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LA VENUS D'ARLES

Deuxième acte : au château de Saint-Chamas. — Chambre héraldique. Portraits d'ancêtres, ce qui permet à Mathilde (Léocadie) une amusante énumération comme dans Hernani. Là, j'ai à vous signaler les déshabillés de nuit étonnants de Saint- Chamas (Brasseur). Il a un certain caleçon de satin rose à faire rêver. Mais, par exemple, j'ai plaint de tout mon cœur le pauvre Camusot (Albert Brasseur) et la malheureuse M™^ Bouscarin (J. Darcourt), obligés de revêtir une pesante armure de fer et de chanter ainsi accoutrés un grand air ponctué par des coups de gantelets sur les brassards ^et cuissards. Et avec cela une chaleur !... Ah ! on voit bien que nous sommes à Arles.

Troisième acte. — Un grange dans les environs d'Arles, où l'on apporte Camusot et M"'® Bouscarin toujours dans leur armure. Et, à ce moment, la petite Yvonne Stella, ayant adorablement chanté son air du tambour, avec toutes sortes de roulements d'yeux, de mines futées et crânes, le public a d'abord bissé l'air, puis voyant que la pauvre Darcourt, qui étouffait sous sa cuirasse, était navrée, on a fait la gaminerie de redemander l'air une troisième fois et tout entier ! Mais aussi quel effet lorsque les deux malheureuses victimes du public ont chanté leur duo :

Pour éprouver de l'agrément Rien no vaut la nature !

— Autre incident. L'instituteur colle une affiche sur la muraille, et dit cette simple phrase :

— « Ce que j'en ai collé tous ces jours-ci ! » Vous pensez si ça a porté.

— Pour finir, une délicieuse scène d'amour entre Maguelonne et Prosper. La Vénus se décide à nous montrer un coin d'épaule et môme ses jambes, en grimpant à une échelle. Que voulez-vous donc de plus petit gourmand ? Grâce au flagrant délit et au divorce inventé quatre-vingt-six ans avant M. Naquet, tout s'arrange sur le coup de onze heures trois quarts — heure élégante — et chacun rentre en possession de sa chacune. Merci, Vénussse !

— Et maintenant, je vais relire un vieux vaudeville du Palais-Royal qui s'appelait : Les Noces de Douche-en-cœur. Avec seulement quelques costumes, un peu de musique, on pourrait très bien faire une deuxième Vénus d^Arles, à l'usage du Palais-Royal.

Quelle rentrée triomphale pour Mathilde la grosse — la seule, la vraie !

31 janvier 1889

Jamais je n'aurais cru qu'il arriverait une époque de ma vie où j'irais aussi souvent boulevard de Strasbourg. Grâce à M. Derenbourg pour les Menus- Plaisirs et à M. Antoine pour le Théâtre-Libre, ce quartier-là devient, pour moi, comme une seconde patrie. Tout le long de la route, les commerçants me connaissent et me saluent d'un air aimable. Je suis très bien avec l'épicière, et le boulanger me fait ses plus gracieux sourires, comme si j'étais le suffrage universel lui-môme.

M. Antoine est, en effet, doué d'une activité dévorante ; après la Reine Fianimette^ donnée il y a moins de quinze jours, voici ce soir deux pièces nouvelles : VÉchéance, de M. Jean Jullien — l'auteur de la Sérénade, donnée l'année dernière — et les Résignés, de M. Henri Céard. Ce n'est pas tout : il y a encore sur le chantier l'Ancien, de Léon Cladel; Madeleiyie, de Zola ; Riquet à la Houppe^ de Banville, sans oublier la Patrie en danger, que nous verrons seulement au retour d'Angleterre.

Car M. Antoine part samedi pour Londres. Il veut y voir Irving dans le rôle de Macbeth. Il jouera, eu représentations publiques, le Due d'Enghien, V Amante du Christ, le Pain du péché; en représentations privées : En famille, Jacques d'Arrau et la Fin de Lucie Peilegrin... ceci à cause de la censure de la chaste Albion. Ils en ont une en Angleterre !

