TT
bon espoir, car il leur paraissait impossible \ que la jeune Indienne ne pût pary&nii* s leur rendre le service qu’ils en attendaient. Certes, personne, de son peuple ne soupçonnait son^' . intention de délivrer la prisonnière. Les jeunes gens eux-mèmes comprenaient le motif qui' rengageait à les servir et en appi^iaieot toute la puissance. Ils étaient inquiets, moins de sa . loyauté que des dangers qu’elle courait d’étre . , découverte pendant l’accomplissement de son • dessein.
Ils n*avaient pas adressé une parole à Shebotha. Gaspardo avait mis la vieille femme; , dans, l'impossibilité de faire aucune tentative d’évasion, en l’attachant à l’une des racines du banyan qui leur servait de refuge. Pour l’empêcher de crier, il lui avait passé un mouchoir entre les dents. Pour elle, la position était pénible sans doute; mais le mal qu’eût pu faire une confiance qu’elle pouvait ne pas justifier, rendait ces précautions indispensables. A la lueur des mouches à feu> Gaspardo voyait bien
Diÿilized by Coogle
■ . . ; \ LA SŒÜft PERDUE. • 309
I ' ' que ' les yeux de la malheureuse, du fond de ‘ . leurs orbites creuses, lançaient sur lui de si-
I • nistres éclairs; il ne s’en inquiétait guère. Elle , • était pour le moment en son pouvoir, et il pré- ' tendait la garder ainsi 'jusqu’au retour de Na- ■ ’ céna et peut-être plus longtemps, s’il était né-
; ‘eessaire. Ainsi qu’iU’en avait menacée, sa vie dépendait d’ailleurs absolument de la déli- '
• vrance de la'captive. Shebotha le savait, et il était plus que probable qu’elle ne crierait pas; mais le gaucho n’ignorait pas qu’avec une ■
. pareille créature aucune précaution n’était' à'
. négliger. Il -restait même de garde auprès d’elle, dans , la crainte que par un de seô toui*8 ' d’adresse si connus même aux civilisés, elle ne parvînt à relâcher ses liens, et à leur échapper à la faveur des ténèbres.
Ludwig se tenait. aupr^ de lui; maisCy-,.
priano, dans son impatience, s’était avancé jusqu’au bord du plateau au point où débou- , -, chait le sentier, et s’y tenait, l’oreille attentive à tous les sons apportés par la brise. ‘ ' ; '
^fO AVENTURES DE TERRE ET DE MER.
Enfin Ludwig le r^igQrt atu-monieai où la jeune indiense ne devait plus* tarder beascoup '.à reveoir. - ' • /’
Dans cette fiévreuse' aitente^ ' les minutes ; étaient pour eux des heures. Ils passaient al- \ teanativcment de respoâr au désespoir. Cy*.
pdaiDO voyait sucecssiVemenit tout perdu et , tout sauvé. Il parlait à k Ibis de mettre le 1^ au village^ et d’aller supplier les chefs des ■ lovas de leur rendre leur captive» -
Ludwig, plufi calme mais < non moins in- * quiet, se reprochait de n’avoir pas suivi, fùt-ce que de loin, la jeune feddenne pour la surveiller, et au besoin pour la protéger.
Leur entretien suivait ainsi toutes les pha> ses de leurs impressions diverses. Tont à coup Cypriano tressaillit et demanda le silence. Son oreille, attentive aux. moandres sotts, en avait saisi un qui- ne semblait pas provenir des chauves-souris ou des oiseaux de nuit. Ce n'é-
tait pas non plus le coassement monotone des grenouilles ou le chant du ^illon des bok. Il
lui semblait que ce ne pouvait être que le murmure d’une voix humaine, et que cette voix était celle d’une femme.
« Entendez-vous? » dit-il à Ludwig. Ludwig écouta attentivement.
« Oui, dit-il. C’est Nacéna, c’est bien sa voix, elle vient. Elle parle, il y a donc quelqu’un avec elle î »
Par un effet de sonorité, assez commun dans le's montagnes, les voix avaient l’air d’être à peine a quelques pas des deux jeunes gens.
Chacun d’eux, le corps incliné, demandait quelle voix allait répondre à cette voix, qui ne pouvait être que celle de la jeune -Indienne, mais la même voix se fit entendre de nouveau; c’était bien celle de Nacéna.
Son murmure était continu comme- si elle
eût 'parlé seule, ou eût été engagée dans un
récit. Enfin elle se tut encore; ils retenaient leur souffle, tremblant que la irnde voix d’un homme, en répliquant à Nacéna, ne vînt dé- ^ concerter leurs espérances.
