LA PORTEUSE DE PAIN
Et dire que le théâtre qui célèbre ainsi la gloire des boulangers jouait jadis : le Petit Jacques. Juste retour des choses d'ici-bas.
Au milieu du fracas des applaudissements, je rentre gai et content, le cœur à l'aise ;
N'ayant fait qu'admirer Le bon cœur de ces boulangers.
Ah! vous savez, mes trois mouchoirs — je les ai rapportés trempés. Non pas que j'aie versé une seule larme... Fugère m'en a empCché tout le temps, mais j'ai pincé un de ces rhumes!...
Et puis demain soir aux Variétés, Concourt va peut-être me dire sévèrement : Silence aux catarrheux!
Ce sera le cliàtimcnt!...
10 janvier 1889.
Les Marionnettes françaises nous ayant, en termes très courtois, convié à passer notre soirée dans les salons (?) du Helder, nous nous sommes rendu, à tout hasard, à ce café jadis fréquenté par l'armée française.
Là, dans la galerie du fond, nous avons trouvé un charmant petit théâtre portant au fronton cette devise flatteuse pour les soiristes : Uavt est aisé, mais la critique est difficile. Aux quatre coins, très ressemblants, les portraits de Sarcey, la Pommeraye, Dumas et Sardou.
Le pro^^rammc annonce : Tuui à Végout, revue en trois actes et prologue mêlé de chant, de notre spirituel confrère Gyp. Je m'amuse déjà!
Toute la critique aisée est à son poste, le dessus du panier de la politique et des arts, sans oublier les chibmen jadis camarades à la Vie parisienne.
J'aperçois le comte du Tillet, Abraham Dreyfus, Forin, le comte d'Argentré, Napoléon Ney, la baronne de Billing, Louise Abbema, H. Crémieux, etc., etc.
Six coups, — comme à la Comédie-Française, et la toile se lève.
L) prologue se passe aux Champs-Elysées. Décor de ivubé et Chaperon, s. v. p.
Moïse, affligé d'un fort accent judaïque, échange suL' la femme des aperçus judicieux avec Claude i.uroher, Drumont et Vénus.
— La femme m'est nécessaire, dit Claude Larcher.
— Ta parole ! répond Vénus.
lîlt comme en ce moment une délégation part pour P<iris, afm de décider de quelle couleur on doitpeinth^i la tour Eiffel, Moïse, Vénus et Claude Larcher raisissent ce prétexte, qui en vaut bien un autre, pour se rendre dans la capitale.
Deuxième tableau. — Paris place de la Bourse. Dr.filé successif de Rochefort très ressemblant. Il chante sur l'air de Méphisto :
Je suis Rochefort le tombeur fidèle De toute' qui représente un gouvernement, Au pouvoir suprêm' si j'arriv' moi-même On m' verra soudain m'tomber égal'ment.
Le vrai Rochefort, assis dans la salle^ rit à se tordre. Voici Drumont pourchassant les juifs; Floquet, emphatique et gommé, criant à Vénus : Vive monsieur Vulcain, madame ! Puis un décadent avec SOS froissures, ses énervances et ses attirances, et enlin le général lui-même, sur un magnifique cheval noir et eu bois. Longue ovation.
Tout ce monde-là part visiter les égouts :
Puisque c'est là que tout se passe..
Troisième tableau.. — Les Égouts. — Ici, imitation désopilante d'une séance entendue à la Chambre. — Paul de Cassagnac, Floquet, l'onctueux Méline, les interruptions, les vociférations, la sonnette, c'est complet. Oh! Gyp, que vous avez donc d'esprit et du plus fin ! On redemande deux fois le couplet de Numa Gilly, sur l'air da Brésilien ;
Voulez-vous, voulez-vous expliquer mon cas ? Mais les témoins ne parlent pas.
— Expérience in à Numa Gilhj, dit Rochcfort.
QuatyHème tableau. — Au sommet de la tour Eiffel :
— Bah! dit Moïse, si vous aviez vu la tour de Babel, c'était bien autre chose. Vénus chante un rondeau très bien tourné, et pendant ce temps apparaissent sur un écran, en ombres chinoises, les principales pièces de l'année. Dans le Parfum^ Chaumont, campée devant son lit , regarde son oreiller orné d'un point d'interrogation et chante ;
Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme...
A la fin Moïse disparaît en faisant un trou à la lune, et tout ce joyeux petit monde retourne aux Champs-Elysées.
La toile tombe, et le nom de l'auteur est proclamé par la marionnette principale au milieu d'applaudissements frénétiques.
Cette revue gaie, bon enfant, avec ses allusions politiques sans méchanceté, ses reparties étincelantes et ses complots folichons, est un véritable régal de délicat. Bravo! bravo! et encore bravo!