L. ViGNON, La Soie
Mais le tannin existe en des proportions très différentes dans les différentes substances astringentes utilisées en teinture. Il s'y trouve associé à un assez grand nombre de matières étrangères dont Faction sur la soie n'est pas nulle Au point de vue technique, le teinturier doit donc considérer non seulement la richesse en tannin, mais l'action totale exercée sur la soie, au point de vue du toucher, de la souplesse, de la coloration, suivant le résultat qu'il se propose d'obtenir.
Si, par exemple, le tannin doit êtro employé pour charge de la soie teinte en couleur claire, on devra choisir des ma tières astringentes contenant le moins possible de matières colorantes; pour les soies teintes en couleurs foncées, au contraire, cette considération perdra tout intérêt, et on devra s'attacher à choisir le tannin le plus avantageux, abstraction faite de sa coloration.
Toutes les matières astringentes employées en teintur sont lessivées à l'eau, méthodiquement, jusqu'à ce que 1 tannin ait été en majeure partie dissous. Les décoctions sont parfois préparées dans les ateliers de teinture qui doivent les employer ; il existe aussi des fabriques spéciales dans les quelles on prépare des extraits concentrés de tannins obtenus par évaporation des décoctions, dans le vide. Ces extraits offrent les avantages suivants : ils se conservent très long temps, alors que les solutions étendues de tannin sont très altérables. Ils peuvent, grâce à cette propriété et par suite de leur poids réduit, supporter les frais de transport. Leur état de concentration permet aux teinturiers la préparation de bains très chargés dans lesquels la soie peut absorber très rapidement de grandes quantités de matières tannantes.
Cette facilité d'absorption pourrait effrayer nos lecteurs; nous nous empressons d'ajouter que la soie chargée avec les tannins ne perd par cette opération ni son éclat, ni sa souplesse; quand la charge est faite à froid, la soie acquiert même plus de ténacité.
Nous terminerons ce rapide exposé par la nomenclature des principaux tannins employés dans la teinture des soies. On les divise parfois en tannins bleus et en tannins verts, suivant la coloration que chacun d'eux est capable de donner avec les sels ferriques.
La plus importante des matières tanniques est la noix (le galle, excroissance qui se forme à la surface des feuilles du Quey^cus infecloria ; sa production est due à la piqûre d'un insecte. Les noix de galle employées dans l'industrie, sont de plusieurs provenances. Les plus estimées actuellement sont les galles de cliône; ce sont elles qui, convenablement triées, fournissent le tannin le moins coloré, pouvant être substitué ainsi, dans une certaine mesure, aux sels métalliques pour la charge des soies teintes en couleurs claires. De nombreux essais ont été faits pour décolorer complètement les extraits obtenus avec la noix do galle. La résolution de cette question marquerait un progrès extrêmement important dans la teinture, par la suppression des charges métalliques si nuisibles à la bonne conservation de la souplesse et de l'éclat des soies. Les méthodes qui ont été publiées pour atteindre ce but ne paraissent pas avoir réussi. Concurremment avec les galles de Chine, les teinturiers emploient les galles de Syrie et d'Asie-Mineure, dont les plus belles qualités sont les vertes ou noires d'Alep ; on admet qu'en moyenne une bonne galle du Levant renferme 05 pour 100 d'acide tannique.
Le sumac devient l'objet d'applications de plus en plus considérables dans la teinture des soies ; c'est un petit arbrisseau connu sous le nom de Rlius coriara et de Rlius typliina. On distingue, commercialement, les sumacs d'après leur provenance ; les plus estimés sont expédiés de Sicile ; ils sont livrés sous forme de poudre très grossière constituée par les débris de feuilles desséchées séparées du bois de l'arbrisseau. D'après certains auteurs, les sumacs renfermeraient de 22 à 25 pour 100 de tannin, mélangé à une petite quan-
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tité de matière colorante jaune. Pour cette raison, le tannin du sumac possède, à poids égal, une valeur moindre que celui de la noix de galle. Il ne peut être employé, en effet, pour le traitement des soies teintes en couleurs claires.
