LA SORCIÈRE PRISONNIÈRE
Gaspardo et ses jeunes amis avaient écouté cet affreux entretien avec un poignant intérêt.
Quand il se termina, leurs cheveux se dressaient sur leur tête, car il n’y avait point pour eux d’incertitude sur la personne à laquelle devait être administré le breuvage. C’était la mort même de Franoesca qui venait d’être résolue.
La Providence leur était venue en aide en leur permettant de connaître cet horrible dessein ; ils se demandèrent immédiatement
quelle ligne de conduite il leur fallait adoptei ^ pour y mettre obstacle,
Ils n’avaient pas beaucoup de temps pour réfléchir. Dans quelques minutes, quelques secondes peut-être, les deux femmes allaient s’éloigner, et peut-être avant le lendemain l’innocente victime succomberait à l’atteinte du poison. Ils savaient que Shebotha, sorte de prêtresse de la tribu, y possédait une influence considérable. Elle trouverait facilement accès auprès de la captive au visage pâle'. Qui sait même si le soin de veiller sur elle ne ferait point partie de ses attributions religieuses ou officielles ? Dès cette ùuit le noir projet pouvait s’accomplir, et au point du jour Francesca aurait cessé de vivre.,
Cette pensée émut tellement Cypriano qu’il fut sur le point de bondir pour s’emparer des deux complices ou les frapper de son maehete. - Il fut arrêté par le bras vigoureux de Gaspardo, qui murmura les mots , suivants à son oreille :
a Attendez, elles sont obligées de repasser par ici. Si nous allons ,du côté de la lumière, elles nous verront, donneront l’alarme et peut- ■ être parviendront à nous échapper. Shèbotha est rusée comme un tribu ", et aussi agile de ses vieilles jambes qu’une autruche. Elle disparaîtrait, en un instant dans les broussailles. Tenons-nous prêts. Dès qu’elles seront à notre portée, vous, mes enfants, saisissez-vous de la jeune fille; je fais, moi,' mon affaire de la vieille. Mais attention ; il s’agit avant tout d’é- ‘ touffer leurs cris. »
Tandis que Gaspardo parlait, Nacéna s’était relevée et les deux femmes sortaient de l’ombre projetée par l’échafaudage. Au moment où elles ’ dépassaient les racines du figuier, Shèbotha' marchait un peu en avant. Les deux femmes soudain se sentirent assaillies. Un mouchoir appliqué vivement sur leur bouche leur interdisait de pousser un seul cri. La sorcière avait été terrifiée à la vue de ces trois hommes appartenant. à la race abhorrée des visages pâles,
qui se trouYaient si inopinément dans un lieu où pas un peut-être avant eux n’avait pénétré. Elle n’avait eu ni le temps ni la faculté de faire un seul mouvement; maintenue par le bras puissant du gaucho , toute résistance eût d’ailleurs été vaine. Approchant de sa poitrine la pointe de son couteau : « Pas un mot, lui dit-il, pas un geste, ou tu es morte ! »
Cypriano et Ludwig : s’étaient emparés de Nacéna avec’ le nàême succès. La jeune fille s’était débattue énergiquement; elle avait voulu crier, mais elle n’en avait pas eu le temps.
Cypriano, après l’avoir bâillonnée, lui avait en outre jeté son poncho sur la tête.
En un clin d’oeil, les deux femmes avaient été liées et garrottées de façon à leur rendre toute tentative sde fuite impossible.
La sorcière vit que c’était sérieux, et, bien que ' ses yeux brillassent dans leurs orbites comme deux charbons ardents, elle n’essaya point de résister.
« 11 s’agit maintenant, dit le gaucho, de
mettre nos prisonnières à l’abri des regards' curieux et de ne pas rester au milieu de ce sentier. Les passants sont rares par ici^ c’est vrai, mais la sorcière que je tiens pourrait témoigner que le lieu est cependant moins, sûr et moins solitaire qu’elle ne le croyait.. Allons, mes enfants, à chacun sa part; faites comme moi et suivez-moi. »
Soulevant comme- une plume la sorcière, il se dirigea du côté du banyan, dont les racines entre-croisées leur oflb’aient'une retraite où ils pourraient délibérer en paix. Cypriano et Ludwig agirent de même avec Nacéna, et portant avec précaution leur léger fardeau, ils suivirent de près le gaucho.
