L'ETUDIANT PAUVRE
naise î On mange des pommes de terre, et l'on veut avoir l'air de déguster des faisans aux truffes.
Après la présentation de Simon, gros succès pour l'air du carillon de Lardinois, si enlevé, si rythmé, et à la fin de l'acte, entrée de la fanfare — sans doute celle des Beni-Buffe Toujours-Ski^ conduite par Bogumil en homme-orchestre. J'envoie à ce propos un souvenir attendri à l'amusant Moncavrel.
.Deuxième acte. — Chez la comtesse Pahnatica. — Au lever du rideau ses deux filles procèdent au détail de leur toilette. Hé ! hé ! et la comtesse se fait lacer par son Suisse. J'ai connu une colonelle qui se faisait habiller ainsi par son sapeur. Tout arrive. Bogumil a un nouveau dada. Il veut fonder une société d'assurances avec prime pour les maris trompés. Plus on sera trompé, plus la prime sera forte. L'idée est drôle... seulement est-ce qu'il n'y avait pas jadis à l'Athénée une certaine pièce qui s'appelait le Cabinet Piperlin.*. Mais, pardon, je suis peut-être indiscret. Je note au passage le joli air à boire que chante Gellio en buvant dans le soulier de sa future. Le soulier de Lardinois, vous pensez. C'est un rien, un souffle, un rien...
Le pied n'est pas grand, La coupe est petite; Mais l'on en est quitte Pour verser souvent.
Et à la fin, un pas de mazurka d'un grand effet, dansé par toute la troupe. Charmant l'effet produit par ces ilanseurs et ces danseuses, enschapska fourré, en talpack, en vestes de satin multicolores garnies
de fourrures et de brandebourgs, et tapant le sol en cadence avec les talons sonores garnis d'éperons. Bravo, Lardinois! Bravo, Valette! Impossible d'être plus crâne et plus provocante sur cet air de musique madgyare qui peint si bien l'amour, la colère, l'espoir. Ce sont des coups de sabre, des rêveries entrecoupées de sanglots; c'est du vent dans les branches, ce sont les fières czardas !... Tout ce que vous voudrez... Non, non, la Pologne n'est pas morte ! Et la preuve, c'est que la princesse de Saxe-Cobourg, présente dans la salle, envoie une ravissante broche à Lardinois.
Troisième acte. — Un jardin avec grille donnant sur une campagne polonaise et ensoleillée.
On fait un petit succès aux couplets de la gourmandise et aux aphorismes étonnants de Bogumil :
— On ne devrait jamais mettre d'argent dans ses propres affaires.
— Je n'ai pas de chance.
— Et pourtant tu devrais en avoir, lui répond y[me Bogumil.
Les plumets, les aigrettes, les brandebourgs, les torsades continuent à chatoyer devant moi sur un fond gris... gris comme un fond polonais et au grand finale si enlevé, si vibrant, si rythmé, que je me sens des envies folles de me lever, de me trémousser sur mon fauteuil et de faire mon petit tzigane.
En sortant des Menus-Plaisirs, je commence à comprendre que certain étudiant pauvre ait jadis crié :
— Vive la Pologne ! monsieur.
Mais ce que j'ai moins compris, c'est que la censure ait coupé ce cri dans la pièce.
Finis Poloniœ!
AU TPIÉATRE D'APPLICATION
22 janvier 18S9.
Rassurez-vous ! Nous n'allons pas entendre les filles de concierge en rupture de Conservatoire qui viennent s'exercer et s''appliquer sous les yeux d'un public bienveillant, mais il s'agissait d'une représentation unique organisée par des gens du monde, sous la haute direction de M. Lelubez, ce jeune ténor dont on a déjà célébré les notes perlées.
Dès huit heures et demie, je franchissais, pour arriver au théâtre, cette intéressante galerie de tableaux qui précède la salle de la rue Saint-Lazare. Que de souvenirs amusants à évoquer : des Dumas en 1847, des Alfred de Vigny, des Claretie, beaucoup de Claretie, souriant, écrivant, réfléchissant, etc., Déjazet sur son lit de mort, par Anatole Lionnet... ; parle même, Frederick-Lemaître, puis sur le vieux Palais - Royal : Hyacinthe, Geoffroy, Lhéritier, etc., etc. ; tout serait à citer.
Arrachons-nous à ces attractions multiples et entrons. Salle admirablement garnie : j'aperçois dans l'unique avant-scène la duchesse de Bellune avec ses
filles, puis un peu partout M'^^^ Aubernon de Ncrville, Madeleine Lemaire, princesse Louis de Bourbon, M'ne Benardaky, M''^^ Beulé, M. et M^o Boissyd'Anglas, comtesse d'Espies, M"^^ Carotte, comtesse de Rancy, M"^^ Gonneau, le consul des États-Unis, y[me (le Kerven (notre confrère Camée) ; parmi les hommes, comte de Montlaur, baron de Saint-Amand, D"" Fauvel, comte d'Harcourt, comte d'Azevedo, Charcot, etc., etc. ; bref, une très belle chambrée.
La soirée a commencé par le Neveu de son oncles comédie en un acte de M. Victor Leduc (lisez le duc de Bellune), interprétée par M"^^ Roosevelt, M^'° de Kerven (la fille de Camée), le comte Casy, Royer et Archambault. L'idée de la pièce est charmante. Il s'agit d'un colonel, marquis de Villiers, qui, tout en plaidant pour son neveu qu'il désire marier, finit sans ^'en douter par inspirer une vive passion à une ingénue... un peu comme dans la Souris. Le contraste entre les idées chevaleresques et arriérées du colonel et celles pratiques d'un neveu très dans le train a fourni un dialogue étincelant de verve. Comme son oncle lui vante le prestige et l'honneur du métier militaire :
— Quel honneur, répond le neveu, y a-t-il à obéir à un capitaine qui obéit à un colonel qui obéit à un général qui obéit au ministre qui obéit à des députés qui obéissent à tout le monde.
Hélas! il y a bien un peu de vrai!...
La soirée s'est terminée par Stratonice^ opéracomique en un acte, paroles de M. Chardon, musique de M. Diet, premier prix du Conservatoire. Ce bijou musical avait jadis été joué aux Menus-Plaisirs, mais il n'avait jamais été si bien chanté que ce soir. Grand