou sur les Bancs des

montagnes. Il est vrai qu’on trouve l’autrucho américaine dans les Cordillières des Andes à une hauteur de 8000 pieds au-dessus du niveau de la mer, mais seulement dans les plaines ou « paramos », plateaux élevés qui s’étendent entre les deux grandes chaînes de montagnes et non pas sur les montagnes elles-mêmes. Elles affectionnent les espaces stériles appelés ordinairement déserts; pourtant on les rencontre quelquefois dans de fertiles plaines couvertes de gazon telles que les pampas de la Plata et les savanes du Chaco. Elles possèdent les mêmes habitudes singulières pour la construction des nids et l’incubation. De même que nos coqs, l’oiseau mâle garde - plusieurs femelles sous sa protection, avec cette différence que celles-ci déposent toutes leurs œufs dans le même nid, au-dessus duquel, par un étrange intervertissement de fonctions, le mâle s’accroupit pour couver. Quant aux femelles, elles ne se bornent pas toujours à pondre dans le nid, il leur arrive parfois de

laisser tomber un œuf dans la poussière ou dans l’herbe,. quel que soit l’endroit où elles se trouvent, et sans en prendre autrement souci. On s’est livré à beaucoup de .conjectures au sujet de ces œufs isolés. Les uns «disent qu’ils sont déposés auprès du nid pour.servir d’aliment aux jeunes autruches • qui pendant leur période d’énfance s’en nourriraient, tout comme les veaux et les autres mammifères se, nourrissent de lait. Ludwig, suivant l’opinion de son père, niait que ces œufs isolés fussent destinés à cet usage et affirmait que l’oiseau les laisse tomber et ne les dispose pas à dessein.

Gaspardo était du même avis; il dit savoir pertinemment que les . oiseaux ne s’approchaient jamais des « huachos"» et que ceux-ci demeuraient sur le sol où ils pourrissaient.

Il croyait aussi que ces œufs étaient abandonnés parce qu’il n’y avait plus place pour eux dans . le nid. Comme le mâle se charge ,de l’incubation et qu’il, a plusieurs femelles dans

LA. .«Œtm PERDUE.

sa Éamille, il se trouvé souvent plus d’oeufs qu’il n’«n peut couver et que le nid n’en^pour- • rait contenir.

Après .avoir ainsi discuté les habitudes nérales des autruches, le naturaliste apprit à «es compagnons qu’une troisième espèce de striUhio appartient au grand continent de la Nouvelle -Hollande, plus comrnunément ap- ' pelé Australie. C’est Vému, véritable autruche qui ressemble beaucoup par ses habitudes à ' celles de l’Afrique et de l’Amérique du Sud.

Elle* s’en distingue, il est vrai, parson.aj^arence, mais pas plus cependant qne celles-ci - ne diffèrent l’une de l’autre et surtout pas plus que l’autruche mâle d’Afrique ne diffère de ses propres femelles.

« En comparant ces trois espèces, dit Ludwig, nous pouvons regarder l’espèce africaine « comme la plus grande, celle d’ Australie comme la plus petite, tandis que celle de l’Amérique du Sud tient à peu près le milieu par sa taille. Une autruche femelle a la taille d’un rhéa mâle

et n’én diffère guère par sa couleur, tandis qu’un rhéa femelle , pour les dimensions et la couleur, peut se comparer à un ému mâle.

Quoiqu’elles appartiennent à trois parties bien distinctes du globe, continua le jeune savant, ' elles ne constituent évidemment que des espèces du même genre. J’ai entendu mon père dire qu’il n’y avait pas la moindre raison -, sauf celle de satisfaire les élucubrations des naturalistes de cabinet, pour les décrire comme appartenant à des genres distincts : l’africaine sous le nom de struthio camelus, et la sud-américaine sous celui de rhea americana, au lieu de struthio rhea y ainsi qu’(m devrait l’appeler. »

Ravis de voir Ludwig arraché pour un moment à ses préoccupations, ni Gaspardo ni Cypriano n’interrompirent la dissertation du jeune naturaliste. Celui-ci n’avait pas encore, fini et bientôt il reprit la parole en . ces termes :

« 11 existe un autre oiseau appartenant à la

L/V SŒUR PKRDUE.

famille des autruches ou qui lui est allié de près et au sujet duquel on possède moins de renseignements que sur les trois autres espèces : c’est le « cassowary », trouvé dans la' plupart des grandes îles de l’Archipel des .

