‹ La soirée parisienneChapitre 29 sur 128 · A L'EDEN-THEATRE · texte numérisé non relu

A L'EDEN-THEATRE

5 février 1889.

Je me suis rendu un peu mélancoliquement, ce soir, à l'Eden-Théàtre. C'est toujours triste de voir disparaître une scène où l'on a admiré les splendeurs d^Excelsior, de Sieba, de Messalina, de la Cour d'amour, et, même avec la direction Bertrand, le Petit Duc avait encore été un spectacle luxueux et fort agréable à voir.

Enfin, M. Renard nous convie à un concert-promenade. Va pour le concert-promenade. Dès l'entrée, j'ai eu la chance de tomber sur l'architecte qui a été chargé de modifier l'ancienne salle, et il a bien voulu me donner quelques renseignements.

— Voyez-vous, monsieur, m'a-t-il dit, nous avons installé un grand escalier central qui descend du balcon et supprime la moitié des fauteuils d'orchestre.

— Mais alors, toutes les baignoires du fond ne voient plus rien?

— Cela n*a pas d'importance, puisqu'on vient pour se promener; de plus, une allée transversale coupe la salle après le quatrième rang des fauteuils, et,

dans cette allée, le public pourra se tenir debout.

— Mais alors, les gens qui seront assis au cinquième rang?

— Ils ne verront rien non plus; mais puisqu'il s'agit d'un concert-promenade, ils n'ont pas besoin de voir, ils n'ont qu'à écouter le concert... et, d'ailleurs, ils peuvent aller se promener.

— C'est juste.

— Sur la scène, un paravent, et derrière ce paravent un manège de chevaux de bois.

— On ne le voit pas, non plus.

— A quoi bon, mais en revanche, grâce au paravent, les gens qui seront autour des chevaux de bois ne verront pas la salle, ni la scène.

— C'est très bien combiné. Personne ne voit rien.

— On se promène. Ce soir, vous ne pouvez pas juger, parce qu'il y a trop de monde et qu'on ne se promène pas, mais on so promènera; dans le Jardin d'hiver, j'ai installé un théâtre de négros burlesques, et dans la salle d'audience un théâtre de marionnettes ; seulement, comme l'électricité n'a pas marché, vous ne pouvez rien voir.

— Oui, oui, je sais, c'est un parti pris. Tout à la promenade. Mais il me semble que vous avez conservé quelques musiciens devant le paravent.

— C'est pour les chevaux de bois. D'habitude on a un orgue de Barbarie. Ne reculant devant aucun sacrifice, M. Renard a gardé un orchestre et môme deux chefs d'orchestre, M. Alfred Fock...

— Celui qui dit papa?

— Non, vous confondez, c'est un autre... Et M. Fahrbach lui-même qui accompagne le grincement des chevaux de bois avec des valses viennoises.

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— Alors il n'y aura plus de ballet ?

— Pardon, devant le paravent. Ce ne sera pas un grand ballet... un petit plumeau tout au plus. Une Folie Espagnole, une folie douce. Nous avions commencé par Excelsior... Celui-ci s'appelle, si vous voulez, Inferior. Enfin on terminera par un quadrille incohérent... Il est un peu leste, mais si peu de gens le verront, vous comprenez, on aura bien assez à faire de se promener.

— Monsieur l'architecte, lui dis-je avec reconnaissance, je vous remercie de ces renseignements qui vont me permettre de faire ma soirée, sans rester ici plus longtemps.

Et là-dessus, moi aussi, je suis allé me promener, en songeant à la jolie fable qu'on pourrait faire. Une fable qui s'appellerait : Bertrand et.,. Renard.

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