‹ La Soeur perdueChapitre 22 sur 32 · LE RÉVEIL DÈS TOVAS · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL DÈS TOVAS

La jeune Indienne se dirigea vers la tolda de son frère. Elle le -trouva debout; deux guerriers influents de la tribu tenaient une sorte de conseil avec lui.

Nacéna demanda à être entendue d’eux; • elle leur raconta tout ce qui venait de se passer. ' ,

« Tu as bien fait, lui dit son frère.

— Nacéna a bien agi, » lui' dirent à leur ' tour les deux chefs.

Il fut décidé qu’ils rassembleraient, dès

que le jour serait venu, le conseil des vieil- - , lards, pendant que de son côté Nacéna convoquerait rassemblée des matrones.

Là, il serait résolu qu’on appellerait Aguara pour qu’il eût à s’expliquer devant la tribu tout entière. Les femmes étaient indignées que le jeune chef eût pensé à leur donner pour •reine une étrangère; c’était un affront fait non-seulement à Naeéna, mais à toutes les femmes de la tribu. Les vieillards, en souvenir de Naraguana, ne voulaient pas le condamner sans l’entendre. D’ailleurs Agoara avait des partisans; un certain nombre de jeunes guerriers, ses compagnons de chasse et de plaisir, tenaient pour lui. Valdez aussi,- le renégat, était à ménager. Son esprit souple et délié, sa férocité, son courage lui donnai^t ' une influence dont il fallait tenir compte, si l’on voulait éviter de jeler la division dans la tribu, et conjürer les dangers d’une guerre civile.

La muit « était achevée dans les concibsi-

' ■ ' LA SCEUU PJiiiDüE. . ' • 323

bules; le soleil se montrait à rtwrizôit.

La disparition de Franeesca n'allait plus

pouvoir rester secrète. Il n’y avait pas un in-

stant à perdre. Il fut décidé qu’une députation de 'vieillards se rendrait à la demeure d^Aguara. -- • .

• A leur grand étonnement, ils trouvèrent la ville déjà remplie d’agitation. Les Tovas sortaient de leurs toldoa aussi rapidement que si Tua de leurs éclaireurs était entré dans la ville et avait annoncé l'arrivée subite d’un èn~ nemi redoutable.. ' '

Ce qui avait produit cette soudaine émotion, c’était Shebotha; Shebotha échappée é^idemment, des, .-mains de Gaspard©, Elle avait

traversé la ville en poussant des cris sauvag' s et ne s’était arrêtée que devant la demeure d’Aguara, en l’interpollant violemment par son' nom. Aguara n’avait pas tardé à paraître.

a, Que se passe-t-il? s’était-ii écrié, et pourquoi ce tumulte? , • . ,

— Ce qui se passe, répondit Shebotha.

Allez au toldp où vous gardiez votre prison-* , '

/ nière, et vous le verrez, Aguara; vous le trou-

/ verez 'vide.*.. L’oiseau blailc,. aidé par des

' * traîtres, s’est .envolé. » ' ' v ' .

' ' • Aguara n* attendit pas la fin du discours; •

. -IL s’élança hors de son toldo et Courut vers- .

' . celui qu’avait occupé Francesca. Quand il se '

' fut' assuré qu’elle n y était plus, un cri de .

V rage sortit de sa' poitrine; se tournant vers . .

les Indiens qui l’avaient suivi, il les convia à

la vengeance et, se mettant à leur tête, ils par* ‘ coururent en tous sens les rues de la tolderia.' ■ ‘ .

V • Shebotha marchait à ses côtés, racontant l’é - : vasion. Valdez était' devenu le centre d’un " groupe et ce n’était pas le moins animé. '

* ' En moins de temps qu’il n’en eût fallu à la

.. ■ plus habile cavalerie du monde, ces centaures - ’ de la pampa sud-américaine avaient rasserii- . .