Le trajet n’était du reste que de quelques pas.
Les prisonnières portées par leurs ravisseurs furent bientôt installées sous l’ombre épaisse du figuier, et dès que la jeune fille, rassurée par les paroles du gaucho et par les procédés des deux jeunes gens, eut promis de
■ ne plus crier, on enleva là couverture qui lui , enveloppait le visage.
Son effroi acheva de se calmer en reconnaissant ceux qui s’étaient emparés d’elle avec si . peu de cérémonie.
Ainsi que nous l’avons dit, elle avait eu plusieurs fois occasion de voir, soit à Vestan-
cia, soit dans les excursions d’Halberger, les deux jeunes Paraguayens. Elle connaissait mieux Ludwig que Cypriano, mais elle n’éprouvait de haine pour aucun d’eux. Elle savait qu’elle n’avait à craindre des blancs civilisés aucune des violences qu’elle aurait eu
à redouter des membres de quelques x tribus sauvages ennemies des Tovas. Elle s’étonnait seulement de les voir en ce lieu et de les avoir, rencontrés d’une façon si inopinée.
Cet étonnement ne' fut pas de longue durée. ' En se rappelant que sa rivale, la jeune captive de la tolderia, était la sœur de' Ludwig et la cousine de Cypriano, elle s’expliqua leur pré-
• LA, sceyR PERDUE. , $89 ' • ' ,
sence et la ruse qu’ils avaient dû eiûployer , .
pour tâcher d’arriver jusqu’à elle.' . ^ '
. Avant qu’aucune' proposition, lui. eût, été , ,•
adressée, avant même qu’un seul mot- eût été V
• prononcé' par les' visages pâles, ^ rïndienne
comprit qu’elle allait trouver en eux sinon des amis, du moins des auxiliaires; Leurs inté- ' .
• rêts, sans être identiques avec les siens, ne . leur étaient cependant pas contraires.' Du reste, '
elle ne demeura pas longtemps dans l’incer-^ ' ■ titude; dèa qu’on eut atteint le figuier, la voix • de Gaspardo rompit le silence : ' . * .
« Vous devez comprendre, dit- il en s’a- .
dressant aux deux prisonnières, qu’il ne vousservirait de rien,, ni à l’une ni à l’autre, de ... vouloir ruser avec nous. Nous avons entendu , ' ' toute votre conversation, nous connaissons ' votre projet; vos secrets sont à nous. Pour ce ■ qui est de toi, .Shebotba, tu peux dès à pré- .
. sent faire ton^ deuiLde la magnifique a^re que te proposait Nacéna. Elle eût été fort avantageuse, pour .toi, tu avais mis un haut prix à . .
■29a .. ■■ AVENTURES DE TE«RE ET UE MER.
ta drogue,, mais’ l'usage que tu en voulais faire n’eût pas'été sans danger pour toi-même. En ce qulvous concerne, Nacénû, c’est le Grand Esprit ltii-mê®ie quignons a mis survotre chemin, pour vdus épargner un crime et yous tirer de la dépendance de cette diablesse. Rien de ce que vous aviez si bien combiné n’est nécessaire, et nous pouvons arriver au but de vos désirs sans^ faire de<tort ni de meil à ârae
qui vive.... Je me résume : si vous comprenez bien vos intérêts, vous nous aiderez à vous débarrasser de votre rivale. Je n’ai pas besoin
de VOUS dire que ma jeune maîtresse Franeesca n’a pas suivi votre fiancé Aguara pour son plaisir. La chbfe petite n’a de sa vie pensé à devenir la femme d’un cacirpiev Aguara, d’ailleurs, est le meurtrier de sén -pèi'e oii le complice de ce meurtrier.' A ce titre -seul, il ne peut que lui feire horreur. Elle aimerait mieux mourir que d’être unie à lui, et, s’il est une chose dont vous ne deviez pas douter, c’est qn’ello n’a qu’une idée celle 4© lui échapper
eï d’aller si loin de lui qu’elle soit assurée de ne jamais le revoir. Il ne s’agit donc pas de tuer celle qui n’est votre’ rivale que ''malgré elle, mais de nous aider à la délivrer .et à ' l’emmèner dans un lieu où elle soit désormais à l’abri des tentatives que pourrait faire le " jeûne cacique, votre futur époux, pour la reprendre. En un mot, nous sommes, vos amis,
.puisque nous voulons comme vous séparer à . .
jaiùais Franeesca d’Aguara.