V extrait de châtaignier est employé presque exclusivement pour la teinture des soies en noir. C'est en 1818 que M. Michel, de Lyon, découvrit que la décoction du bois de châtaignier pouvait être substituée avantageusement, pour cet usage, aux noix de galle et au sumac. Le traitement du bois de châtaignier, pour être effectué dans des conditions économiques satisfaisantes, nécessite une organisation particulière, pleinement réalisée de nos jours. Des usines placées au centre des contrées renfermant des forêts de châtaigniers peuvent s'approvisionner largement et à peu de frais, de matières premières ; en même temps, elles disposent ordinairement de chutes d'eau leur fournissant la force motrice nécessaire au découpage mécanique des bois. Les bois épuisés leur servent de combustible ; ces usines réduisent les bois en copeaux et les épuisent méthodiquement dans des autoclaves à l'abri de l'air et évaporent dans le vide les décoctions obtenues. Ils produisent ainsi des extraits de différentes concentrations et jusqu'à de l'extrait solide.
L'extrait de châtaignier renferme du tannin et aussi une assez notable fraction de matières extractives très colorées. Il est connu dans les ateliers de teinture sous le nom de galliqite. Son emploi est très avantageux dans la teinture des noirs et il permet d'obtenir avec beaucoup d'économie de très belles nuances mettant en lumière toutes les qualités de la soie.
Les tannins que nous venons de décrire sont des tannins bleus fournissant, avec les sels de fer, des colorations ou des précipités bleus. Nous avons vu qu'il existait aussi des matières astringentes donnant, dans les mêmes Conditions^ des précipités très foncés à teintes verdâtres. Nous examinerons rapidement les plus importants d'entre eux.
Le cachou est un extrait seé, que l'on obtient en épuisant
par Teaa certains végétaux et en évaporant la solution à consistance convenable. Son origine est variable et on en distingue plusieurs sortes, suivant le pays et la plante qui le fournissent et aussi suivant la forme du produit commercial. Les principales espèces sont :
Le cachou vrai ou terre du Japon, Il s'extrait de la partie interne du bois de VA ccacia catechu ; on Texpédie de Singapour sous forme de pains desséchés.
Le cachou du Bengale, provenant de la noix d'Arec, fruit du palmier aréquier (Arcia catechu), se présente en pains cubiques de 3 à 4 centimètres de côté. Il est de couleur plus claire que le cachou du Japon.
Mais le cachou le plus employé est le cachou jaune, connu sous le nom de gamhier. Il est obtenu par évaporation de l'extrait des feuilles de VAncaria gamhir, arbrisseau sarmenteux de la famille des Rubiacées.
Le gambier est en pain, enveloppé de nattes ; il est gommeux et élastique, difficile à couper. S'il est de bonne qualité, il ne perd pas plus de 5 à6 pour 100 à la dessiccation et se dissout presque complètement dans l'eau bouillante.
Le cachou renferme de 36 à 54 pour 100 d'acide cachoutannique, et le reste est en grande partie formé de catéchine : ces deux substances sont les principes actifs du cachou. Employés d'abord pour la teinture des cotons en marron solide, les cachous sont devenus l'objet d'une consommation considérable pour la teinture des soies en noir.
Les matières colorantes
Les matières employées pour teindre la soie constituent, à proprement parler, les matières premières des teinturiers. Aussi, les progrès de la teinture des soies sont -ils liés de la manière la plus intime à la production et à la bonne préparation des matières colorantes.