.Indes orientales. ,11 y a aussi une curieuse hôte sans ailes, appelée pour cette raison apteryæ, récemment découverte dans la Nouvelle- Zélande. Les naturalistes en .ont môme décrit au moins deux espèces, et l’on suppose qu’une troisième, sinon une quatrième, existe dans les môntagnes boisées des îles Maori. L’apteryx a été classé avec les autruches, auxquelles il ressemblé sous quelques rapports, principalement en ce que ses ailes ne sont pas assez fortes pour .lui permettre de voler. Mais cette classification est loin d’être correcte.

Le cassowary pourrait à la rigueur être admis dans la famille des struthios. Cependant, il n’y a véritablement que trois espèces d’autruches : l’africaine, l’australienne et l’américaine.

— Trois espèces seulement! s’écria Gas-

-zU2 . AVENTURES DE TERRE ET DE MER.

pdixlo.' Que dites-vous> seîior Ludovico? Hais il en existe déux espèoes ici, sur les pampas'!'

— Voue de^ez vous tromper j Gaepardo^ répondit tranquillement Lud'^ig.' •

— Ofa l non, seûorito. Je les ai vues moi-

même, et j’en ai attrapé bien des fois quand j’étais avec le^ général' Rosas en expédition ■> contre les Indiens du sud. C’était à environ une centaine de lieues au sud de Buenos-Ayres, • près du Rïo->Golorado. C'est, là qu’on trouve l’autre espèce d’avestruz que nous autres gauchos nous appelons « petise “ Sa grosseur est d’environ les deux tiers de celles-ci, mais

les œufs sont. à peu près de même grosseur;

* ceux du petise ont seulement une forme différente et leur couleur est d’un bleu pâle. 'Les jambes *de l’ôiseau sont plus courtes et ses ' plumes descendent plus bas^< à plusieurs pouces au-dessous du genou, de feiçon'que l’aniimal ne peut courir aussi vite et est' bien plus facile à prendre queie rhéa, comme vous. devez ' le penser. » .

Cette assertion était toute nouvelle pour Ludwig comme pour Cypriano. Quoique tous les deux eussent été élevés dans l’Amérique du Sud, ils n’avaient jamais entendu parler d’une espèce d’autruche sud-américaine autre que celle qu-Hls connaissaient pour l’avoir vue nombre de fois**.

Gaspardo ajouta alors quelques faits à la théorie présentée par Ludwig.»

Il- raconta que les œufs de la grande espèce sont de telle dimension que chacun pèse plus qu’une douzaine et demie d’œufs de poule ordinaires. Un nid en contient habituellement de vingt à trente, mais quelquefois on en trouve jusqu’à cinquante. U confirma les paroles de Ludwig au sujet de l’incubation accomplie par . le mâle> et dit que c’était lui qui promenait ses poussins tout le temps qu’ils avaient besoin d’un protecteur. Pendant qu’il couve, le mâbj s’écarte fort peu du nid et reste à son poste jusqu’4 ce que les’ pieds 'dii cheval dii voyageur soient au moment de Pécrqser. Maià

quand il est troublé, il se fâche et devient même dangereux. Gaspardo connaissait un exemple d’un cavalier attaqué sur son cheval. Ils attaquent en sautant en l’air, puis en frappant ou en donnant des coups . avec leurs longues et fortes jambes, et ils ne cessent pas de . siffler avec force, à peu près comme un jars en colère. Ils produisent ce sifflement dans d’autres occasions, et le son en est si étrange qu’on ne saurait dire d’où il provient et qu’on ne pourrait jamais croire que c’est l’organe d’un oiseau si l’on n’avait pas l’autruche ellemême devant les yeux. '

Ici Ludwig interrompit Gaspardo pour dire qu’il en était de même de ■'l’autruche africaine; les voyageurs prennent souvent son violent sifflement, qui a un son de clairon, pour le rugissement d’un lion ou d’une autre bête sauvage.