— Que me' proposez-vous? dit Nacéna, en quoi puis- je servir vos desseins? '
— Il s’agit tout simplement, reprit le gaudttl, de nous‘jurer^ sê nous vous laissoos la liberté, que vous ne vous en servirez que pour délivrer Frafleesea, et pour nous l’amener ici même, saine eft sauve. ‘ ■
^ Nacéna jeta un Regard inquiet sur la sor> cière. ■ - • '
Ne craigae2t rien de cette maudite, ajouta le gaucho; nous garderons Sbebotliaavec nous jusqu’à ce que vous nous a}<ez ramené notre ■
2&2 aventures i>e terre et, de mer.. ■ '
enfant. Soyez trîanquiUe, elle ne bougera pas., ' ‘ '
Elle sait, du reste, que sa vîe dépend du suc- .
' .cès de votre entreprise. Pour un mot, pour un
i>;este de travers, la main que voici suffirait à la
‘ mettre à jamais hors d’état de reprendre son. ^ '
iqétier d’empoisonneuse. » , ' '
Se tournant alors vers la sorcière avec uiie. '•
bonhomie qui ne, l’abandonnait jamais tout à fait : . „
« N’est-il pas vrai, fiia vieille, lui dH-il,-' que tu ne,dernandes pas mieux. que. d’être sage, et que Nacéna n’a rien de mieux à faire '
({ue ce que nous lui .conseillons? » ' • .
JLa sorcière exhala un grognement affirma- , ’ lif. . ■ ' ' ' ^ ^
« Allons, donne à cette jeune fille la per-, mission’ de s’en aller si elle y tient, com- . manda Gaspardo en soulevant à demi le bâillon . * de la' sorcière. Dis-lui de suivre mes instructions, sinon, dans dix minutes, tu te balanceras à l’une'^ de ces branches. Parle, et dépê-t chons-nous ! le temps est précieux. x '
• ' ' LA SŒUR PERDUIC. 293
— Elle peut partir, dit la sorcière, que ' m’importe? »
Ces paroles n’étaient pas sincères, et Gaspardo surprit dans les yeux de là sorcière . éclairés par les lueurs fugitives des cocvyos, un regard à l’adresse de Nacéna qui pouvait V se traduire par ces mots : « Faites ce qu’il or- / donne et comptez sur ma vengeance. »
. ^ « Tu te trompes, il t’importe, et beaucoup !
^ reprit-il en frappant sur l’épaule de Shebotha.
Tu te figures que la mise en liberté de la cap- ’ tive blanche te fera perdre la récompense que Nacéna avait juré de te donner. Il n’en est rien. Ces jeunes seigneurs te donneront le double de ce que la mort de Francesca t’eût rapporté. Donc, consens sans réserve à ce que ■ nous attendons de toi. »
Cyjwiano et Ludwig tirèrent instantanément de leurs ceintures des bourses que chacun d’eux avait bien garnies au départ, dans la prévision qu’on leur demanderait peut-être une rançon pour la délivrance de Francesca.
Les yeux de la sorcière étincelèrent à la vne , de l’or et de l’argent. Elle lança sur les^detix • bourses un regard de cupidité (juV prouvait’ qu’elle était ralliée par cette vue à la cause de Francesca. • ‘ ,
« Allons, tu es trop fine, lui dit le gaucho, ' . pour ne pas comprendre qu’à être payée potnr faire une bonne action plutôt qu’une . mauvaise, c’est tout profit. Ton choix est-il fait ?