Ces substances se divisent en deux grandes classes,
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suivant leur origine : les matières colorantes naturelles et les matières colorantes artificielles^ ,
Matikres colorantes naturelles. — Elles sont d'origine végétale ou animale et proviennent de racines ou de certains insectes. Dans la plupart des cas, elles existent toutes formées dans ces véhicules et il suffit pour les extraire, de simples lessivages à Teau; parfois, elles prennent naissance sousTinfluence de phénomènes chimiques très simples, comme dans les lichens d'orseille ; ces végétaux, incolores à Tétat d'origine, quand on les soumet à l'influence de l'ammoniaque aqueuse en présence de l'oxygène de l'air, se colorent en rouge violacé intense et fournissent ainsi une matière colorante précieuse.
Les matières colorantes naturelles ont été jusqu'à ces dernières années seules employées à la teinture de la soie.
Depuis l'apparition des matières colorantes artificielles un certain nombre de pigments naturels ont cessé d'être employés ; quelques-uns n'ont plus qu'un intérêt historique. Sans être grand prophète, il est permis d'annoncer que toutes les matières colorantes naturelles sont destinées à être remplacées par les colorants artificiels, plus purs, mieux définis, plus faciles à employer.
La plupart des matières colorantes végétales et animales sont d'origine exotique. Le climat de l'Europe n'est pas favorable au développement des espèces qui les produisent.
Nous passerons rapidement en revue les principales d'entre elles en les classant d'après leurs nuances propres.
Matières colorantes rouges j)ourpres et violettes. — Le bois de Brésil ou bois rouge, comprend plusieurs variétés de bois appartenant à la famille des légumineuses et croissant aux Indes orientales, dans l'Amérique méridionale et aux Antilles. Cette matière donne avec l'eau bouillante une décoction d'un beau rouge qui était très employée autrefois pour la teinture de la soie ; mélangées avec
1 Voy. Tassart, Les matières colorantes et la teinture. Paris, 18J0 (Bibliothèque des connaissances utiles).
une solution stannique d'étain, les décoctions de bois de Brésil donnaient une liqueur appelée physique y^ouge, avec laquelle les soies étaient teintes en cramoisi ; actuellement, les matières colorantes artificielles ontremplacé le bois de Brésil.
Le bois de santal est fourni par le Pterocarpus santalinus, bel arbre des Indes orientales, de Geylan et de la côte de Coromandel. Il n'est plus employé dans la teinture de la soie.
La garance ou Ruhia tinctorum des botanistes est une plante herbacée de la famille des rubiacées. Tout le pouvoir colorant de la plante est concentré dans la racine, et le nom de garance s'applique indifféremment à la plante entière ou à la racine sécliée et moulue. La garance doit son activité tinctoriale à un certain nombre de principes chimiques définis dont le principal est V alizarine. Tous ces corps ont été produits sjnthétiquement, avec une perfection, et à un prix tel, que la culture de la garance, autrefois extrêmement importante dans le midi de la France, en Hollande et en Alsace, a complètement disparu. Au moyen de la garance, la soie, préalablement mordancée avec de l'alumine, était teinte autrefois en nuances rouges manquant de vivacité, mais possédant une solidité extrême.
La cochenille n'est autre chose que le corps desséché d'un petit insecte du genre hémiptère, de la famille des gallinsectes, appelé Cocciis cacti ; les cochenilles vivent sur une espèce de cactus (nopal) croissant au Mexique, à l'état sauvage ou domestique. L'industrie la consommait autrefois en très grande quantité pour la teinture de la soie en cramoisi ou en ponceau, en employant comme mordants les sels d'aluminium ou d'étain.
Horseille est une matière colorante rouge violacé provenant de certains lichens appartenant au genre Roccella.Ge^ lichens qu'on rencontre sur les rochers, au bord de la mer, proviennent de Madagascar, de Zanzibar, de l'Amérique du Sud, du Mexique; ils sont incolores, mais ils jouissent de
la remarquable propriété de développer une belle couleur rouge violacé, sous la double inlluence de rammoniaque et de Foxygène de l'air.
Ce phénomène fut découvert en l'an J300 par un Florentin, nommé Federigo. Pendant plus d'un siècle l'Italie livra exclusivement Forseille fabriquée avec les lichens des îles de la Méditerranée.