Et maintenant, me direz- vous, si nous parlions un peu de VÉchéance et des Résignés. Vous voulez en parler? Moi, je veux bien. Parler de ça ou parler d'autre chose... Seulement, je vous préviens que, pour le soiriste, ces deux pièces ne comportent pas grande description. Dans l'une comme dans l'autre, tout le monde est dans une dèche noire... si noire que j'ai pensé assister à une nouvelle représentation de VEtudiant pauvre.

Dans la pièce de M. Jullien, j'ai admiré le cabinet exact de l'agent de change insolvable avec casier, bureau encombré. Dictionnaire Bottin, coffre-fort (un coffre-fort qui ne contient qu'un revolver), et à la muraille, admirez la conscience de la mise en scène ! — un calendrier portant la date exacte du jour. — Nous étions le 31 janvier. Eh bienl oui, monsieur, la feuille indiquait le 31 janvier. — La voilà bien, l'école nouvelle ! Malgré cette date, M'^° Dorsy (Valentine Tabard), la seule femme de la pièce, n'était pas, elle, sur son trente-et-un. Robe marron très simple et coiffure ébouriffée d'une femme... qui vient de se faire prêter cinquante mille francs par un ami de son mari. Chut ! sur la scène, les fauteuils sont placés à Tavance, de manière que M. Tabard (Antoine) puisse parler en tournant le dos au public.

Comme je m'étonnais de sa prédilection spéciale

pour sa pose plutôt mauvaise au point de vue acoustique, il m'a répondu : « Jamais je n'admettrai qu'il faille tout le temps parler dans la même direction. D^ailleurs, un dos c^est très expressif. »

La seconde pièce, les Résignés^ se passe dans la même grande salle sombre et triste d'un vieux château. Tout le monde y est en deuil, depuis M'^^ Henriette Laburange (Ducal), M"'® Htirquenier (Barny) jusqu'au libraire Laury Piétrequin (pour un libraire j'aurais mieux aimé Piètre-bouquin) jusqu'à Antoine (Bernaud), apéritif comme l'absinthe... du même nom et même l'ami Charmeretz, M. Mayer du Vaudeville, le jeune premier élégant qui éclaire la pièce de ses aperçus sceptiques. J'en ai noté plusieurs :

— « Si pauvre qu'on soit, on est toujours le Rothschild de quelqu'un. »

— « C'est drôle les gens qui vous prennent des choses qui cependant ne sont pas à vous. »

— « Certaines liaisons ressemblent à ces meubles qu'on achète à tempérament. On paye en un mois, en six mois, en dix ans. On paye et on s'embrasse. Un jour on a tant payé, tant embrassé, que les meubles et la femme sont à vous. Seulement, ce jour-là les meubles sont vieux... comme la femme... »

Tout cela, très bienlancé d'une voix fine, mordante, incisive. Il paraît que M. Mayer part pour l'Amérique afin d'y rejoindre Coquelin. Tant pis pour nous.

Bernaud (Antoine) raconte à M^^® Lalurange qu'il est amoureux d'une piqueuse de bottines qui gagne 40 francs par mois, et qu*il est employé à 1,200 francs au ministère. Et quand je songe que, cette année, il n'a pas reçu de gratification le 1" janvier, je com-

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prends maintenant pourquoi M. Ccard a appelé sa pièce : les Résignés.

En partant, je fus salué sur ma route par le patron du café de l'Eldorado et par le marchand de parapluies qui est à côté. Encore deux connaissances de plus ! Si la Chambre rétablit le scrutin d'arrondissement, je me présenterai à la députation boulevard de Strasbourg.

A l'heure actuelle, je suis déjà bien plus connu que Jacques, ce Résigné de VEchéance,

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