— J’ai répondu : Que m’importe ? Et' que , m’importe, en effet, que cette jeune fille vive ou meure? Cela regarde Nacéna, cela vous re^ garde, mais Sbebotba n’a rien à y voir. " - '
— Allons, tia% il s’agit d’être claire, dit le gaucho; claire et sincère. Ce n’est pas un oracle que je te demande, c’est un ordre précis donné à Nacéna, et le serment que,' quoi qu’il, arrive, tu ne trahiras pas le secret du. concours qu’elle va nous donner. Que diable ! c’est pourtant bien simple : si tu nous aides, la -vie et de l’or ; si tu nous trompes, la mort !»
Shebotha avait pris son parti. • i •
LA SŒLU PEUDUE
« Pars, Nacéna, dit-elle rends la capture .
blanche à sa famille , rendsda à eelni qui ' ' ,
l’aime. » • ' / . " >
Et de son doigt elle désignait Eypriano slu; . .. péfait. '
« Sbebotba lit dans les cœurs, » reprit, la sorcière avec fierté. ’ . j -
Se tournant alors vers Naeéoa : v '
« Sois tranquille, ajouta-t-elle d’un ton ' . énigmatique, entre Franoesca et Aguara, il y aura désormais quelque chose de plus sûr eûf '• core que la mort. » , ‘ >
Elle donna alors à Nacéna des instructions d’une précision singulière pour qu’elle pût arriver jusqu’à la captive. Elle lui- dit le nom do la femme qui était préposée en chef à sa gaa’de, . . “ et, ayant détaché de sa coiffure une plume dont la vue devait suffire à lui gagner sa confiance, elle termina par ces mots : .
« Pars et reviens, Shehotha t’altMid; elle croit en toi, crois en elle. » -
Ces dernières paroles de la sorcière avaicni
eu à la lois pour but de relever son prestige . aui yeux des étrangers et d’affermir la résolution de Nacéna. Mais celle-ci n’en avait pas besoin ; elle possédait au fond de son cœur^
pour l’engager à tenir sa promesse, un motif plus fort que toute l’influence de la crainte et toute la puissance de là superstition. ^
‘ Elle posa sa main sur la main de Cypriano : « Je ne hais plus Francesea, » lui dit-elle.
Le jeune homme était si troublé que, pour toute réponse, il s’inclina respectueusement devant elle. Nacéna descendit le sentier de la montagne, décidée à ramener avec elle, délivrée et tendrement guidée, la jeune fille qu’une heure auparavant elle avait vouée à la nmrt.
-La jeune captive blanche était enfermée dans une hutte appartenant à un cacique inférieur de la tribu. Aguara avait choisi cette demeure parce que ce cacique était une de ses créatures.
Le meurtre d’Halberger et l’enlèvement de sa fille avaient soulevé l’indignation des vieil-
Tl . - , - ■ - ■
lârds'de la triba. On avait fait une enquête sur l’expédition d’Aguara et sur ses motifs. Le renégat en avait assumé toute la responsabilité. > Il avait raconté l’histoire (T une prétendue violence, d<mt Halberger s’était autrefois, disait-il, rendu coupable à son égard, et il invoquait le droit de vendetta, qui n’est considéré comme un <Time ni par les gauchos ni par les Indiens Chaco. Cq)endant, malgré toutes ses allégations, les Tovas mettaient en doute la véracité, de son histoire, et surtout les vieux guerriers ' qui avaient connu et aimé Halberger. Depuisle retour de l’expédition, Rufino Valdez s’était aperçu qu’il était mal vu dans la tribu, et il ' avait résolu de rendre son séjour aussi court .que possible. U n’attendait plus que le moment où son cheval aurait repris assez de force pour accomplir le long voyage qui lui restait à faire'.
-Il avait maintenant de' bonnes nouvelles à apporter à Francia; le Dictateur ne pouvait, ^ manquer de voir son retour avec joie, et il allait obtenir enfin* la récompense qu’il lui
l^V5 AVENTURES DE TERRE ET DE MER, •
avait depuis si longtemps promise* J1 se proposait donc de se nuettae dès le lendemaia en route pour traverser le Chaeo. ' . , •
11 était alors minuit; en n'entendait pins que le vol des oieeaux de nuit et les cris des oiseaux d’eau sur le lac. Tous les' habitants de ' la tolderia étaient endormis. Un seuT être hfu»-. main peut-être veillait encore : c’était la captive i au visage pâle. Elle était seule dans le petit toldo qui lui servait de résidence, assise à côté * d’un lit en bambou recouvert de peaux de’ bêtes. Une chandelle faite de la cire de l’abeille/ tosmi jetait sur elle une lueur lugubre, qui. éclairait ses traits désolés et ses vêtements en.-> désordre. • ' ■ ' ' .