Gaspardo raconta alors que ces oiseaux étaient craintifs et très-difficiles à approcher, que lorsqu’ils sont effrayés ils courent tou-

jours contre le vent, que les gauchos profitaient même de cette particularité pour se diriger d’abord au-dessus du vent, puis ils envoient un homme du côté opposé pour les rabattre. En apercevant les cavaliers rangés en demi-cercle autour d’elle, l’autruche perd la tête, court au hasard, de sorte qu’il est facile aux gauchos de l’abattre avec leurs [bolas ou de la prendre au lazo.

Les trois voyageurs causèrent ainsi jus-

qu’au moment où la nuit répandit son voile d’obscurité sur la plaine. Alors, s’étendant sur leurs pellones et se couvrant de leurs ponchos, ils s’endormirent profondément.

AVENTtJKES DE TERRE ET DE MER.

CHAPIT.RE XIV

LES VIZCAGHAS.

Le lendemain, au lever du jour, ils étaient debout; et après un déjeuner dont l’autruche grillée fournit le menu, ils sellèrent leurs che- ‘vaux et partirent en suivant toujours la rive du Pilcomayo.

Ils s’avancaient rapidement, car leurs chevaux étaient bien reposés et presque entièrement remis des commotions électriques eau- ' sées par les raies; les cavaliers augmentaient encore la vitesse de leur allure chaque fois qu’ils pensaient à leur clière Fianccsca.

Ils n’avaient cependant pas encore avancé leur marche au gré de leur désir, quand ils arrivèrent à. un endroit où le Pilcomayo faisait un grand détour en laissant dans la concavité de l’arc formé par son cours un espace de terrain stérile et sans arhres.

Gaspardo oonnaissait le caractère de la con* trée jusqu’à une certaine distance en avant. Il pensa que .toute règle pouvait souffrir une exception, et q,u!au lieu de suivre cette fois encore le fleuve, il serait préférable de couper au court à travers le désert, du moment où l’on était assuré de retrouver l’eaiu ,sur un

point plus élevé.. Il s’appuyait sur la supposition que, si les Indiens avaient remonté la rivière, ils devaient avoir agi de même, car il ne leur était d!aucune utilité de faire le détour.

Ses compagnons partagèrent son avis, et tous trois entrèrent dans la plaine dépouillée, Gaspardo en tête et surveillant la route.

Cette marche à travers un désert; présentait

deux difficultés. La première était de ne pas s’écarter de la véritable direction; leur guide n’avait voyagé qu’une seule fois dans cette , contrée, il y avait fort longtemps dé cela. On n’apercevait pas la moindre trace de sentier, car c’était là que la tempête de poussière semblait avoir eu son maximum d’intensité, et elle y avait effacé toutes les empreintes. En avant il n'existait ni arbres, ni collines, aucuns points de repère. Gaspardo se guidait uniquement sur le soleil. Par bonheur, le ciel était sans nuages, comme il l’est presque toujours sur les llanos du Gran Chaco.

L’autre difficulté était de nature toute différente. La marche des voyageurs se trouvait sans cesse entravée par de larges espaces de terrains criblés de trous qui couraient souterrainement à fleur du sol comme des terriers de lapins. Chacun d’eux avait à son entrée ou un peu à côté un grand tas de débris tle toute espèce. Nos voyageurs les reconnurent pour des gîtes de vizcachas’". Ils virent les animaux

LA SŒUR pp:rdi;e. 2C-9

eux-mêmes, àu nombre de plusieurs çentai- • nés, assis à l’ouverture ’ de leurs demeures souterraines, et qui, loin d’être effrayés par l’approche des cavaliers, les contemplaient avec une gravité placide des plus amusantes.