La coloration des lichens, sous l'influence de l'air et de l'urine putréfiée fut utilisée empiriquement pendant des siècles avant de recevoir une explication théorique. On sait aujourd'hui que les lichens tinctoriaux renferment un certain nombredeprincipes : érythrine, acide orsellique, acide lécanorique, capables de donner sous l'influence des alcalis, une substance appelée orcine.
L'orcine ou diméta-oxytoluène,
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a été préparée synthétiquement ; abandonnée en solution aqueuse, à l'influence de l'oxygène pur ou dilué et de l'ammoniaque, elle est capable de donner deux principes, Gi4Hi2]S2 03^ Qi4Hi3j>^OS dout Ic mélaugc constitue l'orcéine, matière colorante des lichens.
L'orseille est livrée au commerce sous trois formes : extrait d'orseille, ou mélange d'orcéine et d'eau ; orseille en herbes, mélange d'orcéine, d'eau et de lichens; cudbeard obtenu par la pulvérisation de l'orseille en herbes desséchée.
Très employée encore dans la teinture de la laine, l'orseille était largement utilisée jusqu'à ces dernières années, pour la teinture de la soie en rouge et en marron. Pendant quelque temps même un produit obtenu avec les lichens, la jpourpre française lutta avec les matières colorantes artificielles. Aujourd'hui, cette substance a été complètement remplacée par les colorants dérivés de la houille.
Les matières colorantes qui communiquent des nuances si
vives et si brillantes à un grand nombre de fleurs, sont extrêmement fugaces et altérables ; elles ne se rencontrent de plus, qu'en proportions très faibles; aussi leurs applications à la teinture sont-elles à peu près nulles. On n'en connaît qu'un seul cas, c'est celui du Carthamus tinctoriics, variété de chardon, dont les fleurs renferment de 0,3 à 0,6 pour 100 d'une matière colorante rouge appelée carthamine. Ce colorant, qui n'est plus employé actuellement, communique à la soie de belles teintes roses extrêmement fugaces. Quelques heures d'insolation suffisent pour les détruire.
Matières colorantes jaunes et orangées, — Elles sont très nombreuses, le pigment jaune est en efl'et un des plus répandus dans l'organisme végétal. En ne citant que les végétaux où il est accumulé à doses assez fortes, on obtiendrait une liste très longue, dans laquelle nous mentionnerons seulement les colorants les plus employés.
La gaude ou Reseda luteola est une plante herbacée cultivée en France, en Angleterre et en Allemagne. Épuisée par l'eau bouillante, elle cède une matière colorante jaune, appelée hitéoline, dont la constitution chimique est encore mal connue. La gaude donne sur soiealunée des jaunes très beaux et très purs; par l'action des sels de fer elle vire en fournissant des verts ou des olives. Les couleurs de gaude ont une solidité assez grande.
Le bois jaune ou bois de Cuba est le tronc dépouillé d'écorce d'un arbre de la famille des uvticées (Moi^us tinctoriaj , croissant aux Indes, dans l'Amérique du Sud et dans certaines parties de l'Amérique du Nord. Les décoctions de bois jaune sont employées pour produire sur la soie des nuances variant du brun au brun jaunâtre. On les obtient par des virages sous l'action des sels de fer ou de cuivre ; le bois jaune est employé en grande quantité pour l'obtention des couleurs rabattues et de certains noirs légers.
Quercitron. — Le produit commercial qui porte ce nom est l'écorce broyée du Quercus tinctoria originaire de l'A-
mc'rique. La culture de cet arbre a été introduite en France et en Allemagne, elle y a très bien réussi. La décoction de récorcedu Quercus /mc^orm renferme unematière colorante jaune, du tannin, et des matières extractives mal définies. On prépare industriellement la matière colorante du quercitron, elle est vendue sous le nom de eliryséine et de fiavine. Ces matières sont constituées en majeure partie par de la quer cétine, ne renfermant plus de tannin. La quercétine donne avec les sels métalliques des nuances qui varient du jaune franc au vert olive.