• • blé leurs chevaux et se tenaient prêts à par- “

• ' tir. Shebotha devait servir de guide. L’espoir , ; d’une revanche doublait l'activité do l’affreuse

r créature. D’une voix stridente elle prc^lamat

la honte qui rejaillirait sur la tribu tout en- , '

tière pour s’être laissé duper aussi aisément, pour n’avoir pas su garder une enfant. ' ‘ '• ' Valdez expliquait que le succès ne pouvait ^ ‘ .

être douteux. Shebotha avait nommé leià sauveurs de Franceàça. Deux'.adolescents et un i homme seul, embarrassés dans leur marche, par une jeune fille, n’étaient pas pour faire . reculer, les Tovas. Au lieu d’un prisonnier on ’ , en ramènerait quatre. »

Sous cette impulsion, enflammés par leurs chefs, les plus jeunes parmi les guerriers galopaient déjà autour de la montagne des morts dans l’espoir dé couper aux fugitifs le chemin • de la plaine. Shebotha, montée sur un cheval à moitié sauvage, courait en avant.

Aguara avait rassemblé une centaine de lan- • ; . ces; c’était sa troupe d’expédition. 11 en avait- ' ‘

pris la tête. Au moment où cette troupe allait V franchir les limites de la ville, on aurait pu v voir une figure sombre, celle d’une jeune . femme qui coupait au court et se glissait au

milieu deam’hres. Un jeune Indien, armé, la

• ' Miivait., • . , . . . . • .

, Les deux jeunes gens s’arrêtèrent un* in- • ' stant. -Ils, examinèrent en silence le terrain. G étajU une gorge étroite par laquelle la troupe commandée par Aguara devait passer bientôt; ' le lieu était propice à ,leur dessein:.

L’Indien se mit en embuscade derrière un roichâr dont la cime déminadt le passage. La jeune fille monta lentement sur cette cime èt. s’y tint immobile comme une statue.

Aucune parple ■ n’avait - été échangée entre eux. Un quart d’beure se passa; après lequel le bruit encore confus que fait le galop lointain 4’one troupe de cavaliers se fit entendre.

- La figure d’en haut, pas plus que celle *d’en

. bas, ne parurent s’en émouvoir. Aucun geste • ne donna à penser que le bruit - fut. parvenu . . ' jusqu’à eux. * : , '

Le bruit se rapprocha. La. gorge, trop étroi- ’ te,, ne permettait plus, sans doute, aux che- .. vaux de galoper. Les chevaux avaient pris le

pag, ét l’om comprenait même, au son de leur allure, que déjà le défilé avait dû commencer. C’était le pas régulier et monotone de chevaux qui se suivent dans un sentier resserré.

Bientêit un cavalier apparut. A ses insignes, à sa mine hautaine, on distinguait en lui le chef môme de la troupe. C’était Aguara. Il allait dépasser le rocher où se tenait dans l’ombre le jeune Indien, que nous avons signalé tout à l’heure. On vit soudain un second cavalier s’élancer sur le cheval d’ Aguara, Un éclair brilla, la lueur d’un poignard, et Aguara tomba, précipité comme une masse sous les pas de son cheval, qui avait changé de, cavalier. '

Cependant l’animal, éperonné violemment sans doute, s’.était jeté par un sursaut rapide de quelques pas en avant, par-dessus le cadavre de son maître; La gorge, élargie en cet endroit, avait permis à son nouveau cavalier, de lui faire faire volte-face. ... La lance d’ Aguara était dans ses mains. Il fondit comme un vau-

tour sur le second cavalier, à qui la conûgo • ration du chemin avait à peine permis'de voir ce qui se passait, et lui enfonça sa lance .dans ' '

la poitrine. . .. . '

Aguara n’était plus, et le meurtrier dTïal-

berger, Valdez, venait de recevoir le châtiment ■' de son crime.,.. ' - " ' . ‘ •

La nouvelle passa, rapide, comme là pensée, du troisième cavalier jusqu’au derniér. La ' . troupe toiit entière s’était arrêtée, ne sachant, combien d’ennemis elle avait à combattre. Elle ^ n’en avait qu’un, mais ses deux chefs étaient • morts, et le jeune Indien qui revenait vers eux était le plus redouté et jusque-là le plus respecté des guerriers de la tribu : c’était lé' frère de Nacéna. ' '