Ils n’essayaient de fuir et de se cacher qu’au moment où les chevaux les foulaient presque sous leurs sabots. Ils se retiraient alors d’une allure si lourde et ‘si maladroite qu’on aurait cru qu’ils regardaient ce dérangement comme aussi inutile qu’ennuyeux.

Ces animaux sont plq,s gros que des lapins, et ils ont des incisives beaucoup plus longues ; leur grande queue et leurs courtes pattes de devant les font ressembler plutôt à d’énormes rats. Les terriers de ceux-ci n’étaient pas placés dans les parties les plus stériles de la plaine, mais' dans les endroits où le sol, un ' peu plus fertile, se couvre d’une grossière • végétation. L’agouti un autre animal de l’Amérique du Sud, appartient ù un genre analogue et fréquente exclusivement les déserts

210 , aventures de terre et de mer.

secs et arides. La vizcacha, dont il existe plusieurs espèces, préfère établir sa demeure dans les -plaines où se trouve une certaine-abomdanee d’ herbe et de gazon. -

Gaspardo dit qu’elles se nourrissaient des

* racines du chardon et qu’elles les déterraient au moyen de leurs fortes pattes munies de trois doigts. ' . ' "

L’habitude peut:être la plus curieuse de ces animaux est. celle qui les porte à former de grands tas de débris à l’entrée, de leurs habitations.' Ces monceauj r^pliraient souvent

plusieurs paniers à bras et se composent d’objets hétéroclites, tels- que pierres, tiges de . végétaux, cornes ou ossements de bétail, boulettes 'de - terre sèche, bots etc.^ bref tout ce qui peut se trouver aux environs des terriers. . . ■ ' .

, Cette coutume est à peu près inexplicable; Gaspard© savait que les vizcachas .agissaient * ainsi et rien de plus. Il raconta même à ce propos rMstoii'e anansanle d’un ‘certain gau-' ..

cho qui, ayant égaré son maié et sa bomhilla et les ayant clierehés partout, eut l’idée d’aller ae promener ;sur le territoire d’une colonie de vizcachàs. Il y retrouva sa propriété ainsi que plnsieurs autres objets déposés sur l’on de ces amas de débris.

. Si ces agglomérations étaient composées d’objets bons à manger, on pourrait supposer cpie ce sont des magasins de .vivres , mis en réserve pour les cas de nécessité ; c’est ainsi qu’agissent les écureuils, les marmottes et d’autres animaux. Mais ici- rien de pareil; le plus souvent, dans le, tas entier, on ne trouverait pas la moindre .chose sur laquelle un rat voulût user ses' dents.

Une autre singularité intéressa beaucoup les voyageurs, surtout Ludwig, dans leur marche à travers la. “Colonie des vizcachas : de petits' hiboux” occupaient le- sol en commun avec les quadrupèdes , et comme eux , quand ils -étaient effrayés , s’abritaient au fond des terriers., . r •

Cés oiseaux grotesques se montraient de • tous côtés perchés seuls ou par couples sur les monticules de débris dont nous venons de parler, comme s’ils eussent été chargés de veiller sur l’entrée de l’habitation commune.

Quand les cavaliers approchaient, ' quelquesuns s’envolaient en poussant un cri rauque et perçant; puis, après avoir battu des ailes à une distance de quelques mètres, ils s’abattaient sur un autre tas plus éloigné et regardaient alors tranquillement les importuns.

Ludwig avait lu la description d’un hibou d’une espèce semblable et de mœurs très-analogues qui habite les vastes pampas ou prairies de l’Amérique du Nord, et se cache dans les terriers des marmottes, ou, des chiens de prairie de la même façon que l’espèce sudaméricaine dans ceux des vizcachas. Tout en continuant à cheminer, il raconta à ses compagnons ce qu’il savait des marmottes. Gaspardo, de son côté, donna au jeune naturaliste un grand nombre de renseignements

relatifs à la- manière de vivre des vizcachas, • Ludwig mettait une sorte de piété filiale à s’entretenir des choses qui avaient fait l’objet des études et des travaux de son père. Hal- . berger avait laissé des ouvrages inachevés .et ’ le projet de Ludwig était tôt ou tard de les compléter.