Le fustet est un bois dépouillée d'écorce, provenant du Rhus cotinus^ arbrisseau croissant en Amérique et dans les contrées méridionales de FEurope. Le fustet traité par Teau bouillante donne des décoctions jaune orangé, fournissant, quand on les emploie seules, des nuances sans solidité : avec les sels métalliques le fustet donne des teintes brunes et rouges orangées.
Graine de Perse, — Ce sont des baies desséchées de différentes espèces de nerpruns onRhamnus, Ces plantes croissent dans le midi de FEurope, en Asie-Mineure, en Perse, etc. Bouillie avec de Feau pure, la graine de Perse donne une décoction jaune brun brillante, virant sous Finfluence des sels métalliques, du jaune verdâtre au vert olive.
Curcuma. — Le Produit commercial est la racine, ou plutôt la tige souterraine, pulvérisée ou non, d'une plante delà famille des scitaminées (Curcuma tinctoria ou longa). Elle pousse à Fétat sauvage aux Indes, en Chine et au Tonkin : c'est le produit du Bengale, cultivé d'une manière régulière, qui est le plus estimé.
Les décoctions de curcuma fournissent de belles teintes jaunes, qui n'ont que très peu de solidité ; avec les mordants métalliques, le curcuma donne des nuances brunes et olivâtres; on l'emploie en grande quantité pour les nuances composées, dans lesquelles le jaune entre comme, élément constituant.
LI'S MAIIKHKS COLORANTES 263
L épine vinctte, racine du Berheris vulgaris^ arbrisseau croissant à Tétat sauvage aux Indes et dans toute FEurope, est d'un emploi restreint; sa décoction aqueuse permet de teindre, sans mordant, la soie en jaune paille.
Le rocou est préparé avec la pulpe qui entoure les fruits du Biœa orellana. Cet arbuste appartenant à la famille des Bixinées est exploité dans TAmérique du Sud, au Mexique et aux Indes. Le rocou arrive en Europe sous forme de gâteaux de 5 à 8 kilogrammes, ou en pains entassés dans des futs. Épuisé à chaud par ébullition avec une solution de carbonate de potassium, il cède toute sa matière colorante; celle-ci, est très fugace, de nuance jaune orangé : les mordants métalliques ne la modifient pas, à Texception des sels de fer qui la brunissent.
Matières colorantes bleues et molettes, — Ce groupe ne comprend que deux matières colorantes : Tindigo et le campéche.
Uindigo est fourni par un assez grand nombre de plantes qui n'appartiennent pas toutes à la même famille. Les plus importantes sont des légumineuses du genre Indigofera, Ces plantes sont cultivées principalement dans Tlnde et dans l'île de Java. Lorsqu'elles sont arrivées à maturité, on les coupe avec des faucilles, puis elles sont empilées dans de grandes cuves renfermant de Teau chaude et soumises à une sorte de fermentation. Après quelques heures on obtient un liquide jaune trouble qui est soutiré et battu à Fair. Peu à peu le liquide devient vert pâle, puis il laisse déposer les flocons bleus, qu'on recueille par décantation. Ce dépôt bleu, cuit avec de Teau, filtré, égoulté et mis en pains cubiques est finalement séché à la température ordinaire. Ce sont ces pains qui constituent le produit commercial appelé indigo.
La matière colorante de Tindigo, en cet état, est insoluble et ne peut être employée à la teinture; on tourne cette difficulté par deux moyens : sous Tinfluence de certains réducteurs en présence de Teau, l'indigo se dissout en se décolorant
(indigo blanc), il peut être fixé sur les tissus; en Texposant à l'oxygène de l'air il reprend sa coloration et redevient insoluble : cette méthode dite teinture à la cuve n'est pas employée pour la soie.
On peut aussi dissoudre l'indigo dans l'acide sulfurique concentré; on obtient ainsi des acides sulfoconjugués solubles dans l'eau, dont les sels de sodium constituent le carmin d'indigo. Ce produit est employé pour teindre la soie en bleu.