Grâce à Dieu, leur crainte ne se réalisa pas; une voix fraîche et jeune, une voix qu’il leur .
eût été impossible de ne pas reconnaître entre
toutes, se fit entendre.
a Dieu soit loué I s'écrièrent-ils en se jetant dans les bras l’un de l’autre, c’est la voix de Francesca ! »
Il n’y avait point de doute à conserver. Nacéna ramenait loyalement la prisonnière.
Le bouillant Paraguayen voulait descendre le sentier et courir à leur rencontre. Ludwig, plus sage, l’arrêta, et, en y réfléchissant, Çy-» priano reconnut l’imprudence de cette action. Une rencontre trop soudaine, au milieu de ce sentier couvert de l’ombre épaisse des arbres, pouvait effrayer Francesca et lui faire jeter un cri. Sa conductrice lui avait certainement dit où elle devait les retrouver. Il valait mieux ne rien changer à ce qui avait été convenu. Dans un moment, Francesca serait près d’eux. , •
, Elle arriva, non pas près d’eux seulement, mais bientôt dans les bras de son frère Lud-
■ L)n]iiizi}d by'CjOOgle
wig et dans ceux de son cousin Cypriano.
Trois noms étaient sur leurs lèvres accompacnés de mots de tendresse :■ « Francesca —
Ludwig — Cypriano » Et celui de Gaspardo '
ne tarda pas à s’y joindre lorsqu’ils se furent rapprochés de l’endroit où le brave gaucho faisait sentinelle.
Nacéna regardait saris prononcer une parole, ainsi que Shebolha dont le silence était forcé. L’Indienne ne semblait pas mécontente de -son succès, la sorcière était dévorée de douleur et brûlait de tous les feux de la vengeance.' ■ . , ,
On se félicita à la hâte, il n’y avait pas de
temps à perdre. / • .
Le gaucho était impatient de partir; le matin approchait, et, le soleil une fois levé, ils : •
n'oseraient plus se remettre .en route. Les •
pentes de la montagne seules étaient boisées.
La plaine qu’ils avaient traversée en appro- • chant de la ville des Tovas était presque sans arbres; il n’y croissait que quelques bouquel's • ' .
de palmiers eatre les tiges grêles desquels il n’y avait point de - taillis pouvant les cacher aux yeux des Indiens qui ne manqueraient .
pas de les poursuivre, du moins c’était à craindre. -
■ Au lever du jour rien ne décèlerait plu»
leur marche. Gaspardo et ses jeunes compagnons' le savaient; ils étaient bien décidés, s’il était possible, à franchir la plaine avant l'aurore. Le fait d’avoir laissé la captive à peu près seule pendant la nuit permettait de'sup . poser qu’on ne découvrirait pas son absence avant le matin.
Cf Mais Shebotha, dit Cypriano, qu’allonsnouà en faire? Si nous la laissons ici elle ne manquera pas de donner l’éveil aux Indiens.
— Supposez -TOUS donc, dit naïvement Ludwig, que payée comme elle l’a été, et après ses serments, elle soit capable de 'nous trahir? - / -
— Non-seulement je le suppose, s’écria le
gaucho, mais j’en suis certain. Les précautions ' que nous avons été obligés de prendre pour nous assurer son ‘silence — ce bâillon et ces cordes — elle ne nous les pardonnera pas.
Regardez donc ses yeux, mon enfant.... du • reste, ajouta-t-il, sans s’expliquer davantage, je m’arrangerai pour que nous n’ayons rien à craindre d’elle.
— Mais au moins, dit Cypriano, vous ne doutez pas de Nacéna.
— Je réponds d’elle, dit Francesca en embrassant la jeune fille.
— Je ne doute pas de ses intentions, reprit Gaspardo. Mais une fois que nous serons partis la vieille diablesse reprendra son empire ' sur elle* Elle la menacera, elle la dénoncera à Aguara; qui sait si la pauvre enfant sera désormais en sûreté parmi les siens et s’il ne serait pas plus sage à elle de fuir avec nous? En apprenant ce qu’elle a fait pour vous, Francesca, votre mère lui ouvrirait ses bras comme à une seconde fiUe.
— C’est vrai, » dirent les deux jeunes gens.
Francesca prit Nacéna à part. Un dialogue rapide s’engagea entre elles.
« Elle ne veut pas, dit-elle, et elle a raison; elle ne veut abandonner ni ses parents . ni sa tribu. Elle ajoute d’ailleurs que, si nos . soupçons sur les méchantes intentions de la sorcière sont fondés, il est bon qu’elle reste pour pouvoir leur opposer son influence et celle de son père et empêcher que nous ne , soyons poursuivis.
