‹ La soirée parisienneChapitre 39 sur 128 · DE LA RUE ROCHECHOUART A L'AMBIGU · texte numérisé non relu

DE LA RUE ROCHECHOUART A L'AMBIGU

Electrisés par cet exemple, les artistes de l'Ambigu hurlent plus que jamais, et je crois que jamais le traître Montai n'avait crié aussi fort.

Allons! encore une illusion qui s'en va. J'avais jadis chanté comme tout le monde :

Les charbonniers sont tout noirs,

Tout noirs,

Et les fariniers sont tout blancs,

Tout blancs.

Eh bien! c'est une erreur. Les charbonniers sont noirs, — ça, je l'ai constaté chez Bertrand, — mais les meuniers et les boulangers sont en frac et en gants gris-perle.

23 février 1889.

Depuis quelque temps, M. Derembourg, directeur des Menus-Plaisirs restait rêveur en regardant le C et le P entrelacés au fronton de son théâtre. — Qu'est-ce que cela veut dire C. P.? avait-il demandé un jour.

— Crime du Pccq ! lai avait répondu Serpette, une vieille pièce jouée ici jadis.

Informations prises d'une manière plus sérieuse, cela signifiait Comédie Parisienne.

— Et je ne joue que des opérettes! s'écria M. Derembourg dans un grand mouvement d'indignation. — J'ai trouvé mon chemin de Damas. A moi le grand art !

C'est à ce remords tardif que nous devons l'apparition des Filles de marbre sur cette scène encore toute retentissante de la musique viennoise. D'ailleurs, grâce au prologue qui se passe en Grèce, dans l'atelier de Phidias, M. Lagoanère, le chef d'orchestre, a pu encore glisser un chœur et un air à boire. Comme cela, la transition est ménagée.

Très gentille l'esclave grecque Thea qui, par son air martial, n'a pas d'égal. Phidias (Linache) est aussi un sculpteur grec très décadent ; quant à Alcibiade (Marcelin), il a un péplum vert épinard qui le ferait remarquer à la ronde même s'il n'avait pas coupé la queue de son chien.

Grand mouvement d'attention quand on nous annonce qu'on va nous montrer les statues de Vénus, d'Aspasie et de Phryné. Par Plutus, je ne me les figurais pas comme ça ! On avait d'abord songé à demander trois dames sculpturales {sic) aux Folies- Bergère, mais ces dames demandaient cinq louis par soirée — nuit comprise. Alors on a pris de simples figurantes à deux francs vingt-cinq. Tout s'explique.

Et Diogène de s'écrier en les regardant :

— Je vous reconnais bien, courtisanes du passé, courtisanes de l'avenir !

De la Grèce nous passons à Madrid, — pas en Espagne, — au bois de Boulogne. Il y a là une société choisie. Josepha (Luce Colas) en amazone, Fœdora (Delpré), notre bonne Zizi, en robe blanche, et Marco (Renée de Pontry) en amazone. Tout cela boit du vrai Champagne, — j'ai vu sauter le bouchon, et cause avec des messieurs très élégants, ayant sans doute épuisé le stock des laissés-pour- compte des grands tailleurs. Phidias est devenu Pvaphaël, un sculpteur orné d'une mèche très moderne. Diogène est devenu Desgenais, un journaliste qui défend la corporation comme M. Claretie lui-môme ; Alcibiade a troqué son péplum épinard contre un complet pointillé (49 francs), et la jolie Martial est tombée dans la misère et demande l'aumône. Avec cette figure-là, c'est bien invraisemblable I

C'est à cet acte que Marcelin chante la fameuse chanson avec laquelle on a bercé notre enfance :

Marco ! Marco! qu'aimes-tu donc?

Un vieux monsieur qui hoche de la tête avec attendrissement, émet l'avis que la pièce aurait dû être jouée en costume 1854. Il est dans le vrai, le vieux monsieur. Ça l'aurait rajeuni... et la pièce aussi.

Au tableau suivant, l'atelier de Raphaël, et apparition de sa mère, madame Didier. — Le rôle avait d'abord été donné à Sarah Rambert qui l'a refusé, — puis à Fanny Génat, qui est tombée malade, — puis enfin est échu à France, qui a tout sauvé. Vive la France ! monsieur !

Martial reparaît en mendiante. Elle est immédiatement adoptée, rien que sur sa bonne mine, et sans doute Raphaël l'aimerait s'il ne recevait une lettre de Marco. Il change d'idée comme de veston, et se précipite chez la courtisane.

Et maintenant chez la courtisane ! Intérieur cata pultueux et japonais comme chez Lydie Garousse. On commence à s'amuser un brin, et à trouver Raphaël un peu raseur. Vice en voiture, place à la vertu à pied !... Grande scène finale entre Marco et Raphaël qui lui arrache des fleurs du corsage. Le théâtre devient un champ de bataille. C'est Varène Marco.

Dernier acte — Contre-partie de la Dame aux Camélias.

Raphaël ne meurt pas. Il est devenu seulement un peu gaga. Il revient à lui entre sa mère et la mendiante, qu'il épousera sans doute; quant à Marco,

elle est expulsée comme une simple Sombreuil et en profite pour faire à la sortie un bel effet de manteau en cachemire de l'Inde.

Je me suis bien amusé à ce drame, c'est très gai. Raphaël pourra aller rejoindre Raymond et Lassouche aux Variétés. Cela fera un Jocrisse de Vamour de plus.

Entendu à la sortie :

— Ah! si toutes les filles étaient de marbre... on pourrait encore s'estimer heureux.

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