Les recherches mémorables de Baeyer ont fixé la constitution de l'indigo, et l'ont représenté par la formule figurative :
rendant compte de son mode de formation et de ses principales propriétés.
L'indigo blanc, celui des cuves, et très probablement celui qui est contenu dans le suc des plantes est :
' Q ^ 0 li 0 H \ Q
G^Hn I \CH — GH / , )G«H^
Baeyer a préparé synthétiquement l'indigo par plusieurs méthodes qui ne laissent aucun doute sur la constitution chimique de ce corps. Jusqu'à présenties méthodes synthétiques n'ont pas permis de produire de l'indigo aussi économiquement que par la culture des plantes indigofères.
Du reste, l'emploi de l'indigo pour la teinture de la soie, a subi une grande diminution par suite de l'emploi des colo rants artificiels.
Cam'pèche, — Le bois de campêche ou bois d'Inde, bois noir, bois bleu, provient àeV Hematoxylon campechianum arbre épineux de la famille des légumineuses, croissant en Amérique et aux Antilles. Le bois de campèche, réduit en copeaux, cède sa matière colorante à l'eau bouillante en perdant environ 20 pour 100 de son poids : la solution obtenue
est jaune si Teau employée est granitique, elle est violette quand l'eau est calcaire ou alcaline. La décoction de campèche donne avec les différents mordants métalliques des colorations variées, violet bleu, violet rouge, noir, qui sont utilisées dans la teinture de la soie. Le campèche s'emploie en très grande quantité, notamment pour la teinture en noir; les teintes violet foncé qu'il donne avec les mordants de fer sont largement utilisées pour la production des noirs fins : les bleus et violets faux teint, obtenus autrefois avec le campèche, se font actuellement au moyen de couleurs artificielles.
On voit que dans un grand nombre d'emplois, les matières colorantes naturelles ont dû céder le pas aux colorants artificiels. 11 est à prévoir que cette substitution s'accentuera de plus en plus.
Matières colorantes artificielles. — C'est depuis une trentaine d'années seulement que la possibilité de produire artificiellement les matières colorantes a été démontrée ; on pensait, il n'y a pas encore longtemps, que les substances colorantes devaient être forcément d'origine naturelle et qu'elles pouvaient prendre naissance seulement sous l'influence de la vie végétale ou animale.
Cependant, dans le cours de ce siècle, les chimistes avaient observé à plusieurs reprises la présence de substances colorées prenant naissance dans leurs expériences, mais personne n'avait songé à les utiliser pour la teinture des tissus ; tous les expérimentateurs considérant ces matières comme des éléments négligeables, s'efi'orçaient, au contraire, de les éliminer pour étudier plus à Taise ce qu'ils croyaient être le produit principal de leurs réactions.
La première matière colorante artificielle employée fut l'acide picrique. En 1849, M. Guinon, de Lyon, signalait Tapplication de cette matière, obtenue par la nitration des huiles lourdes de houille, à la teinture des soies. En 1856, le chimiste anglais Perkin prépara, par oxydation de Taniline, une matière colorante violette appelée mauvéine. Enfin, en
1859, le chimiste lyonnais Verguin obtint par l'action du chlorure stannique anhydre sur l'aniline, une magnifique matière colorante rouge, connue actuellement sous le nom de fuchsine,
La découverte de Verguin fut appliquée industriellement par MM. Renard frères, teinturiers lyonnais (brevet du 8 avril 1859), puis par MM. Renard frères et Franc, de Lyon. De cette époque date réellement la création d'une industrie nouvelle. La fabrication des matières colorantes artificielles prit en peu d'années un essor véritablement prodigieux. La valeur annuelle de sa production atteignait déjà, en 1883, 115 millions de francs.
