LE RETOUR D'ULYSSE
parfois en regardant Sarah-Bernhardt la nostalgie de la Grèce, et je me demande si le directeur des Bouffes n'a pas renouvelé ces souvenirs de la guerre de Troie pour avoir des recettes grasses. Chi lo sa ? comme on dit à Rome.
Chi zo la, comme on dit à Ithaque,
2 février 1889.
Je reviens enthousiasmé de la soirée que nous ont servie ce soir messieurs les membres du Cercle funambulesque ; un véritable régal de délicat.
Cela a commencé par le Papillon^ paravent-pantomime de MM. Larcher frères et Paul Legrand — Paravent-Paiitomime. Et, en effet, on ne saurait trouver une dénomination plus juste pour qualifier ce rêve japonais fait, en suivant à travers la fumée de sa cigarette, les méandres capricieux et les dessins fous d'un paravent. Pierrot en Japonais est amoureux d'une rose. Il lui récite un sonnet, lui joue une sérénade. Pendant ce temps, un papillon coquette autour de la belle et trouble Pierrot, qui le voit sortir tout à coup du sein de la rose en pâmoison. Jaloux, Pierrot tue le papillon et brise la fleur. Il veut fuir...
Des papillons viennent lui reprocher le meurtre de leur frère. Il demande grâce ; en expiation, il enterrei les victimes ensemble avec des gestes d'un désespoir morne, et quitte ce lieu témoin de son rêve envolé.
Tout cela a été rendu avec une variété d'attitudes,
AU CERCLE FUNAMfJULESQUE G7
une poésie intense, qui ont fait acclamer M. Eugène Larcher.
Je passe sur les Métamorphoses comiqueSy un petit acte écrit dans le style banvillesque, qui a permis à M. G. Béer, dans le rôle du Matamore, de nous donner une copie étonnante de son maître Coquclin, — et sur LysiCj pantomime-aquarelle (?) de M. de Servigney, dans laquelle M'^*' Mary Gillet nous a servi les étonnements d'une jeune Bretonne arrivant de son village pour servir chez la baronne de X...
Et si je passe aussi vite, c'est que je veux vous raconter in extenso un petit chef-d'œuvre — oui, un chef-d'œuvre, je ne m'en dédis pas, et qui s'appelle Barbe-BluettCf pantomime en un acte de M. Charles Lunel.
Colombine (Félicie Mallet) va sortir pour faire des emplettes ; mais, auparavant, elle fait jurer à Arlequin (Tarride) de ne pas ouvrir certain placard. Arlequin promet. Colombine n'a rien à craindre. Il attend simplement son ami Pierrot pour faire une partie de dominos. Entrée de Pierrot (Larcher). Colombine, rassurée, embrasse Arlequin ; mais ce dernier, dans le baiser d'adieux, a trouvé le moyen de subtiliser adroitement à sa femme le trousseau de clefs.
Il saura ce qu'il y a dans le placard . . .
La partie de dominos s'engage, mais sans entrain. Les deux partenaires ont des distractions. Arlequin songe au placard. Pierrot à Colombine si désirable, si jolie !... Enfin, Arlequin n'y tient plus. Il ouvre le placard, regarde et tombe pâmé. Pierrot regarde à son tour et recule d'horreur ! Dans le placard il y a quatre cadavres d'hommes décapités.
Colombine rentre. Avec un geste large, Pierrot se
recoiffe et sort dédaigtieusement sans saluer, laissant Arlequin abîmé dans sa douleur.
Colombine, d'abord étonnée, voit le placard entr'ouvert. C'est bon! Arlequin y passera comme les autres. En vain, il implore, supplie, se jette à ses genoux. Colombine a décroché à la panoplie un immense yatagan... et bientôt il y a dans le placard un cinquième cadavre.
Ce nouveau crime accompli, Colombine essuie la lame rouge de sang, replace l'arme, puis, remettant tout en ordre, se remet à faire de la tapisserie comme une petite ménagère bien rangée.
A ce moment nous entrons dans la grande comédie.
Pierrot revient en justicier. Il veut demander à Colombine ce qu'elle a fait d'Arlequin.
— Arlequin, explique Colombine, il m*a rouée de coups avec les pincettes ; il m'a tant battue, tant battue que j'ai perdu la t.ête. J'ai décroché ce sabre pour me défendre, et alors...
Pierrot réfléchit. En somme, cas de légitime défense, et avec un geste des plus comiques, il souhaite le bonsoir à son vieux camarade parti ad patres. Mais, si ce meurtre est excusable, il reste quatre autres cadavres. Et alors, avec une vérité étonnante, Colombine explique ses raisons. Le premier était vieux, gâteux, asthmatique, et la dégoûtait; le second était ivrogne; le troisième était joueur et mangeait tout l'argent de la maison; le quatrième, un tambour major superbe, était libertin et volage. Et à chacune de ces raisons mimées, Pierrot opine du bonnet, approuve, et souhaite bonsoir au défunt, en se tournant vers le placard.
C'est désopilant.
Ainsi persuadé, son amour le reprend ; il sort une paire de gants blancs de sa poche pour faire sa demande en mariage. Cependant il hésite encore. Colombine est bien jolie, mais les cinq cadavres sont bien terrifiants... et le regard va de Colombine au placard... Mais enfin l'amour l'emporte. Pierrot, d'ailleurs, n'est ni ivrogne, ni libertin, ni vieux ; il se jette aux genoux de Colombine, lui demandant de l'épouser.
Alors celle-ci accepte et jette un regard atroce dans la direction du placard. Il y aura bientôt un sixième cadavre.
Hein! M'^« Félicie Mallet?Hein! M. Larcher? Aije bien tout compris ? Mais aussi comme c'est joué, comme c'est rendu. La pantomime, arrivée à ce point de perfection, c'est du grand art , ni plus ni moins.