Sur son ordre, ils passèrent tous le défilé**

Les ayant fait ranger en cercle autour de lui, il leur dit qu’il avait vengé à la fois l’honneur de sa sœur trahie par Aguara, et celui de toutes les femmes de la tribu, pour lesquelles la re- ' cherche d’une femme au visage pâle par Aguara

Digilized-b'y Cloogle

— ( ri ^ — 1

■ ■ ■ . LA SŒUR PEItnUE. , 3:9

était uû outrage irrémissible. Il ajouta qu’en mettant Valdez à mort> il avait fait justice du meurtrier d’Halberger, l’ami de leur grand ’ chef, leur hôte à tous autrefois, d’un traître, d’un renégat, dont la. présence et dont l’exemple était un opprobre pour la tribu tout entière.

Il ajouta qu’il en appelait a,u conseil des vieillards de la justice de sa cause, et qu’il s’en remettait au jugement public.

Il leur démontra enfin que la poursuite d’une innocente jeune fille lâchement ravie à mère, défendue justement par son frère et son parent, protégée par un fidèle serviteur dont ils connaissaient la bravoure et la loyauté, était ‘ une, honte pour des guerriers comme. eux, habitués à ne combattre que de vrais ennemis.

Il leur déclara enfin qu’Aguara, en les engageant dans de pareils méfaits, avait fait voir qu’il était indigne de succéder à son père, et qu'il avait mérité la mort qu'il venait de lui donner.

Son allocution, interrompue d’abord par des

LA SŒUB PERDUE. ■ . 331 .

Agnara mort, mais justement, selon elle, m \ la vit souvent dans le sentier qui conduH à la montagne sacrée, chargée de fleurs qu’eUe , allait déposer sur la tombe du grand chef Na— ■ raguana, père de celui qui avait été son fiancé.- Dans sa pensée, en mettant un terme, mémo ^ par la mort, à la vie déshonorée où Aguara s’était engagé, elle avait fe.it ce que le sévère . .

et juste vidllard eût fait lui>méme, s’il eût-

vécu.

Pendant que ces événements se passaient à .

la tolderia, nos fagitifs, qui les ignoraient^* poursuivaient leur route avec un redoublement de rapidité. La disparition de la sorcière,’ qui avait trouvé le moyen de glisser comme un serpent entre les liens avec lesqu^s Gaspardo croyait s’être assuré d’olie, était un mBO-‘ tif de plus pour eux de ne prendre ni repos ni ' . • trêve.

«Caramba! s’écriait Gaspardo, j’ai été. fou.

en vérité de ne pas étrangler la vieille scélérate pendant que j’avais la main sur elle. Ce n’au-

332 ' V aventures de terre et de mer.

' rait pas été un péché très-certainement, et neûs serions en sûreté. Grâce à ma maladresse, il faut avouer que nous avons à cette heure .. autant de chances contre nous, que nous en avions pour nous au moment de notre départ.

Il £siut échapper à ces maudits, pourtant; après le tour que nous leur avons joué, ils seraient , à coup sûr sans merci. Nous avons trois heures au moins d’avance sur eux, en supposant que la sorcière ait eu des ailes pour aller les rejoindre; il s’agit de ne rien perdre de ce petit avantage, et surtout de leur faire perdre notre pisté, que la sorcière doit avoir eu grand soin ■ 'de leur indiquer. Pourvu que cette fois les élé- , ments ne se mettent pas contre nous, que, le . ciel reste pur et que quelque obstacle inattendune surgisse pas tout à coup sous nos pas ! » Il achevait à peine cette réflexion que l’obstacle qu’il redoutait se présenta; leurs che- • vaux,' qui n’avaient pas quitté le galop, s’arrét^^t simultanément en reniflant et en soufflant'bruyamment.