Comment aurait-elle pu dormir après ce.
dentelle avait été témoin? Ses yeux pouvaientils chercher le sommeil pendant qu’elle. s<higeait' à sa sitaiation présente? Cliaque-fqis ' qu’elle avait essayé 'de les fermer, elle les avait rouverts à lapensée de la scène tragiqttc du 1)013 j net d’algarrobas, et au souvenir de s'^n
père tombant mortellement frappé par la lance ' du perfide Rufino Valdez. Elle revoyait la ' • . douce figure de son père,- qui contrastait si , •
vivement avec le visage de son impitoj^able > " , , , assassin. Elle pensait aussi à sa mère, à son . - - '
bien-aimé frère Ludwig; elle pensait alu com- ’^ .
pagnon de son enfance, à son courageux cousin • •
Gypriano. Que faisaient-ils maintenant ^ quel pouvait être leur sort? Assise près de sa'^ ■
couche, elle n’avait pas même songé à- s’y . ‘ .
étendre. '
La nuit précédente,, épuisée de fatigue, elle . avait reposé quelques instants; sa force et son' énergie étaient alors anéanties par le voyage' ' et les événements qui l’avaient précédé. Mais . .
cette nuit-ci elle veillait encore longtemps après ■ le moment où les Indiens s’étaient retirés dans • leurs hamacs, ou sur leurs- couches de ro- v seaux®. Aucun gardien n’était resté près du • toldo pour la surveiller. A quoi bon? qui au- ‘ rait imaginé qu’une jeune fille,‘ presque une > , enfant, éloignée de plusieurs • centaines de •
, milles de tout refuge, pourrait essayer de s’enfuir? • •
Elle n’y songeait pas elle-même. Et quand, 'jpàr hasard, une pareille idée venait à son esprit, elle la chassait comme un projet trop insensé. 'pour, qu’elle s’y arrêtât. Une seule femme était par le fait préposée à sa garde; mais, cette femme, apitoyée par sa jeunesse, se retirait d’ordinaire la nuit dans le compartiment du toldo qui précédait celui de Francesca. . , .
C’était un- soulagement pour Francesca que de pouvoir se plonger dans sa douleur, loin . du regard .de -.cette , surveillante, de laquelle .d’ailleurs elle n’avait point eu à se plaindre.
Elle lui savait gré de respecter son infortune et de la laisser seule en face de Dieu, de ses souvenirs et de son malheur.
Aussi son étonnement fut-il extrême lorsque, sans qu’aucun bruit l’eût mise sur ses ^rdes et en relevant la tête, que le poids de ' ses maux ^ avait inclinée sur sa poitrine,ell e
LA SŒCH PERDUE.
aperçut, se tenant debout devant elle dans l’attitude de la pitié, une grande et belle jeune fille qui, le doigt sur ses lèvres, semblait lui recommander le silence.
Cette apparition inattendue lui fit tout d’a-
bord l’effet d’un rêve. Comment cette jeune fille avait- elle pu pénétrer jusqu’à elle, sans que rien l’avertît de sa présence? qui étaitelle et quel pouvait être son dessein?
Francesca était à l’abri de la crainte. Son âme aguerrie et fière ne connaissait pas ce sentiment. La mort même, dans sa situation, n’eût- elle pas été un bienfait pour elle?
Un instant se passa comme dans un mutuel et involontaire examen. Chacune semblait se demander en quoi elle différait de l’autre. La nouvelle venue était un peu plus grande que la captive, et semblait d’une ou deux années plus âgée. Le contraste entre l’une et l’autre était aussi marqué qu’il est possible entre deux personnes du même sexe et presque du même âge. Francesca était l’image
même de la candeur, de l’innocence et de la fierté. L’Indienne, presque aussi belle que Francesca, offrait un type de sombre énergie, tempéré cependant d’un mélange de ruse et de prudence. On a reconnu Nacéna.
- LA SŒül^ PÉUDUE»