Mais ce n'est pas seulement en remplaçant très économiquement les matières colorantes naturelles, d'origine exotique et par conséquent difficiles à se procurer, de qualité irrégulière, de quantités variables suivant les récoltes, que les colorants artificiels se sont fait une aussi large place. Ils ont permis en outre d'obtenir dans la teinture des soies des effets non encore réalisés. La vivacité de leurs teintes, comparables à celles des papillons et des fleurs, a pu être communiquée à la soie. De nouveaux moyens d'expression ont été ainsi rendus possibles dans la fabrication des soieries. De nouvelles sensations provoquées par l'application des colorants artifi ciels ont pris naissance, et l'on a pu dire avec Ija^sme, mais non sans raison, que l'industrie nouvelle avait transformé l'aspect de nos salons et de nos rues.
Actuellement, l'industrie des matières colorantes artificielles est une des plus perfectionnées qui existent. Son organisation, ses méthodes reposent sur des bases exclusivement scientifiques ; à ce point de vue, elle peut être citée comme un modèle ; aussi, aucune autre industrie n'a-t-elle fait, en aussi peu de temps, de si grands progrès, et n'est-elle organisée pour en faire autant dans l'avenir ^
^ Voy. Tassart, Les Matières colorantes et la teinture^ Paris 1890, J.-B. Baillière et fils.
L'industrie des matières colorantes artificielles trouve ses matières premières dans le goudron de houille. Tout le monde sait que ce produit prend naissance, en même temps que le gaz d'éclairage, dans la distillation de la houille en vase clos ; il est séparé par les divers appareils d'épuration que le gaz doit traverser avant de se rendre aux gazomètres. Pendant longtemps, le goudron de houille était considéré comme sans valeur ; il était réputé le plus encombrant et le plus'incommode des résidus d'usine ; c'est seulement depuis trente ans que le goudron a attiré l'attention des chimistes et des industriels. La découverte des matières colorantes artificielles, réclamant des matières premières dont l'existence avait été constatée dans le goudron de houille» imprima à l'étude scientifique et industrielle de ce produit un essor extrêmement rapide.
Soumis à la distillation, le goudron de houille laisse dégager un très grand nombre de corps : les uns sont gazeux et n'ont pas reçu encore d'application industrielle, les autres, liquides ou solides à la température ordinaire, peuvent être facilement condensés. Par de nouvelles distillations méthodiques, conduites à des températures déterminées au moyen d'appareils de rectification perfectionnés, il est possible de séparer ces corps en substances chimiques pures et définies. Parmi celles-là, toutes n'ont pas une importance égale ; il en est qui existent en quantités trop faibles pour être l'objet d'une exploitation industrielle avantageuse ; d'autres n'ont pas encore reçu d'application technique. Actuellement, quatre d'entre elles : la benzine, la naphtaline, l'anthracène, le phénol sont les principales matières premières employées pour la fabrication des colorants artificiels.
Dans la notation atomique, ces corps sont représentés par des formules figuratives qui résument leur mode de formation et leurs principales propriétés chimiques :
Benzine :
Phénol :
Naphtaline :
Anthracène :
Ils appartiennent à la série aromatique, c'est-à-dire à cette branche de la chimie organique qui comprend la classe des dérivés plus ou moins directs de la benzine.
Chacun de ces corps est comme le pivot d'une série de matières colorantes artificielles. Soumises aux méthodes qui permettent de varier les modes de combinaisons des corps simples entre eux, ces substances fournissent un nombre immense de dérivés ; beaucoup d'entre eux sont des matières colorantes. La benzine, le phénol, la naphtaline, Tanthracène sont des substances incolores ; à mesure que leur molécule devient plus complexe, soit par addition, soit par substitution, et tout en gardant leur structure élémentaire, on voit apparaître peu à peu des corps colorés, capables de se transformer, par une condensation moléculaire plus considérable, en matières colorantes.
Nous ne voulons pas nous étendre sur ces considérations ? un exemple suffira pour préciser notre pensée. La benzine, liquide incolore, limpide,
formules brutes