« Il y a une chose certaine, dit le gaucho en terminant. Si ces animaux sont gênants pour nous, ils ne sont pas mauvais à manger. Que nous soyons encore à court de vivres, et nous pourrons facilement en prendre un qui nous fournira un bon repas. » ^

Ce que Gaspardo entendait en disant que ces animaux étaient gênants, c’était que leurs terriers constituaient un grand obstacle à la marche rapide des chevaux, qui, en enfonçant dans ce sol rendu friable, ayaient les plus . grandes chances pour trébucher et culbuter;

Aussi les voyageurs n’avançaieht-ils que lentement à travers les travaux des vizcachas, et avaient-ils soin de les tourner, lorsqu’ils

- liJ: AVENTURES DE TERRE E'I DE MER.

n’occupaient pas une assez , grande étendue pour occasionner un retard trop considérable.

; Les voyageurs trouvaient d’ailleurs une certaine compensation aux difficultés de la route, en observant ces curieux rongeurs et leurs singulières habitudes.

Ils privèrent sans accident au delà de k' région des terriers. L,a stérilité et la dénudation du territoire qu’ils atteignirent alors produisit sur leur esprit un effet attristant. Ils en ressentirent tous l’impression et, pendant un certain temps, ils avancèrent . sans échanger une seule parole.

Gaspardo, qui était, sans vouloir le dire, de plus en plus inquiet sur la route à suivre, marchait à une assez gramie distance en avant. Tantôt il interrogeait le soleil, tantôt il sondait l’horizon, tantôt enfin, les yeux fixés à terre, il demandait aux plus petits accidents du sol de lui révéler une trace quelconque du passage des Indiens.

LA SŒUR l’ERDUR.

Tout à coup, une joyeuse exclamation sortit de sa poitrine. ' , ' ' ' .

' « Enfin ! s’écria-t-il, Gracias a Bios !■

— Qu’y a-t-il, Gaspardo? s’écrièrent les deux jeunes gens. '

— Caramba, nmchachosl Rien (^e le rastro des brigands. Regardez ! voyez- vous où ils se sont arrêtés ! et là, l’endroit d’où ils sont repartis ! Ah 1 maintenant je comprends tout. C’est ici que les coquins ont été pris par cette meme tormenta qui nous a forcés à nous réfugier dans la caverne. Tout nous dit, à une minute près, le moment où ils ont passé ici. Voyons donc si nous ne pouvons rien apprendre de plus. »

En disant cela, il sauta à bas de son cheval, •

et se mit à examiner la piste.

Sut ces entrefaites, Ludwig et Cypriano avaient reconnu comme lui les traces qui l’avaient frappé. Un espace dè terrain assez • large était'complétement recouvert d’empreintes de chevaux; à une certaine distance 11

se rétrécissait et prenait la forme d’un sentier, '

' comme si les cavaliers se fussent mis en dou- '

ble file et se fussent éloignés en ordre de marche. A l’endroit le plus foulé, les empreintes des pas se divisaient et s’entre-croisaient dans toutes les directions, ce qui montrait que la troupe avait fait là un arrêt sérieux ; mais au point où elles se réunissaient, elles se concentraient toutes vers un même point. '

Ces informations étaient lisiblement écrites sur l’épaisse couche de poussière qui s’était convertie en boue par l’action de la pluie.

C’était clair. Une bande d’indiens Chaco marchait en cet endroit au moment où la tor- . monta s’était élevée. Ils s’y étaient arrêtés pour laisser passer sa fureur, et quand elle avait cessé, ils étaient remontés à cheval et étaient repartis.

Un seul coup d’œil avait révélé tous ces détails àGaspardo. Mais il avait quitté la selle, , pour voir si parmi les empreintes il ne pour-

rait pas reconnaître celles dti petit cheval monté par la fille de son maître.

C^^priano, sautant à terre, vint l’aider dans sa recherche, et fut bientôt rejoint par Ludwig.

?is AVENTURÉS UE TERRE ET DE MER.

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