AU THEATRE D'APPLICATION
succès pour M. Lelubez, qui, dans le rôle d'Antio • chus, a trouvé des accents de passion d'une douceur infinie, et pour M. Viterbo, auquel on a redemandé deux fois son air :
Un seul regard de tes yeux Me fait entrevoiries deux.
Du côté des femmes, on a beaucoup applaudi M"e Doleka, élève du Conservatoire, et M"^e Melodia (Stratonice). Melodia! J'ai demandé des renseignements, et l'on m'a affirmé que la cantatrice s'appelait réellement Melodia. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. C'est égal... je reste un peu sceptique, ce qui fera plaisir à Paul Bourget. Et maintenant, revenu du théâtre d'çipplication, je réfléchis que noblesse oblige ; aussi, ce que je me suis appliqué à vous écrire cette soirée parisienne?... J'ai mis bien plus de virgules que d'habitude. Est-ce que ça se voit ?
24 janvier 1889.
La Vie parisienne! trois mots que je ne lis jamais sans émotion. On n'a pas impunément collaboré pendant près de vingt années consécutives à un journal sans que l'évocation de son titre ne vous cause comme un attendrissement rétrospectif... la Vie parisienne, qui depuis... mais alors elle était dirigée par ce délicat, ce lettré doublé d'un artiste qui s'appelait Marcelin.
Cette fois, il s'agissait d'une Vie parisienne en miniature, une pantomime à laquelle nous conviait le sympathique Charles Franconi dans ses immenses arènes du Cirque d'Hiver. Un peu loin, le Cirque d'Hiver ; mais la route est gaie, le boulevard tout le temps ; cependant, à partir de la place du Châteaud'Eau, cela devient un peu province, et je crois qu'après le Cirque il n'y a plus que des steppes. Eh bien ! nous l'avouerons, nous n'avons pas regretté notre, voyage, car le spectacle qu'on nous a montré est tout à fait charmant, très bien monté et étonnamment joué par une centaine de bambins des deux sexes.
Il y a trois tableaux : le Bois de Boulogne — le Grand-Prix — le Jardin de Paris.
Sur la piste, transformée par un décorateur de génie, avec des pelouses, des massifs, des corbeilles de fleurs, nous retrouvons notre bois de Boulogne du matin. Le soleil se lève, les arroseurs, armés de la lance, font leur service sous l'œil d'un surveillant grincheux ; les gardes s'en vont de-ci de-là d'un bon pas flâneur, et ne s'aperçoivent pas qu'un pauvre facteur est dévalisé par deux rôdeurs de barrière. Diable ! voici un duel à l'épée, avec toutes les péripéties les plus émouvantes. Charles, avouez que vous avez tripatouillé dans ce tableau-là. Défilé comique et très exact d'une noce échappée du restaurant Gillet, etenfm défilé des cavaliers,. des amazones, des huitressorts — il y a même un mail-coach à quatre — tout cela se rendant aux courses.
2° tableau. Les courses. — D'un côté de la piste de nombreux équipages remplis de belles petites en toilettes catapultueuses ; de l'autre côté, les jockeys, parieurs, bookmakers et le public du pesage. Le signal du départ est donné : les chevaux partent comme une flèche et disparaissent... dans les écuries. On discute, on se passionne, on lorgne l'horizon dans la direction de l'orchestre, et bientôt, au milieu d'un brouhaha grandissant, les chevaux reparaissent, et on acclame le vainqueur.
3® tableau. Le Jardin de Paris avec ses candélabres, ses girandoles de feu, son théâtre. Là, on flirte, on écoute les couplets chantés par une ravis-
santé divette, et l'on admire la belle Fatma dans son pas des écliarpes. Enfin Ton danse. Là, je l'avoue, j'avais un peu peur, et je craignais que, par souci de la vérité, l'on ne fît exécuter à ces enfants quelque spécimen de notre grand cancan national. Mais cette écueil a été évité. On polke, on valse, on quadrille, mais avec une décence parfaite. Il faut voir l'aplomb imperturbable, les attitudes exactes, la grâce suprême et les coquetteries exquises déployées par toutes ces gamines. C'est véritablement exquis, et je crois que le Cirque d'Hiver tient un gros succès.
C'est fini. Jejette un dernier regard sur ce joli monde, vu par le petit bout de la lorgnette, sur ces copurchics de Lilliput et sur ces cocodettes réduction Collas, et je rentre très heureux de pouvoir mettre, jadis, sous ces quelques lignes consacrées à la Vie parisienne, la signature de Richard O'Monroy.