AU CIRQUE FERNANDO
Et maintenant, pour me donner vis-à-vis de vous une apparence d'ubiquité, en selle pour la revue du Cirque Fernando! A vrai dire, j'étais en selle sur un simple coussin de voiture; mais ce que nous avons galopé, c'était vertigineux. La montée de la rue des Martyrs, surtout, a été effrayante!...
Enfin, me voilà au Cirque. J'arrive à ternies; merci, mon Dieu! La Revue ne fait que commencer devant le Tout-Paris, que dis-je, tout le Montmartre des premières. Gervex était là, Béraud était là; Forin, Caran d'Ache, Rodolphe Salis avaient daigné. Un éblouissement. On me raconte que Fernando a présenté un cheval dressé merveilleusement.
Première partie. Les Acktalités. — L'année 1888, personnifiée par la jolie M"® Manon, en robe courte de tulle bien étoile d'or, apparaît debout sur un cheval et se prépare, selon la tradition, à passer à travers des cerceaux de papier (bravo î voilà une nouveauté) représentant les quatre saisons ; mais le censeur (Medrano), coiffé du feutre gris classique, lui propose de descendre de cheval pour passer avec lui la revue des événements, ce que M"® Manon accepte avec la même grâce que si Medrano était Desgrieux.
Et alors voici la tour Eiffel représentée par une pyramide humaine. Il m'a semblé qu'elle penchait un
peu, mais sans doute simple eiffel d'optique; le dil BlaSy le Courrier français et Nu aii Salon ; ce .sont trois jeunes dames peu vêtues — le Gil Blas avait même des jambes bien flatteuses pour notre rédaction. Ces dames ne chantent pas et se contentent d'expliquer par gestes le couplet de revue — toujours le môme — joué par l'orchestre. J'espère que oette innovation prendra à tous les théâtres. On ne saurait qu'y gagner.
Les cuivres attaquent les Pompiers de Nanicrre, et nous voyons entrer un cortège imposant. Quatre pompiers ou plutôt pompières à cheval, portant des écriteaux sur lesquels on lit : Concours de Spa, et trois dames en juges, montées sur des chevaux tougueux. Devant cet aréopage équestre comparais -^ent successivement une Écossaise, une Espagnole, une Italienne, une négresse ; et le compère Medrano leur dit : « Vous venez pour le prix de beauté; alorf^, en attendant (sic), faites-nous voir la danse de v^lre pays. »
J'aime les situations motivées. Bien entendu, ces dames ne remportent que des prix sans importa ace, le grand prix devant être enlevé par la Parisienne, personnifiée. — Ah! mes enfants, quelle émotioji!... Vous ne le croiriez jamais, par la Goulue, la Gc.ilue elle-même ! ! avec le grand chapeau directoire, les joues pleines et fermes, le nez sensuel, les lèvres charnues, canaille et plaisante comme un verre p»"i,5 sur le zinc.
Montrant ses jambes galbeuses moulées dans le maillot noir, laissant deviner un bout de cuisse eivlre les jarretières et les dentelles du léger pantalon, danse avec un charme faubourien, avec des rire;; qui
ont l'air de glouglous dans une électrique apothéose. Excités par cette vue, les chevaux de l'aréopage exécutent des pas presque inquiétants. Les écuyères pâlissent.
Enfin, cette première partie se termine par un grand cancan national qui cause une impression profonde.
Deuxième partie. -^ C'est la revue des cirques, remplaçant la classique revue des théâtres.
D'abord, le cirque d'amateurs. M. Molier fait exécuter à un cheval en carton le pas espagnol. Puis c'est un gentleman hercule qui soulève des poids en caoutchouc et se pomponne dans une glace entre chaque exercice.
— Pourquoi salue-t-il tout le temps ? demande la commère.
— C'est pour réclamer l'indulgence du public, riposte Medrano. Oh! la concurrence î...
Ensuite le Nouveau- Cirque. Très amusante, la parodie de Lulu. Quant au combat naval, il se passe dans un baquet dans lequel le clown Auguste a jeté un seau d'eau. Voilà de la bonne plaisanterie.
Enfm le Cirque libre. Par un juste retour des choses d'ici-bas, le public est composé de girafes, d'éléphants, de chèvres, de chats, de chevaux, de singes, démontons, etc., et c'est devant ces spectateurs qu'un lion fait travailler quatre dompteurs qui finissent par dévorer le lion. Bidel est vengé.
Pour terminer, grand défilé patriotique. Skobeleff arrive à la tête de soldats russes armés de lances ou de manches à balai, — je ne sais pas au juste; puis, un général français, — vous m'entendez bien, — un
2i LA SOIREE PARISIENNE
général français sur un cheval noir! — chut! — qui ne fait pas le Jacques et est suivi de braves troupiers en pantalon rouge. Salade fraternelle des soldats français et russes; manœuvres simultanées avec les manches à balai et les vieux fusils à pistcn, et défilé des deux armes réunies, le général français caracolant côte à côte avec Skobeleff, Si après cela nous n'avons pas l'alliance du czar. Vive la Russie, monsieur ! . . .
En somme, gros succès pour les auteurs, MM. Surtac et Allevy. Molière nous avait déjà donné V Ecole des mœurSy mais nous n'avions pas encore au théâtre la Haute école des mœurs. Cette lacune est comblée.
Oufl j'ai passé la revue à pied, la revue à cheval, la revue en voiture ; il ne me reste plus qu'à passer la revue au lit.
Je m'y rue!...