— Tout cela est bien sans doute, dit le gaucho — mais.... — mais à parler net, le plus sûr serait de prendre ces deux femmes avec nous au moins pendant la première journée de notre marche. Si vous connaissez un procédé plus doux et aussi sûr pour nous assurer ' leur silence, dites -le.
— Je ne laisserai pas faire violence à Nacéna, répondit Francesca en passant son bras autour de la taille de la jeune Indienne. Il ne
' la sœur perdue. • 317
sera . pas dit qu’une chrétienne payera par ia • plus noire ingratitude le service que la fille des Tovas lui a rendu: » '■ . , .
■ Nacéna avait écouté en silencci . • /
« Merci, dit-elle à Francesca. C’est vous qui . '
. avez raison, vous avez compris Nacéna. Je pardonne à ces hommes de penser à vous phisr qu’à la justice. ' , ■ ' . '
— Soit, je me rends, reprit Gaspardo; je suis' persuadé pour ce qui concerne Nacéna moi aussi, j’ai confiance eû elle. Mais je' n’ai pas confiance dans Aguara," mais je crains , pour Nacéna ce misérable Valdez, mais je n’ai ^ surtout aucune confiance dans les reli(|ue8 de cette vieille sorcière. Voyons, Nacéna, soyez flanche jusqu’au bout : si nous rendons la • * Jiberté à Shebotha, que fera-t-elle? '
-r- Elle bondira jusqu’au villagej répondit ' . Nacéna, elle ira droit à la demeure d’Aguar ^
ra, elle lui 'ordonnera de monter à cheval
avec ses meilleurs cavaliers et de se mét-
tre à Votre, poursuite.' Elle lui dira que j’ài
SU déjouer ses projets et me dénoncera à-aa vengeapce.^)) ‘ r . ' • ■
Shebotha avait tout compris. En écoutant Nacéna, ses yeux de démon lançaient des jQammes,. un sourd sifflement sortit de sa gorge, et elle £t un soubresaut si violént que si ses liens naFaienl pas. été bien solides, elle les eût brisés.
' Naoéna impassible la regardait. <i Ai-je lu - , dans ‘ton ^e, Sbebotha? » lui diteEe.
Celle-ci,* par< trois fois, baissa la tête et la releva en signe d’assentiment./ .
« D’où il suit, s’écria Gaspardo, que, pour ce qui est ^ de Sbebotha, 1 affaire est elâire. Allons, tia, lui dit-il, c’est décidé, me. séparer de vous me serait trop cruel; avec o>u sans votre pernrisfiion, je vous enlève; et.ee soir,’ quand je vous laisserai après ma journée de marche, je pourrai me vanter d’avoir, eu le diable lui-même à mes trousses .. A présent,vite en route, mes enfants. Ludwig, votre cheval est solide -r- vous vous cbargerez de. voUpb
soeur; — je iais mon affaire de la belle sorcière; Cypriano, mon garçon, tous n’aurez à penser qu’à vous. »
Gaspardo, après avoir délié Shebotha, i’éntortiila dans son poncho et la ficela de façon qu’elle ne pût faire aucun mouvement ; puis la prenant sur son bras vigoureux, ils desoendireni, le sentier presque à pic qui conduisait
à l’endroit où ils avaient caché leurs chevaux..
En un clin d’œil ils furent sellés et prêts à partir'. Nacéna et Francesca se tenaient par la main; le moment des adieux était arrivé. Franoesiesa avait des larmes dans les yeux.
« Viens avec nous, dit-elle une fois eaicore à Nacéna, tu seras ma sœur. »
Nacéna l’attira brusquement sur sa ipoitrine et l’y tint étroitement serrée un instant. Une sorte de sanglot sortit de cette étreinte; après quoi , montrant la tolderia d’une main :
K Mon peuple eàt là, dit-elle, adieu ! »
Soulevant alors avec une vigueur inattendue Francesca dans ses bras nerveux, elle l’as
sit sur le cheval de Ludwig, et disparut comme’
, eût pu le faire une gazelle.
Les deux jeunes gens étaient en selle; le gaucho, chargé de son précieux fardeau, s’y mit à son tour. Ils jetèrent tous un dernier, regard sur la cité des morts; bientôt les échafaudages qui supportaient les tombeaux disparurent à leurs yeux. Renseignés par Nacéna, ils avaient pris une route qui abrégeait pour eux la descente de la montagne. Bientôt le ga-, lop ferme et régulier de leurs chevaux indiqua qu’ils entraient dans la plaine.
Cependant Nacéna avait descendu le sentier qui menait à la ville des Tovas encore plongée dans le sommeil; à mesure qu’elle en approchait, elle marchait plus lentement.
l A SŒUR PERDUE. > , ■ '^Jil