..i- : J : -ii-i-

- " . ’ la'^sœur perdue. 333

•Quelle pouvait être la cause de ce brusque 'effroi?. L’atmosphère était humide et fraîche comme dans le voisinage d’une vaste nappe d*éau. Mais l’obscurité lés eftipêchait de rien voir. C’était de l’eau, en effet, qu’il y avait là; les chevaux s’étaient arrêtés sur le bord. Elle était tellement couverte de hautes herbes que, même en plein jour’ à cent mètres dé distance y il aurait été difficile de la distin^ gùer.

• a Une ^agune 1 » s’écria Gaspardo en se redressant sur le cou de son cheval et en esaayant de percer l’obscurité du regard.

Le gaucho était plutôt guidé vers cette conclusion par le sens de l’odorat que par celui de la vue; en outre, l’action de son cheval, qui maintenant tirait sur la bride et cherchait à avancer, lui indiquait que l’eau était proche. , -

Les trois chevaux étaient pressés de boire; leur station sur le sommet aride de la montagne et le rapide galop qui avait succédé les

avaient altérés. Ils ' tendaient leurs brides tellement fort qu’on ne pouA^ait leur résister. Tls se plongèrent dans la lagune et aspirèrent l’eau avec avidité. .

Pendant ce temps, le gaucho avait examiné l’endroit autant que l’obscurité lè ‘ lui permettait. Il pouvait reconnaître que'la surface de l’eau s’étendait de chaque côté et qü’il en avait bien au delà de la portée de sa vue, mais

il lui était impossible de dire réellement

quelle étendue de pays elle couvrait. C’était

l’une de ces lagunes herbeuses appelées cwne-

gaty que l’on trouve fréquemment au milieu

des pampas, et surtout dans le Gran Ghaco.

Tout dépendait pourtant de l’étendue de

cette lagune. Ils ne l’avaient point rencontrée

en allant vers la ville des Tovas, car ils avaient alors suivi la piste de la troupe d’Aguarà'; mais dans cette obscurité, dans leur hâte de s’enfuir, ils n’avaient point songé à reprendre la même route, et peut-être s’en étaient-ils

écartés de plusieurs milles.

^ ' LA SŒUR P«RDUE-. ' ■ 335

Cet -obstacle inattendu- mettait à une -rude épreuve le sang-froid du gaucho. Si on le tournait, c’était une perte de temps dés plus dàn- ’ ■ gereuscs. 11 n’y avait pas" à' hésiter; il fallait le franchir. Il tira sa montre de sa poche. ' •

« L’aube va se feire dans quelques instants, dit-il, attendons là; un peu de repos ne fera pas de mal à nos montures, et il faut yoir-clair pour la besogne que cette reneontre nous ap prêté. */ ' . . • “ . . ' •' > ■/ '

• Une lueur blafarde illuminait déjà l’horizon' à l’est, et annonçait le prochain lever du jour. ' Elle leur montra un spectacle plus désespérant ' encore qu’ils ne l’avaient pensé la cienega était si large qu’il leur eût été impossible • de la tourner, à moins de faire un immense ’ circuit. ' I .

a Carrait murmura le gaucho entre ses dents, ce' maudit marais çst un véritable lac,’ •,

' Le voilà qui tourne du mauvais côté, comme '

^ s’il voulait nous ramener entre les griffes dé '

ceux qui nous poursuivent. » '

* . ^ , 1 • . v,;.^ Toât en parlant, les yeui deGaspardp tom-

... bèrent sur la sur^ce dé l’eau, miroitant à la

douteuse clarté de Tauhe.

v’, ; line pensée jaillit' dans son esprit, et il

: , laissa échapper une . exclamation d’espoir.

; ; , Pendant qüe les chevaux buvaient, il avait

. . -remarqué que le de la lagune était

■ . solide sous leurs pieds, et il savait' que ce

caractère était assez commun dans ces réser-

, . . voirs de la pampa. Celui qu’ils avaient devant

' leurs\yeux pouvait être peu profond, et dans ce cas, pourquoi ne le. traverseraient-ils pas?

Il rie perdit pas de temps à réfléchir; fhi-. /c.sànt face à là ciénega, il dit à ses compagnons • .^de le suivre, et entra résolûment dans l’eau.

LA SΆR PERDUE.

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